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GRAÊTZ
HISTOIRE
DES JUIFS
TOME
CINQUIEME
TOAOUIT
UB L'ALL13MANI
«n
MOÏSE «LOCH
l'iSpoquo de
la RilormB 11900) « 1
I- iini! Prèbfu (U* U, /.i,»»v KMLN
PARIS
liiBBAlHlE; A. UUBL.ACEIER
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•
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I
HISTOIRE
DES JUIFS
V
HISTOIRE
DES JUIFS
TOME CINQUIÈME
TRADUIT DE L'ALLEMAND
l'AK
moïse bloch
De l'époque de ia- Réforme (1500) à 1880
• - •
Avec une Préface de M. Zadoc KAHN
GKANl) KABBIN DE FRANC B
PARIS
LIBRAIRIE A. DURLAGHER
SS"", RUE LAFAYETTE, 83'"'
1897
Droits de traduction et de reproduction réservés.
* '. •
PRÉFACE
DU CINQUIEME ET DERNIER VOLUME
Avec ce 5* volume, que nous donnons aux amis des
études historiques, s'achève la traduction française de
VHistoire des Juifs de Graëtz. Le V^ volume avait paru
en 1882 : il n'a donc pas fallu moins de quinze ans pour me-
ner à bonne fin une entreprise littéraire accueillie, dès le
premier moment, avec une faveur marquée. Ce long espace
de temps peut sembler hors de proportion avec Tétendue
du travail. Plus d'une fois les lecteurs des volumes précé-
dents ont exprimé le regret que leur collection restât si long-
temps incomplète. Nous-même avons partagé ce regret;
mais des circonstances indépendantes de la bonne volonté
des traducteurs, et sur lesquelles il n'y a pas grand intérêt
à insister, ont fait, malgré nous, traîner les choses en lon-
gueur.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre est aujourd'hui arrivée à son
terme, et nous sommes heureux de la présenter au public
dans son intégrité. Ce n'est pas, il est vrai, la grande His-
toire des Juifs de Graëtz que nous avons fait passer dans
notre langue : l'ouvrage primitif compte onze volumes dans
le texte allemand. Mais l'illustre historien l'avait résumé,
de sa propre main, pour en faire une édition moins savante,
426860
II HISTOIRE DES JUIFS.
plus populaire, accessible à tous les lecteurs. Nous n'avons
eu que le mérite de publier cette édition en français, répon-
dant ainsi au désir de Fauteur, qui attachait un grand prix
à ce que les résultats de ses recherches fussent mis à la por-
tée du public français. Ce fut une profonde satisfaction
pour lui de voir son désir réalisé par les soins de quelques
amis. S'il ne lui a pas été donné d'assister au couronnement
de l'œuvre entière, il vécut toutefois assez pour pouvoir se
relire, en majeure partie, dans la langue qu'il affection-
nait tout particulièrement et qu'il appelait avec raison le
meilleur véhicule de la pensée humaine. Nous croyons bon
d'ajouter que ceux des lecteurs qui auraient envie de
connaître les preuves sur lesquelles s'appuient les conclu-
sions de l'auteur et les sources où il a puisé, auraient la
ressource de recourir à l'édition originale, enrichie de tant
de notes et de dissertations érudites.
Le résumé, tel qu'il est, d'une lecture plus facile, déjpourvu
de tout apparat scientifique, suffit amplement pour don-
ner une vue d'ensemble des destinées matérielles des Juifs
et du développement de leur pensée. Ceux qui le liront avec
un esprit non prévenu admireront la vitalité, la fécondité
morale de cette race qui a accompli tant de grandes choses
au cours de sa longue histoire et enfanté tant d'œuvres
remarquables, en même temps qu'ils seront émus de pitié
devant les souffrances aussi atroces qu'imméritées qu'elle
eut à supporter. Lorsque Graëtz rédiga son mémorable tra-
vail, il put croire que la victoire des idées de justice, d'im-
partialité, de tolérance religieuse était définitivement
acquise. S'il a raconté au long toutes les tristesses, toutes
les épreuves d'un passé qui donne le frisson, les persécu-
tions sans nombre qui firent des Juifs, en tous pays, de
véritables martyrs, c'était pour faire œuvre d'historien qui
se doit à lui-môme d'être aussi complet que possible; c'était
aussi pour faire honneur au temps où il vivait de l'heu-
PRÉFACE. III
reuse modification qui s'était produite dans les esprits. Il
a eu la douleur de reconnaître, vers la fin de sa carrière,
qu'il avait été le jouet d'une illusion en considérant le
passé, avec ses préventions, ses injustices, ses duretés,
comme disparu à jamais, que les hommes s'habituent avec
peine à être équitables et bienveillants les uns pour les
autres, qu'il est des préjugés qui ont la vie tenace, et que
l'histoire est sujette à de tristes recommencements. Cepen-
dant, si quelque chose est de nature à inspirer aux esprits
une appréciation plus saine et plus juste des faits, dénaturés
comme à plaisir, et à dissiper des préventions aussi vieilles
que peu fondées, c'est un récit comme celui-ci, qui met
sous les yeux du juge toutes les pièces du procès et lui per-
met de se faire une opinion raisonnée sur le bien ou le
mal fondé d'accusations dues plus encore à l'ignorance, à
de déplorables méprises, qu'à des passions haineuses. Nous
avons la certitude que le judaïsme et ceux qui se réclament
de lui ne peuvent sortir d'un pareil débat qu'avec tous les
honneurs de la guerre.
L'ouvrage de Graëtz n'a pas la prétention, évidemment,
d'avoir atteint partout et toujours la perfection dans la
vérité et dit le dernier mot sur chacune des questions
qu'il traite. L'histoire d'une société, d'une race, d'une
époque n'est jamais close. Sans cesse de nouveaux maté-
riaux viennent s'ajouter à ceux qu'ont exploités les pre-
miers travailleurs. Les érudits sans nombre qui, dans
tous les pays du monde, s'appliquent patiemment à la
reconstitution du passé, ne font pas œuvre vaine. Depuis
le jour où Graëtz a écrit son histoire, bien des découvertes
ont été faites, bien des documents ignorés de lui ont été
tirés de l'oubli, qui éclairent d'un jour inattendu les points
qu'il a insuffisamment ou mal élucidés. Peut-être le
moment n'est-il pas éloigné, dans tous les cas il viendra
tôt ou tard, où des émules de Graëtz, doués comme lui
IV HISTOIRE DES JUIFS.
d'un vaste savoir, du talent de généralisation et de Fart de
composer qu'il possédait à un haut degré, reprendront en
sous-œuvre Tédifice qu'il a construit et nous gratifieront
d'une histoire plus complète et plus rapprochée de l'abso-
lue vérité qu'il n'a pu le faire. La gloire de Graëtz n'en
sera pas diminuée : il lui restera toujours l'honneur
d'avoir frayé la route à ses successeurs, d'avoir été un
initiateur de premier ordre (1).
Nous savons que les acheteurs n'ont pas manqué aux
volumes qui ont paru jusqu'à ce jour. Nous avons la con-
fiance, maintenant que l'ouvrage est achevé, que le nom-
bre des amateurs, guidés par le besoin de s'instruire et de
voir clair dans une histoire à la fois variée et dramatique,
ira en augmentant. Il est à souhaiter surtout que ce livre
pénètre dans les familles Israélites, et qu'il devienne une
des lectures favorites de notre jeunesse. Elle connaît assez
bien d'ordinaire l'histoire du peuple hébreu jusqu'à la
ruine du deuxième temple de Jérusalem : le programme
d'instruction religieuse, imposé à nos enfants, lui en fait
une obligation. Mais l'histoire des Juifs proprement dits,
des Juifs de la dispersion, est encore pour un trop grand
nombre une véritable tetra incognita. Il serait heureux
que cette fâcheuse lacune ne subsistât pas plus longtemps.
Notre culte aurait tout à y gagner. Rien ne peut mieux
rattacher les Israélites à leur religion que la connaissance
approfondie de leur passé, si douloureux mais si honorable,
et le commerce intimé avec les grands penseurs qu'il a
produits.
(1) M. Théodore Reinach a publié dès 1884, en un volume (Librairie Ha-
chette et C^®), une excellente Histoire des Israélites depuis Vépoque de leur
dispersion jusqu'à nos jours, où l'influence de Graëtz est visible et haute-
ment reconnue par Fauteur lui-même.
PREFACE. V
Les deux premiers volumes de cette traduction portent
le nom si autorisé de feu M. le grand rabbin Lazare
Wogue, professeur d'exégèse biblique et de théologie au
séminaire Israélite. Pour divers motifs, il avait dû aban-
donner la tâche, dont il s'était supérieurement acquitté
comme de tout ce qu'il entreprenait, à son élève et ami
M. Moïse Bloch, rabbin de Versailles, connu par d'excellents
travaux personnels. Les lecteurs ont déjà pu se rendre
compte de la valeur incontestable de sa traduction. Je me
bornerai à dire qu'elle se recommande autant par une
scrupuleuse fidélité que par une grande pureté de langage.
C'est un plaisir et un devoir pour nous de le remercier
du précieux concours qu'il a donné à cette publication,
ainsi que de l'Index qu'il y a joint et qui forme un com-
plément indispensable pour une œuvre aussi étendue,
aussi remplie de noms et de faits que celle-ci. L'état de
sa santé, qui depuis plusieurs années l'oblige à s'absenter
pendant les mois d'hiver, est une des causes du retard qu'a
subi Tapparition du présent volume.
Il me reste encore un autre devoir bien doux à remplir.
Une entreprise comme celle dont nous saluons ici la fin
exige de grands sacrifices d'argent. Elle n'eût pas été pos-
sible sans l'appui de quelques Mécènes généreux, soucieux
des intérêts de la vérité, de la science et du judaïsme. Ils
ne m'en voudront pas, je l'espère, de désigner leur nom
à la reconnaissance de mes coreligionnaires et du monde
savant. Au premier rang de ces bienfaiteurs, il convient
de placer M. le baron Edmond de Rothschild, qui est venu
à notre aide avec un empressement aimable et une obli-
geance qui ne s'est pas lassée, et M. Hippoly te Rodrigues qui,
ayant eu la bonne fortune d'être l'ami personnel de
l'auteur, a eu à cœur d'assurer le succès de cette édition
française. A ces noms j'associe ceux de M. S. -H. Goldsch-
midt, président de Y Alliance israélite universelle, à qui le
VI HISTOIRE DES JUIFS.
judaïsme doit énormément, et de feu L.-M. Rothschild
de Londres. Enfin, M"*** la baronne Maurice de Hirsch de
Gereuth, qui s'acquiert chaque jour de nouveaux titres à
l'admiration de tous ceux qui apprécient la générosité du
cœur unie à Télévation de Tesprit, nous a soutenus dans
notre tâche difficile avec autant de simplicité que de
libéralité. A tous j'exprime publiquement mes remercie-
ments les plus chaleureux. Puissent-ils trouver dans la
diffusion même de Tœuvre qu'ils ont bien voulu patronner
la récompense de leur sympathie et de leurs sacrifices !
Zadoc KAHN
Grand Rabbin de France.
PariSy Juillet 4897.
TROISIÈME PÉRIODE
LA DISPERSION
TROISIÈME ÉPOQUE
LA DÉCADENCE
CHAPITRE PREMIER
REUCHLIN ET LES OBSCURANTS. — MARTIN LUTHER
(1500-1530}
Pour Tobservateur superficiel, rAlIemagne, ravagée par des
bandes de pillards, déchirée par des luttes incessantes, et dont
la situation politique était des plus précaires, cet État si divisé et
si afTaibli paraissait être le dernier pays où pût naître un meuve»
ment assez puissant pour ébranler TEurope jusque dans ses fon-
dements, la constituer sur des bases nouvelles et mettre fin au
moyen l^ge. Mais, en réalité, il existait chez le peuple allemand
des forces latentes qui, sous une impulsion vigoureuse, pouvaient
produire des effets considérables. Les Allemands, d*une pédan-
terie légèrement ridicule, menaient encore une vie simple et aus-
tère, tandis que dans les pays romans, en Italie, en France et en
Espagne, les mœurs étaient raffinées et corrompues. Le bas clergé
aussi valait mieux en Allemagne que dans le reste de l'Europe. A
Rome et en Italie, le christianisme, avec ses dogmes, était un objet
de risée et de moquerie dans les milieux cultivés et principale-
ment à la cour pontificale ; les dignitaires de TÉglise ne tenaient
à leur religion que pour le pouvoir politique qu'elle leur assurait.
En Allemagne, au contraire, on prenait le christianisme au sérieux ;.
V. 1
2 HISTOIRE DES JUIFS.
il apparaissait aux yeux des croyants comme un idéal qui avait été
vivant autrefois et qui, forcément, devait reprendre vie.
Mais ces qualités morales étaient comme endormies au fond du
cœur du peuple allemand. Il fallait des circonstances favorables
pour les éveiller et les rendre capables d*exercer, comme elles le
firent, une influence considérable sur la marche de Phistoire. On
peut afQrmer hautement qu'une des principales causes de ce
réveil fut leTalmud* Ce sont les polémiques suscitées à ce moment
parle Talmud qui créèrent en Allemagne une opinion publique, sans
laquelle la Réforme çiurait probablement subi le môme sort que les
tentatives précédentes de ce genre, qui avaient toutes avorté
L'auteur inconscient de ce mouvement, qui devait prendre un si
formidable développement, fut un Juif ignorant et vulgaire du nom
de Joseph Pfeiïerkorn. Cet homme, boucher de son élat, commit,
un jour, un vol avec eiïraction. Arrêté, il fut condamné à la prison,
mais, sur les instances de sa famille, on se contenta de lui infliger
une amende. Ce fut sans doute pour laver cette tache que
PfelTerkorn se fit asperger -de Teau du baptême à l'âge de trente-
six ans, avec sa femme et ses enfants. A la suite de sa conver-
sion, il devint le favori des dominicains de Cologne.
On trouvait alors dans celte ville un grand nombre d'esprits
étroits et fanatiques qui craignaient la lumière et s'eflbrçaient
d'étoulTer sous l'éteignoir les clartés naissantes. A leur tête mar-
chait l'inquisiteur dominicain Hochstraten, homme violent et
implacable, qui ressentait une vraie joie à voir brûler des héré-
tiques. A côté de lui, il faut signaler Arnaud de Tongrcs, pro-
fesseur de théologie dominicaine, et Ortuin de Graes, de Deven-
ter, fils d'un ecclésiastique intolérant et fanatique.
Ortuin de Graes, qui haïssait les Juifs avec passion, cher-
chait, par des écrits malveillants, à exciter contre eux la colère des
chrétiens. Mais, trop ignorant pour composer tout seul même un
mauvais pamphlet, il demandait à des Juifs convertis de lui fournir
les matériaux nécessaires. C'est ainsi qu'il eut recours à un Juif
qui, lors d'une persécution ou pour toute autre raison, avait
embrassé le christianisme à l'âge de cinquante ans. Cet apostat,
Qommé Victor deKarben après sa conversion, savait peu d'hébreu
et avait encore moins de connaissances talmudiques ; mais, pour
ORTUIN DE GRAES. 3
donner plus de poids à ses accusations contre le judaïsme, Orluin
lui octroya le titre de rabbin. De plein gré ou par contrainte,
Victor de Karben, qui déplorait pourtant amèrement que le
baptême Teilt séparé de sa femme, de ses trois enfants, de ses
frères et de ses amis, reprochait à ses anciens, coreligionnaires de
détester les chrétiens et de mépriser le christianisme. Ce fut lui
qui fournit à Ortuin les éléments de Touvrage que ce dernier écrivit
contre les Juifs et le Talmud.
A ce moment, les dominicains se disposaient à réaliser un plan
préparé de longue main et qui, dans leur pensée, devait rap-
porter profits et honneur à leur ordre, charge de juger les per*
sonnes et les livres hérétiques. Pour Texécution de ce plan, ils
avaient besoin d*un Juif. Victor de Karben ne pouvait pas servir,
soit parce qu'il était alors trop âgé ou quMl leur paraissait de
valeur trop médiocre. Leur choix tomba sur Pfeflerkorn.
Celui-ci servit une première fois de prête-nom pour un nouvel
ouvrage qu*Ortuin publia contre les Juifs. Ce livre, composé
d*abord par Ortuin en latin, était ini\i\x\é : Le Miroir avertisseur,
et invitait les Juifs à se convertir. Il était écrit dans un langage
doucereux, flattant les Juifs, déclarant calomnieuses les accusa-
tions de rapt et de meurtre d*enfants chrétiens qu'on dirigeait
si souvent contre eux, et invitant les chrétiens à ne pas expulser
les Juifs, chassés jusqu'alors d'une contrée dans une autre, et à ne
pas trop les opprimer, puisqu'ils étaient aussi des hommes.
Mais cette bienveillance n'était qu'apparente; il s'agissait tout
simplement de tàter le terrain avant d'entrer sérieusement
en campagne.
Les dominicains étaient, en effet, hantés du désir de faire con-
fisquer les exemplaires du Talmud, comme du temps de saint
Louis en France. C'était déjà là le but poursuivi par le premier
pamphlet dePfefferkorn, qui cherchait surtout à rendre suspect le
Talmud. Tour à tour bienveillant et injurieux, cet écrit dénonce
l'usure des Juifs, leur attachement aveugle au Talmud et leur
obstination à ne pas fréquenter les églises. Il conclut en enga-
geant les princes et les peuples à s'opposer à l'usure des Juifs, à
les pousser de force dans les églises pour écouter les prédica-
teurs chrétiens, et, enfin, à détruire le Talmud. Mettre la main sur
4 HISTOIRE DES JUIFS.
cet ouvrage, voilà ce qui présentait surtout de rintérêt pour les
dominicains. On disait alors ouvertement en Allemagne qu'en
demandant la confiscation du Talmud, les « obscurants n de
Cologne espéraient réussir à réaliser avec PfeiTerkorn une
bonne afTaire. Car, les exemplaires du Talmud, une fois mis
sous séquestre, seraient confiés à la garde des dominicains, en
leur qualité de juges de Tlnquisition, et, comme les Juifs alle-
mands ne pourraient pas se passer de c€^t ouvrage, ils essaieraient
sûrement d*en faire annuler la confiscation à prix d*argent. Aussi
les dominicains s*acharnèrentils dans leurs attaques contre les
Juifs et le Talmud. Une année après la publication du premier
livre paru sous le nom de PfeiTerkorn, ils publièrent sous le même
nom plusieurs autres écrits encore plus virulents, où ils déclaraient
qu*il est du devoir des chrétiens de traquer les Juifs comme des
animaux malfaisants. Si les princes ne prennent pas Tinitiative de
cette persécution, il appartient au peuple d'exiger d*eux qu'ils enlè-
vent aux Juifs tous les livres religieux, à Texception de la Bible,
ainsi que tous les gages, qu'ils s'emparent de leurs enfants pour les
élever dans la foi chrétienne et qu'ils expulsent ceux qui se mon-
treront récalcitrants à toute amélioration. Les seigneurs ne com-
mettent, du reste, aucun péché en maltraitant les Juifs, car ceux-ci
leur appartiennent corps et biens. En cas de refus de la part des
princes, le peuple a le droit de leur imposer sa volonlé par la vio*
lence et l'émeute. Qu'il se proclame chevalier du Christ et exécute
son Testament. Quiconque persécute les Juifs est un vrai chrétien,
mais ceux qui les favorisent sont encore plus coupables qu'eux et
s'exposent a la damnation éternelle.
Heureusement, les temps étaient changés. Quoique la haine
contre les Juifs fût encore aussi violente qu'à l'époque des croi*
sades et de la Peste noire, la populace ne pouvait plus se ruer sur
eux avec la môme facilité pour les piller et les tuer. Les princes
non plus ne se montraient pas disposés à les chasser de leurs
domaines, car leur départ les eût privés d'une source importante
de revenus réguliers. On ne montrait même plus beaucoup d'en-
thousiasme pour la conversion des Juifs, et plus d'un chrétien
raillait les apostats juifs. On comparait alors volontiers, parmi
les chrétiens, les Juifs convertis à du linge blanc. Tant que le
LES OBSCURANTS DE COLOGNE. 5
linge est propre, Tusage en est agréable ; mais il suffit de quelques
jours pour le souiller, et on le jette ensuite dans un coin. Il en
est de même, disait-on, pour les renégats juifs. Immédiatement
après le baptême, ils sont choyés par les chrétiens, mais peu à
peu ils sont négligés, puis totalement délaissés.
Les agissements de PfefTerkorn n'étaient pas sans danger pour
les Juifs d'Allemagne, qui résolurent de se défendre vigoureuse-
ment. Des médecins juifs, influents à certaines cours princiëres,
paraissent s'être servis de leur crédit auprès de leurs protecteurs
pour démontrer l'inanité des accusations de leur adversaire. Sur
un point, cependant, les obscurants de Cologne espéraient avoir
facilement cause gagnée. Ils pensaient qu'on leur accorderait vo-
lontiers l'autorisation de faire des perquisitions dans les maisons
juives et, au besoin, d'en soumettre les propriétaires à la torture
pour mettre la main sur les exemplaires du Talmud et, en gé-
néral, sur tout ouvrage religieux, en dehors de la Bible. Dans ce
but, ils se mirent à circonvenir l'empereur Maximilien, qui, d'ha-
bitude, était opposé à toute violence, et à l'aire agir sur lui sa sœur
Cunégonde.
Cette princesse, autrefois la fille préférée de l'empereur Fré-
déric IIK avait causé à son père un profond chagrin. A Tinsu de
l'empereur, elle s'était mariée avec un de ses ennemis, le duc
bavarois Albert de Munich. Pendant longtemps, le père irrité ne
voulut même pas entendre prononcer le nom de sa fille. Le duc
Albert mourut encore jeune (1S08). Sa veuve, peut-être pour expier
la faute commise a l'égard de son père, se relira dans un couvent
et devint abbesse des sœurs Clarisses. C'est cette princesse, d'une
piété sombre et fanatique, que les dominicains de Cologne s'effor-
cèrent de rendre favorable à leur projet. Ils envoyèrent PfelTerkorn
auprès d'elle, pour lui persuader que les Juifs proféraient des.
injures contre Jésus, Marie, les apôtres et toute l'Église, et qu'il
était nécessaire de détruire leurs livres, remplis de blasphèmes
contre le christianisme. Convaincre une telle femme, qui vivait]
enfermée dans un couvent, ne devait pas exiger de grands efforts/.
Cunégonde ajouta foi à toutes les calomnies débitées contre les
Juifs, d'autant plus que ces calomnies lui étaient répétées par un
homme recommandé par les dominicains et qui avait été Juif lui-
6 , HISTOIRE DES JUIFS.
même. Elle remit donc a PfelTerkom une lettre pour Maximilien,
qu'elle adjurait d'accueillir avec faveur la demande des domini-
cains et de ne pas attirer sur sa tête la colère de Dieu en ména-
geant les Juifs blasphémateurs.
Muni de cette lettre, Pfefferkorn se rendit en toute hâte auprès
de Tempereur et réussit à obtenir de lui une commission géné-
rale (du 10 août 1509) qui Tautorisait à saisir et à examiner les
livres des Juifs, dans tout TEmpire, et a détruire ceux qui con-
tiendraient des assertions hostiles à la Bible ou au christianisme.
Par ce même arrêté, il était sévèrement interdit aux Juifs de
s'opposer aux perquisitions ou de cacher les livres incriminés.
Du camp où il était allé voir Maximilien, PfefTerkorn revint tout
triomphant en Allemagne, pressé de commencer sa chasse aux
livres, et aussi aux écus juifs. Il débuta dans l'importante com-
munauté de Francfort, où Ton trouvait alors de nombreux talmu-
distes, partant beaucoup d'exemplaires du Talmud, et aussi des
Juifs très aisés. De plus, outre les livres d'usage, il y avait, dans
cette ville, de nombreux exemplaires neufs du Talmud et à'auires
ouvrages hébreux, destinés à être vendus a la foire. Sur la
demande de PfeiTerkorn, le Sénat de Francfort convoqua tous ies
Juifs à la synagogue, où il leur Qt connaître l'ordre impérial. En
présence d'ecclésiastiques et de plusieurs membres du Sénat, on
confisqua alors tous les livres de prières qu'on trouva dans la
synagogue. C'était la veille de la fête des Tentes (vendredi 28 sep-
tembre 1509). PfefTerkorn alla plus loin. De son autorité privée, ou
sous le couvert de l'empereur, il défendit aux Juifs de se rendre
à la synagogue pendant cette fête, parce qu'il voulait proQter des
jours fériés pour faire des perquisitions domiciliaires. Les ecclé-
siastiques présents, moins implacables que le renégat juif, ne vou-
lurent pas empêcher les Juifs de célébrer leur fête et remirent
les perquisitions au lundi suivant.
Une nouvelle preuve que les temps étaient changés, c'est que
les Juifs n'acceptaient plus, comme autrefois, avec résigna-
tion, toutes les violences et toutes les Iniquités qu'on voulait
leur infliger. Devant l'acte de spoliation dont les mena-
çait PfefTerkorn, ils invoquèrent les privilèges que leur
avaient accordés des empereurs et des papes, et qui leur garan-
L'ARCHEVÊQUE URIEL DE GEMMINGEN. 7
tissaient la liberté religieuse, et, par conséquent, la propriété de
leurs livres de prières et d'étude. Ils demandèrent donc que la
Confiscation fût retardée, afin qu'il leur fût possible d*en appeler
à Tempereur et à la chambre impériale. En même temps, Tadmi-
nistration de la communauté de Francfort envoya un délégué
auprès d'Uriel de Gemmingeu, prince-électeur et archevêque de
Mayence, dont relevait le clergé de Francfort, pour le prier
d*empêcher les ecclésiastiques de participer à une telle injus-
tice. Le prélat accéda a ce désir. Quand le Sénat de Francfort
apprit la décision do Tarchevèque de Mayence, il retira, a son
tour, son appui a PfefTerkorn. Mais les Juifs ne s'endormirent pas
sur ce premier succès. Tout en ignorant que derrière PfefTerkora
se cachaient les puissants dominicains, ils devinaient qu'il était
soutenu par leurs ennemis et qu'ils n'étaient pas en sécurité.
Ils déléguèrent donc Jonathan Cion auprès de l'empereur Maxi-
milieu pour plaider leur cause, et ils invitèrent toutes les com-
munautés juives allemandes à se faire représenter à une réunion
qui aurait lieu le mois suivant, et où Ton prendrait les mesures
de préservation nécessaires.
Tout péril semblait pourtant écarté pour le moment, grâce
à Tintervention de Tarcheveque de Mayence Qu'il le fit par pur
sentiment de justice ou par aversion pour le fanatisme des
dominicains, ou qu'il fût froissé que Tempereur eût accordé à
un étranger un droit de juridiction sur les afl'aires religieuses
dans son diocèse, ce qui est certain c'est que ce dignitaire do
l'Église défendit énergiquement les Juifs. Le 5 octobre il écrivit
à Tempereur pour exprimer son étonnement que, dans une
conjoncture aussi grave, il eût donné pleins pouvoirs à un
homme aussi ignorant et aussi peu digne de confiance que Pfef-
ferkorn, affirmant que les Juifs établis dans son diocèse ne pos-
sédaient pas de livres injurieux pour le christianisme. Il ajou-
tait que dans le cas où le souverain tiendrait à faire confisquer
et examiner les ouvrages hébreux, il devrait confier cette mis-
sion a une personne compétente. Pour ne pas paraître partial
dans cette affaire, il se mit en relations avec Pfeiïerkorn. Il le
manda à AschatTenbourg, et là il lui montra que le mandat
dont l'avait gratifié l'empereur présentait un vice de forme et que
9 . HISTOIRE DES JUIFS.
les Juifs pourraient contester la validité de ses pouvoirs. Dans
cçt entretien, on prononça pour la première fois le nom de Reu-
chlin. Il fut, en effet, question d'adjoindre à PfefTerkorn, pour
Texamen des ouvrages incriminés, Reuchlin (ou bien Victor
de Karben) avec un dominicain de Cologne.
En 8*assurant le concours de Reuchlin, dont le savoir et le
caractère étaient profondément respectés en Allemagne, les
dominicains comptaient que leur entreprise aurait plus de chan-
ces de réussite. Peut-être aussi espéraient-ils compromettre ce
savant^ dont les efforts pour répandre Tétude de Thébreu parmi
les chrétiens d'Allemagne et d'Europe étaient vus d'un très mau-
vais œil par les « obscurants ». De toute façon ils se trompèrent
dans leurs calculs, car Reuchlin, en prenant part à ces débats,
porta à l'Église catholique des coups qui l'ébranlèrent jusqu'aux
fondements. On put dire plus tard avec raison que ce chrétien
teinté de judaïsme avait fait plus de mal à l'Église que tous les
écrits de polémique des Juifs.
Jean Reuchlin, de Pforzheim (1455-1522), contribua pour une
grande part à faire succéder, en Europe, un esprit nouveau à
l'esprit du moyen âge. Sous le nom de Capnion et aidé de son
contemporain plus jeune, Érasme, de Rotterdam, il réveilla en
Allemagne le goût des lettres et de la science, et prouva que, dans
le domaine de l'antiquité classique et des humanités, les Alle-
mands pouvaient rivaliser avec les Italiens. A une culture litté-
raire fort remarquable, Reuchlin joignait un caractère élevé, une
scrupuleuse loyauté, un très grand amour de la vérité. Plus érudit
qu'Érasme, il voulait, à l'exemple de saint Jérôme, savoir l'hé-
breu. Son ardeur à étudier cette langue devint une vraie passion
lorsque, pendant son second voyage en Italie, il 6ut fait la con-
naissance, à Florence, du célèbre Pic de la Mirandole et appris
de lui quels merveilleux mystères on découvrait dans les sources
juives de la Cabbale. Ce n'est cependant qu'à l'âge mûr qu'il
réussit à réaliser complètement son ardent désir d'étudier sérieu-
sement la littérature hébraïque. Il entra, en effet, en rapports, à
Linz^ à la cour du vieil empereur Frédéric III, avec le médecin et
chevalier juif Jacob Loans, qui lui enseigna l'hébreu.
Dès qu'il fut un peu familiarisé avec la littérature hébraïque,
JEAN REUCHLIN. 9
ReuchliQ publia uq opuscule, « Le mot mirifique », où il parle
avec enthousiasme de i*hébreu. « La langue hébraïque, dit-il,
est simple, pure, sacrée, concise et vigoureuse; Dieu s'en sert
pour parler aux hommes^ et les hommes pour s'entretenir avec les
anges, directement, sans intermédiaire, face à face, comme un
ami parle à son ami. » Il s'efforce de prouver que la sagesse des
nations, les symboles religieux des païens et les pratiques de
leur culte ne sont que des modifications et des altérations de la
vérité juive, dissimulée dans les mots, les lettres et même la
forme des lettres. Au surplus, Reuchlin ne négligea aucune occa-
sion de se perfectionner dans la langue hébraïque. Pendant qu'il
résidait à Rome, en qualité de représentant du prince électeur du
Palatinat auprès du pape Alexandre VI (1498- ISOO), il se fit
donner des leçons d'hébreu par le Juif Obadia Sforno.
Comme il était le seul chrétien en Allemagne, et même en
Europe, qui sût l'hébreu, ses nombreux amis le pressèrent de
publier une grammaire hébraïque pour faciliter aux chrétiens
l'élude de cette langue. Cette grammaire, la première qui ait été
composée par un savant chrétien — elle fut achevée en
mars 1506 — et que Reuchlin appelle « un monument plus dura-
ble que l'airain », présentait certainement bien des lacunes. Elle
contenait simplement les règles les plus élémentaires de la pro-
nonciation de l'hébreu et des formes des mots, ainsi qu'un petit
lexique. Mais elle exerça quand même une sérieuse influence, car
elle éveilla le goût des études hébraïques chez plusieurs huma-
nistes, qui s'y adonnèrent ensuite avec ardeur. Quelques disci-
ples de Reuchlin, notamment Sébastien Munster et Widmann-
stadt, marchèrent sur les traces de leur maître et manifestèrent
autant de zèle pour Tétude de Thébreu que pour celle du grec.
Reuchlin n'était pourtant pas un ami des Juifs. Dans sa jeu-
nesse, il nourrissait contre eux les mêmes préjugés que ses
contemporains, les considérant comme dénués de tout goût litté-
raire ou artistique et les déclarant vils et méprisables. A l'exem-
ple de saint Jérôme, il proclama sans ambages sa haine pour le
peuple juif. En même temps qu'il publiait sa grammaire hébraï-
que, il écrivait une lettre où il attribuait tous les maux des Juifs
à leur aveuglement et à leur obstination. Autant que Pfefferkorn,
10 HISTOIRE DES JUIFS,
il croyait qu*ils blasphémaient contre Jésus, Marie, les apôtres et
rÉglise.
Plus tard, il regretta d*avoir publié cette lettre, car son cœur
était resté honnête et bon. Dans ses relations avec les Juifs, il
leur témoignait de la bienveillance ou, au moins, de la considéra-
tion. Son sentiment de la justice ne lui permettait pas d'approu-
ver les iniquités commises à Tégard des Juifs. Quoiqu'il n*eùt
jamais donné lieu jusqu'alors au moindre soupçon d'hérésie
et qu'il entretint d'excellents rapports avec les dominicains,
les obscurants le considéraient instinctivement comme leur
ennemi. Ils lui en voulaient de son culte pour la science et la
littérature classique, de sa passion pour la langue grecque, dont
le premier il avait introduit l'étude en Allemagne, de ses efforts
pour propager l'enseignement de l'hébreu et de la préférence
qu'il accordait à « la vérité hébraïque » sur la traduction latine
canonique de la Bible appelée Vulgate,
Tel était l'homme que Pfefferkorn voulait s'attacher comme
complice dans ses intrigues contre les Juifs. Quand Tapostatjuif
se rendit une seconde fois au camp de l'empereur, il Qt d*abord
visite à Reuchlin pour lui exposer la mission dont il était charge
et lui montrer la commission qu'il avait reçue de Maximilien pour
cet objet. Reuchlin approuva son projet de détruire les livres
contenant des blasphèmes contre le christianisme, mais lui fît
remarquer, comme l'avait déjà fait l'archevêque de Mayence, qu'il
y avait un vice de forme dans le mandat que lui avait confié
l'empereur. Pfefferkorn promit de tenir compte de l'observation
et de demander a Maximilien une nouvelle commission dont la
validité ne fût pas contestable.
Pendant que ces pourparlers avaient eu lieu entre Reuchlin et
Pfefferkorn, les défenseurs des Juifs n'étaient pas restes inac-
tifs. Jonathan Cion et un autre de ses coreligionnaires influents,
Isaac Trieste, appuyés par des chrétiens considérés, par le délé-
gué de l'archevêque de Mayence et le margrave de Bade, avaient
fait valoir auprès de l'empereur les privilèges accordés aux Juifs
par plusieurs de ses prédécesseurs et par plusieurs papes. D'après
ces privilèges, les Juifs étaient autorisés à pratiquer leur religion,
et le souverain lui-même n'avait pas le droit d'entraver le libre
CONFISCATION DE LIVRES A FRANCFORT 11
exercice de leur culte ni| par coQséquent, celui de leur enlever
leurs livres religieux. L*empereur fut aussi ioformé que le dé-
nonciateur des Juifs était un misérable, condamné autrefois pour
vol. Les défenseurs des Juifs semblaient avoir réussi dans leurs
démarches, car Maximilien transféra àUriel de Gemmingen, arche-
vêque de Mayence, les pouvoirs qu'il avait d*abord confiés à
Pfefferkorn.
L'empereur était malheureusement un esprit très mobile, et,
quand PfeOerkorn vint le revoir, muni d'une nouvelle lettre, très
pressante, de sa sœur Cunégonde, il lui rendit (10 novembre lo09)
le mandat de conQsquer les ouvrages incriminés. L'archevêque
Uriel de Gemmingen resta pourtant charge du soin de les exa-
miner, mais il devait s*éclairer de Tavis des Facultés de théologie
de Cologne, de Mayence, d'Erfurt et de Heidelberg, et de savants
tels que Reuchlin, Victor de Karben et même Tinquisiteur
Hochstraten, quoique ce dernier n'eût absolument aucune notion
de l'hébreu.
Uriel de Gemmingen délégua ses pouvoirs au régent de iUni-
versité de Mayence pour surveiller la conQscatlon des livres.
Accompagné de ce délégué, Pfeiïerkorn retourna à Francfort, où
il reprit ses recherches. Il mit la main sur mille cinq cents ouvrages
manuscrits, qu'il fit déposer à l'hùlel de ville. Dans d'autres loca-
lités aussi il s'acquitta avec zèle de sa tâche.
Au commencement, les principales communautés juives de
l'Allemagne étaient restées indifférentes devant les agissements de
PfefTerkorn ou plutôt des dominicains. Elles n'avaient pas non plus
répondu à l'invitation qui leur avait été adressée d'envoyer des
délégués a une réunion de notables juifs pour délibérer sur la
situation et créer un fonds de défense. Seules, quelques com-
munautés peu considérables avaient immédiatement voté des sub-
sides; les communautés riches, telles que Rothenbourg-sur-la-
Tauber, Weissenbourg et Fiîrth, s'étaient abstenues. Mais, quand
PfefTerkorn eut commencé à confisquer les livres hébreux, non
seulement à Francfort, mais aussi dans d'autres localités, elles
sortirent de leur torpeur.
Leur action s'exerça tout d'abord sur le Sénat de Francfort,
qu'elles réussirent a se rendre favorable. Les libraires juifs, vç^
42 HISTOIRE DES JUIFS.
ûaient d'habitude à la foire du printemps, à Francfort, avec des
ballots de marchandises. PfeiTerkorn émit la prétention de mettre
également sous séquestre tous ces livres neufs, mais le Sénat s'y
opposa. Du reste, en prévision d*une menace de confiscation, ces
marchands s'étaient fait délivrer par les princes et seigneurs
de leurs pays des sauf-conduits garantissant leur personne et
leurs biens. L'archevêque Uriel aussi ne prêta qu'un très faible
appui à Pfefferkorn, évitant de convoquer les savants désignés par
Tempereur pour examiner les ouvrages hébreux et montrant, en
général, une très grande mollesse. Il semble même que plusieurs
princes, éclairés par les Juifs sur la vraie signification de la con-
fiscation de leurs livres, firent des démarches en leur faveur au-
près de Maximilien» Enfin, le peuple se déclara également con-
tre Pfefl'erkon.
Dans l'espoir de gagner l'opinion publique à leur cause et de
réussir à exercer par elle une pression morale sur l'empereur, les
dominicains avaient, en eiïet, publié, sous le nom de Pfeirerkorn,
un nouveau pamphlet contre les Juifs. Cet écrit, intitulé : « Â la gloire
de l'empereur Maximilien », encensait sans vergogne le sou-
verain et déplorait en même temps qu'on accordât si peu d*im-
portance, dans les milieux chrétiens, aux accusations dirigées
contre le Talmud. Ce fut peine perdue. On resta, en général,
hostile à l'entreprise des obscurants. Maximilien revint même en
parlie sur ses premiers ordres et invita le Sénat de Francfort à
restituer aux Juifs tous leurs livres (23 mai 1510). La joie fut
grande parmi les Juifs^ car ils avaient maintenant l'espoir non
seulement de rester en possession de leurs ouvrages religieux,
qui leur étaient si chers, mais aussi de conserver la situation
qu'ils occupaient dans Tempire germano-romain.
Il se produisit malheureusement un incident, à ce moment,
dont les dominicains surent tirer grand profit pour leur cause. Un
ciboire avec un ostensoir doré avait été volé dans une église de la
Marche de Brandebourg. Le coupable, arrêté, prétendit avoir vendu
l'hostie à des Juifs de la contrée. Ceux-ci furent alors cruellement
persécutés par l'évêque de Brandebourg, et le prince-électeur
Joachim I^*" fit transporter les inculpés à Berlin. Là, on les accusa
à la fois de profanation d*hostie et de meurtre d'enfant. Sur Tordre
MARTYRE. DES JUIFS DE BRANDEBOURG. 13
de Joachini, treote-huit de ces malheureux furent torturés sur un
gril ardent. Tous subirent le martyre avec un merveilleux courage
(19 juillet 1510), à Texception de deux, qui acceptèrent le baptême
et furent simplement décapités. C*est à roccasion de ce doulou-
reux événement qu*il est question, pour la première fois, de la
présence des Juifs à Berlin et dans le Brandebourg.
Cette affaire causa une profonde émotion en Allemagne, et les do-
minicains ne manquèrent pas de s'en servir contre les Juifs auprès
de Tempereui . Celui-ci eut, du reste, à soutenir un véritable assaut
de la part de sa sœur Cunégonde. Les dominicains avaient, en
effet, fait accroire a cette princesse dévote qu'en revenant sur ses
premières déterminations à Tégard des Juifs Maximilien semblait,
en quelque sorte, approuver leurs plus horribles crimes et leurs
blasphèmes contre le christianisme. Aussi, lors de son entrevue
avec son frère, à Munich, Cunégonde se jeta à ses pieds, pleura et
le supplia de ne plus couvrir les Juifs de sa protection.
Maximilien était perplexe. Opposer un refus formel aux sollici-
tations de sa sœur, c^étalt TafOiger profondément, mais, d*un autre
côté, il commençait a se délier de Pfefferkorn et de ses agisse-
ments. Il se tira d'embarras par une sorte de compromis. Pour la
quatrième fois, il prit un arrêté (6 juillet 1510) relativement à la
confiscation des livres hébreux. En vertu de cette nouvelle déci-
sion, Tarchevêque Uriel devait demander des mémoires sur cette
question à certaines Universités d'Allemagne, ainsi qu'à Reuchlin,
Victor de Karben et Hochstraten, et Pfefferkorn était chargé de
transmettre à l'empereur les conclusions de ces mémoires.
Heureusement pour les Juifs, qui attendaient avec anxiété le
résultat final des travaux de tous ces savants, Reuchlin se pro-
nonça contre la suppression du Talmud. Son mémoire était écrit,
il est vrai, dans un style lourd et pédant, à la mode du temps,
mais il sut exposer le sujet avec habileté. H part de ce principe
qu'il serait injuste d'accorder à tous les ouvrages juifs la même
importance et la même valeur et qu'il faut les répartir, outre la
Bible, en six classes. Selon lui, la classe des commentaires bibli-
ques composés par R. Salomon (Raschi), Ibn Ezra, les Kimhides,
Moïse Gerundi et Lévi ben Gerson, comprend des ouvrages qui,
loin d'être nuisibles au christianisme, sont indispensables aux
14 HISTOIRE DES JUIFS.
théologiens chrétiens. C'est aux sources juives que les savants
chrétiens ont puisé les éléments de leurs meilleures explications
bibliques, ce sont les œuvres juives qui leur ont permis de com-^
prendre les livres sacres. Si, dans les écrits de Nicolas de Lyre,
le meilleur commentateur chrétien de la Bible, on défalque les
emprunts faits à Raschi, on peut réduire toute son œuvre person*
nelle à quelques pages. Au reste, il est honteux que, par igno-
rance de rhébreu et du grec, des docteurs de la théologie chré-
tienne interprètent faussement les saintes Écritures. Les ouvrages
hébreux qui traitent de philosophii^, d*histoire naturelle ou d'au-
tres sciences, ne se distinguent en rien des ouvrages analogues
écrits en grec, en latin ou en allemand. Quant au Talmud, objet
principal des dénonciations de PfeflTerkorn, Reuchlin avoue n*y
rien comprendre. Mais, ajoute-t-il, d'autres aussi n'y compren-
nent absolument rien et se permettent pourtant de condamner
sévèrement ce livre. C*est comme si un ignorant quelconque s'avi-
sait d'écrire contre les mathématiques sans les avoir jamais étu-
diées. Il conclut en s'élevant contre le projet de brûler le Talmud,
è supposer même que cet ouvrage contienne, entre beaucoup
d'autres choses, des injures contre les fondateurs du christia-
nisme. <K Si le Talmud était vraiment aussi nuisible qu'on le pré-
tend, dit-il, nos aïeux, dont l'attachement à la foi chrétienne était
plus sincère que le nôtre, l'auraient brûlé depuis longtemps. Si
les Juifs convertis Peter Schwarz et Pfeffêrkorn tiennent à le dé*
truire, c est qu'ils y sont poussés par des raisons toutes particu-
lières. » Pour terminer, Reuchlin déclarait qu'au lieu de confis-
quer ou de brûler les livres des Juifs, il serait plus utile de
nommer à chaque Université deux professeurs d'hébreu , qui
enseigneraient également la langue postbiblique. On amènerait
ainsi bien plus facilement les Juifs au christianisme.
Jamais, depuis qu'ils étaient persécutés par les chrétiens, les
Juifs n'avaient encore trouvé un défenseur aussi énergique que
Reuchlin. Son plaidoyer en leur faveur était d'autant plus impor-
tant qu'il se présentait sous la forme d'un document offlciel, des-
tiné au chancelier et à l'empereur. Sur deux points surtout, les
déclarations de Reuchlin avaient une réelle valeur pour les Juifs.
Ainsi, il n'hésitait pas à affirmer que les Juifs étaient citoyens de
REUCHLIN ET LE TALMUD. 15
Tempire germano-romain et devaient jouir, à ce titre, des mêmes
droits et de la même protection que les autres citoyens. C*était là,
«n quelque sorte, la première proclamation, encore vague et in-
complète, du principe de Témancipation des JuiTs, qui ne fut admis
complèt^ement en Allemagne que trois siècles plus tard. Une voix
autorisée osait enfin protester contre cette idée absurde du moyen
&ge que, par suite de la conquête de Jérusalem par Titus et Ves-
pasien, les Juifs étaient devenus la propriété des empereurs ro-
mains et, par conséquent, de leurs successeurs en Allemagne. En
second lieu, il niait formellement que les Juifs fussent des héré-
tiques, a Comme ils se tiennent en dehors de TÉglise, dit-il, <>t qu^lLs
ne sont pas contraints de suivre la foi chrétienne, on ne peut pas
leur appliquer la qualification de mécréants et d'hérétiques. »
Les conclusions des autres mémoires étaient loin de concordait
avec celles de Reuchlin. Pour les dominicains de Cologne, la Fa*
culte de théologie de cette ville, Tinquisiteur Hochstrateii et le
vieux renégat Victor de Karben, qui subissaient tous la même iireû-
tion, il était indispensable de confisquer leTalmud et les ouvr^igos
similaires et de les livrer aux flammes. De ces ouvrages, Hooh-
straten voulait étendre Taccusation aux Juifs eux-mêmes. Il pro-
posa de faire réunir par des hommes compétents les passages en-
tachés d'hérésie qui se rencontrent dans les livres incriminés et
de demander ensuite aux Juifs s*ils reconnaissaient le danger
présenté par des écrits aussi malfaisants. Les trouvaient-ils nui-
sibles, alors ils devraient approuver le projet des dominicains de
les brûler. Si, au contraire, ils déclaraient les accepter comme
iivres religieux, l'empereur devrait les faire comparaître eux-
mêmes comme hérétiques devant le tribunal de Tlnquisition.
La Faculté de Mayence alla plus loin. Elle engloba dans la même
condamnation les écrits talmudiques et la Bible. D'après les ob-
scurants de Mayence, les saintes Écritures aussi, au moins dans
leur texte original, étaient dangereuses. En effet, le texte hébreu
n'est pas toujours d'accord avec la traduction latine delaVulgate.
Dans ces cas, c'est l'original qui a tort, et les théologiens de
Mayence n'auraient pas été fâchés d'être délivrés d'un texte qui
gênait parfois leurs interprétations enfantines.
A force d'avoir voulu être habiles et machiavéliques, les demi-
16 HISTOIRE DES JUIFS.
nicains de Cologne perdirent leur cause. Dans la pensée de Reuch*
lin, le mémoire qu*on lui avait demandé, et qu*il envoya scellé
de son sceau, par un messager assermenté, à Tarchevêque Uriel,
ne devait être lu que par ce dernier et par Tempereur. Mais Pfef-
ferkorn sut s*arranger de façon à prendre connaissance de ce mé-
moire avant Tempereur. Outré de ce procédé, Reuchlin accusa
publiquement les dominicains de Cologne de bris de scellés. Les
Juifs pourtant n'eurent qu'à se louer de cet acte d'indélicatesse
de leurs ennemis, car il tourna en leur faveur.
Les dominicains savaient, en effet, que l'opinion de Reuchlin
serait d'un grand poids pour l'empereur et ses conseillers. Or,
quand ils virent que cette opinion leur était contraire, ils publièrent
contre Reuchlin un pamphlet allemand, dans l'espoir de gagner le
peuple à leur cause et de contraindre ainsi l'empereur à sévir
contre les Juifs. Dans cet écrit intitulé : Cflace à main, et répandu
par milliers d'exemplaires, Pfefferkorn, qui, en cette circonstance
aussi, n'était que le prêle-nom des dominicains, insultait gros-
sièrement Reuchlin. Ce pamphlet produisit une énorme sensation,
car Reuchlin occupait une situation élevée comme savant et
comme dignitaire de l'Empire. On trouvait surtout impudent de la
part d'un Juif converti d'accuser d'irréligion un chrétien né dans
le christianisme et universellement respecté.
Reuchlin ne pouvait ni ne voulait rester sous le coup de
telles attaques. Il porta plainte auprès de l'empereur contre Pfef-
ferkorn. Maximilien ne cacha pas son mécontentement au sujet
des procédés des dominicains, et il essaya de calmer Reuchlin en
lui promettant de charger l'évèque d'Augsbourg d'ouvrir une en-
quête sur toute cette affaire. Mais, absorbé par des occupations
multiples, il oublia Reuchlin et ses griefs. D'un autre côté, la foire
d'automne allait se tenir à Francfort, et Pfefferkorn aurait l'occa-
sion d'y propager son pamphlet venimeux.
Devant la perspective de continuer à voir son honneur impuné-
ment outragé par ses ennemis, Reuchlin résolut de se détendre lui-
même. Il répondit au pamphlet de Pfefferkorn par un autre pam-
phlet allemand, le Miroir des yeux (composé à la fin d'août ou au
commencement de septembre 1511), oii il dévoile les manœuvres de
Pfefferkorn et de ses acolytes. 11 expose en termes simples, mais
LE « MIROIR » DE REUCHLIN. 17
chaleureux, Torigine de ses démêlés avec les dominicaiDS, et ra-
conte les efforts du renégat juif pour faire condamner le Talmud
au feu et obtenir son appui dans cette occurrence. Après avoir
reproduit les diverses pièces qui lui furent adressées, à propos de
cette affaire, par Maximilien et Tarchevêque de Mayence, et le
mémoire qu'il écrivit sur ce sujet, il montre comment Pfefferkorn
prit connaissance de ce mémoire d'une façon malhonnête et l'at-
taqua ensuite dans un pamphlet qui ne contient pas moins ()e
trente-quatre assertions mensongères.
* Ce qui indigne surtout Reuchlin, c'est qu'on ait eu l'audace
d'afOrmer qu'il s'était laissé acheter par les Juifs. Il se montre
paiement blessé de ce que ses ennemis ne croient pas à
ses connaissances hébraïques et lui dénient la paternité de sa
grammaire hébraïque. Enfin, pour terminer, il prend énergique-
ment la défense des Juifs. Au reproche que lui adresse PfefTerkorn
d'avoir appris l'hébreu chez des Juifs et d'avoir ainsi contrevenu
à la loi canonique qui défend d'entretenir avec eux des relations^
Reuchlin répond : (c Le Juif baptisé dit que la loi divine interdit
tout rapport avec les Juifs; cela est faux. Les chrétiens peuvent
comparaître en justice avec eux, acheter chez eux, leur faire des
présents et des donations. Le cas peut même se présenter où un
chrétien hérite en commun avec un Juif. Il est également permis
de s'entretenir avec eux et de se faire instruire par eux, comme
le prouvent les exemples de saint Jérôme et de Nicolas de Lyre.
Enfin, il est prescrit au chrétien d'aimer le Juif comme son pro-
chain. »
Quand, au moment de la foire de Francfort, le Miroir de Reuch-
Hn fut répandu parmi les milliers de personnes qui se trouvaient
alors dans cette ville, il produisit une émotion des plus profondes.
C'était une chose inouïe qu'un personnage illustre, tel que Reu-
chlin, clouât au pilori comme malhonnête et menteur un adver-
saire des Juifs. Ceux-ci surtout lisaient avec avidité cet écrit où,
pour la première fois, un chrétien fort respecté traitait leurs accu-
sateurs de vils calomniateurs, et ils rendaient grâce à Dieu de
leur avoir suscité un défenseur dans leur détresse. Aussi travail-
lèrent-ils de toutes leurs forces à la propagande de cet opuscule.
De tous côtés, de savants et d'ignorants, Reuchlin recevait des
v. 2
48 HISTOIRE DES JUIFS.
Cclicitations. On se réjouisssait qu'il eût riposté si vigoureusement
aux obscuranls de Cologne.
A la suile de l'apparition du «Miroir» de Reuchlin et de sa
défense du Talmud, commença une lutte qui prit un caractère de
plus en plus grave et dont la portée dépassa bientôt de beaucoup
Tobjet qui l'avait fait naître. I/Cs dominicains, qui se sentaieni
menacés et dont les moyens d'action étaient considérables, se
défendirent avec énergie. Mais leur colère leur fit commettre des
imprudences et les emporta au delà du but.
Par excès de zèle, leurs amis aussi, au lieu de leur être utiles^
nuisirent à leur cause. Uu prédicateur de Francfort-sur-le-Mein,
Peter Meyer, n'ayant pas réussi à arrêter la vente du « Miroir » et
désireux pourtant de plaire aux dominicains, annonça un jour, du
haut de la chaire, que Pfefferkorn prêcherait contre le pamphlet de
Reuchlin la veille de la prochaine fête de la Vierge, et il invita les
fidèles à venir assister en foule à ce sermon. L'idée n'était pas
heureuse. Comment espérer que PfefTerkorn produirait une im-
pression favorable sur un public chrétien avec sa figure antipa-
thique, ses manières communes et son jargon judéo-allemand ?
Chaque mot, chaque mouvement devait nécessairement exciter
le rire de l'auditoire. De plus, d'après la doctrine catholique, il
était sévèrement interdit à un laïque, et surtout à un laïque
marié, d'officier comme prêtre. Peu de temps auparant, un berger
avait été condamné à être brûlé parce qu'il avait usurpé les fonc-
tions de prédicateur. Au jour dit (7 septembre 1511], Pfcflerkorn
prêcha, non pas dans l'église même, pour ne pas scandaliser les
fidèles, mais à l'entrée de l'église, devant un public nombreux.
Mais le spectacle présenté par ce Juif qui multipliait les signes
de la croix par-dessus une assemblée chrétienne et, dans son
patois juif, exhortait ces chrétiens à la piété, parut fort peu
édifiant.
Jusqu'alors, le principal instigateur de cette lutle, l'inqui-
siteur Jacob Hochstraten, s'était tenu sur la réserve, se con-
tentant d'envoyer au feu ses lieutenants, PfelTerkorn, Ortuin
de Graes et Arnaud de Tongres. Quand il s'aperçut de la
tournure défavorable que prenait cette afl'aire pour les domi-
nicains, il crut nécessaire de se jeter lui-même dans la mêlée.
REUCHLIN DEVANT LE TRIBUNAL DOMINICAIN. 19
Autorise sans doute par son provincial, il invita Reuchlin
(le 15 septembre 1513) à se présenter a Mayence, dans un délai
de six jours, à huit heures du matin, pour être jugé comme ami
des Juifs et hérétique. Avant de lancer cet acte d^accusation con-
tre Reuchlin, il avait préparé un réquisitoire bien documenté
contre le a Miroir » et lelalmud. Il avait aussi pris ses mesures
pour être appuyé dans ce procès. Il avait, en effet, sollicité de
quatre Universités dés mémoires sur le « Miroir », et toutes les
quatre s*étaient naturellement prononcées dans le sens qu*il leur
avait indiqué. A la date fixée (20 septembre), Hochstraten, escorté
de nombreux dominicains, se trouva à Mayence, où il choisit
parmi ses partisans les membres destinés a former le tribunal,
ouvrit la séance et se présenta à la fois comme juge et partie.
Les griefs qu'il énonça contre Reuchlin furent ceux qu'avaient
déjà formulés Pieiïerkorn et Arnaud de Tongres. Il lui reprochait
de prendre trop chaleureusement la défense des Juifs, de consi-
dérer « ces chiens «> presque autant que les membres de TÉglise, de
leur reconnaître les mômes droits qu'aux chrétiens, et il proposa à
la Commission de déclarer le « Miroir » entaché d'hérésie, inju-
rieux pour le christianisme, et de condamner cet ouvrage à être
brûlé. On ne peut pas nier qu'il y eût progrès. Du temps de Tor-
quemada et deXiménùs de Cisneros, l'auteur aurait été livré aux
flammes en même temps que son livre.
A la grande surprise des dominicains, Reuchlin se présenta à
Mayence, accompagné de deux conseillers du duc de Wurtemberg.
Le procès mené contre lui de si étrange façon par l'Inquisition
avait, du reste, irrité au plus haut point bien des gens, et surtout
ses amis et ses admirateurs. La jeunesse studieuse de l'Univer-
sité de Mayence, chez laquelle la théologie et la scolastique
n'avaient pas encore éteint tout sentiment de justice et de géné-
rosité, ne dissimula pas l'indignation qu'elle en éprouvait, et elle
entraîna dans son mouvement de protestation les professeurs do
droit et plusieurs personnages de marque. Aussi le chapitre de
Mayence s'efforça-t-il d'amener une conciliation entre Reuchlin
et ses adversaires. Mais Hochstraten persista dans son fanatisme
étroit et fixa la discussion du procès au 12 octobre, jour où serait
prononcée la sentence.
20 HISTOIllE DES JUIFS.
Sur Tordre de Tinquisiteur et avant le prononcé de Tarrèt, les
ecclésiastiques de Mayence proclamèrent dans les églises que tous
ceux qui avaient en leur possession des exemplaires du « Miroir »,
Juifs ou chrétiens, étaient tenus, sous peine d*une forte amende,
de les livrer pour être brûlés. Le clergé promit aussi aux fidèles
des indulgences pour trois cents jours s*ils venaient assister à l'au-
todafé, sur la place deTéglise. Au jour fixé, on y accourut en foule.
Sur la tribune érigée devant Téglise, on vit s'avancer d'un pas grave
et solennel les dominicains, ainsi que les théologiens des Univer-
sités de Cologne, Louvaîn et Erfurt. Hochstraten, qui avait rem-
pli jusque-là les fonctions d'accusateur, alla prendre place parmi
les juges. Le tribunal se disposait à prononcer le verdict et à
faire allumer le feu du bûcher, quand arriva un messager de l'ar-
chevêque Uriel. Outré des prétentions des dominicains et de leurs
procédés à l'égard deReuchlin,UrleldeGemmingen ordonnait aux
commissaires élus parmi ses ouailles de remettre le prononcé
du jugement à un mois. Dans le cas où ils ne se conformeraient pas
à ses ordres, il les relèverait de leurs fonctions d'inquisiteur et
déclarerait toutes leurs décisions nulles et non avenues. Les
dominicains furent atterrés de cet ordre, qui venait brusquement
déjouer toutes leurs machinations. Seul, Hochstraten essaya de
protester contre l'intervention de l'archevêque; mais ses collè-
gues refusèrent de le suivre dans cette voie. Ils descendirent
confus de la tribune, poursuivis par les cris moqueurs de la foule
et par ces paroles de nombreux assistants : a Qu'on fasse mon-
ter sur le bûcher ces frères qui traitent de si pitoyable façon un
homme d'honneur. »
Hermannde Busche, «le missionnaire de l'humanisme», comme
l'appelle avec raison un écrivain moderne, et Ulric de Hutten, le
défenseur chevaleresque de la justice et de la vérité, célébrèrent
la victoire de Ueuchlin dans un chant intitulé : a Triomphe de
Reuchlin. » Dans cette poésie, ils conseillent à l'Allemagne de se
rendre bien compte de Timportance de la victoire remportée sur
les dominicains par le plus illustre et le plus savant de ses enfants,
et ils rengagent à faire à Reuchlin, à son retour dans sa patrie, une
réception triomphale. Hochstraten est représente sous les traits
d'un hideux fanatique qui crie sans cesse : « Au feu lesauteurset
LE PAPE LÉON X. 2\
leurs ouvrages! » Ils ajoutent : c Qu'on écrive des vérités ou des
mensonges, que les livres soient inspirés par la justice ou Tini-
quité, Hochstraten est toujours prêt à allumer des bûchers. Il
avale du feu, il s*en nourrit, il crache des flammes. » Ses com-
plices, Ortuin de Graes et Arnaud de Tongres, ne sont pas mieux
traités. Mais, c'est surtout sur PfeiTerkorn, sur ce vil renégat
qui poursuivait ses anciens coreligionnaires de sa haine tenace,
que s*abat le fouet vengeur de la satire.
Naturellement, les Juifs se réjouirent aussi de la défaite des
dominicains, car ils étaient particulièrement intéressés à Tissue
du procès. Si le « Miroir » avait été condamné, nul chrétien n'au-
rait plus osé les défendre, A moins de se résigner d'avance à se
faire accuser d'hérésie, et leurs livres religieux auraient proba-
blement subi le même sort que le < Miroir». Les rabbins d'Alle-
magne se seraient donc montrés excellents prophètes s'ils s'étaient
vraiment réunis en synode à Worms, comme le racontaient les
dominicains, pour célébrer le succès de Reuchlin comme le
signe précurseur de la chute de l'empire de Rome, c'est-à-dire
de l'obscurantisme.
Il était pourtant trop tôt pour chanter victoire. Reuchlin, le pre-
mier, ne se faisait aucune illusion sur le caractère précaire de son
succès. Il connaissait trop bien ses adversaires pour croire qu'ils
accepteraient leur échec avec résignation. Aussi résolut-il d'en
appeler au pape pour faire imposer définitivement silence à ses
calomniateurs. Mais, comme il savait que la cour pontificale de
ce temps n'était pas insensible aux riches cadeaux et que les
dominicains ne reculeraient devant rien pour atteindre leur but,
il écrivit en hébreu à Bonet de Lattes , médecin juif du pape
Léon X, pour lui demander son appui.
Léon X, de l'illustre famille des Médicis, dont le père avait dit
qu'il était le plus intelligent de ses fils, n'était pape que depuis
quelques mois. C'était un pontife un peu sceptique, s'intéressant
plus à la politique qu'à la religion, ne témoignant que dédain pour
les discussions théologiques, et préoccupé surtout de louvoyer
habilement, et avec profit pour les intérêts temporels du Saint-
Siège, entre l'Autriche et la France ou, plus exactement, entre la
maison de Habsbourg et celle de Valois. Il était donc peu pro-
22 HISTOIRE DES JUIFS.
bable qu'il examinerait sérieusement si le « Miroir » de Reuchlin
contenait des assertions conformes ou contraires à la foi catho-
lique. Tout dépendrait du point de vue sous lequel on lui montre-
rait la lutte entre Reuchlin et les dominicains. C'est pourquoi,
Reuchlin exposa en détail à Bonet de Lattes, qui voyait fréquem-
ment le pape, tous ses démêlés avec Pfefferkorn et ses acolytes,
et le pria d'user de son influence pour que Léon X ne fit pas juger
cette affaire à Cologne ou dans une ville voisine.
Le 21 novembre 1513, probablement à la suite des démar-
ches de Bonet de Lattes, le pape chargea les évèques de Spire et
de Worms d'examiner eux-mêmes ou de soumettre à des délé-
gués le diiïérend de Reuchlin et des dominicains et de prononcer
le verdict, qui serait alors définitif. L'évêque de Worms, delà
famille des Dahlberg, qui était ami de Reuchlin, ne voulut pas
prendre parti dans l'affaire. Alors le jeune évêque de Spire, Georges,
comte palatin et duc de Bavière, nomma deux juges qui convo-
quèrent Reuchlin et Hochstraten à Spire. Le premier comparut,
mais Hochstraten fit défaut et ne délégua même pas de repré-
sentant sérieux. Par crainte des dominicains, les juges s'occupè-
rent assez mollement du procès, qui traina en longueur pendant
trois mois (janvier-avril 1514). A la fin, ils se décidèrent quand
même à prononcer le jugement. Ils déclarèrent que le « Miroir »
ne contenait aucune hérésie, qu'il pouvait être lu et imprimé par
tout chrétien, que Hochstraten avait calomnié Reuchlin, qu'il
devait s'abstenir dorénavant de foute nouvelle attaque et qu'il
était condamné aux dépens (111 florins d'or rhénans).
Irrités de ce nouvel échec, les dominicains traitèrent l'évêque
de Spire de la plus méprisante façon et refusèrent de se soumet-
tre au verdict de ses délégués. Pfefferkorn eut même l'audace
d'arracher la copie du jugement affichée à Cologne. Contraire-
ment aux usages, Hochstraten en appela directement au pape,
sans même en aviser l'évêque de Spire, qui avait fait prononcer
la condamnation en qualité de juge apostolique. Il avait des parti-
sans parmi les cardinaux à Rome, et, à supposer qu'il ne gagnât pas
rapidement son procès, il espérait, du moins, pouvoir le faire
durer assez longtemps pour ruiner totalement Reuchlin en frais
de procédure avant le prononcé de la sentence. Et comme les
OBSCURANTS ET HUMANISTES. 23
obscurants de tous les pays souhaitaient ardemment la con-
damnation de Reuchlin, les dominicains comptaient bien que
plusieui*s Universités, notamment la plus influente, celle de Paris,
se prononceraient contre le << Miroir » et agiraient ainsi sur
Rome.
Devant la coalition des obscurants, les partisans de la
science, les amis des libres recherches, en un mot, les huma-
nistes, unirent également leurs efforts. Il se forma un véritable
parti dont le mot d'ordre était : Courage en VhoTvnev/r de SeucA-
lin! <K Nous tous, disaient-ils, qui appartenons à Tarmée de
Pallas, nous sommes aussi dévoués à Reuchlin que les soldats à
l'empereur. » C'est ainsi que, par suite de la haine de Pfefferkorn
pour les Juifs, les chrétiens d'Allemagne se divisèrent en deux
camps, les Reuchlinistes et les Arnoldistes (nom donné aux
dominicains), qui se combattaient avec acharnement.
A la tète des amis de Reuchlin marchait la jeunesse allemande
de ce temps, Hermann de Busche, Crotus Rubianus (Jean Jaeger)
et le vaillant et fougueux Ulric de Hutten. Ce dernier surtout,
alors âgé de vingt-six ans, se jeta dans la mêlée avec une impé-
tueuse ardeur, consacrant toutes les forces de sa haute intelli-
gence et toute l'énergie de son cœur à la cause du libre examen,
et mettant tout en œuvre pour dissiper en Allemagne les ténèbres
du moyen âge à la lueur de l'esprit nouveau. A côté de ces jeu-
nes gens, on trouvait des hommes mûris par l'âge et l'expérience
et investis des plus hautes dignités : le duc Ulric de Wurtemberg
et sa cour, le comte de Helfenstein à Augsbourg, le comte de
Nuenar, chanoine, les patriciens Welser, Pirkheimer et Peutinger
de Rntisbonne, Nuremberg et Augsbourg, avec leurs partisans,
ainsi que de noml)reux prévôts, chanoines et membres du chapitre,
et même des cardinaux et d'autres hauts dignitaires de l'Église en
Italie. Egidio de Viterbe, général de l'ordre des augustins à
Rome, élève et protecteur du grammairien juif Elia Lévita, qui
aimait beaucoup la littérature hébraïque et provoqua la traduc-
tion du livre cabbalistique Zohar^ écrivait à Reuchlin : « La Loi
(Tora), révélée aux hommes au milieu du feu, fut sauvée une
première fois des flammes quand Abraham sortit sain et sauf de
la fournaise. Reuchlin vient de la préserver une seconde fols du
24 HISTOIRE DES JUIFS.
feu en sauvant les écrits qui éclairent la Loi et dont la dispa-
rition amènerait le règne des ténèbres. En te donnant notre con-
cours, nous ne défendons pas ta cause, mais la Loi; nous ne luttons
pas pour le Talmud, mais pour TÉglise. » Fait digne de remarque,
les franciscains aussi, par haine des dominicains, se déclarèrent
en faveur de Reuchlin.
Presque chaque ville allemande eut bientôt ses deux partis, les
amis et les adversaires de Reuchlin. Ceux-là réclamaient la con-
servation du «Miroir» et du Talmud, ceux-ci, au contraire, deman-
daient que les deux ouvrages fussent brûlés. Par la force des choses,
les partisans de Reuchlin devinrent les amis des Juifs, ex posant avec
chaleur toutes les raisons qui militaient en leur faveur. Par contre,
rhostilité des autres s*accrut contre les Juifs, qu'ils attaquaient
violemment avec des armes empruntées aux ouvrages les plus
médiocres et les plus inconnus.
Peu à peu, ces démêlés eurent leur contre-coup dans l'Europe
entière. Dans deux villes surtout, à Rome et à Paris, la lutte de
Reuchlin et des dominicains suscita d'ardentes discussions, car
Hochstraten attachait un grand prix à Topinion de TUniversilé de
Paris, qu'il voulait se concilier par tous les moyens, et à Rome
il usait de toutes les influences pour faire annuler le jugement
de Spire. D'un autre côté, Reuchlin, tout en ayant eu gain de
cause, avait besoin d'appui pour empêcher les intrigues de ses
adversaires d'aboutir. Il y réussit. L'instruction du procès fut
confiée par le pape au cardinal et patriarche Dominique Grimani.
On savait que ce prince de l'Eglise cultivait la littérature rabbi-
nique et la Cabbale, et qu'en sa qualité de patron des franciscains
il détestait les dominicains. Il est très probable que les Juifs de
Rome avaient contribué à ce succès de Reuchlin. Mais ils eurent
le tact, comme leurs coreligionnaires d'Allemagne, de se tenir à
l'arrière-plan, pour ne pas compromettre la cause de leur défen-
seur par une intervention trop ouverte. Le cardinal Grimani
invita' Reuchlin et Hochstraten (en juin 1514) à comparaître de-
vant lui, permettant toutefois au premier, en raison de son grand
âge, de se faire représenter par un délégué.
Muni de lettres de recommandation et de grosses sommes d'ar-
gent, rinquisiteur se rendit à Rome, Reuchlin aussi se fit appuyer
REUCHLIN ET L'UNIVERSITÉ DE PARIS. 23
par ses partisans. L'empereur Maximiiien lui-même intervint en
sa faveur. Après avoir prêté d*abord une oreille trop complaisante
aux calomnies de Pfeiïerkorn et aux soHicilations de sa sœur
fanatisée, ce souverain reconnut ensuite son imprudence et
essaya d*en annuler les conséquences. Il écrivit donc au pape que,
manifestement, les dominicains de Cologne s'eiïorçaient, contrai-
rement à tout droit, de faire traîner leur procès en longueur pour
triompher du savant, honnête et pieux Reuchlin. Il ajoutait que
c'était sur son ordre et dans l'intérêt de la chrétienté que Reuch-
lin avait pris la défense des Juifs.
Aux attaques de leurs adversaires, les dominicains répondirent
par un redoublement d'audace. Dans leur fureur, ils se montrè-
rent prêts à braver l'opinion publique, l'empereur et le pape. Ils
firent comprendre à Léon X que, s'ils n'obtenaient pas satisfaction,
ils n'hésiteraient pas à provoquer un schisme dans l'Église en
s'alliant aux Hussiles de Bohême contre le Saint-Siège. Plutôt que
de renoncer à leur vengeance, ils menaçaient d'ébranler les fon-
dements du catholicisme. L'empereur même n'échappa point à
leurs outrages, quand ils apprirent sa démarche en faveur de
Reuchlin.
Ce fut à Paris surtout que se concentrèrent alors tous les efTorts
et toutes les espérances des dominicains. L'Université de cette
ville, la plus ancienne de toutes les Universités européennes,
avait une très grande autorité dans le domaine théologique. En
cas qu'elle condamnât le livre de Reuchlin, le pape lui-même
n'oserait sans doute pas passer outre. Il s'agissait donc, pour
les dominicains, d'obtenir d'elle un mémoire contre leur
ennemi. Sur les instances de Guillaume Haquinet Petit, son con*
fesseur, le roi de France, Louis XII, exerça une forte pression sur
l'Université de Paris en faveur des dominicains. La politique ne
fut sans doute pas étrangère non plus à l'intervention royale. La
France et l'Allemagne n'entretenaient pas, à ce moment, des rela-
tions biea cordiales, et du moment que Maximilien s*étalt pro-
noncé pour Reuchlin, Louis XII se déclara contre lui. Malgré
tout, l'Université hésita longtemps à se prononcer. Les discus-
sions se prolongèrent depuis le mois de mai jusqu'en août 1514.
Les partisans de Reuchlin défendirent sa cause avec courage.
26 HISTOIRE DES JUIFS.
Mais ce qui détermina le vote de nombreux théologiens français,
ce fut le fait, cité comme argument par les amis des dominicains,
que trois siècles auparavant, à la demande de Tapostat juif Nico-
las Donin et sur Tordre du pape Grégoire IX, saint Louis avait
fait brûler les exemplaires du Talmud. On déclara donc que le
a Miroir » de Reuchlin, qui défendait le Talmud, contenait des
hérésies et devait être brûlé. Grande fut la Joie des dominicains,
qui s*empressèrent de publier un nouveau pamphlet pour faire
connaître le verdict de la Sorbonne.
Pendant ce temps, la procédure avançait d*un pas excessive-
ment lent à Rome, et les dominicains s'efforçaient d'en ralentir
encore la marche. A Tacte d'accusation, Hochstraten avait joint
une traduction du « Miroir » qui altérait en beaucoup d'endroits
le sens de l'original allemand et attribuait des hérésies à l'au-
teur. La Commission chargée de l'enquête invita donc un Alle-
mand présent à Rome, Martin de Grôningen, à faire une traduc-
tion Fidèle. Ce furent alors les dominicains qui réclamèrent. Par
suite de toutes ces chicanes, Taffaire restait toujours au même
point et avait déjà coûté à Reuchlin 400 florins d'or. Il était à
craindre que les dominicains n'atteignissent leur but et que
Reuchlin, ruiné par les frais, ne pût continuer à se défendre. Ses
amis résolurent alors de ne pas persister à faire juger ce procès
à Rome, mais de le porter directement devant l'opinion publique.
Dans ce but, un des plus jeunes humanistes publia une série
de lettres pleines d'esprit, de verve et de mordante satire, qui
créèrent un nouveau genre dans la littérature allemande. Ces
« Lettres des hommes obscurs », Epistolœ obscur orum viro-
i*um, parues dans le courant de l'année 1515, et dont les pre-
mières sont probablement l'œuvre de Crotus Rubianus, de
Leipzig, sont adressées en grande partie à Ortuin de Graes et
écrites dans un style qui imite le langage des moines incultes.
Elles étalent au grand jour l'orgueil de ces fanatiques, leur extra-
ordinaire ignorance, leurs vilaines passions, leur morale relâ-
chée, leurs radotages. Tous les ennemis de Reuchlin, les Hoch-
straten, les Arnaud de Tongres, les Ortuin de Graes, les PfelTerkorn
cl leurs suppôts, avec l'Université de Paris, y sont criblés de
traits acérés. L'impression produite par ces épitres satiriques fut
LES « LETTRES DES HOMMES OBSCURS ». 27
particulièrement profonde, parce que les dominicains et les doc-
teurs en théologie s*y peignent en quelque sorte eux-mêmes, tels
qu'ils sont, et y exposent naïvement leurs faiblesses et leurs
vices.
Les Juifs et le Talmud, qui avaient été l'occasion de toutes ces
polémiques, ne sont naturellement pas oubliés dans les « Lettres
des hommes obscurs », qui parient d'eux comme les dominicains
avaient coutume de le faire, c'est-à-dire avec peu de bienveillance.
Dans une de ces lettres, maître Jean Pellifex soumet le cas suivant
à Ortuin^ son directeur de conscience. A l'époque de la foire de
Francfort, il passa, avec un jeune théologien, devant deux hommes
à l'air respectable, vêtus de robes noires avec des capuchons de
moine, qu'il prit pour des ecclésiastiques et salua d'une respectueuse
révérence. Son compagnon lui fit alors observer que c'étaient des
Juifs et qu'en les saluant, il s'était presque rendu coupable d'un
acte d'idolâtrie et, par conséquent, avait commis un péché mortel.
En effet, si un chrétien témoigne de la déférence pour un Juif, il
fait du tort au christianisme, parce que les Juifs ainsi honorés
pourraient se vanter d'être supérieurs aux chrétiens, mépriser le
christianisme et repousser le baptême. C'était là, en effet, la série
d'accusations dirigées par les dominicains contre Reuchlin, à qui
ils reprochaient surtout de se montrer l'ami des Juifs. Pour corro-
borer son dire, le jeune théologien raconte qu'un jour il s'age-
nouilla, dans l'église, devant l'image d'un Juif armé d'un marteau
qu'il avait pris pour saint Pierre. Quand il confessa ensuite sa
méprise à un dominicain, celui-ci lui afflrma que cet acte, quoique
accompli par mégarde, constituait un péché mortel, et qu'il ne
pourrait pas lui donner l'absolution s'il ne possédait pas justement
les pouvoirs d'un évêque. Un tel acte accompli sciemment ne
pourrait être pardonné que par le pape. Le théologien conseilla
alors à maître Pellifex de se confesser à TofTicial, parce qu'en
regardant attentivement il aurait bien reconnu les Juifs par la
roue jaune attachée à leurs vêtements. Pellifex demande donc à
OrtuîQ si son péché est véniel ou mortel, et s'il peut être absous
par un prêtre quelconque ou seulement par l'évéque, ou s'il faut
s'adresser au pape. 11 prie aussi Ortuin de lui faire savoir s'il ne
pense pas que les bourgeois de Francfort aient tort de laisser les
r
28 HISTOIRE DES JUIFS.
Jiiirs s*habiller comme les saints docteurs de la théologie. L'em*
pereur ne devrait pas permettre qu'un Juif, un vrai chiens
ennemi du Christ... (c'étaient là les épitbètes dont les dominicains
qualinaient les Juifs).
Dans toute l'Europe occidentale, ces « Lettres » soulevèrent un
immense éclat de rire. Quiconque comprenait le latin en Alle-
magne, en Italie, en France et en Angleterre, voulait les connaître.
On raconte qu'Érasme, qui souffrait d'un abcès au cou au moment
où il lisait ces lettres, en rit tellement que son abcès s'ouvrit.
Dorénavant, les dominicains étaient jugés dans l'opinion publique,
quel que fui l'arrêt que prononcerait le pape. De tous côtés on
cherchait à savoir qui était l'auteur de ces lettres. Les uns les
attribuaient à Reuchlin, les autres à Érasme, à Hutten ou à
quelque autre humaniste. Ilutlen donna la vraie réponse : « II
faut les attribuer à Dieu lui-même, » disait-il. On peut voir, en
effet, l'action de la Providence dans ce fait qu'une simple discus-
sion au sujet du Talmud ait pris peu à peu le caractère d'une
lutte entre les préjugés du moyen âge et l'esprit éclairé des
temps modernes, et soit devenue un des événements les plus
importants de l'histoire.
Ridiculisés ainsi par leurs adversaires, les dominicains songè-
rent à s'en venger sur les Juifs. Ceux-ci, malheureusement, con-
tinuaient d'être exposés à toutes les vexations. Si quelques chré-
tiens éclairés montraient, dans leurs écrits, une certaino
bienveillance pour le judaïsme, la chrétienté en général détes-
tait les Juifs et leurs croyances. « S'il est chrétien de haïr les
Juifs, disait alors Érasme, nous sommes tous d'excellents chré-
tiens.» Leurs ennemis réussissaient donc facilement à leur nuire.
Maintes fois déjà, Pfefferkorn avait insinué qu'on ne trouvait plus
en Allemagne que trois communautés juives importantes, celles
de Ratisbonne, de Francfort et de Worms. Ces communautés
détruites, on en aurait flni avec les Juifs d'Allemagne.
Pour obtenir l'expulsion des Juifs de Francfort et de Worms,
leurs ennemis agirent sur l'esprit du jeune margrave Albert de
Brandebourg, d'abord évêque de Magdebourg et récemment promu
archevêque de Mayence. A la suite d'excitations venues sans doute
de Cologne, ce prélat, qui acquit uae triste célébrité à l'époque de la
L'EMPEREUR MAXIMILIEN. 29
Réforme, invita des ecclésiastiques, des laïques et des municipa-
lités, notamment celles de Francfort et de Worms, à se réunir à
Francfort pour décider l'expulsion définitive des Juifs d'Alle-
magne. De nombreux délégués répondirent à cet appel (7 jan-
vier 1516). A cette réunion, on proposa que tous les États s'unis-
sent pour renoncer à tous les avantages et profits que leur
procuraient les Juifs et les exiler à tout jamais. Celte résolution
devait ensuite être soumise à ta ratification de l'empereur. Selon
la coutume des assemblées allemandes» on fixa une nouvelle
réunion (8 mars) où Ton voterait définitivement cette motion.
Devant Timminence du danger, les Juifs se décidèrent à envoyer
une députation auprès de Tempereur Maximilien pour solliciter sa
protection. Le souverain se souvint heureusement que les Juifs
d* Allemagne, tout en étant les sujets de divers princes et seigneurs,
ne dépendaient, en réalité, que de lui comme serfs de la chambre
impériale. Il adressa donc une missive très sévère à Albert de
Brandebourg, au chapitre de Mayence, ainsi qu'à tous ceux qui
avaient pris part à la diète de Francfort, pour leur témoigner son
mécontentement et leur interdire de se réunir au jour fixé. Pour
le moment^ les Juifs de cette région étaient sauvés. Mais peu de
temps après la mort de Maximilien, à la suite de l'émeute des
ouvriers et des intrigues du fougueux prédicateur de la cathé-
drale, Balthazar Hubmayer, la vieille communauté juive de Ratis-
bonne, si estimée et si considérée, fut condamnée à Texil
(février 1519).
Et le procès de Reuchlin ? Il n'avançait pas vite, mais pourtant
fi avançait. Prévoyant que la commission qui l'instruisait se pro-
noncerait en faveur de Reuchlin, Hochstralen demanda à le porter
devant un concile, sous prétexte qu'il ne s'agissait pas d'une
aiïaire judiciaire, mais d'un point do doctrine chrétienne. Léon X
y consentit, parce qu'il y voyait le moyen de ne mécontenter
personne. Car, d'un côté, Maximilien et plusieurs princes alle-
mands le pressaient d'acquitter enfin Reuchlin, et, de l'autre, le
roi de France et le jeune Charles, alors duc de Bourgogne et plus
tard empereur d'Allemagne, roi d'Espagne et souverain d'Amé-
rique, exigeaient que le « Miroir » fût condamne. Le pape saisit
donc avec empressement l'occasion qui s'oflrait de dégager sa
30 HISTOIRE DES JUIFS.
responsabilité. Il choisit une commission parmi les membres du
grand concile de Latran, qui était alors réuni, pour examiner à
nouveau Taffaire et prononcer le verdict. Cette commission aussi
donna tort à Hochslraten. Mais celui-ci ne se tint pas encore pour
battu. A force de démarches et de sollicitations, il décida Léon X
à suspendre indéflniment le prononcé du jugement. Malgré tout,
les dominicains avaient subi un échec, et Hochstraten quitta Rome
confus et irrité. Son énergie n'avait pourtant pas faibli, et il ne
désespérait pas de pouvoir recommencer la lutte dans des circon-
stances plus favorables.
En évitant de se déclarer ouvertement pour Tune ou Tautre
partie, Léon X avait espéré qu*il ne mécontenterait ni les huma-
nistes ni les obscurants et qu*il réussirait ainsi à les calmer tous.
Mais cette longue lutte avait surexcité les esprits, et des deux
côtés on désirait une guerre à mort. Quand Hochstraten revint de
Rome, sa vie ne fut pas en sûreté. FMusieurs fois, on essaya de le
tuer. Les dominicains eux-mêmes, et à leur tète le provincial de
Tordre, Éberhard de Clèves, ainsi que tout le chapitre de Cologne,
avouèrent à Léon X, dans une lettre ofDcielle, que, par suite de
ces débats, ils étaient haïs et méprisés, que les écrivains et les
orateurs les représentaient comme ennemis de la paix et de Inhu-
manité^ que leurs prédicateurs étaient bafoués et leurs confes-
sionaux délaissés. Du reste, Hutten, depuis qu'il avait appris à
connaître à Rome la cour pontmcale, mettait tout en œuvre pour
briser en Allemagne le pouvoir du clergé.
Cependant, même après le compromis adopté par le pape,
la lutte entre Reucblin et les dominicains continua sur un autre
terrain. Reucblin essaya de prouver que, loin d'être nuisibles au
christianisme, les œuvres juives pouvaient servir, au contraire, à
en démontrer la vérité et le caractère divin. Il pensait surtout à
la Cabbale, où il croyait réellement trouver des arguments en
faveur de sa religion. A son grand regret, il ne pouvait pas encore
se diriger dans les dédales de cette doctrine mystique. Mais il
désirait ardemment la connaître, car H était convaincu qu'il réus-
sirait à montrer Tanalogie des conceptions de la Cabbale avec les
idées chrétiennes et à mettre ainsi à néant les doutes élevés par
ses ennemis sur son orthodoxie, sa loyauté et son érudition. Un
LA RÉFORME. 31
malheureux hasard lui fit connaître Texistence de quelques écrits
cabbalistiques des plus absurdes et des plus insensés, ceux de
Joseph Giquatilla, de Caslille, que Taposlat Paul Riccio venait de
traduire en latin. Dès qu'il les eut entre les roains^ il les étudia
avec passion et publia la Science de la Cabbale, qu'il dédia à
Léon X. Il voulut sans doute démontrer au pape, par son ouvrage,
qu'il avait eu raison de défendre les ouvrages juifs contre les
dominicains, puisque la Cabbale confirmait avec éclat la vérité
des dogmes chrétiens. Il est vrai que Reuchlin n'était alors pas
seul à témoigner cette prédilection pour la Cabbale. Plusieurs car-
dinaux, elle pape lui-même, étaient convaincus que cette doctrine
mystique pourrait servir à l'affermissement de TËglise. Du reste,
quelque temps plus tard, Léon X encouragea l'impression du Tal-
mud. En 1519, un riche et généreux imprimeur chrétien d'Anvers,
Daniel Bomberg, publia une édition complète du Talmud de
Babyloue, avec des commentaires, en douze volumes in-folio, qui
servit de modèle aux éditions postérieures. Le pape accorda a
l'imprimeur des privilèges pour le proléger contre la contre-
façon.
Mais il se produisit alors en Allemagne un mouvement qui fit
bientôt totalement oublier les démêlés de Reuchlin et des domini-
cains, un mouvement qui ébranla la papauté, fit chanceler
rÉglise catholique sur sa base et changea l'aspect de l'Europe.
C'était la Réforme. Au début, l'agitation provoquée par les réfor-
mateurs n'était, en réalité, que la continuation de la lutte engagée
au sujet du Talmud, et elle aurait été peut-être étouffée dans son
germe si elle n'avait pas été soutenue et développée par uq homme
d'une énergie et d'une fermeté exceptionnelles. Cet homme s'ap-
pelait Martin Luther. D'un caractère passionné et d'une volonté
inflexible^ Luther, obligé de défendre ses idées et de répondre aux
objections incessantes de ses contradicteurs, s'affermit de plus en
plus dans la conviction que le pape n'était pas infaillible et que le
christianisme devait s'appuyer, non pas sur la volonté des papes,
mais sur les saintes Écritures.
Dans une comédie qui, à Torigine, parut en français ou en
latin et fut ensuite traduite en allemand, Jean Reuchlin est très
clairement présenté comme le créateur de ce mouvement de libre
32 HISTOIRE DES JUIFS.
examen, qui prit uq développement si imprévu. On y voit, en
efTet, un savant, portant inscrit sur le dos le nom de Capnion
(Reuchlin), qui jette sur la scène un paquet de baguettes, les
unes droites et les autres courbées, et puis s*en va. Arrive un
autre personnage (Érasme) qui s'eiîorce d^arranger ces baguettes
et de redresser celles qui sont courbées ; il n'y réussit pas, secoue
la tète et disparait. Hutten aussi se montre dans cette comédie.
Luther, en habit de moine, apporte un tison et met le feu aux
baguettes courbées. Un autre personnage, couvert du manteau
impérial, frappe sur le feu avec son épée et ne fait que Tattiser
davantage. Enfln, le pape arrive et s*empare d*un seau pour
éteindre le feu. Mais ce seau est rempli d*huilc, et le pape est stu-
péfait, après en avoir répandu le contenu sur le feu, de voir les
flammes s'étendre avec une plus grande rapidité. Pfeiïerkorn et
le Talmud auraient dû Ogurer également dans cette comédie, car
ils ont fourni la mèche pour allumer cet incendie.
Du reste, à ce moment, lïncendie avait déjà fait des ravages
considérables. A la diète de Worms, Luther avait déflnitivement
rompu avec la papauté. L'empereur Charles, quoique poussé par
ses propres sentiments et par ses conseillers à faire monter Luther
comme hérétique sur le bûcher, le laissa pourtant partir sain et
sauf de Worms. Il espérait pouvoir agir plus facilement sur le
pape tant que le grand réformateur serait en liberté. Ce ne fut que
plus tard qu'il le mit au ban de l'empire.
Luther se réfugia à la Wartburg. Là, dans la solitude, il tra-
duisit la Bible en allemand. Pendant ce temps, les partisans les
plus exaltés de la Réforme détruisaient dans la région de Wittem-
berg toute l'organisation de l'Église, modiHant les offices dans les
églises, supprimant la messe, relevant les moines de leurs vœux
et permettant le mariage aux prêtres. La Reforme Fit des progrès
rapides. Elle envahit l'Allemagne du Nord, le Danemark et la
Suède, pénétra en Prusse, en Pologne, en France et jusque dans
l'Espagne, ce pays du fanatisme et des persécutions. Zwingli, le
réformateur de la Suisse, après de longues hésitations, se sépara
aussi de l'Église romaine et introduisit dans son pays le nouveau
service divin.
Au début, la Réforme apporta une petite amélioration à la situa-
LUTHER ET LES JUIFS. 33
tioa des Juifs. Pendant que les catholiques et les protestants se
combattaient, ils ne persécutaient pas les Juifs. Luther lui-même
plaida leur cause^ au commencement, traitant de mensonges les
accusations dirigées contre eux. Voici ce qu'il dit à leur sujet, dans
son langage rude et un peu vif : « Quelques théologiens arriérés
excusent la haine contre les Juifs en proclamant, dans leur
orgueil, que les Juifis sont les serfs des chrétiens et la propriété de
Tempereur. Mais quelqu'un voudra-t-ll adopter notre religion, fût-
il le plus doux et le plus patient des hommes, s*il voit que nous
traitons les Juifs avec tant de cruauté et que nous nous condui-
sons à leur égard, non pas comme des chrétiens, mais comme des
bêtes sauvages ? »
Dans un écrit qui portait ce titre bien caractéristique : t Jésus,
Juif de naissance » (1523), Luther se prononce encore d'une façon
plus catégorique contre les persécutions des Juifs : a Papistes,
évêques, sophistes, moines, tous ces insensés ont traité les Juirs
de telle manière que tout bon chrétien devait souhaiter forcément
de devenir Juif. Si j'avais été Juif et que j'eusse vu le christia-
nisme inspirer des actes si iniques, j'aurais mieux aimé être un
pourceau qu'un chrétien. Ils ont agi envers les Juifs comme envers
des chiens et les ont accablés d'outrages. Pourtant, ces Juifs sont
proches parents de Notre-Seigneur... Si vous voulez les aider,
suivez à leur égard la loi chrétienne de l'amour, et non pas
les ordres du pape, accueiilez-Ies avec bienveillance, laissez-les
travailler avec vous pour qu'ils aient des raisons de rester avec
vous. »
Quelques Juifs à l'imagination ardente voyaient déjà dans la
rébellion des protestants contre la papauté la fin du christianisme
et le triomphe de leurs propres croyances. Pour d'autres, c'était
rapproche de l'époque messianique. Trois savants juifs se rendi-
rent même auprès de Luther, convaincus qu'ils réussiraient faci-
lement à l'amener au judaïsme. En réalité, ce sont les études hé-
braïques, bien plus que les Juifs mêmes, qui profitèrent de la
Réforme. Reuchlin avait seulement formulé le modeste vœu qu'on
enseignât l'hébreu pendant quelque temps dans les rares Univer-
sités allemandes. Mais, sous Tinfiuence de la Réforme et devant la
certitude que la Bible resterait un livre clos tant qu*on ne pourrait
v. 3
34 HISTOIRE DES JUIFS.
pas la lire dans le texte original, princes et Universités créèrent
des chaires d*hébreu, non seulement en Allemagne et en Italie,
mais aussi en France et en Pologne. On délaissa de plus en plus
la Muse classique, légère et souriante, qui avait détourné les
esprits de TÉglise, pour renseignement plus austère de la littéra-
ture hébraïque. Jeunes gens et hommes faits se groupèrent autour
de savants juifs pour apprendre l'hébreu. Au grand scandale des
fanatiques des deux religions, il en résulta des relations plus cor-
diales entre les maîtres juifs et les élèves chrétiens, et ainsi plus
d'un préjugé s'évanouit.
Parmi les maîtres juifs qui répandirent la connaissance de la
langue hébraïque parmi les chrétiens, le plus célèbre fut un gram-
mairien d'origine allemande, Élia Lévita (né vers 1468 et mort
en 1549). A la suite du sac de Padoue, il s'était rendu par Venise
à Rome, où le cardinal Egidio de Vlterbe l'accueillit chez lui, pour
qu'il lui enseignât la grammaire hébraïque et la Cabbale, et sub-
vint à son entretien et à celui de sa famille pendant plus de dix
ans. Entre autres chrétiens de distinction, Lévita eut comme élève
Georges de Selves, évêque de Lavaur, qui était ambassadeur de
France à Rome. Les rabbins d'esprit étroit lui reprochaient ses
rapports fréquents avec les chrétiens, mais il leur déclarait qu'en
réalité la cause du judaïsme en profitait, puisque ses élèves
devenaient amis des Juifs. Un autre motif d'aversion des ortho-
doxes pour Lévita, c'est qu'il soutenait que les signes des voyelles
hébraïques, loin d'avoir été révélés sur le Sinaï, n'étaient même
pas encore connus à l'époque talmudique. Son opinion souleva
dans certains milieux un véritable orage, absolument comme s'il
avait nié la Révélation. Ses descendants mêmes éprouvèrent plus
tard les effets de cette hostilité.
D'autres savants juifs enseignèrent l'hébreu aux chrétiens. On
a déjà vu qu'Obadia Sforno avait été le maître de Reuchlin. Il faut
aussi mentionner Jacob Mantino et Abraham de Balmes, contem-
porains de Lévita. En général, il régnait à ce moment, dans la chré-
tienté, un vif enthousiasme pour les études hébraïques. Dans plu-
sieurs villes d'Italie et d'Allemagne, même là où ne demeurait
aucun Juif, on imprimait des grammaires hébraïques, anciennes
ou récentes. Tous voulaient savoir l'hébreu et comprendre les
■5'
LES ÉTUDES HÉBRAÏQUES A PARIS. 35
livres saints dans leur texte origiDal: Luther aussi étudia la langue
hébraïque, pour mieux se pénétrer de Tesprit de la Bible.
Chose extraordinaire, cet amour de rhébreu se manifesta jusque
dans rUniversité de Paris. On sait que la Sorbonne avait condamné
au feu le « Miroir » de Reuchlin, qui parlait en faveur du Talmud
et des études hébraïques. Six ans plus tard, elle possédait une
chaire d'hébreu et une imprimerie hébraïque, et c*était Guillaume
Ilaquinet Petit, le principal instigateur de la condamnation du
9 Miroir », qui encourageait renseignement de la littérature juive.
Sur son conseil, le roi François ^^ appela en France Augustin Jus-
tiniani, évoque de Corse, qui était familiarisé avec Thébreu. Il in-
vita (paiement Eiia Lévita, probablement sur la proposition de
Georges de Selvcs, à venir occuper la chaire d'hébreu a Paris.
C'était là un progrès immense. Qu'on songe que depuis un siècle,
aucun Juif ne pouvait se fixer ni même séjourner dans la France
proprement dite, et voici qu'on propose à un Juif de venir occuper
une situation élevée et instruire des chrétiens. Pourtant Elia Lé-
vita déclina cette offre. Il appréhendait de se trouver seul comme
Juif en France, et, d'un autre côté, il ne se sentait pas de taille à
essayer de provoquer le rappel de ses coreligionnaires. Ce fut
donc Justiniani qui accepta la mission d'enseigner l'hébreu en
France. Il inaugura son enseignement à l'Université de Reims.
Pour pouvoir mettre une grammaire hébraïque entre les mains des
étudiants, il fit imprimer l'ouvrage sans valeur de Moïse Kimhi. Il
imprima également à Paris (1520), lui dominicain, une traduction
latine du « Guide des égarés » de Maïmonide, ce traité de philo-
sophie religieuse qui, sur la demande de rabbins fanatiques, ap-
puyées par les dominicains, avait été brûlé dans cette ville trois
siècles auparavant. Les maîtres chrétiens avaient naturellement
besoin de recourir aux lumières de savants juifs pour leur ensei-
gnement de l'hébreu. Quand Paul Fagius, prêtre réformateur et
disciple de Reuchlin, voulut fonder une imprimerie hébraïque à
Isny, il demanda le concours de Lévita. Celui-ci le lui accorda,
parce qu'il avait besoin d'un éditeur pour ses lexiques chaldéen
et talmudîque.
La Réforme appela aussi de nouveau l'attention sur la Bible,
qui était négligée depuis fort longtemps. Cet admirable monument
36 HISTOIRE DES JUIFS.
des temps antiques avait été enveioppe ae tant de voiles, altéré
par tant de fausses interprétations et surchargé de tant de
commentaires qu'il en était devenu absolument méconnaissable.
Comme on avait essayé de trouver toutes les idées, toutes les con-
ceptions et tous les systèmes dans l'Ecriture sainte, on n'en com-
prenait plus le vrai sens. Les laïques chrétiens ne connaissaient
plus la Bible, parce que la papauté, défiante, en avait interdit la
traduction en langue vulgaire, et les ecclésiastiques ne la con-
naissaient que fort mal par la Vulgate latine, qui fausse fréquem-
ment le sens du texte. Ce fut donc un événement important quand
Luther la traduisit, dans sa solitude de la Wartburg, en langue
allemande. Pour beaucoup, c'était comme une nouvelle Révélation,
qui illuminait leur esprit d'une clarté radieuse. Les catholiques
eux-mêmes furent obligés de violer la prescription des papes
et de donner des versions de la Bible en langue vulgaire. Aussi
fut-elle traduite successivement dans presque toutes les langues
européennes. Chez les Juifs aussi, on sentait la nécessite de faire
connaître la Bible au peuple. Elia Lévita la traduisit eu allemand
à Constance, quand il retourna d'Isny à Venise, et un iMarrane
de Ferrare, Duarte de Pinel, dont le nom juif était Abraham Usque,
en donna une version espagnole. Entraîné par le courant, Daniel
Bomberg n'hésita pas à entreprendre la tâche considérable d'im-
primer l'Ancien Testament avec les commentaires de Raschi, d'Ibn
Ezra, de Kimhi, de Gersonide et d*autres savants. Cette Bible rab-
binique eut un tel succès qu'il fallut, depuis, en donner sans
cesse de nouvelles éditions.
L'INQUISITION ET LES MARRANES. 37
CHAPITRE II
l'inquisition et les marranes
extravagances cabbalistiques
et messianiques
(1530-1548)
La secousse qui ébranla si fortement le christianisme, dans le
premier quart du xvi^' siècle, agit à peine sur Torganisation inté-
rieure du judaïsme. Pendant que, chez les chrétiens, un change-
ment très sensible se pro4uisit dans les idées, les mœurs et même
la langue, et qu'on put assistera un véritable rajeunissement, les
Juifs laissèrent leur vieil édifice a peu près intact. Il est vrai qu'ils
n'eurent pas de vrai moyen ège, et, par conséquent, la nécessité de
modiRcations importantes et de lavènement d'un esprit nouveau se
faisait moins sentir chez eux. Pourtant, tout n'était pas parfait, à
ce moment, dans le judaïsme. Les principes si élevés et si purs
de la doctrine juive n'étaient pas encore complètement entrés dans
la pratique, le peuple n'était pas sincèrement religieux et
l'esprit des chefs manquait de netteté et de précision. Parmi les
Juifs aussi, la scolastique avait exercé ses ravages. De plus, on
conservait jalousement tous les vieux usages; le culte synagogal
ne parlait pas sufflsamment au cœur et n'avait aucune solennité.
La prédication était presque inconnue dans les communautés alle-
mandes ; tout au plus les rabbins faisaient-ils parfois des confé-
rences talmudiques, incompréhensibles pour la foule et surtout pour
les femmes, et, par conséquent, sans action sur leur conduite. Les
prédicateurs hispano-portugais prêchaient, il est vrai, dans leur
langue maternelle, mais leurs sermons n'étaient qu'une longue
argumentation, selon la méthode scolastique, et passaient par-
dessus la tète de leurs auditeurs laïques.
Un autre point faible était le manque d'union dans les commu-
nautés. La persécution avait amené dans les villes importantes de
ritalie et de la Turquie des réfugiés juifs de la Péninsule ibérique
38 HISTOIRE DES JUIFS.
et de rAlIemagne. Au lieu de se joindre à la communauté existante,
ces transfuges formèrent des groupes séparés, sans lien sérieux
entre eux. Dans certaines villes, on trouvait à la fois des com-
munautés italiennes, romanes (grecques), espagnoles, portugaises,
allemandes et même africaines. Ainsi, Constantinople, Andrinople
etSalonique possédaient tout un groupe de communautés dont
chacune avait son administration, son rituel particulier, ses rab-
bins, ses écoles, ses institutions de bienfaisance, ses compétitions
et ses querelles intestines. Il était Impossible, dans ces condi-
tions, de réaliser une œuvre sérieuse et qui fût vraiment d'intérêt
général. Les chefs religieux, qui, presque tous, étaient de mœurs
pures et austères et d*une sincère piété, se trouvaient dans une
situation diflicile et manquaient du courage nécessaire pour
combattre avec énergie Tégoïsme, la présomption et Torgueil des
riches.
Ce qui était encore plus funeste, pour le judaïsme de ce temps,
que cette division des communautés en groupes et sous-groupes,
c'est que, chez les Juifs espagnols comme chez ceux d'ori-
gine allemande, on ne rencontrait ni initiative hardie, ni lar-
geur de vues, ni élévation d'esprit. Tous, il est vrai, savaient
mourir avec une vaillance héroïque pour les croyances pater-
nelles, mais pour tout le reste on demeurait enfermé dans le
cercle étroit de la routine. Ceux qui cultivaient la science se
contentaient de marcher dans les sentiers battus. On s*appliquait
principalement à expliquer les auteurs anciens, à commenter les
œuvres déjà existantes et même à écrire des commentaires sur
d'autres commentaires. Les talmudistes interprétaient le Talmud,
et les philosophes le « Guide » de Maïmonide. Pas de soufJle poé-
tique, même chez ceux qui avaient été nourris de poésie, pas un
cri de douleur qui fit vraiment frissonner pour exprimer les souf-
frances des Juifs. La seule nouveauté de ce temps fut le goût que
quelques Juifs d'origine espagnole témoignèrent pour l'histoire. Ils
-entreprirent de raconter pour la postérité le long martyre de leurs
aïeux. Les savants juifs qui enseignaient l'hébreu aux chrétiens,
Abraham Farissol, Jacob Mantino, Abraham de Balmes, quoique
très honorés par leurs élèves, ne jouissaient pas d'une grande
autorité parmi leurs coreligionnaires. Elie Delmedigo, qui était
LÉON MEDIGO. 39
pourtant bien supérieur à ces savants, n*exerçait pas une plus
grande influence qu*eux sur ses coreligionnaires.
Parmi les autres rabbins établis en Italie, Isaac Abrabanel, le
représentant du vieil esprit hispano-juif, condamnait les libres
recherches et toute spéculation scientiflque, parce que, selon lui,
les écrits philosophiques de Maïmonide contiennent des hérésies.
Un transfuge portugais, Joseph Yabéç, et Abraham ben Salomon,
de Trujillo, allaient jusqu*à rendre la philosophie responsable de
l'expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal. Égarés par elle,
disaient-ils, les Juifs de ces pays avaient péché et avaient ainsi
attiré sur eux ce terrible châtiment.
Seul Léon Abrabanel, appelé aussi Léon Medigo, composa en
ce temps une œuvre originale, les Dialoghi d'amore ou a Dialo-
gues d'amour v. Cette œuvre montre la souplesse extraordinaire du
génie juif. Il est remarquable, en effet, qu'après avoir été arraché
aux douceurs d'une existence aisée, jeté dans un pays étranger,
obligé d'errer à travers toute l'Italie, et le cœur encore saignant
de la perte de son fils aîné, qu'on lui avait ravi pour l'élever dans
la foi chrétienne, Léon Medigo ait conservé assez de fermeté d'es-
prit pour accepter bravement sa nouvelle situation, s'adonner à
l'étude de la langue et de la littérature italiennes, et essayer de
créer un système de philosophie. Dix ans à peine s'étaient
passés depuis son départ de l'Espagne, et déjà il était consi-
déré comme un des savants de l'Italie, tenant brillamment
son rang parmi les lettrés, au goût si pur, de l'époque des Médi-
cis, et se distinguant par la variété de ses connaissances. Le
même homme qui avait adressé en vers hébreux, à son fils,
baptisé par contrainte en Portugal, les conseils les plus élevés et
les plus tendres pour l'engager à rester fidèle de cœur au judaïsme
et à se rappeler sans cesse la douleur de ses parents, ce même
homme écrivit ces «Dialogues» tout débordants d'amour, où Philon
exprime sa profonde tendresse pour Sophie.
Dans cet ouvrage, qui n'a du roman que la forme, Léon Medigo
expose ses idées philosophiques. A vrai dire, c'est plutôt une
idylle philosophique qu'un système sérieux. L'auteur y fait plutôt
preuve d'imagination que de profondeur de pensée, et ses obser-
-vations sont plus. ingénieuses que justes. Peut-être Léon Medigo
40 HISTOIRE DES JUIFS.
développa-t-il ses conceptions vraiment philosophiques dans un
autre ouvrage, aujourd'hui disparu, qu*il avait intitulé « Harmo*
nie du ciel ». Ses a Dialogues » n*ont rien de parliculièremont
juif. Aussi trouvèrent-ils plus d'admirateurs parmi les chrétiens
que parmi les Juifs. Les Italiens surtout étaient Tiers de voir
exposées pour la première fois des pensées philosophiques dans
leur langue. Cet ouvrage fut bientôt traduit en latin et en espa-
gnol. Le sombre et fanatique roi d'Espagne, Philippe II, accepta
même la dédicace de la traduction espagnole.
A côté de Léon Medigo, qui fut une glorieuse exception parmi
ses coreligionnaires de ce temps^ apparaissent malheureuse-
ment des hommes qui firent le plus grand mal au judaïsme. Ce
sont les exilés espagnols Juda Hayyat, Barukh de Bénévent,
Abraham Lévi, Méïr ben Gabbaï, Ibn-Abi Zimra, qui firent péné-
trer les rêveries cabbalistiques en Italie et en Turquie et déployè-
rent une grande activité pour propager leurs divagations. Leur
tftche leur fut facilitée par l'accueil enthousiaste que plusieurs sa-
vants chrétiens, Ëgidio de Viterbe, Reuchlin, Galatini, et même
un pape, avaient fait aux extravagances de la Cabbale. On se
disait, parmi les Juifs, qu'une doctrine qui séduisait ainsi les chré-
tiens les plus considérés devait être forcément l'expression de la
vérité même. Fait tout nouveau, des prédicateurs enseignèrent la
Cabbale du haut de la chaire, affirmant avec une imperturbable
audace la supériorité des cabbalistes sur les autres rabbins,
parce qu'eux seuls comprenaient vraiment la loi. Aussi la Cab-
bale, qui n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre très limité d'adep-
tes, se répandit-elle peu à peu dans le peuple, qu'elle infecta
de son poison ; elle fît sentir son infiuence désastreuse jusque
dans le culte synagogal et la vie religieuse. Les rabbins ne s'op-
posèrent que mollement à cet envahissement, parce qu'eux aussi
n'étaient pas loin de croire au caractère divin de cette doctrine.
Il arriva ce qu'on pouvait facilement prévoir. La Cabbale fit
naître des rêveries messianiques dans ces esprits troublés.
Comme autrefois les Esséniens, les cabbalistes ne nourrissaient
qu'une seule pensée, ne poursuivaient qu'un seul but, provoquer
l'arrivée du règne messianique, et ils trompaient leur impatience
en fixant d'avance la date de cet événement à l'aide de combinai*
ASCHER LAEMLEIN. 41
80DS de lettres et de chiffres. Sans le vouloir, Isaac Abrabanel
avait aidé à créer ce mouvement. Les terribles souffrances qui
avaient atteint les exilés juifs d'Espagne et de Portugal avaient,
en effet, jeté parmi eux la consternation et le désespoir. Crai-
gnant qu'ils ne devinssent une proie facile pour les convertis-
seurs chrétiens, Abrabanel essaya de relever leur courage en
démontrant dans trois opuscules, par des calculs appuyés sur des
versets de Daniel et des sentences de l'Aggada, que la délivrance
messianique commencerait a se réaliser dans Tannée 5263 de la
Création (1503) et serait complète quatre «semaines d'années plus
tard », après la chute de Rome.
Encouragé par l'assurance avec laquelle un personnage aussi
considéré qu'Abrabanel annonçait l'arrivée du Messie, et sur-
excité par les extravagances des cabbalistes, un aventurier
allemand du nom d'Ascher Laemlein ou Laemlin se présenta
en Islrie, dans le voisinage de Venise, comme le précurseur
du Messie (1502). Il affirma que le Messie arriverait infaillible-
ment avant six mois, si les Juifs savaient se rendre dignes de ce
bonheur par une pénitence rigoureuse, par des macérations et
de nombreuses aumônes. Ses promesses trouvèrent créance en
Italie et en Allemagne. On multiplia les jeûnes, les prières, les
actes de bienfaisance. Cette année fut appelée a7inée de péni-
tence. Les gens sensés môme n'osèrent pas se mettre trop ouver-
tement en travers de cette folie, qui atteignit aussi des chrétiens.
Mais le prophète mourut subitement ou fut assassiné, et l'aven-
ture en resta là.
Pourtant, les espérances messianiques des Juifs ne disparurent
pas avec Laemlein. Ces espérances leur étaient, du reste, néces-
saires pour leur faire supporter leurs souffrances, et ils persis-
taient à ajouter foi, malgré leurs premières déceptions, aux pro-
messes de leur délivrance prochaine dont les cabbalistes
continuaient à les leurrer. Trente ans après la mort de Laemlein,
se produisit une nouvelle agitation messianique, qui prit un
développement considérable et fut appuyée par des personnages
Importants. Les Marranes d'Espagne et de Portugal y jouèrent le
principal rôle.
On peut dire sans exagération qu'à cette époque, les Marranes
42 HISTOIRE DES JUIFS.
claient les plus malheureux des hommes. Arrachés par la vio-
lence à la religion de leurs pères, à laquelle leur cœur restait
fidèlement attaché, obligés d'observer des pratiques qui leur
inspiraient de Taversion, ils se savaient étroitement surveillés
.par l'Inquisition et, en dépit de leur conversion au christianisme,
profondément haïs des chrétiens. Pour les raisons les plus futiles,
^ur la dénonciation du premier venu, ils étaient soumis aux plus
atroces tortures et livrés aux flammes. On sait avec quel impla-
cable cruauté l'inquisiteur général Torquemada avait sévi contre
eux. Son successeur, Deza, les traita peut-être encore avec plus de
rigueur. Aidé de ses acolytes et particulièrement de Diego Rodri-
guezLucero (le lumineux), que ses contemporains, à cause de son
sombre fanatisme, surnommèrent Tenebrero (robscur), Deza fit
périr des milliers de Marranes. La férocité de Lucero souleva une
profonde indignation même parmi les chrétiens de Cordoue, qui
réclamèrent sa destitution. L'inquisiteur général Deza, qui était
de complicité avec Lucero, non seulement ne tint nul compte de
ces plaintes, mais alla jusqu'à accuser les plaignants, chevaliers,
dames de la noblesse, ecclésiastiques et religieuses, de vouloir
favoriser l'hérésie juive.
Le troisième inquisiteur général, Ximénès de Cisneros, se mon-
tra moins sévère envers les anciens chrétiens suspects, mais
traita les nouveaux chrétiens d'origine juive ou maure avec la
même inexorable rigueur que ses prédécesseurs. Ce fut lui qui
tint un langage menaçant à Charles-Quint quand ce souverain
voulut autoriser les Marranes d'Espagne, contre le payement
d'une somme de 800,000 couronnes d'or, à pratiquer librement
la religion juive. Du reste, les Marranes eurent bientôt de nou-
veaux compagnons d'infortune. La Réforme avait, en effet, pénétré
également en Espagne, et, comme elle causait beaucoup d'em-
barras à Charles-Quint en Allemagne, il invita le Saint-Office à
exercer une surveillance vigilante sur les luthériens espagnols.
L'Inquisition se conforma avec empressement au désir de l'em-
pereur et elle fit monter sur le bûcher avec un zèle égal juifs, mu-
sulmans et protestants.
En Portugal, la situation des Marranes était moins pénible. Le
roi Manoël, comme on l'a vu précédemment, avait fait traîner
LES MARRANES EN PORTUGAL. 43
Bux fonts baptismaux les Juifs prêts à émigrer, mais, pour
ne pas les pousser au désespoir, il les avait placés pendant
vingt ans, par « Tédil de tolérance », a Tabri des persécu-
tions du Saint-Office. Ils étaient même autorisés à avoir en
leur possession et à étudier des livres hébreux. Confiants
dans le décret royal, les Marranes portugais observaient
presque ouvertement les rites juifs. A Lisbonne, ou ils étaient
établis pour la plupart, ils possédaient une synagogue. Contraints
de suivre en apparence les usages chrétiens, ils se rendaient fré-
quemment à la synagogue pour demander pardon à Dieu des
péchés qu'ils étaient forcés de commettre. Là, les aines ensei-
gnaient aux plus jeunes la Bible et le Talmud, les initiaient aux
usages juifs et leur inculquaient l'amour du judaïsme. Les Mar-
ranes du Portugal pouvaient aussi émigrer plus facilement que
ceux d'Espagne. Après avoir vendu leurs biens, ils se rendaient
isolément ou par groupes dans la Berbérie,ou en Italie et en Tur-
quie. Pour empêcher cette émigration, Manoël avait bien défendu
aux chrétiens d'acheter les immeubles des Marranes sans une
permission spéciale du roi, et les Marranes eux-mêmes n'avaient
pas le droit de partir avec leurs femmes et leurs enfants sans y
avoirété préalablement autorisés par le souverain. Mais il n'était
pas difficile aux Marranes de tourner celte loi.
Naturellement, les Marranes d'Espagne enviaient la sécurité
relative dont jouissaient leurs congénères portugais, et ils s'effor-
çaient de passer la frontière. Le gouvernement espagnol insista
alors auprès de Manoël pour qu'il défendit l'accès de son pays à
tout Espagnol qui ne serait pas muni d'un certificat attestant sa
parfaite orthodoxie.
La situation des Marranes du Portugal aurait donc été suppor-
table sans la haine qu'ils inspiraient au peuple. Celui-ci, en
réalité, les détestait moins pour leur aftachement au judaïsme que
parce qu'ils étaient plus actifs et plus industrieux que les chré-
liens. Dès que ces néo-chrétiens eurent été autorisés à pratiquer
tous les métiers, à affermer la dîme due à l'Église, à occuper
toutes les fonctions et même à entrer dans les ordres et à
accepter des dignités ecclésiastiques, ils excitèrent au plus haut
degré la jalousie des anciens chrétiens. On se contenta d'abord
44 HISTOIRE DES JUIFS.
de les appeler de noms injurieux, et Manoël dut intervenir pour
l'interdire. Mais, pendant plusieurs années, la recolle fut mau-
vaise, et il en résulta une grande cherté de vivres. Pour surcroit
de malheur, une épidémie se joignit a la famine. Immédiatement,
toutes les rancunes et toutes les haines se déchaînèrent contre
les Marranes. On les accusa d'accaparer le blé et de Texporler
dans des pays étrangers pour affamer les vrais chrétiens. La
fouie en voulait surtout à un riche Marrane, Joao Rodrigo Masca-
renhas, fermier général des impôts.
Toujours a TaiTAt pour satisfaire leur haine contre les Mar-
ranes, les dominicains s'empressèrent de mettre à profit ces
dispositions hostiles du peuple. Un jour, ils annoncèrent que,
dans un miroir encadré dans une croix, on apercevait la Vierge et
d'autres apparitions miraculeuses. Ils attirèrent ainsi une foiile
énorme dans l'église. Un dominicain monta alors en chaire pour
exciter les assistants contre les néo-chrétiens, et deux autres
religieux, Joao Mocho et Fralre Bernardo, traversèrent les rues,
une croix à la main et s'écriant : « Hérésie ! Hérésie ! « Flairant une
occasion de piller, toute la lie de la population de Lisbonne suivit
bientôt les deux dominicains, auxquels se joignirent des matelots
allemands, néerlandais et français. Près de dix mille forcenés par-
coururent ainsi la ville, tuant tous les Marranes qu'ils purent trou-
ver, hommes, femmes et enfants. Le carnage dura deux jours. Un
Allemand, qui était alors à Lisbonne, fait ces réflexions : a Lundi,
j'assistai à des scènes que je n'aurais jamais cru possibles si je ne
les avais pas vues de mes propres yeux, tant elles étaient atro-
ces. » Des femmes enceintes furent jetées par les fenêtres,
et on les recevait sur des piques. Les paysans, accourus à la
curée, suivirent l'exemple des citadins. 2,000 à 4,000 Marranes
furent tués dans cette émeute.
Le roi Manoël continua pourtant de protéger les Marranes. Par
un décret du mois de mars 1507, il accorda aux nouveaux chré-
tiens les mêmes droits qu'aux anciens et les autorisa à émigrer,
et, par un autre décret, il les défondit pendant seize nouvelles
années contre toute accusation fondée sur l'observance des pra-
tiques juives. Mais ces édits royaux ne firent qu'augmenter la
haine du peuple contre les Marranes.
SOUFFRANCES DRS MARRANES. 45
Cette haine put se satisfaire librement sous le règne de
Joao III (1522-1557), successeur de Manoël. Encore infant, Joao
manifesta déjà sa malveillance pour les Marranes. Au commence-
ment de son règne, il tint pourtant compte des édits promulgués
par son père en faveur des Marranes. II suivit en cela les avis des
anciens conseillers de Manoël, qui étaient encorenout émus au
souvenir des scènes déchirantes qui accompagnèrent le bap-
tême forcé des Juifs, et, d'un autre côté, reconnaissaient les ser-
vices considérables que les Marranes rendaient à l'État comme
commerçants, industriels, banquiers, savants et médecins. Mais
à la longue, sous l'influence de conseillers fanatiques, ses dispo-
sitions se modifièrent à l'égard des Marranes. Sur les instantes
sollicitations de la reine Catherine, infante espagnole qui avait
hérité du fanatisme de son père, et des dominicains qui brûlaient
du désir d'imiter les exploits de leurs collègues d'Espagne,
Joao m chargea un fonctionnaire, Jorge Themudo, de surveiller la
conduite des Marranes de Lisbonne et de lui adresser un rapport sur
eux. Comme il était facile de le prévoir, Themudo put affirmerau roi
(juillet 1524) qu'une partie des Marranes observaient le sabbat
et la Pàque juive et négligeaient les cérémonies et rites chré-
tiens, s'abstenant d'assister à la messe et aux offices, de se
confesser, de demander l'extrème-onction avant de mourir, de se
faire enterrer dans des cimetières chrétiens, ou de faire réciter
des messes pour l'âme des morts.
A côté de Themudo, le roi Joao avait placé d'autres espions
parmi les Marranes. Le principal d'entre eux fut un néo-chrétien
d'Espagne, Henrique Nunez. Élevé à l'école de l'inquisiteur
Lucero, il désirait que le Portugal imitât sa voisine et allumât, à
son tour, des bûchers pour les hérétiques. Profitant de sa qualité
de Marrane, il se ghssa comme ami dans les demeures de ses core-
ligionnaires, les épiant et communiquant au roi les pensées se-
crètes de ceux qui avaient foi en lui et lui ouvraient leur cœur.
Circonvenu par ses proches et convaincu par les divers rap-
ports qui lui ét'aient parvenus, Joao III envoya secrètement Nunez
en Espagne pour informer Charles-Quint de son désir d'introduire
l'Inquisition en Portugal, et lui demanda d'appuyer son projet
auprès du pape. Mais les Marranes eurent vent de ce qui se tra-
46 HISTOIRE DES JUIFS.
mait et résolurent de faire mourir Tespioa Nunez avant qu'il eût
accompli sa mission. Deux Marranes franciscains, ou portant
simplement le costume de cet ordre, Diego Vaz et André Dias,
suivirent Nunez ; ils Tatteignirent dans le voisinage de la firon-
tière espagnole, près de Badsgoz, et le tuèrent. Découverts, ils
furent soumis a la torture et finalement attachés à la potence. Le
traître Nunez fut honoré par TÉglise comme un martyr, presque
béatifié, et surnommé Firme-Fé, « ferme dans la foi ».
Après cet attentat^ les Marranes s'attendirent a être traités
avec la plus grande rigueur. Et, de fait, le roi fit ouvrir une en-
quête, menaçant les coupables des plus terribles châtiments.
Hais, à rétonnement général, cette enquête traîna en longueur,
et le roi ne semblait plus vouloir donner suite à son projet d'instal-
ler rinquisition dans ses États. Un événement inattendu, Tappa-
rition d*un aventurier juif, avait modifié ses plans.
A ce moment, surgit, en effet, brusquement un homme venu de
rOrient, qui agita profondément les Juifs de divers pays par ses
visions et ses prédictions messianiques. Était-ce un imposteur?
Était-il, au contraire, sincère dans ses prophéties? Voulnit-il
jouer un rôle politique ou messianique ? Quoi qu'il en soit, cet
étrange personnage, nommé David, se montra subitement en
Europe et réussit rapidement à réveiller partout les plus séduisantes
espérances. II se disait membre de la tribu de Reuben, qui, à ce
qu'il affirmait, vivait indépendante en Arabie ; il se prétendait
prince et frère du roi juif de cette tribu, et portait, pour cette
raison, le nom de David Reubeni. Après avoir parcouru l'Arabie,
la Nubie, TÉgypte, il arriva en Italie. Là, il raconta que son frère,
qui commandait à plus de trois cent mille guerriers d'élite, et les
soixante-dix anciens du pays de Khaïbar l'avaient délégué auprès
des souverains européens, et notamment auprès du pape, pour
obtenir des fusils et des canons. Munis de ces armes, les guer-
riers juifs combattraient, d'une part, les peuplades musulmanes
qui empêchaient l'union des tribus juives des deux rives de la
mer Rouge, et, d'autre part, expulseraient les Turcs de la Terre
Sainte.
David Reubeni avait dans sa personne et ses manières quelque
chose d'étrange, d'excentrique, de mystérieux, qui lui attirait la
DAVID REUBENI. 47
conflance. Il était noir de peau, de petite taille et d'une maigreur
de squelette, mais d'une remarquable énergie, courageux, et
d'une brusquerie qui empêchait toute familiarité. Il ne parlait que
rhébreu, mais dans un jargon si corrompu qu'il n'était compris
ni des Juifs asiatiques, ni de ceux de l'Europe méridionale. Dès
qu'il fut arrivé à Rome (février 1524), il se rendit sur un destrier
blanc a la cour pontiOcale, suivi d'un domestique et d'un inter-
prète, et il demanda immédiatement audience au cardinal Giulio,
qui le reçut en présence d'autres cardinaux. Il fut également reçu
par le pape Clément VII (1523-1534), à qui il remit des lettres de
créance.
Ces lettres paraissent avoir été confiées à David Reiîbeni par
des capitaines et des marchands portugais qu'il avait probable-
ment rencontrés en Arabie ou en Nubie. Le pape les soumit au
gouvernement portugais, et quand on lui en eut certifié l'authen-
ticité, il rendit à David les mêmes honneurs qu'à un ambassa-
deur. Effrayé du développement incessant de la Réforme et
craignant les empiétements de Charles-Quint en Italie, Clé-
ment VII accueillit avec empressement le plan que lui soumettait
David Reiibeni de chasser les Turcs de la Terre Sainte avec le con-
cours d'une armée juive. Il estimait que le succès de cette entre-
prise ferait briller le christianisme d'un nouveau lustre et raffer-
mirait l'autorité du pape en Europe.
Au commencement, David Reubeni rencontra bien des incré-
dules parmi ses coreligionnaires. Mais, quand ils virent l'accueil
que lui faisait le pape, ils se dirent que tout ne devait pas être men-
songer dans ses récits, et de nombreux Juifs romains et étrangers
commencèrent à entrevoir pour le judaïsme un avenir plus heu-
reux. Benvenida Abrabanela, femme du riche Samuel Abrabanel,
envoya de Naples à David Reiibeni de fortes sommes d'argent,
des vêtements précieux et une bannière en soie sur laquelle était
brodé le Décalogue. Mais David affecta de ne pas se lier intime-
ment avec des Juifs.
Invité par le roi Joâo à venir le voir en Portugal, David se
rendit (en novenbre 1525) à Almeiria, près de Santarem, où
résidait le roi et où il fut reçu avec de grands honneurs. On
examina avec lui par quels moyens le Portugal pourrait fournir des
48 HISTOIRE DES JUIFS.
armes et des canons à Tarmée juive de l'Arabie et de la Nubie.
L'arrivée de David Reilbeni en Portugal modifla totalement les
intentions de JoSo à I*égard des Marranes. Le souverain portugais
jugea, en eilet, qu*il ne serait pas prudent de persécuter des
gens d'origine juive au moment où il voulait conclure une alliance
avec un roi et un peuple juifs. Du reste, il sentait que, pour une
entreprise aussi sérieuse que celle que lui proposait David
Reilbeni, il aurait besoin de Tappui, des capitaux et des conseils
des Marranes. Il renonça donc à son projet d'introduire l'Inqui-
sition en Portugal. Les Marranes se réjouirent fort quand ils
apprirent qu'un Juif était admis à la cour royale et entretenait
des relations avec les plus hauts personnages de l'État. Leur cou-
rage, abattu par une longue suite de souffrances, se relevait, et
l'avenir se présentait à leurs yeux sous les plus radieuses cou-
leurs. L'heure de la délivrance leur paraissait proche. Que David
Reilbeni se fût présenté ou non comme précurseur du Messie,
eux, du moins, le considéraient comme un sauveur et témoi-
gnaient pour lui la plus profonde vénération.
Du Portugal l'heureuse nouvelle se répandit en Espagne, où
les Marranes, encore plus misérables que dans le pays voisin, se
livrèrent à de véritables transports de joie. Ils allaient donc pou-
voir respirer librement, sans la crainte perpétuelle des tortures
et du bûcher, et jeter enfln à bas le masque dont on les obligeait
à s^afîubler. Ces malheureux vivaient dans une telle anxiété que
la moindre lueur d'espoir leur apparaissait comme l'aurore de
leur délivrance, et qu'ils ajoutaient foi aux prédictions les plus
insensées. Peu de temps auparavant, aux environs de Herrera,
une femme marrane s'était présentée comme prophétesse, décla-
rant qu'elle avait vu sûrement Moïse et les anges et qu'elle était
chargée de conduire ses compagnons d'infortune dans la Terre
Sainte. Beaucoup de Marranes crurent à ses extravagances. Quand
les autorités en eurent connaissance, elles firent brûler un grand
nombre de Marranes à Tolède, et plus de quatre-vingt-dix à
Cordoue.
Il n'est donc pas surprenant que des gens qui vivaient dans un
tel état d'esprit accueillissent avec une joie profonde ce qu'on leur
racontait de David Ileubeni. Ils se rendirent en grand nombre en
k
SALOMON MOLCIIO. 49
Portugal pour le voir de près. Mais David, qui savait qu*unc
imprudence de sa part pouvait lui coûter la vie ainsi qu*à ces
malheureux, se tint sur la réserve, s'abstenant avec le plus grand
soin d*encourager leurs espérances ou de leur conseiller le retour
au judaïsme. Les Marranes ne se laissèrent pas rebuter par celte
froideur et gardèrent la conviction qu'ils assisteraient prochaine-
ment à d'importants événements.
I/enthousiasme que la présence de David Reubeni faisait naître
dans tant de cœurs exalta particulièrement un noble et beau
jeune homme, Diogo Pires, et causa sa perte. Pires (né vers 1501
et mort martyr en 1532) était remarquablement intelligent, doué
d'une ardente imagination de poète, et sa destinée aurait été tout
autre sans David Reilbeni.Né Marrane, Pires avait reçu une excel-
lente éducation littéraire; il savait bien le latin, la langue uni-
verselle de ce temps, remplissait les fonctions de notaire royal à
un tribunal important et était très aimé à la cour. Il avait proba-
blement été initié par un Marrane à la littérature hébraïque
et rabbinique, et même aux mystères de la Cabbale. Quand il
apprit le but du voyage de David en Portugal, il fut obsédé par
les visions les plus extraordinaires, où le Messie jouait toujours
le principal rôle, et il s'efforça de savoir si la mission de David
concordait complètement avec ses rêves. On dit que David lui
aurait marqué beaucoup de froideur et fait observer que sa mis-
sion avait un caractère militaire et n'avait rien de commun avec
les rêveries messianiques. Pensant que David lui tenait un tel
langage parce qu'il n'était pas circoncis. Pires résolut de se sou-
mettre à cette douloureuse opération ; il prit ensuite le nom de
Salomon Molcho. A la suite de cette opération^ qui l'avait sans^
doute affaibli, il eut encore des visions plus fréquentes. Un jour,
il crut voir en songe un être qui s'entretenait avec lui (Maguid)et
l'engageait à se rendre en Turquie. Il communiqua ce rêve à
David. Comme celui-ci craignait que si l'on découvrait jamais que
Pires s'était fait juif, lui-même ne fût accusé de l'y avoir poussé, il
lui conseilla d'obéir à son interlocuteur mystérieux et de quitter
le Portugal. Diogo Pires, ou Salomon Molcho, partit donc pour la
Turquie.
Là, cet illuminé, beau, jeune, produisit une profonde sensa-
v. 4
50 HISTOIRE DES JUIFS.
tioD. D'abord, il se fit passer pour un émissaire de. David Reubeni,
dont la renommée avait aussi pénétré en Orient. A Salonique, il se
laissa accaparer par le cabbaliste Josepb Taylasak et ses disci-
ples, qui prêtaient une oreille attentive aux récils de ses visions
et de ses rôves. A Andrinople, il réussit à gagner aux doctrines
de la Cabbale Joseph Karo, qui avait émigré de TEspagn^ dès son
enfance et s'était consacré tout entier, jusqu'alors, à l'étude du
Talmud. Ce talmudiste, auparavant si calme et si froid, devint
aussi extravagant que Molcho, car bientôt il eut aussi ses
visions : il voyait un être mystérieux (Maguid) qui lui don-
nait des explications mystiques de certains versets de la Bible et
lui dévoilait l'avenir. Il alla si loin dans l'imitation de son maître
que, comme Molcho, il exprimait la conviction qu'il serait brûlé
sur le bûcher « comme un holocauste agréable au Seigneur ».
Grâce à son enthousiasme communicatif, à la sincérité de ses
convictions, à sa force de persuasion, Molcho vit grandir sans
cesse le cercle de ses partisans. 11 prêchait souvent, et avec une
chaleureuse éloquence. On était émerveillé de le voir, lui qui
était né dans le christianisme, si familiarisé avec les mystères
de la Cabbale. Sur la demande de ses amis de Salonique, il
publia un résumé de ses sermons, qui tous avaient pour but d'as-
surer que rère messianique commencerait avec la fin de
l'année 5300 de la création (1640). Cette prédiction trouva une
éclatante confirmation, pour ces esprits mystiques, dans un évé-
nement qui survint à cette époque. Rome fut prise et pillée
(5 mxi 1527) par une armée allemande, composée en grande partie
de protestants, sur l'ordre de l'empereur catholique Charles-
Quint. D'après les enseignements du mysticisme, la chute de
Rome sera suivie de près par la venue du Messie. Or, Rome était
tombée. Aussi, en Asie, en Turquie, en Hongrie, en Pologne et
en Allemagne, les espérances messianiques se réveillèrent avec
une force singulière dans le cœur des Juifs, qui attendaient de
Molcho la réalisation de leur plus cher vœu.
En Espagne et en Portugal, c'était David lieiibeni qui restait le
centre de toutes les espérances des Marranes. Leur foi en sa mis-
sion messianique était si grande qu'ils ne reculaient pas devant
les entreprises les plus téméraires, même si elles les exposaient à
DAVID REUBENI EXILÉ DU PORTUGAL. 5!
une mort presque certaine. Ainsi, plusieurs Marranes d*Espagne,
condamnés au bûcher, s'étaient réfugiés en Portugal, à Campo-
Mayor, el, fait absolument inouï, n'y avaient pas été inquiétés.
Enhardis par ce premier succès, plusieurs de ces Marranes
retournèrent armés à Badajoz, d'où ils s'étaient enfuis, pour
délivrer des femmes marranes enfermées dans la prison de Tin-
quisîtion. Ils répandirent la terreur dans la ville et réussirent à
délivrer les prisonnières. Ému par cet incident et aussi par l'ac-
cusation portée contre quelques Marranes d'avoir profané une
image de la Vierge, Joao III revint à sa première pensée de créer
des tribunaux du Saint-Offlco dans son royaume.
Du reste, l'amitié de Joao pour David Reiibeni s'était refroi-
die. Reçu d'abord à la cour, où il eut plusieurs entretiens avec
le roi par l'intermédiaire d'un interprète, David avait obtenu
la promesse que le gouvernement portugais mettrait à la disposi-
tion de son frère, le prétendu souverain d'Arabie, huit vaisseaux
et quatre mille armes à feu pour marcher contre les Arabes
musulmans et les Turcs. Mais, sur ces entrefaites, Miguel de
Silva, ambassadeur du Portugal auprès du pape au moment où
David séjournait à Rome, et qui avait toujours considéré le soi-
disant prince juif comme un aventurier, était revenu à Lisbonne.
Là, il s'efforça d'éveiller la méfiance du roi contre David Reii-
beni, qui, d'ailleurs, avait été grandement compromis par l'en-
thousiasme qu'il excitait parmi les Marranes. On avait aussi
appris que Diogo Pires ou Salomon Molcho s'était soumis à la
circoncision et avait cherché un refuge en Turquie. La cour en
fut fort scandalisée et en rendit responsable David Reijbeni.
Celui-ci fut donc brusquement invité, après un séjour d'un an, à
quitter le Portugal ; on lui accorda un délai de deux mois pour
ses préparatifs de départ. Le vaisseau où il s'était embarqué avec
sa suite fut poussé sur la cote espagnole. Arrêté et jeté en prison
en Espagne, il était appelé à comparaître devant un tribunal du
Saint-Orfice, quand l'empereur Charles le fit remettre en liberté.
Il se rendit alors à Avignon, la ville des papes.
Après sa rupture avec David Reiibeni, le roi Joao fut solli-
cité avec une nouvelle insistance par la reine, les dominicains
et quelques grands d'établir en Portugal des tribunaux d'inqui-
52: HISTOIRE DES JUIFS.
sitioQ. II s*y décida à la suite du fait suivant. Ou rapporta à Hen*
rique, évêque de Ceuta, ancien moine franciscain et prêtre très
fanatique, que, dans son diocèse d'OIivença, cinq Marranes étaient
soupçonnés d'observer les rites juifs. Sans se préoccuper si l'In-
quisition était autorisée par le pape et le roi a fonctionner en
Portugal, ce prélat fit brûler les inculpés (vers 1530). Après cet
exploit, que le peuple célébra par des courses de taureaux, Hen-
rique engagea le roi à en agir ainsi partout avec les Marranes
suspects. Joâo résolut alors de demander au pape Clément VU la
nomination d'inquisiteurs en Portugal.
Quelques membres du clergé, esprits sages et équitables, notam-
ment Fernando Coutinho, évêque d'Âlgarve, et Diogo Pinheiro,
évêque de Funchal, s'élevèrent avec force contre la décision du roi.
Ils avaient été témoins des procédés iniques et cruels par lesquels
on avait imposé le baptême aux Juifs sous le règne de Manoël, et ils
ne pouvaient pas admettre que des hommes ainsi convertis par la
violence fussent considérés comme chrétiens, pas plus pour être
traités en hérétiques que pour être nommés juges ou revêtus de di-
gnités ecclésiastiques. Coutinho rappela aussi au roi que, récem-
ment, le pape lui-même avait autorisé plusieurs Marranes de Rome
à retourner au judaïsme. En effet, Clément VII, d'accord avec le
collège des cardinaux, avait offert à des Marranes un asile à
Ancône et leur permettait d'y vivre en Juifs. A Florence et à
Venise aussi, ils pouvaient pratiquer leur ancienne religion.
Coutinho conseilla donc d'attirer les Marranes au christianisme
par la douceur et la persuasion, et non pas par des persécutions.
Jofio persista, malgré tout, dans son dessein, et l'ambassadeur du
Portugal à la cour pontiFicale, Bras Neto, fut chargé de solliciter
dans ce but une bulle de Clément VII. Mais le pape opposa une
grande résistance à la demande du roi.
On s'explique en partie la répugnance de Clément VII à laisser
introduire l'Inquisition en Portugal par la sympathie bizarre qu'il
éprouvait alors pour Salomon Molcho. Cet illuminé était, en effet,
venu d'Orient en Italie (1529) pour accomplir sa mission messiani-
que. C'est dans la capitale du christianisme qu'il voulait pro-
clamer la délivrance prochaine des Juifs. Son exallalion confinait
à la folie, mais, avec ses manières étranges, il offrait tant de
SALOMON MOLCHO A ROME 53
séduction que, partout où il passait, il réussissait à inspirer à
beaucoup d'esprit» la plus absolue confiance. A Ancône, où se
trouvait alors une communauté de Marranes revenus au judaïsme,
ses sermons apocalyptiques soulevèrent un véritable enthou-
siasme. Pourtant, il y rencontra aussi des adversaires, qui
craignaient que sa témérité ne fût nuisible aux Juifs et aux
Marranes. Invité à s'établir à Pesaro par le duc Urbino Francesco
délia Rovere I®', qui espérait attirer ainsi dans cette ville un
certain nombre de Marranes riches et industrieux, il n'y fit qu'un
séjour très court. Il était impatient d'arriver à Rome.
Dans cette ville, il trouva un excellent accueil auprès du car-
dinal Lorenzo Pucci, le grand pénitencier, qui avait déjà défendu
Reuchlin et le Talmud contre les « hommes obscurs » et qui proté-
geait les transfuges marranes^ et aussi auprès de Clément VII. Ce
pape, qui avait été obligé de couronner lui-même comme empe-
reur romain Charles-Quint, son ennemi implacable (1530), et qui
avait subi de douloureuses déceptions, se laissait facilement
séduire par le mirage des visions et des prophéties. Il témoigna
donc de la faveur à Molcho et lui accorda même un sauf-conduit,
parce que cet aventurier lui avait prédit que Rome serait inondée,
comme il avait prédit peu auparavant à l'ambassadeur portugais.
Bras Nelo, que Lisbonne souffrirait d'un tremblement de terre, et
que les deux prédictions s'étaient réalisées (1). Ni le pape ni le
cardinal Pucci, prévenus tous deux en faveur de l'ancien Marrane
Molcho, n'étaient donc disposés, à ce moment, à laisser établir des
tribunaux d'inquisition contre les Marranes du Portugal.
Mais Molcho était moins bien vu par une partie de ses coreli-
gionnaires de Rome qu'à la cour pontificale. Un des plus illustres
et plus savants, le médecin Jacob Mantino, s'acharnait surtout
contre lui, allant jusqu'à reprocher à l'ambassadeur du Portugal
de laisser un ancien chrétien portugais librement prêcher contre
le christianisme à Rome. Comme Bras Neto ne tint aucun compte
de ses objurgations, Mantino s'adressa à l'Inquisition, qui fit com-
paraître Molcho devant la Congrégation. Celui-ci présenta alors le
sauf-conduit que le pape lui avait délivré. Les juges s'en empa-
(1) n y eut, en effet, une inondation à Rome le 8 octobre 1530, et un trem-
blement de terre à Lisbonne le 26 janvier 1532.
i
54 HISTOIRE DES JUIFS.
rèrent et se rendirent avec celle pièce auprès de Clément VII
pour lui faire entendre combien il avait tort de protéger un
ennemi du christianisme. Sur la réponse du pape qu'il voulait se
servir de Molcho dans un but secret, l'Inquisition allait remettre
Taventurier en liberté, quand Mantino reprit son accusation
contre lui sur d'autres points. Molcho fut condamné à mort. On
éleva un bûcher et, en présence d'une foule considérable, un
malheureux, couvert du san-benito, fut précipité dans les
flammes. Quand le juge alla informer le pape que justice était
faite, il fut stupéfait de voir Molcho vivant se promener à tra-
vers les appartements pontificaux. Pour sauver son protégé, le
pape, avec la connivence de quelques juges, avait fait brûler un
autre condamné à sa place. Mais Molcho ne put pas rester plus
longtemps a Rome.
Après le départ de Molcho, suivi de près par la mort du car-
dinal Lorenzo Pucci (août 1531), le pape céda enfin aux sollicita-
tions du roi de Portugal. Sur les instances de l'empereur Charles
et du grand pénitencier Antonio Pucci, qui avait succédé à son
oncle, et malgré l'opposition des cardinaux Egidio de Viterbe,
élève d'Elia Lévila, et Geronimo de Ghinucci, Clément VII auto-
risa, par une bulle du 17 décembre 1531, l'introduction de Tln-
quisition en Portugal. En même temps, comme s'il avait honte
d'abandonner ainsi ses protégés, il leur adjoignit les protestants,
qu'il soumit aussi à l'autorité de l'Inquisition. Il eut pourtant la pré-
caution de confier la direction de ces tribunaux aux franciscains,
moins fanatiques que les dominicains. Ce fut le franciscain Diogo
da Silva qu'il nomma inquisiteur général. Mais les Marranes
furent persécutés avec la même cruauté, car les trois tribunaux
créés à Lisbonne, à Evora et à Coïmbre s'organisèrent sur le
modèle de ceux que Torquemada avait fondés en Espagne.
Devant le terrible danger qui les menaçait, de nombreux Mar-
ranes songèrent à émigrer. Mais cette voie de salut leur était
même fermée. Comme autrefois leurs aïeux en Egypte, ils avaient
derrière eux un ennemi implacable et devant eux l'immensité de
la mer. Il était défendu aux capitaines de vaisseau, sous peine de
mort, de transporter des Marranes hors du Portugal, et aucun
chrétien ne pouvait acheter leurs immeubles. Il leur était égale*
MORT DE MOLCHO. 55
ment interdît d'expédier leurs valeurs mobiiièpes à l'étranger ou
de tirer des lettres de change. Ceux qui étaient découverts dans
leurs préparatifs de fuite étaient jetés au cachot, avec toute leur
famille, et livrés aux flammes.
Il y en eut pourtant qui réussirent à s'échapper. Ceux qui
arrivèrent à Rome firent part à Clément VU des cruautés com-
mises en Portugal et se plaignirent que, contrairement aux
privilèges que le roi leur avait autrefois accordés, on leur défendît
d'émigrer. Le pape, qui n'avait autorisé qu'avec répugnance la
création de tribunaux d'inquisition en Portugal, accueillit les
protestations des Marranes avec bienveillance. Il sentait que de
telles violences semblaient justifier les attaques des ennemis de
l'Église, et, du reste, il n'ignorait pas que l'Inquisition avait été
introduite en Portugal sur les instances de l'Espagne et de l'em-
pereur Charles-Quint^ son ennemi. Aussi se montrait-il disposé
à annuler sa bulle.
C'est à ce moment que Salomon Molcho et David Reûbeni recom-
mencèrent leurs extravagances. Décidés à se rendre auprès de
l'empereur d'Allemagne, qui était alors à la dicte de Ralisbonne,
ils partirent de Bologne, par Ferrare et Mantoue, avec une ban-
nière sur laquelle on lisait le mot Makbly mot formé des lettres
initiales au verset hébreu : Q,ui est comme toi parmi les puis-
sants, ô EterneL L'empereur Charles leur accorda une audience.
D'après une légende, ils auraient conseillé à l'empereur de se
convertir au judaïsme. Une telle folie, croyable de la part de
Molcho, n'aurait certainement pas été commise par son compa-
gnon David, lis sollicitèrent plutôt de Charles-Quint l'autorisation,
pour les Marranes, de s'armer et de s'unir aux tribus juives de
l'Arabie contre les Turcs. Le représentant des Juifs d'Allemagne
de ce temps, le sage et prudent Joselin de Rosheim, les avait
avertis en vain de ne pas rester dans le voisinage de l'empereur;
ils n'avaient pas voulu tenir compte de son conseil. Ils ne
tardèrent pas à être arrêtés (juin-septembre 1532) et ramenés a
Mantoue. Là, un tribunal ecclésiastique condamna Molcho à être
brûlé comme apostat et hérétique. On craignait tellement l'action
de son éloquence fougueuse et persuasive sur la fouie, qu'il fut
conduit au supplice la bouche bâillonnée. Il était déjà au pied du
^ HISTOIRE DES JUIFS.
bûcher quand un messager arriva en toute hâte pour lui enlever
son bâillon et lui offrir sa grâce au nom de Tempereur, s'il vou-
lait reconnaître son crime et retourner au christianisme. Molcho
répondit que depuis longtemps 11 aspirait à la félicité de mourir
en martyr « sur l'autel du Seigneur », et qu'il n'éprou-
vait qu'un seul regret, celui d'avoir été chrétien dans sa jeu-
nesse. Il mourut avec un admirable courage (novembre-décem-
bre 1S32).
La conQance en Molcho était si absolue chez ses partisans que
la plupart ne voulurent pas croire à sa mort. En Italie et en
Turquie, on était convaincu qu'il avait de nouveau échappé mira-
culeusement au supplice, comme la première fois. Les uns
affirmaient l'avoir vu vivant huit jours après qu'il avait été
brûlé. D'autres prétendaient qu'il s'était rendu auprès de sa
fiancée, à Safed.
David Reiibeni eut une fin plus obscure. Il fut conduit en
Espagne et enfermé dans une prison de l'Inquisition. On prétend
qu'il mourut empoisonné, parce qu'en sa qualité de Juif, 11 ne
pouvait pas être jugé par le Saint-Office. Par contre, de nombreux
Marranes qui avaient entretenu des relations avec lui, et dont il
avait peut-être indiqué les noms, sous l'influence des tortures,
furent livrés aux flammes.
Malgré la douloureuse déception que la disparition de Molcho
causa aux Marranes du Portugal, ils ne se découragèrent pas. Ils
envoyèrent un autre délégué à Rome, Duarte de Paz, pour plaider
leur cause auprès du pape. Duarte était tout l'opposé de Molcho.
Calme, prudent, habile, il était familiarisé avec toutes les finesses
de la diplomatie, connaissait les hommes et savait tirer profit de
leurs faiblesses. D'origine marrane, il avait rendu en Afrique de
grands services au Portugal, et en avait été récompensé par une
situation élevée et la confiance de Joâo III. Chargé d'une mission
secrète et élevé, dans ce but, à la dignité de commandeur dû
l'ordre du Christ, il ne se rendit pas dans la ville qui lui avait été
désignée, mais à Rome. Là, il s'occupa des aflaires des Marranes
pendant près de huit ans. Mais il ourdit si bien les fils de ses
intrigues, qu'aujourd'hui il est difficile d'affirmer s'il a travaillé
pour les Marranes ou pour le roi. Pourtant, Clément VII enjoignit
LE PAPE CLÉMENT VIL 57
à rinquisilion, par un bref (17 octobre 1532), de cesser toute
poursuite jusqu'à nouvel ordre.
A la cour de Joao III aussi, des influences semblent avoir été
mises en mouvement en faveur des Marranes, ou plutôt il existait
alors à la cour deux partis, les amis et les adversaires de Tlnqui-
sition. Les premiers penchaient pour l'Espagne et songeaient à
faire réunir le Portugal à ce pays dans le cas où Joao III mourrait
sans enfant. Ceux, au contraire, qui souhaitaient le maintien de
rindépendance de leur patrie, travaillaient contre Tlnquisition. De
là, à la cour, pendant plusieurs années, des mines et des contre-
mines. Les Marranes profitèrent sans doute de cette lutte, car
Duarte de Paz obtint du pape un deuxième bref très important,
qui admettait les raisons exposées par les Marranes pour expli-
quer leur tiédeur pour la foi chrétienne. « Contraints au baptême
par la violence, disait le pape, ils nç peuvent pas être considérés
comme membres de rÊglise,etil serait contraire à toute justice de
les punir pour hérésie ou apostasie. » Quant aux enfants nés des
premiers Marranes, il est vrai qu'ils étaient devenus chrétiens
sans avoir subi aucune contrainte. Mais, comme ils avaient vu pra-
tiquer constamment les rites juifs dans leurs familles, il serait
inique, d'après le pape, de leur appliquer les canons de TÉglise
avec la même rigueur qu'aux anciens chrétiens ; il vaut mieux les
retenir dans le christianisme par la douceur. Par ce bref. Clé-
ment VII suspendit Faction de l'Inquisition en Portugal, évoqua
devant son propre tribunal les plaintes portées contre les Marranes
et prononça l'absolution et l'amnistie de tous les inculpés. Les
prisonniers devaient être remis en liberté, les exilés autorisés à
revenir dans leur patrie, et ceux dont on avait confisqué les
biens pouvaient recouvrer ces biens.
Il faut reconnaître que Clément VII défendit avec énergie et
persévérance la cause de l'humanité contre les exigences d'un
étroit fanatisme. Il s'obstina à ne pas vouloir livrer sans défense
les Marranes portugais aux tribunaux sanguinaires de l'Inquisition.
Quoique les faits fussent connus, le pape chargea une commission
composée de deux cardinaux impartiaux, Campeggio et de Cesis,
et du grand pénitencier Antonio Pucci, cardinal de Santiquatro, de
faire une nouvelle enquête. A la suite de leur rapport, qui rendit
58 HISTOIRE DES JUIFS.
publiques les cruautés du Saint-Office, Clément VII, presque déjà
mourant, adressa un bref (26 juillet 1534) au nonce accrédité à la
cour de Portugal pour lui ordonner d'exiger Télargissement des
Marranes emprisonnés. Il n'est pas certain que ces malheureux,
au nombre de douze cents, bénéficièrent vraiment de ce bref,
car la mort de Clément VII survint (25 septembre 1534) peu de
temps après.
Sous son successeur, Paul III (1534-1549), les intrigues pour ou
contre l'Inquisition reprirent avec une nouvelle activité. Ce pape
fut plutôt bienveillant pour les Juifs, comme le prouvent les
plaintes de l'évèque Sadolet, de Carpenlras, qui, tout en étant
exagérées, sont pourtant caractéristiques : « Jamais les chrétiens,
disait ce prélat, n'ont obtenu d'un Pontife autant de faveurs et de
privilèges que les Juifs de Paul III. Il ne leur a pas seulement
accordé des prérogatives études grâces, il les en a comblés.»
Paul III avait, du reste, un médecin juif^ Jacob Mantino, qui lui
dédia plusieurs de ses ouvrages.
Dès que ce pape fut monté sur le trône pontifical, Joâo III
essava d'obtenir de lui l'abolition des bulles et brefs de Clé-
ment VII favorables aux Marranes. Mais ceux-ci, ou plutôt leurs
procureurs à Rome, Duarle de Paz et Diogo Rodriguez Pinto,
ne restèrent pas inactifs. Duarte, qui entretenait en même temps
une correspondance avec le roi Joao et semblait ainsi jouer double
jeu, offrit même à Pucci, cardinal de Santiquatro, une pension
annuelle de 800 crusados d'or, si, au lieu de combattre les Mar-
ranes, il consentait à leur accorder sa protection. Esprit prudent
et avisé, Paul Ilï décida d'abord (3 novembre 1534) qu'on ne pu-
blierait pas le dernier bref de son prédécesseur. Quand il eut
appris qu'on avait déjà commencé à le mettre à exécution, il
ordonna une nouvelle enquête sur la situation des Marranes et en
chargea deux cardinaux, Ghinucci et Simoneta, dont le premier
avait même publié un écrit en faveur des nouveaux chrétiens. En
même temps, il invita le gouvernement portugais à obéir aux
différents édits de Clément VII, et lui défendit surtout d'enfermer
des Marranes dans des cachots inaccessibles ou de confisquer
leurs biens. Mais, comme tous les rois catholiques de ce temps,
qui n'obéissaient aux ordres du Saint-Siège que quand ils étaient
. LE PAPE PAUL IIL 59
conformes à leur propre désir ou à leurs propres inlérôls, Joâo III
ne tint nul compte de l'invitation du pape. Pour mieux faire
triompher Tlnquisition, son ambassadeur à Rome lui conseilla
même d*imiter l'exemple du roi d'Angleterre et de se séparer de
rÉglise romaine.
Mais Paul 111 tint bon. 11 promulgua une nouvelle bulle (2 oc-
tobre 1535), par laquelle il donna l'absolution aux Marranes pour
leurs fautes passées et défendit aux autorités temporelles et spi-
rituelles de les poursuivre pour crime d'hérésie ou d'apostasie.
L'Inquisition qui, en apparence du moins, avait besoin de l'au-
torisation pontificale, dut donc suspendre encore une fois son
action. Le légat du pape en Portugal se montra également très
énergique. Après avoir publié la bulle, il fit si bien que l'infant
Dom Alphonse, malgré sa haine pour les Marranes, ordonna lui-
même d'ouvrir les prisons et de rendre la liberté à tous ceux qui
avaient été recommandés de Rome, en tout dix-huit cents (dé-
cembre 1535).
Le gouvernement portugais n'avait presque cédé que par sur-
prise à cette intervention énergique en faveur des Marranes.
Bientôt, il reprit ses manœuvres pour se rendre maître absolu
de leurs personnes et de leurs richesses. Pour atteindre son but,
il ne recula même pas devant le crime. Un jour, en effet, Duarte
de Paz fut attaqué en pleine rue et grièvement blessé (jan-
vier 1536). A Rome, on était convaincu que Tordre de cet atten-
tat était parti de Lisbonne. Le pape en fut très irrité. Grâce aux
soins que Paul III lui fit donner par ses meilleurs médecins,
Duarte se rétablit.
Pour triompher plus sûrement de tous les obstacles, la cour du
Portugal demanda l'appui de Charles-Quint. Cet empereur venait
alors de remporter une éclatante victoire sur le musulman Bar-
berousse, qui, soutenu par la Turquie, avait inquiété toute la
chrétienté. Après la prise de Tunis et la défaite de Barberousse,
Charles-Quint revint en triomphateur à Rome (avril 1536), où
il demanda au pape d'autoriser enfin l'introduction de l'Inquisi-
tion en Portugal. Malgré tout, le pape hésitait encore. Mais, sur les
instances réitérées de Tempereur, il dut enfin céder (23 mai 1536).
Il entoura pourtant le fonctionnement du Saint-Office de quelques
60 lUSTOIRE DES JUIFS.
restrictions : pendant les trois premières années, Tlnquisition
devait suivre la même procédure que les autres tribunaux, c'est-
à-dire faire déposer les témoins publiquement, au moins pour les
Marranes de classe moyenne, et la conflscation des biens ne pou-
vait devenir effective que dix ans après la condamnation. De plus,
Paul III recommanda d*user d'indulgence dans la répression.
Mais une fois autorisé à sévir, le Saint-OfQce procéda avec la
même rigueur qu'en Espagne. Après le délai légal, en novembre
1536, rinquisition commença donc son œuvre de persécution.
Joâo III imposa même aux Marranes le port d'un signe distinctif.
Ceux-ci, pourtant, ne se découragèrent pas. De nouveau ils
tentèrent des démarches à la cour romaine pour faire annuler la
bulle. Duarte de Paz remit de leur part au pape un mémoire dont
le langage était presque menaçant : « Si Votre Sainteté reste
indifférente aux supplications et aux larmes de la race hébraïque,
ou, ce que nous ne pensons pas, si Elle refuse de nous venir en
aide, comme ce devrait être le rôle du représentant du Christ,
nous protestons devant Dieu, et nos plaintes et nos sanglots s'élè-
veront comme une protestation en face de l'univers tout entier. Per-
sécutés dans notre vie, dans notre honneur, dans nos enfants, qui
sont notre sang, et presque dans notre salut, nous avons pourtant
continué de nous tenir éloignés du judaïsme. Mais, si l'on ne cesse
pas de nous persécuter, nous exécuterons un projet auquel nul d'en-
tre nous n'aurait jamais songé, nous retournerons à la religion de
Moïse et nous renierons le christianisme, que l'on veut nous imposer
par la force... Nous nous enfuirons de notre patrie pour chercher
un refuge chez des peuples plus humains. » Ce mémoire impres-
sionna vivement le pape, qui nomma une commission chargée
d'examiner s'il devait maintenir sa bulle. Sur les trois membres,
deux, les cardinaux Ghinucci et Jacobacio, étaient favorables aux
Marranes; le troisième, le cardinal Simoneta, se rangea aussi, à
la fm, à l'opinion de ses collègues. Le pape envoya donc en Por-
tugal un nouveau légat pour arrêter les poursuites de l'Inquisition
contre les Marranes et favoriser leur émigration. Peu après, il
adressa à ce légat un bref (août 1537) qui autorisait et même en-
courageait les Portugais à accorder aux Marranes aide et proteo*
tion, acte que l'Inquisition punissait comme un crime.
NOUVELLES ACCUSATIONS CONTRE LES MARRANES 61
Malheureusement, il se produisit un iacident que les fanatiques
surent exploiter habilement contre les Marranes. Un jour du mois
de février 1539, on trouva atlichée à la porte de la cathédrale et
d*autres églises de Lisbonne une proclamation affirmant que
le Messie n*est pas encore venu, que Jésus n'est pas le Messie
et que le christianisme est un mensonge. Le Portugal tout entier
fut profondément impressionné par ces blasphèmes, et une en-
quête fut ouverte pour découvrir le coupable. Le roi offrit
10,000 ducats à celui qui ferait connaître le criminel, et le nonce
du pape, convaincu, avec beaucoup d'autres, que le coup avait
été préparé par les ennemis des Marranes pour exciter la colère
du souverain contre ces derniers, offrit, de son côté, 5,000 ducats.
Dans l'espoir de détourner d eux tout soupçon, les nouveaux chré-
tiens firent placer aux portes des églises et de la cathédrale cette
proclamation : a Moi, Tauteur de la première affiche, je ne suis ni
Espagnol, ni Portugais, mais Anglais, et donnerait-on une récom-
pense de 20,000 ducats que Ton ne me découvrirait pas. » On mit
pourtant la main sur le coupable. C'était un Marrane du nom
d'Emmanuel da Costa. Soumis à la torture, il avoua son crime,
eut les mains coupées et fut ensuite brûlé.
A la suite de cet incident, le roi passa outre aux observations
du légat pontifical et laissa libre cours aux persécutions de l'In-
quisition. La vie des Marranes fut ainsi livrée à leurs plus impla-
cables ennemis. Parmi les inquisiteurs se trouvait Joao Soarès,
dont le pape disait c qu'il était un moine ignorant, mais plein
d'audace et d'ambition, et animé de sentiments détestables ».
Grâce à l'activité de Soarès et de ses acolytes, les prisons se rem-
plirent de Marranes suspects et 4es bûchers s'allumèrent nombreux
pour les hérétiques. Le poète Samuel Usque, qui assista, dans sa
jeunesse, à ces scènes lamentables, en a laissé la plus navrante
description : « L'Inquisition, dit-il, a brûlé un grand nombre de
nos frères ; ce n'est pas isolément, mais par groupes de trente et
de cinquante qu'elle les a livrés aux flammes. Elle a même obtenu
ce triste résultat que le peuple chrétien se glorifie de ces massa-
cres, assiste avec bonheur aux autodafés des fils de Jacob et ap-
porte du bois pour alimenter les bûchers. Les pauvres Marranes
vivent dans une anxiété continuelle, craignant à tout instant d'être
(
%
62 HISTOIRE DES JUIFS.
arrêtés..., et Theure qui apporte aux autres hommes le repos
et la tranquillité augmente encore leurs tourments et leurs
frayeurs. Leurs fêtes et leurs joies sont changées en deuil. »
On pourrait supposer qu'émanant d*un écrivain juif, ce récit
est exagéré, mais il est absolument confirmé par le rapport d'un
Collège de cardinaux chargé de faire une enquête officielle sur
les traitements infligés aux Marranes. « Sur une simple dénoncia-
lion, dit ce rapport, les faux chrétiens sont enfermés dans un
sombre cachot, où nul membre de leur famille n'est autorisé ni à
Us voir, ni à leur prêter assistance. On les condamne sans leur en
indiquer la raison. Leurs avocats, si on leur en donne, aident par-
fois ù les faire déclarer coupables. Un malheureux affirme-t-il
qu'il est sincèrement chrétien et n*a nullement commis les crimes
qu'on lui impute, il est livré aux flammes et ses biens sont con-
fisqués. Avoue-t-il, au contraire, à son confesseur que, sans le
vouloir, il s'est rendu coupable de tel ou tel péché, il est encore
brûlé, sous prétexte qu'il s'obstine à nier sa préméditation... S'il
réussit même à démontrer son innocence, il est condamné à une
amende, pour qu'on ne dise pas qu'il a été arrêté injustement.
Du reste, soumis aux plus horribles tortures, les inculpés avouent
tout ce que l'on veut. »
Mais la cruauté même de ces persécutions inspira aux Mar-
ranes l'énergie nécessaire pour essayer de les faire cesser. Ils
envoyèrent auprès du pape un nouveau délégué pour solliciter
son inlervention, et la lutte recommença entre le Saint-Siège et la
cour du Portugal. L'infant Henrique, qui était grand inquisiteur,
fit établir la liste des péchés dont les Marranes se rendaient inces-
samment coupables et la transmit à Rome (février 1342). A ce
réquisitoire, les Marranes ripostèrent par un long mémoire (1544)
où ils exposèrent, avec preuves à l'appui, toutes les iniquités et
toutes les violences dont ils avaient été victimes depuis le règne
de Joâo II et de Manoël. Malheureusement, Paul III avait besoin, à
ce moment, de l'aide des fanatiques. Pour combattre le protestan-
tisme et rendre à la papauté son ancien prestige, il dut recon-
naître le nouvel ordre des Jésuites (1540) et approuver la propo-
sition faite par Pietro Caraffa d'introduire Tlnquisilion à Rome
(1542). Loyola et CaralTa étaient alors les maîtres de Rome, plus
BALTHAZAR LIMPO. 63
que le pape lui-même. En outre, toujours pour lutter contre la
Réforme, le concile de Trente devait fixer les principes du catho-
licisme, et, dans ce concile, le pape ne pouvait atteindre son but
qu'avec Tappui des exaltés. Or, ceux-ci étaient tous originaires
de TEspagne et du Portugal. 11 ne lui était donc pas permis, dans
ces conditions, de se brouiller avec la cour de Portugal.
Le délégué envoyé par le Portugal au concile de Trente, Tévê-
que Balthazar Limpo, était un fanatique. Dès son arrivée à Rome,
il demanda instamment à Paul 111 de laisser enHn Tlnquisition
librement fonctionner en Portugal contre les Marranes, a Ils par-
tent secrètement du Portugal, dit-il, sous un nom chrétien, avec
leurs enfants, qu'ils ont fait baptiser eux-mêmes. Une fois en
Italie, ils se disent Juifs, vivent selon les rites juifs et font cir-
concire leurs enfants. Cela se passe sous les yeux du pape et de
la curie à Rome et a Bologne... Au lieu de s'opposer à Tintro-
duction de Tlnquisilion en Portugal, Sa Sainteté aurait dû l'ap-
peler depuis longtemps à son aide dans ses propres États. »
Comme le pape venait de publier lui-même une bulle où il invitait
tous les catholiques à courir sus aux protestants, il ne lui était
pas facile de plaider devant Limpo la cause des Marranes accuses
d'hérésie. Il accéda donc à sa demande, en exigeant pourtant
qu'on les laissât émigrer librement, pourvu qu'ils ne se rendissent
pas dans les pays des mécréants, en Afrique ou en Turquie.
Une autre raison avait encore décidé le pape à se concilier les
bonnes grâces du Portugal. Charles-Quint voulait profiler de sa
victoire sur les prolestants (avril 1S47) pour dicter sa volonté
au pape et imposer à l'Eglise un cérémonial qui pût agréer
également à la Réforme. C'aurait été une humiliation pour la
papauté d'accepter ainsi Tintervention impériale dans le domaine
religieux. Mais, pour résister efficacement à Tempereur. Paul III
avait besoin de l'appui de quelques États, notamment du Por-
tugal. Il envoya donc dans ce dernier pays un commissaire spé-
cial, muni de bulles et de brefs qui autorisaient l'Inquisition à
agir contre les Marranes, mais en recommandant de procéder
avec indulgence. Ainsi, toutes les accusations portées contre les
Marranes dans le passé devaient être considérées comme nulles ;
on ne pouvait les poursuivre que pour des hérésies commises à
64 HISTOIRE DES JUIFS..
partir de la promulgation de ces bulles. Dans les dix premières
années, les biens des condamnés ne seraient pasconflsqués, mais
appartiendraient à leurs héritiers.
Grâce à l'absolution générale accordée par Paul III aux nou-*
veaux chrétiens, dix-huit cents Marranes purent sortir des pri-
sons de rinquisition (juillet 1548). Tous les Marranes furent
ensuite convoqués pour abjurer toute croyance juive; à partir de
ce moment seulement, ils devaient être considérés comme de
vrais chrétiens, pouvant être poursuivis pour hérésie. Toute-
fois, la persécution ne prit pas dans le Portugal le même déve-
loppement qu'en Espagne. Car, malgré leur abjuration solen-
nelle, on hésitait à regarder les Marranes comme des chrétiens
auxquels le droit canon permit d'imputer le crime d'hérésie. Après
la mort de Paul III (novembre 1549), Jules III donna aussi l'absolu-
tion aux Marranes accusés de « judaïser ». Ceux même de ses sucr
cesseurs qui étaient moins tolérants et moins disposés au pardon
ne reconnurent pas un caractère légal au fonctionnement de
l'Inquisition contre les nouveaux chrétiens, et, de nouveau, cin-
quante ans plus tard, un pape. Clément VIII, prononça Tamnistie
de tous les condamnés marranes.
CHAPITRE III
LES MARRANES ET LES PAPES
(1548-1566)
Les persécutions dont les Marranes souffraient en Espagne et
en Portugal les poussèrent de plus en plus à tenter la fortune de
rémigration. C'était surtout à la Turquie qu'ils allaient demander
le calme et la sécurité. Aussi ce pays compta-t-il bientôt de nom-
breux habitants juifs, auxquels le sultan assurait la même pro-
tection qu'à ses autres sujets. En Turquie, comme en Palestine, où
ils se sentaient forts par leur nombre et leur aisance, ils pou-
vaient caresser l'espoir de conquérir une certaine indépendance,
JACOB BERAB. 65
d*arriver à Tunité religieuse et nationale et de voir se réaliser leurs
rêveries messianiques. Car, là aussi, Samuel Molcho, le martyr
de Hantoue, avait fait naître les plus douces illusions. A Safed, la
plus importante communauté de la Palestine, où il avait séjourné
assez longtemps, on attendait, même après sa mort, l'accomplis-
sement de ses prédictions. On était convaincu que le Messie vien-
drait^ comme Molcho Tavait annoncé, dans Tannée 5300 de la
création du monde (1540), mais on croyait avec non moins de
conviction que les Juifs devaient se préparer par une série de
mesures à cet heureux événement. D'après Maïmonide, Tavène-
ment du Messie devait être précédé de rinstitution d*un [tribunal
juif, d*un Synhédrin, dont Tautorité fût reconnue par tous les Juifs.
Il semblait donc indispensable de posséder de nouveau des juges
autorisés, ayant reçu Tordination, comme du temps oii Jérusalem
possédait encore son temple, et même plus tard, à Tépoque des
talmudistes palestiniens. On ne craignait aucune difficulté de la
part du sultan. Du reste, en Turquie, les rabbins avaient droit
de juridiction pour les affaires civiles et même pénales. Seule-
ment, ils n'exerçaient ce droit qu'en vertu d'une sorte de tolé-
rance, sans que leur pouvoir fût légal au point de vue talmudique.
Les uns se soumettaient à leur autorité, mais d'autres la con-
testaient. D'ailleurs, pour qu'il y eût unité dans les lois et leur
interprétation, il fallait que les rabbins, au lieu de conserver leur
indépendance, chacun dans sa communauté, reconnussent tous
une autorité supérieure. 11 était donc indispensable de créer un
Conseil suprême, et ce Conseil devait résider en Palestine, caries
pieux souvenirs qui se rattachaient à ce pays pouvaient seuls
donner un prestige suffisant à ce tribunal supérieur et le faire
accepter comme un Synhédrin.
Il n'existait, à ce moment, en Palestine qu*un seul rabbin assez
considéré pour pouvoir ordonner ses collègues comme juges :
Jacob Berab. C'était un esprit profond, mais très obstiné, et, par
conséquent, persévérant et courageux. Après de nombreuses
pérégrinations qui l'avaient conduit en Egypte, à Jérusalem et à
Damas, il s'était établi à Safed; il y jouissait d'une grande
influence, car il était riche et très instruit. La proposition qui
lui fut faite de donner l'ordination lui sourit beaucoup, parce
v. 5
m HISTOIRE DES JUIFS.
qu'il y voyait un commeocement de réalisatiou de se3 espérances
messianiques, et aussi parce que le rôle qu'on lui offrait flattait
son amour-propre. 11 se présentait pourtant une difficulté. Léga-
lement, pour pouvoir donner Tordination, il faut avoir été ordonné
soi-même, et aucun rabbin de cette époque ne Tétait. On put
heureusement sortir d'embarras. Car, d*après Maïmonide, les
rabbins de la Palestine avaient le droit d'ordonner un de leurs
collègues, qui, à son tour, pouvait donner Tordination à d'autres.
Comme Safed, habitée par plus de mille familles juives, était
alors la plus importante des communautés palestiniennes, les
rabbins et les talmudistes de cette ville formaient la majorité eu
Palestine ; ils s'empressèrent, au nombre de vingt-cinq, d'investir
Berab de cette dignité (1538). La première pierre était donc posée
pour l'institution d'un Synhédrin. Berab, ordonné, pouvait trans-
mettre sa dignité a autant de collègues qu'il lui plaisait. Il
démontra, dans une consultation talmudique, la légalité de cette
façon de procéder, et cette innovation fut approuvée successive-
ment par les talmudistes des diverses communautés de la Pales-
tine. C'était là, dans la pensée de Berab et de ses partisans, un
premier pas dans la voie qui devait mener à l'ère messianique.
Et de fait, la réorganisation d'un Synhédrin présentait cet avan-
tage, sinon de faciliter la venue du Messie, du moins d assurer
l'unité du judaïsme. Le rétablissement du Synhédrin en Palestine
aurait eu, en effet, parmi les Juifs d'Europe, un immense reten-
tissement et attiré de nombreux émigrants riches et actifs, qui,
appuyés par cette assemblée, auraient peut-être réussi à orga-
niser une sorte d'État juif.
Hais Berab renconlra de sérieuses difficultés dans la réalisa-»
tion de son plan. Les représentants de la communauté de Jéru*^
salem se trouvèrent froissés que Berab eût entrepris une
(euvre aussi considérable sans les avoir préalablement consullés.
Il appartenait, à leur avis, à la cité sainte de se prononcer la
première dans une circonstance aussi grave.
Jérusalem avait alors à sa tête, comme chef religieux, Lévi
beo Jacob Habib, né à Zamora et à peu près du même âge que
Berab. Contraint au baptême, comme tant de ses coreligionnaires
portugais, sous le règne de Manoël, il s'était enfui du Portugal en
. LÊYI BEN HABIB. 67
Turquie dès qu'il l'avait pu et était relourné au judaïsme. Plus
tard, il s'était reudu a Jérusalem, où sa science talmudique
l'avait fait nommer rabbiu de la communauté. Se consacrant avec
le plus absolu dévouement aux intérêts matériels et moraux de
ses coreligionnaires, il avait réussi à maintenir Tunion dans la
communauté, formée d'éléments hétérogènes et parfois réfractaires
4 toute règle et à toute discipline. Lévi ben Habib possédait aussi
des notions de mathématiques et d'astronomie.
En sa qualité de chef religieux de Jérusalem, Lévi ben Habib
fut donc invité le premier à approuver l'ordination accordée à
Berab par le collège rabbinique de Safed et à accepter, à son
tour, cette investiture de la main de Berab. Mais, sans tenir compte
de l'importance que la création d'un Synhédrin pouvait avoir
pour le judaïsme, et sans se rappeler que lui-même avait sou-
haité autrefois le rétablissement de l'ordination, Lévi ben Habib
ne prit conseil que de sou amour-propre froissé. A ses yeux,
c'était reconnaître la supériorité de Safed et de son rabbin sur
Jérusalem et son chef religieux que d'approuver rentreprise de
Berab ; il résolut donc de la combattre.
l\ est vrai que Berab ne pouvait pas faire valoir d'arguments
bien probants en faveur de l'ordination. Au fond, pour le collège
rabbinique de Safed, celte institution devait surtout préparer l'a-
vènement du Messie. Mais, c'était là une raison trop chimérique,
même aux yeux de ceux qui attendaient cet événement avec une
fiévreuse impatience, pour pouvoir justifier, au point de vue tal-
mudique, une innovation aussi grave. On ne pouvait pas prétexter
non plus qu'il fallait, comme autrefois, des rabbins ordonnés
pour déterminer les dates des fêles, car depuis dix siècles on
avait des règles fixes pour établir le calendrier, et il était interdit
de les modifier. Les rabbins de Safed ne mettaient, en réalif , en
avant qu'un seul motif pratique pour expliquer leur décision. 11
s'en trouvait parmi les transfuges marranes de la Palestine qui,
avant leur retour au judaïsme, avaient commis des péchés pas-
sibles, au point de vue talmudique, de la peine de mort. De tels
péchés ne pouvaient être effacés que par la flagellation. Or, des
juges ordonnés avaient seuls le droit d'infliger un tel châti-
ment. De là, la nécessité de rétablir l'ordination.
)
68 HISTOIRE DES JUIFS.
Comme Lëvi ben Habib était décidé, pour des motifs personnels,
à contrecarrer le plan de Berab, il ne lui fut pas difficile de ré-
futer ce dernier argument. U essaya, en outre, de justifier son
opposition par toute sorte de sophismes. Berab en fut profondé*
ment irrité, car il sentait bien que, sans Tappui de Jérusalem, la
ville sainte, dont le prestige était si grand dans le monde juif,
son entreprise était destinée à échouer. Pour comble de malheur,
sa vie fut mise en danger, probablement par suite de dénonciations
calomnieuses auprès des autorités turques, et il dut quitter momen-
tanément la Palestine. Dans Tespoir de sauver son œuvre, il eut
ridée, à Texemple de Juda ben Baba, du temps de Tempereur
Adrien, d'ordonner avant son départ quatre talmudistes, choisis,
non parmi les plus anciens, mais parmi les jeunes. Un de ces
rabbins était Joseph Karo, le partisan enthousiaste de Salomon
Molcho et de ses rêveries messianiques.
Les égards témoignés par Berab à des rabbins encore jeunes,
au détriment de leurs aines, exaspérèrent encore plus Lévi ben
Habib. 11- s*échangea alors entre les chefs des deux principales
commmunautés de la Palestine une correspondance passionnée
où se produisirent de déplorables excès de langage. A Tobservation
faite par Lévi ben Habib que, pour être digne de i*ordination, il
fallait, à côté de Tinstruction, posséder aussi la piété, Berab ré-
pondit par une allusion méchante au baptême imposé autrefois à
son adversaire : <i Moi, dit-il, je n'ai jamais changé mon nom, je
suis resté fidèle à mon Dieu en dépit des menaces et des souf-
frances. »
Lévi ben Habib s*en trouva pi*ofondément blessé. l\ avoua
qu'à l'époque des conversions forcées, on Tavait, en effet, con-
traint, au Portugal, à changer de nom et à embrasser le chris-
tianisme, sans qu'il lui f&t possible de mourir pour sa foi. Il
alléguait, pour se disculper, qu'il était alors très jeune, qu'il ne
conserva le masque du christianisme que pendant un an, et que,
depuis, il avait versé et continuait de verserdes larmes amères pour
effacer son péché. Après s'être ainsi humilié, il se répandit en
invectives contre Berab, le traitant de la façon la plus outra-
geante. Sur ces entrefaites, Berab mourut (janvier 1541), et avec
lui disparut toute chance de réussite pour le rétablissement de
JOSEPH KARO. 09
rordination. Joseph Karo ne renonça pourtant pas tout de miie &
Tespoir de la faire de nouveau adopter.
Karo (1488-1575) avait été expulsé d'Espagne, quand il était
encore enfant, avec ses parents. Après de longues pérégrinations
et de nombreuses souffrances, il arriva à Nicopolis, dans la Turquie
d'Europe. Là, il se consacra à Tétude d'une partie du Talmud
habituellement négligée, il s'occupa de la Mischna, qu'il sut bientôt
par<!œur. De Nicopolis il partit ensuite pour Ândrinople, où sa
science talmudique lui valut la considération de ses coreligion-
naires et où il forma des élèves. A l'âge de trente ans, il entreprit
la tâche gigantesque de commenter le code religieux de Jacob
Ascheri, de le rectifier, développer et appuyer partout de preu-
ves. Il consacra à celte œuvre vingt aos de sa vie (1522-1542)
et employa douze autres années à la reviser (1542-1554). L'appa-
rition de Molcho vint apporter une diversion à cette occupation
quelque peu aride. Il fut tellement séduit par cet aventurier qu'il
se laissa initier par lui aux mystères de la Cabbaleet partagea ses
rêveries messianiques. Pendant le séjour de Molcho en Palestine,
Karo resta en correspondance avec lui et forma le projet d'aller le
rejoindre en Terre Sainte. Lui aussi, comme Molcho, aspirait à
mourir en martyr, « pour s'offrir comme holocauste agréable à
^'Éternel », et avait des visions où il croyait s'entretenir avec un
être supérieur. Cet être (Magguid) n'était ni un ange, ni une appa-
rition fantastique, mais la Mischna elle-même, qui lui faisait la
grâce de lui révéler, la nuit, des choses secrètes, parce qu'il s'était
voué à son culte. Pendant quarante ans, jusqu'à la fin de sa
vie, Joseph Karo fut hanté de ces visions, qu'il fit connaître en
partie par écrit, et qui montrent les ravages que la Cabbale avait
opérés dans cet esprit. La Mischna lui imposait les plus dures mor-
tifications. Se laissait-il aller un peu trop longtemps au sommeil,
était-il arrivé en retard pour la prière, avait-il négligé l'étude du
Talmud^ la Mischna venait lui en faire des reproches et exiger
une expiation. . Les prédictions qu'il annonçait au nom de la
Mischna n'étaient certes pas des inventions mensongères de sa
part, mais des visions de son imagination surexcitée qu'il croyait
sincèrement lui avoir été inspirées.
Convaincu qu'il était appelé à jouer un rôle messianique en
70 HISTOIRE DES JUIFS.
Palestine, Karo quitta Andrinople. Il se rendit à Safed en même
temps qu'un autre eabbaliste, Salomon Âlkabéç, dont l*hymne en
riionneur c de la flanc(^e Schabbat », le Lekha Dôdi, est bien plus
connu que le nom. Karo eut la satisfaction de voir se réaliser à
Safed une partie de ses rêves : Berab lui donna Tordination et le
consacra ainsi membre du Synhédrin futur. Après la mort de
Berab, il voyait s*ouvrir devant lui les plus brillantes perspectives.
Il espérait continuer Tœuvre de Berab, être reconnu par le^ rab-
bins de la Palestine et du dehors comme chef de tous les Juifs
palestiniens et même turcs, former de remarquables élèves qui
seuls inspireraient conflance et respect. Il serait alors vénéré
comme « Timage sainte », diokna kaddischa, et accomplirait
des miracles. 11 s'attendait bien à subir le martyre comme Molcho,
mais il était convaincu qu'il ressusciterait et assisterait à la déli-
vrance messianique.
Pour mériter cette dignité de prince suprême d'Israël, Karo
comptait sur l'ouvrage qu'il composait et qui devait rétablir Tunité
dans le judaïsme. Une fois son commentaire sur le code religieux
d'Ascheri achevé, publié et répandu parmi les Juifs, il jouirait certai-
nement, à ce qu'il croyait, de la vénération de tous ses coreligion-
naires.
C*est ainsi que, sous l'action combinée d'une sincère piété,
de rêveries mystiques et de l'ambition, Karo travaillait avec un zèle
ardent à son ouvrage, qui devait faire disparaître dans le domaine
religieux toutes les contradictions, toutes les incertitudes, toutes
les obscurités, et servir de règle pour le judaïsme tout entier.
Mais, là aussi, Karo échoua dons son entreprise. Son code, intitulé
Schoulhan Aroukh^ fut combattu sur bien des points par un jeune
rabbin de Cracovie, Moïse Isserlès.
Pendant qu'en Orient les Juifs vivaient dans une certaine sécu-
rité, étaient libres de pratiquer leur religion et songeaient même à
fonder une sorte d'Etat autonome, les Juifs d'Occident étaient en
butte à d'incessantes persécutions. Dans les premiers temps de sa
lutte contre la Réforme, l'Église fut trop absorbée pour s'occuper
d*eux. Mais les vieilles accusations de blasphème, de profanation
d'hostie, de meurtre rituel, ne tardèrent pas à se reproduire contre
eux. Ils ressentirent, du reste, le contre-coup de Timplacable ri-
LES ANTITRINITAIRES. 71
gueur déployée par le clergé catholique pour combattre les pro-
grès du protestantisme.
Aux souffrances que leur faisaient endurer les catholiques,
vinrent s'ajouter des persécutions qui leur étaient infligées par les
luthériens. On a vu que Tune des conséquences de la Réforme fut
la vulgarisation de Tétude de la Bible. En apprenant ainsi à con-
naître par eux-mêmes 1* Ancien Testament, bien des esprits réflé-
chis remarquèrent qu*il n*est pas toujours fidèlement suivi par le
Nouveau Testament. Ainsi, Tunilé de Dieu prèchée par les Pro-
phètes est en contradiction absolue avec le dogme de la Trinité
enseigné par TÉglise. On remarqua aussi que la Bible préconise
la liberté pour le peuple et condamne la tyrannie des rois, tandis
que le christianisme évangélique néglige complètement le peuple
et ne connaît que des croyants, auxquels il conseille de lever sans
cesse les regards vers le ciel et d*accepter le joug des pires
tyrans. 11 en résulta que dans le mouvement engendré par la
Réforme il se forma des sectes qui s*écartèrent des doctrines de
Rome, de Luther et de Genève. Une de ces sectes, qui se rappro-
chait singulièrement du judaïsme, fut qualifiée de a demi-juive »
ou « judaTsante »; elle rejetait absolument le dogme de la Trinité.
Michel Servet, originaire d*Aragon, qui avait peut-ôlre été élève
des Marranes en Espagne, écrivit un ouvrage sur les a Erreurs de la
Trinité » qui produisit une vive sensation et lui conquit de nom-
breux disciples. Calvin, pour le punir de son hérésie, le fit brûler
à Genève. Les partisans de Servet n'en furent pas effrayés, et ils
continuèrent, sous le nom d'unitaires ou antitrinitaires, à com-
battre le dogme de la Trinité. Cette secte se développa principa-
lement en Angleterre, grâce à la protection du roi Henri VIII, qui,
par un caprice d'amoureux, était devenu l'adversaire du catho-
licisme. Il y en avait qui célébraient le sabbat, naturellement
portes et fenêtres closes, comme le vrai jour de repos ordonné par
le Seigneur. A cette époque parurent aussi de nombreux pam-
phlets religieux et, entre autres, un dialogue entre un Juif et un
Chrétien, où Ton réfute toutes les preuves tirées de la Bible a l'ap-
pui du christianisme. Pour ces diverses raisons, les luthériens en
•voulaient également aux Juifs, qui purent bientôt s'apercevoir
combien était vaine leur espérance, de voir le triomphe de la
■ ♦
72 HISTOIRE DES JUIFS
Réforme marquer la fin de leurs maux. Quand les paysans de TA!-
lemagne du Sud, de l'Alsace et de la Franconie, sur la foi des pro-
messes de Luther, qui leur avait fait entrevoir leur émaneipation,
voulurent secouer le joug de leurs seigneurs, les Juifs furent dou-
blement persécutés. D'un côté, la noblesse leur reprochait d*exciter
les paysans et les bourgeois à la révolte et de les soutenir de leur
argent, et, de Tautre, les paysans les attaquaient comme complices
des riches et des nobles. Dn des conseillers des paysans de la
Forêt-Noire était Balthazar Hubmayer, ce prêtre fanatique qui
avait réclamé Texpulsion des Juifs de Ratisbonne. Son adhésion à
la Réforme ne modifia pas ses sentiments de malveillance à l'égard
des Juifs. Dans le Rhingau aussi, les habitants exigèrent, entre
autres, qu'il fût interdit aux Juifs de s'établir ou même de sé-
journer dans la contrée.
En Alsace, pourtant, les Juifs trouvèrent quelque répit, grâce au
dévouement, au courage et à la prudente activité d'un rabbin alsa-
cien, Jos6lin(Joselmann) Loans, de Rosheim (né vers 1478 et mort
vers 1555), neveu du médecin des empereurs Frédéric et Maxi-
milieu. Sur la recommandation de son oncle, qui l'avait sans doute
trouvé remarquablement doué, Joselin Rosheim, comme on l'ap-
pelle d'habitude, fut chargé par l'empereur de veiller sur les in-
térêts des Juifs d'Allemagne, avec l'autorisation d'intervenir en
leur faveur et de détendre leurs privilèges. A ce titre, il dut jurer
fidélité à l'empereur. En même temps, les communautés juives le
reconnurent comme leur chef et leur grand-rabbin, et il est sou-
vent qualifié de a gouverneur de la Juiverie ». Charles-Quint
le maintint dans ces fonctions. Dès qu*un danger menaçait une
communauté juive, il se rendait immédiatement auprès de l'em-
pereur ou d'autres personnages influents. Il ne craignait ni fati-
gue ni péril quand il s'agissait de venir en aide à ses frères.
Pendant la guerre des paysans, il n'hésita pas à pénétrer dans
le camp de douze ou quinze mille révoltés, qui lui promirent de
ne pas maltraiter les Juifs.
Joselin eut malheureusement trop souvent l'occasion d'inter-
venir en faveur de ses coreligionnaires. Il n*y eut alors presque
pas une seule année qui ne fût marquée, pour les Juifs d'Alle-
magne, par des expulsions, des vexations et des violences de
JOSELIN DE ROSHEIM. 73
toute sorte. Le temps des g^ands massacres était cependant paàsé;
c'était là un progrès appréciable. Mais les accusations de meur-
tres d*enfants n'avaient pas encore disparu.
Une accusation de ce genre se produisit contre la petite com-
munauté de Bôsing, près de Presbourg, en Moravie. Trente-six
Jui£s de tout âge et de tout sexe furent brûlés, et presque tous
les Juifs de la Moravie furent jetés en prison (1S29). Après avoir
prouvé par plusieurs mandements de papes et d'empereurs que
de telles accusations ne méritaient aucune créance, Joselin réussit
à obtenir du roi Ferdinand la mise en liberté des inculpés. L'année
suivante (1530), on reprocha aux Juifs de servir d'espions en
Allemagne aux Turcs, et on demanda leur expulsion. Cette fois
encore, Joselin put convaincre Charles-Quint et Ferdinand de
rinnocence des Juifs. Mais, dans une localité de la Silésie, cette
accusation amena la condamnation du président et de deux mem-
bres de la communauté, qui furent livrés aux flammes.
Quelques années plus tard, la situation des Juifs exigea une
nouvelle intervention de Joselin. A la suite de méfaits commis
par quelques coquins juifs, le duc Jean le Sage, de Saxe, voulut
chasser pour toujours les Juifs de son pays (1.537). Pour détourner
ce malheur de ses coreligionnaires, Joselin se rendit auprès de
Luther avec une lettre de recommandation de Wolf Capito, prêtre
catholique qui s'était déclaré pour la Réforme ; il avait aussi
obtenu de la municipalité de Strasbourg une lettre pour le duc.
Hais Luther, assez bienveillant pour les Juifs au début de la
Réforme, leur était devenu hostile parce qu'ils ne s'étaient pas
convertis. Aussi ne voulut-il pas recevoir Joselin. Il lui fit dire
que, malgré ses démarches auprès de princes et de souverains en
faveur des Juifs, ceux-ci avaient persisté dans leurs erreurs,
c'est-à-dire dans leurs croyances ; il craindrait donc qu'une nou-
velle preuve de bonté de sa part ne les encourageât à s'obstiner
dans le mal.
En Italie, également, la situation des Juifs était peu favorable.
A Naples, où dominaient les Espagnols, le parti ultra-catholique
s'efforçait depuis longtemps de faire créer des tribunaux d'inqui-
sition contre les Marranes. Quand Charles-Quint revint d'Afrique,
ce parti lui demanda môme d'expulser tous les Juifs de Naples,
74 HISTOIRE DES JUIFS.
Sur les instances de Donna Benvenlda, la noble épouse de Samuel
Abrabanel, appuyée par sa jeune amie Léonora, fille du vice*
roi, Tempereur ne donna aucune suite à cette demande. Mais
quelques années plus tard, il leur imposa de si pénibles restric-
tions qu'ils partirent de Naples de leur plein gré. Cette émigra-
tion volontaire fut changée en exil ; aucun Juif ne devait plus
habiter Naples (1540-1541). Les uns se rendirent en Turquie,
d*autres à Âncône, qui appartenait au pape, ou à Ferrare, où com-
mandait le duc Hercule II, ami des Juifs. Samuel Abrabanel
aurait pu rester à Naples, mais il ne voulut pas séparer sa des-
tinée de celle de ses coreligionnaires, et il alla s'établir à Ferrare,
où il mourut après un séjour d'une dizaine d'années. Sa femme
lui survécut.
A cette époque aussi eut lieu une expulsion de Juifs en
Bohême. Accusés avec des bergers d'avoir allumé des incen-
dies, qui furent alors très fréquents dans certaines villes, et
notamment à Prague, ils furent condamnés à l'exil (adar 1542).
De rimportante communauté de Prague, dix familles seules furent
autorisées à rester dans cette ville. Beaucoup d'exilés se réfu-
gièrent en Pologne ou en Turquie. Cette même année encore, on
reconnut la fausseté de cette accusation, et ceux qui s'étaient établis
dans le voisinage de la frontière bohémienne purent revenir dans
le pays. Mais ils furent obligés de payer une taxe annuelle et de
porter sur leurs vêtements, comme si^ne distinctif, un morceau
d'étoffe jaune.
Si les catholiques et les protestants ne s'entendaient pas entre
eux, ils étaient, du moins, d'accord en Allemagne pour persécuter
les Juifs. A ce moment, ces malheureux étaient comme pris entre
deux feux. Dans le duché catholique de Neubourg, un enfant de
quatre ans disparut vers Pâque. Un chien fit découvrir son cadavre
après Pâque. Quelques fanatiques accusèrent les Juifs d'avoir
martyrisé cet enfant et de l'avoir ensuite mis à mort. L'évêque
d'Eichstaett fit immédiatement arrêter et incarcérer quelques Juifs
et demanda à tous les princes voisins d'emprisonner également
les Juifs de leurs domaines. Mais, malgré une enquête minutieuse,
on ne put établir la culpabilité des Juifs.- Ceux-ci avaient, du reste,
trouvé dans cette circonstance un protecteur bienveillant dans le
LE € JUDENBUCHLEIN ». 75
duc Olhon-Henri de Neubourg, qui les défendit énergiquement
coDtre l*évêque d*Eichstaett.
L'exemple du prélat catholique fut suivi par un prédicateur
luthérien, Butzer, à la fois ami de Capito et de Luther, qui excita
également les esprits contre les Juifs. Probablement sur Tinvi-
tation du duc de Neubourg, un prêtre luthérien prit courageuse-
ment la défense des Juifs dans un ouvrage ïnihuléJudefidûcklein,
« Opuscule sur les Juifs ». L*auteur — peut-être Hosiander —
montre pour la première fois, dans ce livre, combien il est
odieux et ridicule d'accuser les Juifs de tuer des enfants chré-
tiens. D*après cet écrivain, qui semble avoir eu des relations fré-
quentes avec les Juifs et connaissait leur langue, leurs mœurs et
leurs lois, ce sont les richesses des Juifs et la piété exagérée et
mal comprise des fanatiques chrétiens qui ont fait inventer cette
calomnie. Tantôt celte accusation est répandue, dans un but facile
à deviner, par des princes rapaces et sans scrupules, ou par des
nobles appauvris, ou par des bourgeois qui sont débiteurs des
Juifs, tantôt elle est propagée par des moines ou des prêtres
séculiers, désireux d'augmenter le nombre des saints ou de créer
de nouveaux lieux de pèlerinage. Les Juifs, dit cet auteur, sont
disséminés depuis de nombreux siècles parmi les chrétiens, et
pourtant il y a trois cents ans à peine qu'on a commencé à
imputer aux Juifs des crimes de ce genre. C'est que le clergé
s'est mis à répandre cette fable odieuse à partir du moment où il
a cru nécessaire de réchaulTer la foi de la foule par des pèleri-
nages et des guérisons miraculeuses. On est donc en droit d'ad-
mettre que le meurtre de Neubourg a été également inventé de
toutes pièces par les moines. Du reste^ ajoute l'auteur, les chrétiens
aussi avaient été accusés par les païens, jusqu'au iiP siècle, de
tuer des enfants pour leur tirer le sang. Les prétendus aveux de
quelques Juifs ne prouvent rien dans cette occurrence, car ces
aveux ont été arrachés par la torture.
Pour effacer l'impression que cet ouvrage était appelé à pro-
duire en faveur des Juifs, Tévêque d'Eichstaett chargea son pro-
tégé, Jean Eck, qui laissa un si déplorable souvenir dans l'histoire
de la Réforme, de réfuter ce plaidoyer et de démontrer que les
Juifs s'étaient réellement rendus coupables des meurtres d'en-
76 HISTOIRE DES JUIFS.
fants qu*OQ leor imputait. Eck publia donc (1541) un pamphlet ou
il prétendait prouver que « ces scélérats de Juifs avaient fait
beaucoup de mal en Allemagne et dans d'autres pays », et où il
reprend à son compte tous les mensonges, toutes les calomnies,
toutes les infamies répandues depuis des siècles contre les Juifs.
Selon lui, l'Ancien Testament montre déjà le caractère sangui-
naire des Juifs, et il affirme qu'ils profanent des hosties et se
servent du sang d*enfanls chrétiens pour consacrer leurs prètresv
faciliter les couches de leurs femmes, guérir des maladies.
Ce qui parait plus étrange et plus triste, c'est que Luther lui-
même, le fondateur d'une nouvelle religion, l'adversaire des vieux
préjugés, partageait à l'égard ded Juifs les sentiments de son
ennemi personnel, Jean Eck, qui avait pourtant répandu contre
lui aussi les plus odieux mensonges. « Les Juifs, dit-il, se
plaignent de subir chez nous une dure servitude, lorsque nous, au
contraire, nous pourrions nous plaindre d'avoir été martyrisés et
' persécutés par eux pendant près de trois cents ans. » Oubliant
que, dans certaines régions de l'Allemagne, les Juifs avaient pré-
cédé les Germains, il s'écrie : « Nous ne savons pas encore
aujourd'hui quel diable les a poussés dans notre pays. Nous ne les
avons pas cherchés à Jérusalem, et personne ne les retient ici. d
Comme Pfefferkorn et Eck, Luther rappelle avec une joie cruelle
que <K les Juifs ont été violemment expulsés de France et, récem-
ment, d'Espagne par notre bien-aimé empereur Charles, ainsi que
de toute la Bohème, et, de mon temps, de Ratisbonne, de Magde-
bourg et de tant d'autres localités. »
Sans pitié pour les effroyables souffrances supportées avec
tant de vaillance par les Juifs en l'honneur de leur foi, et avec une
assurance qui dénotait une singulière ignorance de l'histoire,
Luther répétait après Pfefferkorn que, d'après le Talmud et les
rabbins, il est permis aux Juifs de tuer les goyim, c'est-à-dire
les chrétiens, de se montrer parjures à leur égard, de les voler
et les piller. \\ conseillait de brûler les synagogues « de ce peuple
maudit et damné, pour la plus grande gloire de Notre-Seigneur et
de la chrétienté », de leur enlever leurs livres de prières et les
exemplaires du Talmud, d'incendier leurs maisons et de les
I; parquer dans des étables. Il désirait aussi qu'il fût. interdit aux
\
LUTHER CONTRE LES JUIFS. 77
rabbins d^enseigner, que les Juifs fussent empêchés de voyager
ou de se montrer dans la rue, que les plus forts d'entre eux
fussent soumis à des corvées et contraints de manier la hache, la
bêche et autres instruments de dur labeur. Â l'exemple de
Jean Eck, son ennemi, il déclarait que les Juifs se livraient
à toute sorte d'excès parce qu'ils étaient trop heureux en
Allemagne.
Il peut paraître surprenant que Luther, d'abord si bienveillant
pour les Juifs, se soit ensuite montré contre eux aussi violent
que leurs pires ennemis. C'est que, vers la fin de sa vie, le réfor-
mateur de Wittemberg eut à supporter des contrariétés qui Taigri-
rent profondément. Par son obstination et son caractère autori-
taire, il avait froissé bien des susceptibilités dans son propre
milieu et créé un schisme parmi ses partisans. En outre, sa rude
nature avait triomphé peu a peu de la modestie et de la douceur
que lui avait d'abord su imposer sa ferveur religieuse. Enfln, son
esprit étroit de moine ne pouvait pas comprendre le judaïsme avec
ses lois généreuses et élevées, qui ont pour but de rendre l'homme
bon et compatissant plutôt que de faire de lui un croyant fana-
tique, et il s'emportait quand l'un ou l'autre de ses adhérents,
comme Carlstadt et Munzer, invoquaient ces lois pour défendre
leurs conceptions : par exemple^ TaiTranchissement des esclaves et
des serfs dans Tannée du jubilé. Sa colère fut surtout grande quand
il eut connaissance d*un dialogue, composé probablement par un
chrétien, où le judaïsme était placé presque au-dessus du christia-
nisme. Dans son irritation, il écrivit immédiatement (1542) un
pamphlet : « Sur les Juifs et leurs mensonges », qui dépassait en
violence et en calomnies toutes les œuvres de pfefferkorn et de
Jean Eck.
Après avoir fait observer au commencement de cet écrit qu'il avait
pris la résolution de ne plus parler des Juifs, Luther dit qu'il a
changé d*avis devant les tentatives de a ces misérables coquins »
pour attirer à eux des chrétiens. Sa logique est absolument celle du
moyen âge. Comme les Juifs étaient maltraités et persécutés
depuis dix siècles par les chrétiens, il en conclut que les Juifs
étaient ainsi ch&tiés parce qu'ils ne croyaient pas que le Messie
îài vraiment déjà arrivé. 11 engage les chrétiens à ne pas se mon-
78 HISTOIRE DES JUIFS.
• • • »
trer sottement compatissants pour les Juifs et demande Texpul-
sion de ces derniers, a Si j*avais quelque autorité sur eux, dit-il,
je convoquerais leurs chefs et leurs savants et je leur prouverais,
par la menace de leur arracher la langue, que le christianisme
enseigne non pas le dogme de Tunité de Dieu, mais celui de la
Trinité. » Il n'hésita même pas à exciter contre eux les pillards
de grand chemin. Ayant appris qu*un Juif riche traversait TAUe-
magne avec douze chevaux, il conseilla à ces brigands de se mon-
trer moins tolérants que les princes etdes*emparerdes voyageurs
juifs et de leurs richesses. Peu de temps encore avant sa mort, il
renouvela, dans un sermon, ses attaques contre les Juifs, accu-
sant leurs médecins d'empoisonner leurs malades chrétiens et
demandant qu'on les chassât tous, puisqu'ils ne voulaient pas se
convertir.
L'hostilité de Luther à l'égard des Juifs leur fut peut-être plus
funeste que celle des dominicains, de Uochstraten, d'Eck et de
leurs acolytes. Car les accusations de ces ennemis déclarés des
Juifs n'étaient pas toujours prises au sérieux, et, en tout cas, ti'ins-
piraient confiance qu'à un petit nombre, tandis que les moindres
paroles de Luther étaient considérées par ses partisans comme des
oracles. De même que saint Jérôme avait inoculé au monde catho-
lique sa haine du Juif, de même Luther infecta pour longtemps
les protestants du poison de son pamphlet. Le protestantisme
déploya même contre les Juifs plus de cruauté encore que l'Église.
Les chefs du catholicisme leur intimaient l'ordre de se soumettre
au droit canon, mais les autorisaient à résider dans les. pays
catholiques ; Luther demandait leur expulsion complète. Les
papes recommandaient souvent d'épargner les synagogues, tandis
quD le fondateur de la Réforme conseillait de les profaner et de les
détruire. Pour lui, les Juifs ne devaient pas être mieux traités que
les tziganes. C'est que les papes, munis d'un pouvoir considérable
et résidant dans la grande ville de Rome, jugeaient les hommes et
les événements de haut et songeaient rarement à infliger des
vexations mesquines aux Juifs, qui, parfois, leur semblaient de
trop mince importance pour mériter leur attention. Luther, au
contraire, qui vivait dans une petite ville, prêtait une oreille atten-
tive a toutes les sottises qu*on répétait contre eux, les jugeait
ACCUSATIONS DE MEURTRE RITUEL. 79
avec I^ petitesse d'esprit d*UD bourgeois rancunier et calculait
jalousement les quelques deniers qu'ils pouvaient gagner.
Comme s'il ne suffisait pas de la haine des catholiques et des
protestants, les Juifs étaient également en butte a la malveillance
des catholiques grecs. Dans TAsie Mineure et la Turquie d'Europe,
les Grecs, n'osant pas s'attaquer aux Turcs, qui étaient les maîtres
du pays, poursuivaient les malheureux Juifs d'une^ sourde et
tenace hostilité. Un jour, à Amazia, dans l'Asie Mineure, quelques
Grecs firent disparaître un de leurs coreligionnaires et accusèrent
les Juifs de ravoir égorgé. Sur l'ordre des cadis turcs, les inculpés
furent soumis a la torture et firent des aveux ; on les pendit, sauf
un médecin estimé, Jacob Abi Ayoub, qui fut brûlé (vers 1545).
Quelques jours plus tard, un Juif rencontra le Grec censément
assassiné et l'amena devant un cadi. Là, il raconta la façon dont
on l'avait momentanément fait disparaître. Le cadi, indigné de
cette odieuse supercherie, fit exécuter les faux accusateurs.
Dans une autre ville de l'Asie Mineure, à Toka, des Juifs
furent également accusés d*un crime de ce genre, et là aussi on
put démontrer la fausseté de l'accusation. Pour protéger à l'avenir
ses coreligionnaires contre les conséquences de telles calomnies, un
médecin juif du sultan Soliman, Moïse Hamon, sollicita et obtint
de son maitre un décret en vertu duquel les Juifs de Turquie,
accusés du meurtre d'un chrétien ou d'un autre crime analogue,
ne seraient pas jugés par les tribunaux ordinaires, mais par
le sultan.
Dans les pays catholiques, la liberté de persécution était moins
restreinte. Pendant quelque temps, la république de Gènes n'ac-
cordait à tout Juif qu'une autorisation de séjour de trois jours.
Peu à peu, des transfuges juifs de TEspagne et de la Provence
étaient venus s'établir à Novi, près de Gènes ; leurs affaires les
appelaient souvent à Gènes môme, où l'on s'habitua a les laisser
tranquilles. C'étaient, pour la plupart, des Juifs intelligents et
actifs, des capitalistes et des médecins. Mais à la suite des exci-
tations des dominicains, qui surent éveiller la jalousie des mar-
chands et des médecins chrétiens contre leurs concurrents juifs,
ceux-ci furent expulsés de Gènes (1550), contre la volonté du
doge André Doria, et on annonça à son de trompe que, doréna-
80 HISTOIRE DES JUIFS.
vant, aucun Juif ne pourrait plus résider dans cette ville. Parmi
les expulsés se trouvait un médecin, Joseph Haccohen, qui acquit
une grande célébrité comme historien.
L*expuIsion des Juifs d*Espagne et de Portugal et les souffrances
inouïes des Marranes avaient fait réfléchir quelques penseurs juifs
sur la diversité des destinées des peuples, et principalement sur
les vicissitudes des descendants de Jacob, et ils étaient arrivés à
cette conviction que les événements ne naissent pas purement
au hasard, mais sont amenés par une Intelligence supérieure,
qui dirige la marche de l'histoire. Une fois pénétrés de cette
vérité, ils conclurent qu*on relèverait le courage des peuples
malheureux, pour lesquels la Providence paraissait s*être montrée
particulièrement dure, en leur plaçant sous les yeux Thistoire
de la grandeur et de la décadence des diverses nations et en leur
persuadant qu'en définitive c'est Dieu qui est Tunique arbitre de
nos destinées et que les peuples, comme les individus, sont soumis
à sa volonté. Aussi trouve-t-on à cette époque trois Juifs qui se
firent historiens pour consoler leurs coreligionnaires des maux
effroyables qui les avaient atteints et entretenir l'espérance dans
leur cœur. Ce furent le médecin Joseph Haccohen, le talmudiste
Joseph ibn Verga et le poète Samuel Usque.
De ces trois hommes, le plus important comme historien est
Joseph ben Josua Cohen (né à Avignon en 1496, décédé en 1575).
Son père était originaire d'Espagne. Lors de l'expulsion de 1492,
il se rendit a Avignon et de là à Gênes, d'où il fut également exilé.
Joseph étudia la médecine et parait avoir été attaché comme mé-
decin, à Gènes, à la maison du doge André Doria. Quand les Juifs
durent partir de Gènes (1550), les habitants de la petite ville de
Voltaggio le prièrent d'exercer la médecine chez eux; il y resta
dix-huit ans. Mais l'histoire Tattiraitplus que la médecine. Use mit
à rechercher d'anciennes chroniques pour écrire une sorte d'his-
toire universelle, et il commença son récit à partir de la chute de
l'empire romain et de la création des nouveaux États européens.
A ses yeux, Thistoire du monde se présentait sous la forme d'une
lutte entre l'Europe et l'Asie, entre le croissant et la croix, et, plus
particulièrement, entre la Turquie et la France. Pour l'histoire de
son temps, qu'il a connue par lui-même ou par les informations
CHRONIQUEURS JUIFS. Ôi
exactes qu*il a recueillies, il est un témoin impartial et digne de
confiance. Son style élégant, qui imite celui des livres historiques
de la Bible, donne de la vie à ses récits et en rend la lecture très
attachante. En temps et lieu, il raconte les diverses persécutions
subies par les Juifs. Le but qu'il poursuit dans son ouvrage est de
prouver par Thistoire l'action exercée par la Providence sur les
événements et de montrer que, tôt ou tard, la violenceet Tiniquité
ont toujours été châtiées. Comme il avait partagé lui-même les
souffrances de ses coreligionnaires, son ouvrage s'en ressent par-
fois, car on y rencontre souvent une certaine amertume.
D'un caractère tout différent est Touvrage historique des Ibn
Verga^ auquel collaborèrent trois générations, le père, le fils et le
petit-fils. Le cabbaliste et astronome Juda ibn Verga, dont la fa-
mille était apparentée à celle d'Âbrabanel, avait noté quelques
persécutions dont les Juifs avaient été victimes à diverses époques
et dans divers pays. A cette nomenclature, Salomon ibn Verga,
qui avait assisté à l'expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal,
puis s'était couvert quelque temps du masque du christianisme et
avait ensuite émigré en Turquie, ajouta quelques récits. Enfin, le
fils de Salomon, Joseph ibn Verga, membre du collège rabbinique
d'Ândrinople,augmentaceschroniques de quelques nouveaux faits
et publia le tout sous le nom de Schèbet Yehouda, « Verge de Juda ».
Ce martyrologe ne présente ni plan, ni divisions régulières; il
ne suit même pas toujours l'ordre chronologique.
Samuel Usque est, sans contredit, un esprit plus original et plus
remarquable que les historiens précédents. S'enfuyant du Portu-
gal devant les cruautés de l'Inquisition, il était allé s'établir à
Ferrareavec ses deux parents, Salomon Usque, en espagnol Duart&
Gomez, et Abraham Usque, appelé aussi Duarte Pinel. Samuel
Usque était poète, et poète original. Il se sentait surtout attiré par
rhistoire, à la fois brillante et tragique, du peuple juif, qui devint
pour lui comme une source vivifiante où il puisait courage, éner-
gie et espérance. La Bible, avec ses héros et ses prophètes, la
période de l'exil, où des efforts gigantesques, des prodiges de vail-
lance et de dévouement sont suivis des plus épouvantables désas-
tres, la dispersion des Juifs au milieu des nations, tous ces événe-
ments du passé, Usque sut les ressusciter de son souffle poétique^
v. 6
82 HISTOIRE DES JUIFS.
et les présenter sous une forme émouvante ; il n*écrivit pas en
vers, mais sa prose est d*une telle élévation qu^elle remue les
cœurs. Dans son ouvrage, trois bergers, Icabo, Numeo et Cicareo,
s'entretiennent de Thistoire dlsraël. Le premier pleure amère-
ment sur les malheurs qui ont assailli ce peuple depuis son
origine, et les deux autres s*efrorcent d*adoucir la violence de sa
douleur et de lui montrer que les souffrances élèvent et ennoblis-
sent les peuples comme les individus et les aident à atteindre
leur but. Ce dialogue, écrit en portugais, est intitulé : a Consola-
tions pour les maux d'Israël «.
En racontant ainsi le passé du peuple juif, Usque se propo-
sait surtout de consoler les Marranes portugais établis à Fer-
rare ou ailleurs, qui étaient revenus au judaïsme, et d'entre-
tenir en eux Tespoir d'un avenir meilleur. Ses récits ne
sont peut-être pas toujours d'une exactitude rigoureuse, mais
aucun écrivain n'a retracé d'une façon aussi lumineuse et
aussi vivante les principaux traits de l'histoire d'Israël, depuis
les temps les plus reculés jusqu'à l'époque où il vivait, depuis
les premiers baptêmes imposés violemment aux Juifs espa-
gnols par le roi wisigoth Sisebut, jusqu'à leur exil définitif et
jusqu'à l'introduction de l'Inquisition en Portugal. Ce qui le con-
sole, c'est que toutes ces persécutions et toutes ces violences
avaient été prédites par les Prophètes et que, par conséquent,
Israël peut compter avec certitude sur l'avenir de paix et de
bonheur annoncé par les mêmes Prophètes. Aussi ses dialogues
se terminent-ils par les discours si réconfortants et si tendres
du prophète Isaïe. L'ouvrage d'Usque contribua certainement à
rendre la conflance aux Marranes et à leur faire oublier les
dangers que leur retour au judaïsme suspendait sur leur tête.
Samuel Usque était convaincu que, de son temps déjà, les souf-
frances des Juifs diminueraient et que le jour de la délivrance
était proche. L'Église donna bientôt un démenti à ses espérances.
Les progrès de la Reforme avaient provoqué dans le monde catho-
lique une énergique réaction contre le relâchement général qui
existait dans la discipline et les mœurs. Deux hommes surtout,
avaient pris à cœur, pourtant sans entente préalable, de raffer-.
mir le catholicisme et de consolider la papauté : c'étaient le Napo*.
RÉACTION CATHOLIQUE. 83
liiain Pietro CarafTa, plus tard pape sous le ûom de Paul IV, et
l'Espagnol lûez Loyola^ fondateur de Tordre des Jésuites. Pour
rendre au pape sa puissance et à TÉglise son autorité, ils réso-
lurent d*user partout contre les catholiques du moyen dont
Torquemada, Deza, Ximénès de Cisneros s*étaient servis en Espa-
gne contre les Maures et les Juifs, c'est-à-dire du bûcher. Qui-
conque s*écarterait des prescriptions papales serait brûlé.
En premier lieu, on s'en prit à Timprimerie. D*après CarafTa et
Loyola, c'était elle qui avait rendu possible le schisme dans l'Église;
sans les « Lettres des hommes obscurs d, les pamphlets de Hutten
et ceux deLutber, la Réformeaurait peut-être échoué. Il fallait donc
commencer par surveiller les publications et ne laisser imprimer
que ce qui aurait été approuvé par le pape ou ses délégués. La cen-
sure des livres, il est vrai, existait déjà, mais elle n*avait pas
été pratiquée jusqu'alors avec une bien grande rigueur. Désormais,
elle sera exercée avec plus de sévérité, car on choisit comme cen-
seurs des hommes inflexibles et fanatiques.
Les Juifs ne tardèrent pas à ressentir le contre-coup de ce mou-
vement de réaction. Tout d'abord, leurs adversaires soulevè-
rent de nouveau la question du Talmud. Quarante ans aupa-
ravant, les tentatives des dominicains pour faire brûler cet
ouvrage avaient échoué devant la tolérance et la mansuétude du
pape. Mais la situation avait changé. On était alors dans une autre
disposition d'esprit à Rome, et il était facile de prévoir que si des
accusations étaient dirigées contre le Talmud, ce livre serait sû-
rement condamné. Ces accusations se produisirent, et, comme
toujours, elles eurent pour auteurs des Juifs convertis;
Elia Lévita, le célèbre grammairien juif, avait laissé deux petits-
fils, Eliano et Salomon Romano, qui, dès leur enfance, fréquen-
tèrent des milieux chrétiens. Eliano savait l'hébreu à fond et fut
correcteur et scribe dans plusieurs villes d'Italie; Romano, qui
voyagea à travers l'Allemagne, la Turquie, la Palestine et TÉgypte,
connaissait plusieurs langues, l'hébreu, le latin, l'espagnol, l'arabe
et le turc. Eliano, l'ainé, se convertit au christianisme sous le
nom de Vittorio Eliano, entra dans les ordres et devint chanoine.
Quand Romano apprit l'apostasie de son frère, il accourut à Venise
pour le faire revenir au judaïsme. Mais il se laissa lui-même
84 HISTOIRE DES JUIFS.
séduire par son frère et accepta le baptême (1551) sous le nom de
Jeaa-Baptiste. La mère des deux renégats, qui était alors encore
en vie, en éprouva un violent chagrin. Romano se fit jésuite et
publia des ouvrages ecclésiastiques.
Ces descendants d'Elia Lévita, appuyés par deux autres apostats,
Ânanel di Foligo et Joseph Moro, renouvelèrent contre le Talmud
les anciennes accusations de Nicolas Donin et consorts, affirmant
qu*il contient des blasphèmes contre Jésus, TÉglise et toute la
chrétienté, et qu*il était le seul obstacle à la conversion générale
des Juifs. Le pape dealers, Jules III, n*était pas hostile aux Juifs,
mais ce n*était pas lui qui avait à se prononcer dans cette ques-
tion. L^affaire devait être portée devant Tlnquisition, c'est-à-dire
devant CaralTa. Celui-ci se prononça naturellement contre le Tal-
mud, et Jules m ne put que ratifier son jugement (12 août 1553).
Les émissaires de Tlnquisilion pénétrèrent alors dans toutes les
maisons juives de Rome, confisquèrent tous les exemplaires du
Talmud et, par un rarfinement de méchanceté, les brûlèrent pen-
dant la fête du Nouvel An juif (9 septembre). De Rome les perqui-
sitions s'étendirent dans toute la Romagne, à Ferrare, à Mantoue,
à Venise, à Padoue et jusque dans Tile de Candie, qui apparte-
nait à la république de Venise. Des milliers d'exemplaires du
Talmud furent livrés aux flammes. Bientôt on ne s en tint plus
à la seule confiscation du Talmud; tous les livres hébreux furent
saisis indistinctement. A la suite des plaintes des Juifs, le pape
promulgua une bulle (29 mai 1554) pour défendre aux délégués
de rinquisition de s'emparer d'autres ouvrages hébreux que le
Talmud.
Ce fut à partir de cette époque qu'on obligea les éditeurs à
soumettre à la censure tout livre hébreu, avant sa publication,
pour examiner s'il ne contenait rien contre le christianisme.
Les censeurs étaient, pour la plupart, des Juifs convertis, qui
usaient de leur pouvoir pour infliger des vexations à leurs anciens
coreligionnaires.
Après la mort de Jules III, la situation des Juifs devint encore
plus précaire, au lieu de pontifes aux idées larges, amis des arts
et des lettres, hostiles aux persécutions, le collège des cardinaux
ne choisissait plus que des papes sévères, implacables, dociles
LE PAPE PAUL IV. «5
aux ordres des moines. Pourtant, le successeur de Jules III,
Marcelle fut assez équitable pour ne pas accueillir une accusation
de meurtre rituel dirigée contre les Juifs de Rome. Mais après lui,
le Saint-Siège fut occupé par le fanatique Caraffa, élu pape sous
le nom de Paul IV (mai 1555-août 1559). Ce pontife haïssait les
Juifs, les protestants et même, ce qui parait plus singulier, le
sombre roi Philippe n et les Espagnols, qu*il appelait « descen-
dants corrompus de Juifs et de Maures ». Dès son avènement, il
imposa à chaque synagogue de ses États une taxe de 10 ducats
pour l'entretien de rétablissement des catéchumènes, où Ton in-
struisait des Juifs pour les convertir au catholicisme. Par une se-
conde bulle (12 juillet 1555), il remit en vigueur les anciennes lots
canoniques qui interdisaient aux Juifs Texercice de la médecine
et la possession de biens-fonds; on leur accorda un délai de six
mois pour vendre leurs immeubles. Ils durent céder leurs biens-
fonds, évalués à 500,000 couronnes d'or, pour le cinquième de
leur valeur. Il fut aussi défendu aux chrétiens de qualifier un Juif
de « monsieur ». Ces lois furent appliquées avec une extrême ri-
gueur. Bien des Juifs émigrèrent alors de Rome dans des pays
plus tolérants. Ceux qui restèrent eurent à subir les vexations du
pape. Tantôt il les accusait de n'avoir vendu leurs immeubles que
par des contrats fictifs, et il les faisait jeter en prison, tantôt il me-
naçait d'expulsion tous ceux qui ne « travailleraient pas dans l'in-
térêt général ». Quand ils demandèrent .ce quil fallait entendre
par ces mots : « travailler dans l'intérct général », on leur répon-
dit qu'ils le sauraient plus tard. Ils furent soumis aux plus dures
corvées pour aider à réparer les remparts de Rome, qu'on mettait
en état de soutenir les attaques des Espagnols. Un jour, dans un
moment de fureur, Paul IV ordonna à son neveu de mettre le feu,
pendant la nuit, à toutes les maisons juives. Informé de cet ordre
• féroce, le cardinal Alexandre Farnèse y fit surseoir pour laisser
au pape le temps de réfléchir aux conséquences d'une telle cruauté. '
Paul IV revint, en effet, sur sa décision. !
. Plus misérables que les Juifs étaient les Marranes des États
•pontificaux. Sous Clément VII, de nombreyx Marranes du Portugal
avaient pu s*établir a Ancône et retourner au judaïsme. Les deux'
papes suivants, Paul III et Jules III, avaient confirmé les privilèges
86 HISTOIRE DES JUIFS,
des Marranes d*Ancône, qui étaient alors aa nombre de plusieurs
centaines. Mais Paul IV ne tint nul compte des promesses faites
par ses prédécesseurs. Un beau jour, il les fit tous arrêter secrè-
tement et jeter en prison ; leurs biens furent confisqués (août 1555).
Même les Marranes qui étaient sujets turcs et ne séjournaient que
temporairement a Ancône, pour leurs affaires, furent également
accusés de « judaîser » et incarcérés, et leurs marchandises furent
saisies. Un petit nombre de ces malheureux réussit à échapper
aux atteintes de Tlnquisition ; ils se réfugièrent sur les terres
de Guido Ubaldo, duc d'Urbin, qui les accueillit avec bienveillance,
dans Tespoir d'attirer, avec leur concours, le commerce d'Ancône
à Pesaro. Hercule II, duc de Ferrare, offrit paiement un asile aux
Marranes (décembre 1555).
Parmi les fugitifs d'Ancône venus à Pesaro se trouvait un
médecin distingué, Amatus Lusitanus (1511-1568). Comme chré-
tien, il portait aussi le nom de Joao Rodrigo de Castel-Branco. Il
semble être parti du Portugal quand Tlnquisition y eut été intro-
duite. Après avoir résidé quelque temps à Anvers, capitale de la
Flandre, à Ferrare et à Rome, il se fixa définitivement (vers 1549) à
Ancône, où il prit ouvertement le nom de famille Habib, qu'il
rendit en latin par Amatus Lusitanus. Quoiqu'il fût revenu publi-
quement au judaïsme, le pape Jules III remploya comme médecin.
Du reste, la réputation d'Amatus était grande et on venait le
consulter de loin. Il pouvait se rendre cette justice qu'il prodiguait
les mêmes soins dévoués aux pauvres qu'aux riches et qu'il
témoignait la même sollicitude pour les Turcs, les Chrétiens et les
Juifs. Ses élèves étaient nombreux et manifestaient pour lui le plus
profond attachement. 11 publia un certain nombre d'ouvrages médi-
caux, qui eurent plusieurs éditions de son vivant. Sollicité par le
roi de Pologne de venir à sa cour comme médecin, il refusa cette
flatteuse proposition. Tel était l'homme que Paul IV obligea à s'en-
fuir d'Ancône comme un malfaiteur, parce qu'il ne voulait pas
reprendre le masque du christianisme.
Pour laisser la vie sauve aux Marranes arrêtés a Ancône au
nombre d'une centaine, Paul IV exigea qu'ils fissent une profes-
sion de foi catholique, fussent ensuite dépouillés de leurs fonc-
tions et de leurs dignités et transportés à Malte. Soixante se sou-
GRACIA MENDESIA. 87
mirent à cet acte d'hypocrisie, mais vingt-quatre^ et parmi eux
une vieille femme, s'y refusèrent; ils furent brûlés (15S6).
Le martyre de ces infortunés, que Jacob di Fano, de Ferrare,
pleura dans des vers d'une poignante éloquence, causa dans tout
le judaïsme une immense douleur. Le coup parut surtout cruel
aux Marranes portugais établis dans la Turquie, qui songèrent à
s'en venger.
Un tel projet n'était pas outrecuidant, car les Juifs étaient alors
très considérés en Turquie et y jouissaient d'une sérieuse in-
fluence. A celte époque, vivait dans ce pays une femme juive,
Dona Gracia Mendesia, qui se distinguait par les plus nobles
vertus et était universellement respectée et admirée. Disposant
d'une immense fortune, elle en avait toujours usé dans l'in-
térêt de ses coreligionnaires et, en général, de tous les indi-^
gents. Mais, que de souffrances elle eut à endurer avant de
pouvoir porter librement le nom juif de Hanna ou Graciai
Née en Portugal vers 1510 (morte vers 1568) dans la famille
marrane des Benveniste, elle était habituellement désignée sous
le nom chrétien do Béatrice et épousa un Marrane très riche, de
la famille des Nassi, qui s'appelait de son nom de baptême Fran-
cisco Mendès. Celui-ci avait créé une puissante maison de banque,
ayant des succursales en Flandre et en France, et comptant parmi
ses débiteurs l'empereur Charles-Quint, le roi de France et d'autres
princes encore. La succursale d'Anvers avait à sa tête Diogo
Mendès, frère de Francisco. Après la mort de Francisco (qui eut
lieu avant 1535), Béatrice, sa veuve, et l'enfant qu'il avait laissé,
une jeune fille du nom de Reyna, partirent du Portugal, où ni
leurs personnes ni leurs biens n'étaient plus en sécurité depuis
l'établissement de l'Inquisition, et se réfugièrent auprès de leur
beau-frère et oncle, à Anvers. Béatrice emmena avec elle, à
Anvers, une jeune sœur et plusieurs neveux. Un de ces neveux,
Joao Miquès, beau et très intelligent, fréquenta bientôt les plus
hauts personnages d'Anvers et gagna les bonnes grâces de Marie,
femme du gouverneur des Pays-Bas, ancienne reine de Hongrie et
sœur de Charles-Quint.
Béatrice Mendesia avait espéré pouvoir pratiquer le judaïsme
à Anvers. Quand elle en eut reconnu l'impossibilité, elle se décida
88 HISTOIRE DES JUIFS.
à quitter cette ville et réussit à faire partager sa résolution à son
beau-frère. Mais celui-ci mourut avant d'avoir pu exécuter son
projet d'émigration ; il laissa une veuve et une jeune fille nommée
Gracia. Alors commença pour Béatrice Mendesia une vie de tour-
ments et de soucis. D'abord, elle dut remettre a un moment plus
propice son départ d'Anvers et se résigner à conserver encore le
masque du christianisme. Placée, en effet, par la dernière volonté
de son beau-frère, a la tète de la maison de banque, elle ne pou-
vait pas songer pour l'instant à abandonner des intérêts aussi
considérables. De plus, Charles-Quint voulait mettre la main sur
l'immense fortune de la famille Mondes, sous prétexte que Diogo
avait observé secrètement les rites juifs. Mendesia réussit à
écarter le danger en consentant à l'empereur un prêt important
et en donnant des sommes élevées à certains fonctionnaires. Mais,
pour ne pas éveiller de soupçons, elle fut obligée de rester encore
à Anvers. Il se passa ainsi deux ans.
Tout à coup, le bruit se répandit que Joao Miquès, son neveu,
avait séduit sa fille Reyna et était parti avec elle pour Venise. Il
semble que le fait de la séduction ne fût pas exact et que Men-
desia elle-même fit propager cette nouvelle pour avoir un prétexte
de quitter enfin Anvers. Cette précaution fut inutile, car, dès
qu'elle fut partie, l'empereur Charles-Quint ordonna de mettre
sous séquestre tous les biens de la famille Mondes qui se trou-
vaient dans ses États. Grâce à des dons qu^elle sut distribuer a
propos, elle réussit encore une fois à sauver la fortune de sa
famille.
A Venise, où elle espérait trouver enfin la tranquillité, sa jeune
sœur lui causa les plus violents chagrins. Légère et imprudente,
cette sœur réclama à Mendesia la part de la fortune qui lui reve-
nait ainsi qu'à sa fille. Dans Tintérêt de la maison de banque,
dont elle avait la responsabilité, et de sa nièce mineure, dont elle
était la tutrice, Mendesia se refusa à satisfaire à la demande de sa
sœur. Celle-ci, irritée et probablement dirigée par de perfides
conseillers, ne craignit pas de dénoncer Mendesia aux autorités de
Venise, leur déclarant que sa sœur avait déjà pris ses mesures
pour se rendre en Turquie avec ses richesses et y retourner au
judaïsme, et leur demandant leur appui pour qu'elle-même et sa
MÉRITES DE GRACIA MENDESIA. 89
Qlle pussent entrer en possession de leurs biens et continuer à
rester chrétiennes à Venise. Heureuses d*une telle aubaine, les
autorités de Venise, pour empêcher le départ de Mendesia, s*em-
pressèrent de la faire arrêter et de l'incarcérer. Mais la délatrice
ne se contenta pas de ce premier succès. Elle délégua un repré-
sentant en France pour faire mettre également le séquestre sur
les biens qu'y possédait la famille Mondes. Soit qu'il ne fût pas
content de la façon dont ses services furent récompensés, soit
pour tout autre motif, le délégué dénonça également la sœur de
Mcndesla comme suspecte de « judaïser d en secret. Tous les biens
que la famille Mondes avait en France furent alors confisqués, et
le roi Henri II profita aussi de cette occasion pour s*abstenir de
payer ce qu*il devait à cette maison.
Le neveu de Mendesia, Joâo Miquès, ne ménagea ni argent ni
démarches pour délivrer sa tante et arracher à la rapacité des
Vénitiens la fortune de sa famille. A la fin, il réussit à intéresser
le sultan Soliman au sort de ses parents. L'intervention de Moïse
Hamon, médecin juif .du souverain turc, ne fut sans doute pas
étrangère à ce résultat. Soliman envoya à Venise un délégué spé-
cial pour exiger que Mendesia fût mise en liberté, que sa fortune
lui fût rendue et qu'on lui permit de partir pour la Turquie.
Mais à l'arrivée de l'émissaire turc, Mendesia, on ne sait par
quels moyens, avait déjà pu quitter Venise et se réfugier à Ferrare,
sous la protection du duc Hercule d'Esté. Elle resta plusieurs
années dans cette ville (de 1549 jusqu'à 1533) sous son nom juif
de Gracia, et put enfin y déployer librement ses admirables qualités
d'exquise bonté, de piété et de compassion. Le poète Samuel
Usque lui dédia son ouvrage et parle d'elle avec un respectueux
enthousiasme. Voici en quels termes s'exprime Numeo, un des
personnages du « Dialogue» d'Usque qui cherchent à consoler Israël
de ses souffrances : a Cette femme (Mendesia)^ qui a montré et
montre encore un tel dévouement pour son peuple, ne repré--
sente-t-elle pas la miséricorde divine sous une forme humaine?
Comme Miriam, elle n'a pas craint d'exposer sa vie pour sauver ses
frères, comme Débora elle déploie les plus remarquables qualités
d'énergie et de prudence pour diriger son peuple, et, comme Esther
elle se dévoue pour protéger les persécutés... Au début de l'émi-
90 HISTOIRE DES JUIFS.
gratioa (des Marranes), elle a inspiré courage et espoir, ô Israël,
à tes fils nécessiteux, qui n*osaient pas, avec leurs ressources si
restreintes, prendre le parti de s*enfuir pour échapper aux
flammes des bûchers. Elle a secouru généreusement les émigrés
établis en Flandre et ailleurs... Elle ne refuse même pas son appui
à ses ennemis. Avec une main pure et une volonté énergique, elle
à délivré la plupart des Marranes de maux infinis, de la misère et
des péchés, elle les a conduits dans des contrées sûres et les a
replacés sous la domination des lois de leur ancien Dieu. > Ces
éloges, avec moins de pompe et moins de poésie, se retrouvent
sous la plume de tous les rabbins de cette époque, qui appellent
Dona Gracia Nassi c< la princesse noble et généreuse », a la gloire
d'Israël », « la femme sage et prudente, qui a fondé sa maison sur
la pureté et la sainteté. »
Après s*ètre réconciliée avec sa sœur et avoir assuré Tavenir
des membres de sa famille, Dona Gracia réalisa enfin son désir de
se rendre dans la capitale de la Turquie (vers 1553-1555), pour
pouvoir professer le judaïsme en toute liberté. Grâce à son habileté
et à ses actives démarches, Joâo Hiquès avait favorablement dis-
posé les esprits a Constantinople et préparé ainsi a sa tante un
accueil bienveillant à la Porte. Ce fut seulement à Constantinople
que Joao revint publiquement au judaïsme, prit le nom de Joseph
Nassi et épousa sa cousine Reyna, fille de Dona Gracia. Il avait
amené avec lui une suite considérable, composée d'environ
cinq cents Juifs espagnols et italiens. A Constantinople, il vivait
en prince. Très intelligent, possesseur d'une belle fortune et bien
au courant de la situation de l'Europe, il fut reçu à la cour et con-
quit rapidement les bonnes grâces du sultan Soliman.
Ce fut à ce moment qu'on apprit à Constantinople que le pape
Paul IV avait ordonné l'arrestation des Marranes d'Ancône,
qui étaient ainsi menacés d'être livrés tôt ou tard aux flammes.
Prise de pitié pour le sort de ses coreligionnaires, Dona Gracia
s*occupa immédiatement, avec son neveu et gendre Joseph Nassi,
de leur venir en aide. D'abord elle sollicita le sultan d'intervenir
au moins en faveur des Marranes turcs qui, de passage à Ancône,
avaient été également incarcérés; sa démarche réussit. Soliman
écrivit au pape (9 mars 1556) dans ce ton hautain que les souvc-
UGUE CONTRE ANCONE. 91
rains turcs prenaient alors à Tégard des princes chrétiens, pour ré-
clamer la mise en liberté de ses sujets, et il faisait entendre qu'en
cas de refus il userait de représailles envers les chrétiens de son
empire. Paul IV dut céder aux exigences du sultan et laisser
partir d*Ancône sains et saufs les Marranes de Turquie. Les Mar-
ranes d*Ancône, qui n'avaient pas de puissant protecteur, furent
brûlés. C*est de ce forfait que les Juifs, comme on Ta vu plus haut,
cherchèrent à punir le pape, comptant, pour y réussir, sur Tappui
de Dona Gracia et de Joseph Nassi.
Le duc dTrbin avait accueilli sur ses terres ceux des Mar-
ranes qui avaient pu s'échapper d*Ancône, parce qu'il espérait
attirer dans son port de Pesaro le commerce du Levant, qui était
entre les mains des Juifs. Pour que ce but pût être atteint, la
communauté de Pesaro demanda à toutes les communautés tur-
ques qui étaient en relations d'affaires avec l'Italie d'envoyer
dorénavant toutes leurs marchandises, non pas à Ancône, mais a
Pesaro. Encore sous le coup de l'indignation soulevée par le sup-
plice des Marranes, de nombreux Juifs levantins décidèrent, a
l'exemple de l'importante communauté de Salonique, de se con-
former au vœu de leurs coreligionnaires de Pesaro (août 1556).
Peu à peu, le port d'Ancône fut presque complètement déserté par
le commerce du Levant et perdit ainsi des revenus considérables.
Les habitants d'Ancône s'en plaignirent amèrement et prièrent le
pape d'aviser.
Mais un tel plan ne pouvait avoir d'action efficace que s'il était
poursuivi pendant longtemps et après une parfaite entente entre
tous les Juifs qui commerçaient avec l'Italie. Les Juifs de Pesaro
et les anciens Marranes établis en Turquie multiplièrent naturel-
lement leurs efforts pour faire entrer dans leur ligue contre le
port d'Ancône tous ceux qui pouvaient aider a la réussite de
leur œuvre. Mais les Juifs d'Ancône qui n'appartenaient pas au
groupe des Marranes craignirent pour eux-mêmes les consé-
quences du châtiment qu'on voulait infliger a la ville pontificale
et s'efforcèrent de faire échouer la ligue. En réalité, tout dépen-
dait de la décision qui serait prise par les Juifs do Gonstanti-
nople, à qui les Juifs de Salonique, d'Andrinople, de Brousse et
de Moréq avaient écrit de réfléchir mûrement et de tenir compte
92 HISTOIRE DES JUIFS.
de tous les intérêts en jeu avant de prendre une résolution défi-
nitive.
Or, a Constantinople, les personnages les plus influents de cette
époque étaient Dona Gracia et Joseph Nassi, et ceux-ci étaient
absolument résolus à infliger un châtiment au pape pour sa
cruauté envers les Marranes. Pour leur part, ils donnèrent ordre
à tous leurs agents de n* expédier toutes les marchandises de
leur maison qu*à Pesaro. Ils rencontrèrent pourtant de Topposi-
tion chez un certain nombre de commerçants, qui craignaient que
^a préférence donnée à Pesaro sur Ancône ne fût préjudiciable à
leurs intérêts. On soumit alors la question aux rabbins. Ceux-ci
non plus ne furent pas d'accord. Deux d'entre eux se refusèrent
à prononcer Tinterdit contre Ancône. Bien des marchands juifs
de la Turquie profitèrent de ce manque d'entente pour ne
consulter que leurs intérêts et continuer leurs relations avec
Ancône. Ce fut en vain que Dona Gracia fit intervenir le collège
rabbinique de Safed, dont deux membres, Joseph Karo et Moïse
di Trani, jouissaient alors d'une très grande autorité en Orient.
L'entreprise projetée contre le port d'Ancône, et, par conséquent,
contre le pape, échoua.
Quand Guido Ubaldo, duc d'Urbin, eut reconnu que son projet
de faire de Pesaro le centre du commerce du Levant ne réus-
sirait pas, il ne voulut pas s'exposer inutilement à la colère
du pape et expulsa les Marranes qu'il avait accueillis (mars 1558).
Du moins fut-il assez humain pour ne pas les livrer a
rinquisition. La plupart des exilés louèrent des vaisseaux et
cinglèrent vers l'est. Pourchassés par la police maritime du
pape, plusieurs d'entre eux furent pris et traités en esclaves.
Le médecin célèbre Amatus Lusitanus, qui avait pourtant rendu
d'éminents services à la population chrétienne, fut également
obligé de partir de Pesaro; il se rendit à Salonique (1558-1559).
Le duc de Ferrare aussi semble avoir expulsé, à celte époque, les
Juifs de ses domaines ; car, en cette année, l'imprimerie d'Abraham
Usque cessa de fonctionner, et Don Samuel Nassi, frère de Joseph
Nassi, dut invoquer la protection du sultan pour pouvoir se ren-
dre en sécurité à Constantinople.
La haine de Paul IV contre les Juifs s'accrut encore avec l'àge.
PERSECUTIONS CONTRE LE TALMUD. 93
Sur son ordre, des Juifs convertis, notamment Sixte de Sienne et
Philippe ou Joseph Moro, parcoururent les communautés juives
des États pontiflcaux pour prêcher contre le judaïsme. Une fois
même, Moro pénétra, pendant la fête de TExpiation, dans la syna-
gogue de Recanati (1558} et, à la grande colère des Juifs, plaça
un cruciflx dans Tarche sainte. Chassé de la synagogue, il excita
la populace contre les Juifs, dont deux furent arrêtés, sur Tordre
du chef de la ville, et cruellement torturés.
Le pape renouvela aussi la persécution contre le Talmud. Dans
les États pontiflcaux et dans la plus grande partie de Tltalic, on
ne trouvait presque plus, à cette époque, d'exemplaires du Tal-
mud ni d'écoles talmudiques. Une telle situation présentait de
graves dangers pour le judaïsme. Car, si l'ignorance de leur reli-
gion était devenue générale parmi les Juifs, ils auraient offert
une proie facile aux convertisseurs catholiques. Heureusement,
un savant talmudiste, Joseph Otlolenghi, émigré d'Allemagne,
ouvrit une école à Crémone, qui dépendait alors de Milan, et flt
imprimer dans cette ville le Talmud et d'autres ouvrages rabbi-
niques. En outre. Crémone devint comme un entrepôt considéra-
ble de livres religieux juifs, parce que tous ceux qui, dans les autres
villes italiennes, craignaient de voir confisquer ces ouvrages, les
envoyaient secrètement à Crémone, d'où ils étaient exportés en
Orient, en Pologne et en Allemagne. Cette liberté, toute relative, fut
maintenue aux Juifs de Crémone tant que les Espagnols restèrent
en guerre avec Paul IV. Mais, dès que ce pape eut conclu la paix
avec ses ennemis, il songea à faire saisir et brûler tous les livres
juifs entassés à Crémone.
Pour atteindre le but poursuivi par Paul IV, les dominicains,
policiers habituels de la papauté, commencèrent à surexciter le
peuple, afin de pouvoir agir par lui sur le gouverneur de Crémone.
Des écrits venimeux furent répandus qui poussèrent la foule à
se ruer sur les Juifs (8 avril 1559). Quelques jours plus tard, deux
dominicains, dont l'un était le renégat juif Sixte de Sienne, invi-
tèrent le gouverneur à ordonner la destruction de tous les exem-
plaires du Talmud, parce que cet ouvrage contenait des blas-
phèmes contre le christianisme. Comme le gouverneur n*ajoutait
pas foi à ces accusations, deux délateurs s'offrirent pour lui en
V
'V •
94 HISTOIRE DES JUIFS.
prouver la réalité : Tapostat Vittorio Eliano, petit-flls du gram*
mairien du nom de Elia Lévita, et un Juif allemand Josua dei
Cantori.
La condamnation prononcée contre le Talmud faillit causer un
grave préjudice à Vittorio Eliano. On sait qu*à la suite de Pic de
la Miraudole, de Reucblin, et surtout du cardinal Egidio de Viterbe
et du franciscain Galatino, les dignitaires les plus orthodoxes de
rÉglise étaient convaincus que la Cabbale confirmait la vérité des
dogmes catholiques. Aussi, pendant que Paul IV poursuivait le
Talmud de sa haine, il autorisa Emmanuel de Bénévenl, d^accord
avec rinquisition, à imprimer le ZoKar à Mantoue. Par jalousie
contre l'éditeur de Mantoue, un imprimeur chrétien de Crémone,
Vlcenti Conti, publia également le Zohar avec le concours de
Vittorio Eliano, qui écrivit pour cet ouvrage une préface hébraïque,
où il vantait la supériorité de cette édition sur celle de Mantoue, et
faisait appel aux acheteurs. Lorsque les soldats espagnols recher-
chèrent à Crémone les exemplaires du Talmud destinés au feu,
ils mirent la main sur tous les ouvrages hébreux, sans distinc-
tion, et s*emparèrent aussi de 2,000 exemplaires du Zohar
appartenant à Eliano et à son imprimeur. Un ami d'Eliano, le
renégat Sixte de Sienne, qui présidait aux recherches, s'aperçut
à temps de Terreur des soldats et sauva ces exemplaires du feu.
Par un raffinement inconscient de méchanceté, les ennemis du
judaïsme brûlaient le Talmud, mais laissaient aux Juifs le Zohar,
celte source empoisonnée de tant de superstitions et de pratiques
absurdes. Il est vrai que cette faiblesse de TÉglise pour la Cab-
bale ne dura pas longtemps; quelques années plus tard, le Zohar
était inscrit sur la liste des livres condamnés au feu.
D'Italie les persécutions contre les ouvrages juifs se propagèrent
dans d'autres contrées ; partout on y trouve mêlés des apostats.
Ainsi, à Prague, un renégat juif, Ascher d'Udine, provoqua la
confiscation non seulement des ouvrages talmudiques, mais
aussi des livres de prières; le tout fut envoyé à Vienne(1559). Les
chantres étaient obligés de célébrer les offices de mémoire. Un in-^
cendie qui réduisit en cendres, à cette époque, une grande partie
du quartier juif de Prague, mit encore en plus grande évidence la
haine féroce des chrétiens. Au lieu d*aider à combattre l'incendie, "
LES JUIFS DE PRAGUE. 9S
ils précipitèrent des femmes et des enfants juifs dans les flammes
et pillèrent les biens des sinistrés.
Bientôt, une catastrophe plus générale menaça les Juifs de
Prague. L'empereur Ferdinand P% si humain à regard des catho-
liques et des protestants, se montrait implacablement hostile aux
Juifs. Le premier il imposa aux Juifs d'Autriche la « déclaration »
[Zettelmeldung ou Judenzettel). Tout Juif autrichien qui se ren-
dait à Vienne pour affaires était obligé de se présenter, dès son
arrivée, dans les bureaux du gouverneur et de déclarer pour
quelles affaires et pour combien de temps il était venu dans cette
ville. Après avoir encore pris d*autres mesures restrictives contre
les Juifs, Ferdinand P' décréta leur expulsion de la Basse-Au-
triche et de Gœrz, leur fixant la Saint-Jean comme dernière limite
de leur séjour. On leur accorda pourtant des délais pendant deux
ans, mais, à la fin, ils durent se résigner à prendre le chemin
de Texil.
Les Juifs de Prague ne tardèrent pas a subir le même sort. Cette
communauté ne jouissait pas alors d*une grande estime auprès des
autres Juifs; on lui reprochait de manquer de dignité et de scru-
pules, et de se laisser aller volontiers aux querelles et à la vio-
lence. La nomination des rabbins et des administrateurs donnait
lieu, chaque fois, à des débats si irritants que Tempereur décida
de la confier aux rabbins les plus considérés de TAllemagne et de
l*Italie. Quand, après un exil de vingt ans, les Juifs purent revenir
à Prague, il n'y eut presque que la lie qui profita de cette autori-
sation. Celte catégorie de Juifs produisit naturellement une im-
pression très défavorable sur la population chrétienne, dont les
préjugés contre les Juifs en général devinrent encore plus accen-
tués. Les chrétiens de cette classe ne valaient pourtant pas
mieux. Mais, de tout temps, la société chrétienne a jugé ses
propres membres avec une indulgence excessive, tandis qu'elle
a exigé des Juifs, même de la plus basse classe, la pratique
de toutes les vertus. Cependant, lorsque Ferdinand I*'' proposa
de chasser de nouveau les Juifs de Prague, sa proposition ren-
contra une certaine résistance, surtout de la part des archiducs da
pays. Leur expulsion eut lieu quand même (1561). Mais après leur
départ, la noblesse commença des démarches, comme après Içur
'r
96 HISTOIRE DES JUIFS. :
première expulsion, pour les faire rappeler. L'empereur Ferdi-
nand opposa un refus absolu à ces sollicitations, sous prétexte qu*il
avait juré d'interdire aux Juifs le séjour de Prague et qu'il ne pou-
vait pas violer son serment. Un généreux Juif de Prague, Mar-
dokhaï Cémab ben Guerschon, décida alors de se rendre à Rome
pour demander au pape Pie IV, successeur de Paul IV, de délier
Tempereur de ce serment.
Mardokhaï Cémah était de la célèbre famille Soncin, dont plu-
sieurs membres dirigeaient avec succès des imprimeries dans
diverses villes de la Lombardie, à Constantinople et à Prague.
Quoique la communauté de Prague Teût gravement offensé et que
sa fille mariée eût été accusée injustement d'adultère par de faux
témoins et condamnée par le tribunal juif, il s'imposa quand même
les plus lourds sacrifices dans Tintérêt de ses coreligionnaires. Son
voyage à Rome fut couronné de succès. Pie IV délia Ferdinand de
son serment. Du reste, le fils de Tempereur, Maximilien, devenu
plus tard empereur lui-môme, intervint aussi en faveur des Juifs
de Prague. Ceux-ci furent de nouveau autorisés à s'établir à
Prague et dans quelques villes de Bohème, ainsi qu'en Autriche.
On pouvait espérer, à celte époque, que la tolérance l'emporterait
sur le fanatisme, car, à la mort de Paul IV (août 1559), la popu-
lation romaine avait manifesté violemment ses sentiments coptre
la mémoire de ce pape et son système d'oppression religieuse. A
la nouvelle de la mort du Pontife, le peuple s'était réuni au Capitole,
comme du temps de la République romaine, et répandu ensuite à
travers la ville, brûlant les. bâtiments de l'Inquisition, maltraitant
les dominicains, arrachant les armes pontificales et détruisant la
statue de Paul IV. Au rire des assistants, quelqu'un s'était avisé de
placer sur la tète de cette statue la barette jaune que Paul IV avait
imposée aux Juifs. Malheureusement, si les papes passaient, le
système restait; l'Église et son chef suprême étaient soumis pour
longtemps encore aux violents et aux fanatiques.
.' Pie IV ne ressemblait pourtant nullement à son prédécesseur.
Lorsque, après son élection, des délégués des Juifs romains vinrent
hii présenter une adresse de félicitations et lui exprimer leurs
doléances au sujet des souffrances infligées aux Juifs, il leur promit
sa. protection. En effet, il promulga en faveur des Juifs de ses États
LES PAPES PÏE IV ET PIE V. 97
une bulle (27 février 1562) qui améliora leur situation tout en les
laissant encore soumis à de nombreuses restrictions. Cette bulle
ne les obligeait plus à porter la barrette jaune qu'à Rome même,
leur permettait d'acquérir des immeubles dont la valeur n'excé-
dait pas 1,500 ducats, ne les astreignait plus uniquement au com-
merce des vieux habits, les autorisait à entretenir des relations
avec des chrétiens, mais leur défendait d'avoir des domestiques
chrétiens. En même temps, ce qui était particulièrement impor-
tant pour les Juifs des États pontiflcaux, ils ne pouvaient plus être
condamnés pour avoir enfreint les prescriptions si rigoureuses de
Paul IV ou omis de présenter aux autorités leurs exemplaires du
Talmud.
Encouragés par les dispositions bienveillantes de Pie IV, les
Juifs d'Italie lui demandèrent de lever Tinterdiction pesant isur
les ouvrages rabbiniques. Mais il fallait, avant tout, le consentement
du concile de Trente. Ils y déléguèrent donc deux représentants
(octobre 1563). Après discussion, le concile déclara s*en rapporter
au pape. Celui-ci promulgua alors une bulle où il maintint la con-
damnation prononcée contre le Talmud, mais en autorisa pour-
tant la publication à condition que le titre et les passages incri-
minés fussent supprimés (24 mars 1564). C'est sans doute pour
ménager certaines susceptibilités que Pie IV ne voulait pas laisser
paraître le Talmud sous son vrai titre. Quelques années plus tard,
cet ouvrage fut, en effet, imprimé à Bâle.
A Pie IV succéda un pape, Pie V (1566-1572), qui reprit les
traditions de farouche intolérance et d'étroit fanatisme des
Caraffa. Il confondit dans une haine commune les Juifs, les pro-
testants d'Allemagne, les calvinistes de Suisse et les huguenots
de France. Trois mois à peine après son élection (19 avril 1566),
il remit en vigueur toutes les lois restrictives édictées par
Paul IV contre les Juifs des États pontiflcaux, mais en étendit
l'application aux Juifs de tous les pays catholiques. Aussi Joseph
Haccohen dut-il mentionner, dans sa vieillesse, de nouvelles per-
sécutions et recueillir de nouvelles larmes dans sa a Vallée des
Pleurs ». Pie V commença par faire incarcérer un grand nombre,
de Juifs de ses États, sous prétexte qu'ils avaient transgressé
les lois canoniques. Il se montra particulièrement rigoureux
V. 7
98 HISTOIRE DES JUIFS.
envers la commuDauté de Bologne, dont quelques membres pos-
sédaient de grandes richesses. Pour les en dépouiller par des
procédés d'apparence légale, on les fit comparaître devant le tri-
bunal de l'Inquisition, où on leur posa un certain nombre de ques*
lions captieuses sur le christianisme : Les Juirs considèrent-ils les
catholiques comme des idolâtres? Appliquent-ils aux chrétiens et
à la papauté les malédictions contenues dans le Rituel contre les
« minéens » et le « royaume de la perversité »? Le récit du « bâ-
tard, fils d*une réprouvée, » fait-il allusion à Jésus? Interrogés sur
ces divers chefs d'accusation qui avaient été réunis par un apostat
juif, Âlessandro, quelques-uns des inculpés n'eurent pas la force
de résister à la torture et avouèrent tout ce qu'on leur demandait.
Mais le rabbin de Bologne, Ismaël Hanina, déclara au milieu des
tortures que, dans le cas où la douleur le ferait défaillir et lui arra-
cherait des aveux, ces aveux devaient être considérés comme men-
songers.
Pour pouvoir mettre plus sûrement la main sur les richesses
convoitées, la curie défendit aux Juifs les plus fortunés et les plus
estimés de quitter Bologne. Mais ceux-ci réussirent à corrompre
un gardien, et une grande partie de la communauté de Bologne
parvint à se réfugier à Ferrare. Irrité de cette fuite. Pie V annonça
au collège des cardinaux son intention d'expulser tous les Juifs
de ses États. Plusieurs princes de l'Église firent valoir en vain
devant le pape que, jusqu'alors, le Saint-Siège avait toujours cher-
ché à protéger les Juifs contre les expulsions et les violences, en
vain la ville d'Âncône supplia-t-elle Pie V de ne pas détruire de
ses propres mains la prospérité commerciale de son pays. Le 26 fé-
vrier 1569, il promulgua une bulle qui obligeait tous les Juifs
des États pontificaux, à l'exception de ceux de Rome et d'An-
cône, à émigrer dans un délai de trois mois; passé ce délai, ils
seraient vendus comme esclaves ou condamnés à des peines en-
core plus sévères. Devant la perspective des souffrances qui les
attendaient, quelques Juifs acceptèrent le baptême. Mais, presque
tous se résignèrent à émigrer. Comme on ne leur avait laissé
qu'un temps très court pour réaliser leurs biens, les exilés parti-
rent ruines. Le chroniqueur Guedalya ibn Yahya perdit à lui seul
10,000 ducats de créances à Ravenne. Ne sachant où se diriger
DON JOSEPH NASSI. 99
sur le moment, ces malheureux demandèrent asile aux petits
États voisins, à Pesaro, Drbin, Ferrare, Mantoue et Milan.
Les Juifs d'Avignon et du Venaissin, qui avaient pu rester en
France après Texpulsion qui eut lieu deux siècles auparavant;
furent également exilés. Sous les papes Léon X, Clément VII et
surtout Paul III, ils avaient vécu dans une tranquillité relative ;
PieV ne voulut pas les tolérer plus longtemps dans cette enclave
et les chassa.
Tous ces expulsés allèrent demander asile à la Turquie, où ils
recevaient un excellent accueil, s*ils n'étaient pas arrêtés en route
et bits prisonniers par les chevaliers de Tordre de Malte.
CHAPITRE IV
LES JUIFS EN TURQUIE BT DON JOSEPH DE NAXOS
(1566-i590)
Par une rencontre heureuse de circonstances, les Juifs, persé-
cutés dans presque toute TEurope, trouvaient en Turquie un
refuge sûr et une complète sécurité. Dans ce pays vivait alors
un Juif qui, dans les contrées chrétiennes, aurait peut-être été
brûlé et qui, sous la domination du Croissant, arriva à une haute
position, fut élevé au rang de duc et eut de nombreux chrétiens
sous ses ordres. Avec lui des milliers de Juifs acquirent une
situation libre et indépendante, que leurs coreligionnaires des
autres États européens leur enviaient. Ce Juif était Joseph Nassi
ou Juan Miquès, Marrane transfuge du Portugal.
Joseph Nassi, comme on Ta vu plus haut, s'était rendu à Cons-
tantinople, muni de lettres de recommandation d'hommes d'État
français pour des dignitaires turcs. Mais il n'avait pas tardé à se
recommander lui-même par son extérieur sympathique, sa flnesse
d'esprit, son intelligence et sa connaissance de la situation des
pays européens. Le sultan Soliman le prit en faveur. Comme il
100 HISTOIRE DES JUIFS.
songeait à déclarer un jour ou Tautre la guerre à l'Espagne, où
les musulmans avaient eu tant à souffrir pour leur foi et où ils
étaient encore maltraités sur la rive africaine, il s'adressait
souvent à Joseph pour avoir des données certaines sur la situation
«
politique et militaire de ce pays. Aussi Joseph devint-il rapide-
ment, comme a bey franc », un des personnages les plus considé-
rables de Ck)nstantinopIe.
Bientôt, par un de ces hasards qui élèvent et abaissent brus-
quement les dignitaires dans un pays comme la Turquie, Joseph
Nassi vit encore grandir son influence. La discorde régnait entre
les flls de Soliman.. Le père manifestait sa préférence pour le plus
jeune, à cause de son goût pour les choses militaires. Aussi les
courtisans se tenaient-ils éloignés de Fainé, Sélim. Joseph Nassi,
au contraire, défendit auprès du sultan la cause du prince
délaissé. Lorsque Soliman, pour témoigner qu'il rendait toute son
affection à Sélim, voulut lui offrir de riches présents, il désigna
Joseph Nassi pour aller les lui remettre en Asie Mineure. Heureux
de rentrer en grâce auprès de son père, Sélim en manifesta sa re-
connaissance au messager de cette bonne nouvelle. Il fit de lui
son confldent (moutafarrik) et l'attacha à sa personne.
Préoccupés de l'influence croissante du favori juif auprès de la
Porte, les ambassadeurs des États chrétiens cherchèrent à ruiner
son crédit. Ce furent surtout les représentants de la France et de
la république de Venise qui s'acharnèrent à sa perte, parce qu'il
avait dénoncé leurs intrigues et qu'il en voulait personnellement
à leurs pays. On se rappelle, eu effet, que sa belle-mère avait été
emprisonnée à Venise et dépouillée d'une grande partie de sa
fortune, et que le gouvernement français devait une somme consi-
dérable (150,000 ducats) à la maison Mendès-Nassi. Henri II ainsi
que son successeur avaient refusé de payer cette dette sous le
prétexte assez singulier que la loi et la religion s'opposaient a ce
qu'un roi de France s'acquittât envers un créancier juif, parce qu'il
n*étail pas permis aux Juifs de s'occuper d'affaires en France et
que tous leurs biens appartenaient au souverain. Soliman pas
plus que Sélim n'adhérèrent à celle manière devoir et exigèrent,
avec des paroles menaçantes, que satisfaction fut donnée à Joseph
Kassi.
INFLUENCE DE DON JOSEPH NASSI. 101
Celui-ci obtint bientôt de nouvelles marques de la faveur de ses
souverains. Soliman lui accorda une bande de terrain le lon^ç de
la rive du lac de Tibériade pour y reconstruire la ville de Tibé-
riade et y établir exclusivement des Juifs. Sélim II, à son avène-
ment (1566), le créa duc de Naxos et des douze Cyclades, avec le
titre officiel de a duc de la mer Egée, seigneur de Naxos ». Joseph
continua pourtant d'habiter son somptueux palais de Belvédère,
près de Constanlinople ; il plaça à la tète des iles un gentilhomme
chrétien, Coronel, dont le père, ancien gouverneur de Ségovie,
descendait du ministre des finances juif Abraham Senior, qui
s'était converti au christianisme lors de Texpulsion des Juifs
d'Espagne.
Malgré leur dépit de voir un Juir occuper un rang aussi brillant,
les dignitaires chrétiens étaient contraints par les circonstances
de se montrer aiïahles et souriants envers Joseph de Naxos. Ils
savaient que son influence était grande sur le sultan. Quand,
après de nouvelles victoires des Turcs en Hongrie, Tempereur
Ferdinand P' envoya une dépulation autrichienne à Constanti-
nople pour solliciter la conclusion de la paix, il leur recommanda
de se présenter également devaut Joseph. Du reste, la France eut
Toccasion de s'apercevoir de la réalité du pouvoir du favori juif.
Comme le roi de ce pays persistait dans son refus de s'acquitter
de sa delte envers la maison Mondes, Joseph de Naxos, autorisé
par firman spécial à faire saisir dans tous les ports turcs les vais-
seaux naviguant sous pavillon français, réussit à mettre le
séquestre à Alexandrie sur plusieurs navires et à s'approprier les
cargaisons (1569). La France réclama, mais en vain; Sélim per-
sista à défendre les intérêts de Joseph. Il en résulta dans les rela-
tions diplomatiques entre les deux pays un refroidissement qui
fut plus dommageable à la France qu'à la Turquie.
A la suite de cet incident, l'ambassadeur français redoubla
d'efforts pour perdre Joseph de Naxos. Il utilisa, dans ce but, les
services d'un médecin juif, Daud, ennemi de Joseph, qui pro-
mit de lui livrer des preuves que le duc de Naxos avait entretenu
une correspondance secrète contre la Porte avec le pape, le roi
d'Espagne, le duc de Florence^ la république de Gènes et d'autres
ennemis du sultan. Informé du complot qui se tramait, Joseph
102 HISOIRE DES JUIFS.
prit les devants. Il prouva sans peine à Sclim qu*il l*avait toujours
fidèlement servi et obtint de lui un décret de bannissement per-
pétuel contre Daud. Ce dernier fut également frappé d'excommu-
nication, avec deux de ses complices, par tous les rabbins et les
communautés de Conslantinople.
Venise aussi, dont Joseph de Naxos avait à se plaindre, éprouva
les effets de son ressentiment. Depuis longtemps il poussait Sélim
a s'emparer de Tile vénitienne de Chypre. Tout à coup on apprit
qu'une explosion de poudre avait détruit l'arsenal de Venise. Sur
les nouvelles instances de Joseph, le sultan envoya immédiate-
ment des vaisseaux contre Chypre. Les Turcs s'emparèrent rapi-
dement de Nicosie, une des principales villes de cette ile, et
mirent le siège devant Famagouste (1570). Pour se venger sans
doute de Joseph, le Sénat de Venise décréta (décembre 1571) l'ex-
pulsion de tous les Juifs établis dans la république, qu'ils fussent
Turcs ou non. Mais avant que cette décision fût exécutée, la ville
de Famagouste tomba également entre les mains des Turcs. Les
Vénitiens s'empressèrent alors de demander la paix et, pour
l'obtenir, eurent recours à l'influence d'un autre Juif, Salomon
ben Nathan Aschkenazi.
Salomon Aschkenazi avait commencé dès sa Jeunesse à voyager.
En Pologne, il réussit à se faire nommer premier médecin du roi
Quand il arriva à Constantinople, il so plaça, en sa qualité de
sujet vénitien, sous la protection du représentant de la république
de Venise. Il remplissait les fonctions de rabbin dans la capitale
turque, mais déployait surtout de rares qualités de diplomate et
se montrait particulièrement habile à nouer et à dénouer des
intrigues. Mohammed Sokolli, grand-vizir du sultan, sut appré-
cier la remarquable habileté d'Àschkenazi, l'attacha à sa personne
et l'employa toutes les fois qu'il avait besoin d'un homme fin, pru-
dent et adroit. La guerre sévissait encore entre les Turcs et les,
Vénitiens quand Aschkenazi fut chargé de préparer le terrain pour
la conclusion de la paix.
Dans une autre circonstance, très importante pour la politique
européenne, Salomon Aschkenazi joua un rôle considérable : ce
fut à propos de l'élection du roi de Pologne. Après la mort de
Sigismond-Auguste (juillet 15/2), le dernier représentant de la
SALOMON ASCHKENAZI. 103
famille des JagelloDs, qui ne laissa pas d'héritier au trône, les
cercles diplomatiques de l'Europe s'agitèrent tous pour la
nomination de son successeur. L'empereur allemand Maximilienll
et le souverain russe Ivan le Cruel désiraient, comme voisins de
la Pologne, que la direction de ce pays fût conflée à un membre
de leur maison. Le pape travaillait à placer sur le trône de Pologne
un prince catholique, tandis que les pays protestants et surtout
les réformés des diverses sectes établies en Pologne même vou-
laient qu'on choisit un roi de leur confession ou, au moins, qui ne
fût pas trop catholique. Comme si la situation n'était pas déjà
assez compliquée, la rusée Catherine de Médicis vint l'embrouil-
ler encore plus en essayant de faire placer la couronne de Polo-
gne sur la tête de son fils Henri, duc d'Anjou. Mais la Porte aussi
avait des intérêts à défendre en Pologne et, par conséquent, vou-
lait exercer sa part d'influence dans cette élection. De là des mines
et des contre-mines et un enchevêtrement des plus compliqués.
D'abord, les chances du duc d'Anjou furent très sérieuses, mais
le massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572), ordonné par
son frère Charles IX contre les huguenots, fut très nuisible à sa
candidature. Ses rivaux exploitèrent habilement contre lui la
colère soulevée par ce forfait. Catherine de Médicis et Charles IX
déléguèrent alors un envoyé spécial à Constantinople pour solliciter
l'appui de la Porte. Comme la décision du sultan dépendait de la
volonté du grand-vizir, qui dirigeait les affaires extérieures, et que
celui-ci suivait volontiers les conseils de Salomon Aschkenazi,
c'était en réalité ce dernier qui avait à dire le dernier mot dans
cette élection. Il se prononça pour Henri d'Anjou. Le duc fut élu
roi de Pologne (mai 1573). L'ambassadeur français s'étant vanté
d'avoir grandement contribué à ce résultat, Salomon Aschkenazi
écrivit au roi de Pologne, devenu plus tard roi de France sous le
nom de Henri III : « Votre Majesté doit en grande partie à mon
intervention d'avoir été placée sur le trône, car mon action ici (à
la Porte) a été prépondérante ».
Ce fut ce même Aschkenazi que le sultan envoya à Venise pour
traiter de la paix, c Rabbi Salomon Aschkenazi », comme on
l'appelait, ne fut pas accepté sans résistance en qualité de plé-
nipotentiaire par la Républiaue sérénisslme. C'était, en effet, une
.o-^'-a":^^^' frt».
104 HISTOIRE DES JUIFS.
innovation hardie que de confier à un Juif une mission aussi
considérable auprès d'un État chrétien. Devant Tinsistance de la
Porte, Venise céda, et le doge ainsi que les sénateurs reçurent
renvoyé turc avec les plus grands honneurs. Il fut conduit solen-
nellement au palais des doges, où II signa, au nom de la Turquie,
le traité de paix avec Venise.
Âschkenazi apporta le salut à ses coreligionnaires de Venise.
On sait qu'avant son arrivée, leur expulsion avait été décrétée
par le Sénat. Le doge Mocenigo insista pour l'exécution de cette me-
sure. Mais déjà à Constantinople, Salomon avait demandé à Jacob
Soranzo, représentant de Venise, d'intervenir en faveur des Juifs.
 Venise, où Soranzo l'avait accompagné, il insista de nouveau
auprès de ce diplomate pour qu'il l'aidât a détourner le malheur
qui menaçait la communauté juive. Ils y réussirent; le décret
d'expulsion fut rapporté (19 juillet 1573). Salomon obtint même la
promesse que ses coreligionnaires ne seraient plus jamais exilés.
Comblé d'honneurs, il retourna à Constantinople, laissant son fils
a Venise pour y achever son éducation.
Dans le monde chrétien, on sut bientôt quelle influence le juif
Joseph de Naxos exerçait à Constantinople sur le sultan et lé juif
Salomon Aschkenazi sur le grand-vizir. Aussi commençait-on par
s'adresser à eux quand on avait besoin de la Porte. Lors de la
révolte des Pays-Bas, qui s'opposèrent par la force à rintmduc-
lion de l'Inquisition et essayèrent de se rendre indépendants de
l'Espagne et du fanatique Philippe II, les gueux sollicitèrent l'aide
de Joseph de Naxos, qui avait conservé des relations en Flandre,
où il avait autrefois séjourné. Le duc Guillaume d*Orange, l'âme
de la révolte, essaya d'obtenir par son intermédiaire le concours
de la Turquie, qui, en déclarant la guerre à l'Espagne, aurait
obligé celte dernière à rappeler ses troupes de Flandre. L'empe-
reur Ferdinand aussi Fit remettre une lettre autographe au duc
juif pour se le rendre favorable. Philippe II lui-même, cet ennemi
implacable des Juifs et des hérétiques, sollicita le concours d'in-
termédiaires juifs quand il voulut obtenir un armistice des
Turcs.
Grâce à la sécurité dont ils jouissaient, les Juifs de Turquie
virent refleurir parmi eux la poésie hébraïque. Non pas que cette
RECONSTRUCTION DE TIBÉRIADE. 105
époque ait vu éclore des œuvres remarquables. C*étaient de
pâles fleurs d'automne, se ressentant du manque de chaleur et de
lumière, mais qui n*en formaient pas moins un heureux contraste
avec la stérilité qui régnait partout ailleurs. Ce réveil poétique
était dû à un membre de la branche turque de la famille si
étendue des Ibn Yahya, orateur habile et agréable, qui avait réuni
autour de lui un certain nombre de poètes. Plusieurs Juifs com-
posèrent même des vers latins. C'étaient naturellement des
transfuges marranes, qui avaient appris le latin en Espagne ou en
Portugah A la mort du célèbre médecin Amatus Lusltanus, qui
avait dû émigrer d'Italie à Salonique et tomba victime de son
dévouement pendaiït une épidémie, un de ses amis, le Marrdne
Flavio Jacobo d'Evora, écrivit son éloge en beaux vers latins.
La situation brillante que les Juifs occupaient alors en Turquie
encouragea Joseph de Naxos à essayer de réaliser son idée de
créer un petit Etat juif. Cette pensée le hantait depuis long-
temps. Il n'était encore qu'un malheureux fugitif quand il demanda
a la république de Venise de lui céder une de ses îles pour y
établir une population juive. Sa demande ne fut pas accueillie.
Une fois devenu le favori de Soliman, il se fit donner par le sultan
les ruines de Tibériade et sept petits villages voisins pour y
organiser une colonie juive. Il envoya alors un de ses agents en
Asie, pour procéder à la reconstruction de Tibériade. Sur l'ordre
de Sélim, qui était encore prince, le pacha de Syrie prêta à l'en-
treprise un concours actif; il obligea les Arabes des environs à
aider aux travaux. Au bout d'un au, Tibériade était rebâtie. Joseph
de Naxos voulait en faire une cité industrielle, capable de lutter
avec les Vénitiens; il y fit planter des mûriers pour l'élevage des
vers à soie et établir des métiers pour tisser la soie. Il fit venir
également de la laine fine d'Espagne pour fabriquer du drap.
Mais Joseph ne semble pas avoir persisté dans l'exécution de
son plan, et la nouvelle Tibériade ne joua aucun rôle dans l'his-
toire juive. Lorsqu'il eut été nommé duc de Naxos, il ne songea
même pas à peupler son ile de Juifs. Il est vrai qu'il ambitionnait
le titre de roi de Chypre et que, dans le cas où il l'eût obtenu, il
aurait peut-être fondé son État juif dans celte belle ile. Mais le
grand-vizir Sokolli, qui n'aimait pas Joseph de Naxos, l'entrava
i06 HISTOIRE DES JUIFS.
dans son ambition, et la pensée de la création d'un État juif ne fut
jamais réalisée. En général, Joseph n'a rien fondé de durable dans
le judaïsme. Il formait d'admirables projets, mais n'avait pas
assez de persévérance pour les exécuter, ou se trompait sur les
moyens à employer. Il ne se trouva pas non plus, parmi les rab-
bins et les chefs de communauté, un homme vraiment supérieur
qui mit à profit cette situation exceptionnelle des Juifs en Tur-
quie pour imprimer au judaïsme une impulsion nouvelle et tra-
vailler en vue de lavenir. Les rabbins et les prédicateurs étaient
très instruits dans leur spécialité, mais suivaient les chemins
battus; ils ne produisirent aucune œuvre remarquable. Un seul
ouvrage de cette époque a encore quelque autorité de nos jours,
c'est le Schoulhan Aroukh ou « Table dressée », de Joseph Karo,
publié en 1567 et destiné à servir de code religieux aux Juifs.
En composant ce recueil, Karo avait pour but de mettre de
l'unité dans le chaos des interprétations tamuidîques, qui variaient
à l'infini, a tel point que, sur chaque cas, les rabbins pouvaient
légitimement soutenir le pour ou le contre. Comme il était Espa-
gnol, il se prononce inconsciemment, dans son ouvrage, pour les
opinions des autorités espagnoles et contre les rabbins français et
allemands; il manque donc d'impartialité. On trouve aussi dans ce
recueil des éléments cabbalisliques empruntés aux mystiques
espagnols. Mais pas plus que Maïmonide, qui avait composé dans
un but analogue le Mischné Tora, il ne réussit à concilier toutes
les divergences et à imposer ses conclusions. A peine son ouvrage
eut-il paru qu'un jeune rabbin deCracovie, Moïse Isserlès, y ajouta
des remarques contredisant en partie les décisions du Schoulhan
Aroukh, Aux autorités espagnoles invoquées par Karo, Isserlès
opposa l'école germano-polonaise. Par un trait d'esprit d'un goût
peut-être douteux, il ïniïiwXdiMappaow «Nappe» ses observations
sur la « Table » de Karo. Dans son ouvrage, Isserlès resta pourtant
fidèle aux traditions de ses prédécesseurs. Déjà, par un excès do
rigorisme, les Ascheridcs avaient présenté comme lois perma-
nentes des aggravations qui, à l'origine, eurent un caractère pro-
visoire. Ces lois, Karo les recueillit dans son code, et Isserlès y
.ajouta de nouvelles aggravations, imaginées dans les écoles polo-
naises. Aussi le judaïsme de la a Table » et de la « Nappe »
5*^, ' ' ' .
AZARIA DEI ROSSI ' 107
est-il bien diflerent de celui de Moïse et des Prophètes, et même
de celui de Maïmonide.
A cette époque vivait pourtant un homme dont I*esprit critique
et l'amour des recherches formaient un vif contraste avec les
tendances de ces rabbins. C'était Azaria ben Moïse dci Rossi, né
à Mantoue, vers 1514, d'une ancienne famille italienne (décédé
en 1578). Ce savant aurait certainement joué dans le judaïsme,
dès le XVI® siècle, le rôle rempli par Mendelssohn au xviii",
s*il n'avait pas été isolé et de beaucoup en avance sur son temps.
Malingre, jaune, desséché, brûlé par la Qèvre, il avait un air souf-
freteux qui faisait pitié. Mais dans ce corps débile brillait un sain
et vigoureux esprit. Érudit passionné, dei Rossi connaissait toutes
les œuvres juives, était familier avec l'histoire de la littérature
latine et avait étudié la médecine. Après avoir habité successive-
ment Ferrare et Bologne, d'où les persécutions le chassèrent, il
s'établit une seconde fois à Ferrare. Il entretint des relations avec
les savants de son temps, qu'ils fussent juifs, marranes ou chré-
tiens, et tous admiraient l'étendue de ses connaissances. Il sut
faire servir son érudition à des recherches originales, car le pre-
mier il compara entre elles deux littératures qui paraissaient
n'avoir aucun rapport l'une avec l'autre, les ouvrages rabbini-
ques et les produits de la civilisation judéo-grecque, tels que les
ouvrages de Philon, de Josèphe et des Pères de l'Eglise. Il put
ainsi contrôler à l'aide de témoins diiïérents les faits rapportés
par l'histoire. Il ne consentait pas, en effet, à recevoir sans examen
les informations du passé, mais tenait à les soumettre à une véri-
fication sérieuse.
Un des premiers ouvrages publiés par dei Rossi fut la traduction
hébraïque de la « Lettre d'Aristée. » Il se décida à cette publi-
cation à la suite du fait suivant. Un épouvantable tremblement
de terre avait chassé les habitants de Ferrare (18 novembre 1570),
qui se réfugièrent aux environs de la ville. Dans un village,
Rossi se lia avec un chrétien qui, affligé de cette catastrophe,
chercha le calme et la sérénité dans la lecture d'un livre grec
de l'antiquité juive. Un peu confus de voir un chrétien puiser
des consolations dans un ouvrage juif de l'époque du second
temple que ses coreligionnaires, absorbes par Tétude du Talmud
108 HISTOIRE DES JUIFS.
OU d*arides écrits philosophiques, ne counaissaient même pas,
Rossi résolut de traduire en hébreu la « Lettre d'Aristée ».
Mais c*est surtout dans sa a Lumière des Yeux » (en hébreu,
Meor Enayim), composée en 1575, que dei Rossi déploie ses
rares qualités d*érudit et de critique sagace. II compare dans ce
livre les passages parallèles du Talmud et d'ouvrages profanes
sur des points d'histoire et d'archéologie, et il arrive à ce résultat
inaticndu que bien des assertions du Talmud, acceptées par les
coreligionnaires de son temps comme Texpression même de la
vérité, ne supportent pas un examen sérieux. Ce livre, si hardi
pour répoque, scandalisa bien des Juifs. A Safed, il fut déclaré
hérétique, et Joseph Karo chargea Elisée Galico, membre de son
collège rabbinique, de rédiger un réquisitoire contre cet ouvrage
et de conclure à la nécessité de le brûler. Cette condamnation
devait être signiQée a tous les Juifs, mais Karo mourut (avril
1575) avant d'avoir signé cet arrêt. D*un autre côlé, les Italiens,
qui connaissaient Rossi comme un homme sincèrement croyant et
d'une grande dignité de vie, refusaient de le mettre en interdit.
Les rabbins de Mantoue se contentèrent d'appliquer à la « Lumière
des Yeux » la sentence prononcée autrefois par Ben Adret contre
la littérature profane, ils en défendirent la lecture aux jeunes
gens âgés de moins de vingt-cinq ans.
Dans les milieux chrétiens, l'ouvrage de Rossi fut apprécié à sa
valeur; il fut commenté et traduit en latin. Mais chez les Juifs,
principalement dans certains pays, les extravagances cabbalisti-
ques avaient alors trop de partisans et le rigorisme exagéré trop
d'adeptes pour qu'on pût se rendre compte des qualités de ce livre.
En eflet, dans les trente dernières années du xvi° siècle, la Cab-
baie s'était emparée de tous les esprits en Palestine, suscitant des
apparitions de spectres et provoquant des exorcismes. De là, elle
se répandit enTurquie, en Pologne, en Allemagne et en Italie, trou-
blant les esprits et les cœurs, stigmatisant comme hérétique toute
pensée saine, toute vérité scientifique. De nouveau, comme à
l'origine du christianisme, la Galilée, et notamment la région de
Safed, se peupla de démons et de possédés qui révélaient des
mystères et nécessitaient des conjurations. Ce fut une époque de
folie cabbalistique, ce fut, pour le judaïsme, le moyen âge, avec ses
ISA.4C LOURIA. 109
téaèbres et ses superstitions, qui commeocait à l'heure ob se
levait en Europe l'aube des temps nouveaux. Deux hommes furent
les principaux auteurs de cette fïmeste agitation, Isaac Louria et
Hayyiro Vital.
Isaac Louria Lévi (né à Jérusalem en 1534 et mort en 1572)
descendait d'une famille allemande. Ayant perdu son père dès
son enfonce, il se rendit en Egypte auprès d'un oncle très riche,
Mardokhaï Francis, fermier d'impftts, qui lui fil étudier le Tal~
mud et la Cabbale. Louria se passionna promptement pour les
idées mystiques. A l'étude aride et sècbe du Talmud, qui aiguise
l'esprit mais ne dit rien au cœur, il préféra les rêveries et les
divagations du mysticisme. Il se sentit vivement attiré par le
ZoMr, que l'imprimerie répandait alors partout. A mesure qu'il
s'enfancait plus profondément dans la Cabbale, il s'isolait plus
des hommes, négligeant même sa Jeune femme et ne retournant
dans sa demeure que chaque jour de sabbat. Il parlait très peu,
et seulement en hébreu. Louria passe pour avoir ainsi vécu dans
la solitude pendant plusieurs années et se perdit de plus en plus
dans le rêve et l'extase. Convaincu que le Zokar est l'œuvre de
Simon bea Yohaî et qu'il contient des révélations divines, il y
chercha les manifestations d'une sagesse supérieure. Dans l'ar-
deur de son imagination, il croyait fermement voir face à face le
prophète Elle, le grand révélateur de mystères.
Comme, & ses yeux, le Zohar contenait un système philoso-
phique dont les diverses parties présentaient de l'unité et s'en-
chaînaient les unes aux autres d'une façon lexique, il s'efforça de
llBire connaître ce système. Il montra donc comment, d'après le
Zohar, Dieu a créé et oi^anisé le monde à l'aide des nolnbres
{sefirot), comment la divinité s'est révélée sous des formes maté-
rielles, ou comment elle s'est repliée sur elle-même pour faire
sortir le fini de l'infini. Hais sa théorie de la création était si
confuse, si obscure, que ses contemporains, d'après son propre
aveu, n'yjcomprenaienl rien. Celle théorie, il est vrai, ne devait
servir que d'introduction à la partie pratique de la Cabbale, qui
avait pour lui une importance bien plus considérable et qui
devait expliquer les rapports entre Dieu et la création.
Appuyé sur le Zohar, Louria prétend que les Ames repré-
A
ilO HISTOIRE DES JUIFS.
sentent Talliance étroite du flni avec Finfiiii. Toutes les âmes
appelées à apparaître dans ce monde, dît il, oal été créées en
même temps qu'Adam, mais elles émanent de formes ou d'or-
ganes plus ou moins nobles, selon la destination qu'elles doivent
recevoir. Le cerveau, les yeux, les oreilles, les mains et les
pieds ont leur frme spéciale. Chacune de ces âmes est une
« émanation » ou une a étincelle », niçouç, d'Adam. A la suite
du premier péché d'Adam, — la Cabbale se voyait forcée d'ad-
mettre, elle aussi, le péché originel — le bien et le mal, c'est-à-
dire les âmes inférieures et supérieures se sont mêlées, de sorle
que les êtres les plus purs portent aujourd'hui en eux un élé-
ment mauvais, sont couverts d'une « écorce », kelifa. Le monde
ne pourra redevenir complètement bon que lorsque les consé-
quences du péché originel auront disparu, quand le bien et le
mal auront de nouveau été séparés. Les plus mauvaises d'entre
les âmes du réservoir ont été attribuées aux païens» tandis que
l'élite de ces âmes est passée dans le peuple juif, mais ni les
païens ne sont complètement mauvais, ni les Juifs ne sont com-
plètement bons. C'est seulement avec l'arrivée du Messie que la
situation morale redeviendra ce qu'elle a été avant l'accomplisse-
ment du premier péché et que le bien sera totalement séparé du
mal. Pour que cet événement puisse se produire, il est nécessaire
que les âmes, surtout celles des Israélites, passent par divers
corps d'hommes et d'animaux, et même vivent parfois dans des
fleuves, du bois ou des pierres. La doctrine de la métempsycose
forme le centre du système cabbalistique de Louria. Toutes les
âmes, même celles des plus pieux, sont condamnées, d'après
Louria, a passer par d'autres corps, car, actuellement, nul homme
ne fait toujours le bien et, par conséquent, nulle âme n'est par-
faitement pure.
Comme les hommes sont constamment incités au péché, le
bien et le mal resteront mêlés pendant fort longtemps. Il existe
pourtant un moyen de faire disparaître plus vite les conséquences
du péché originel et de rendre à l'esprit du bien son influence. Le
moyen préconisé par Louria est peut-être la partie la plus origi-
nale de sa théorie ; c'est V association des âmes. Une âme, même
purifiée, a-t-elle négligé d'accomplir ici-bas quelque devoir reli-
SYSTÈME DE LOURIA. lïl
gieus, est obligée de redescendre du ciel pour stissocier à
l'Ame d'uD vivaat el reparer ses omissions. Parrois aussi, les
âmes d'hommes pieux et justes reviennent sur la terre pour sou-
tenir d'autres âmes chancelantes et les aider ù se perfectionner.
Ces associaliODS ne se produisent pourtant qu'entre âmes
parentes, c'est-â-dire originaires du même organe ou de la même
étincelle adamique ; seules les ftmes homogènes peuvent exercer
une action réciproque l'une sur l'autre, mais les âmes hétéro-
gènes se repoussent mutuellement. D'après cette théorie, la dis-
persion d'Israël parmi les autres peuples a pour conséquence de
sauver le monde, car les âmes purifiées de pieux Israélites s'unis-
sent aux Ames d'autres croyants pour les rendre plus parfoites.
A c&té de la transmigration et de l'association des âmes, Louria
s'occupe aussi de leur sexe. Selon lui, des Ames femelles habi-
tent parfois des corps mâles, et réciproquement. Au point de vue
du mariage, il est très important que le couple qui s'unit ait des
Ames qui, par leur origine et leur sexe, se conviennent. Dans ce
cas, l'hannoDie régnera entre les deux époux et ils auront des
enfants vertueux. Dans le cas contraire, leur postérité se con-
duira mal et ils vivront on mauvaise intelligence. Louria se van-
tait aussi de posséder le secret d'évoquer les bons esprits, de les
contraindre à entrer dans le corps de vivants el à révéler ainsi
ce qu'ils savaient de l'au-delA. H était convaincu que la posses-
sion de ce secret lui assurait le pouvoir d'amener le règne du
Messie el de rétablir l'ordre dans le inonde. Du reste, il croyait
avoir lui-même l'âme du Messie el se disait chargé de délivrer
son peuple. Il apercevait partout des esprits et entendait leurs
voix dans le murmure de l'eau, dans le bruissement des arbres,
dans le chant des oiseaux et le pétillement du feu. Il voyait les
âmes, au moment de la mort, se détacher des corps et s'élancer
vers les houteurs ; il les voyait aussi sortir des tombes. Grand
cvocateur d'esprits, grand hauteur de tombeaux, il s'entretenait
fréquemment avec les personnages bibliques, talmudiques et
rahbiniques, surtout avec Simon ben Yohaï, le prétendu auteur
du Zohar. Poutant, dans ses rêveries mystiques il savait con-
server son sang-froid et appliquer ses sophismes de talmudiste à
l'interprétation de la Cabbale.
H2 HISTOIRE DES JUIFS.
Pour réaliser plus facilemenl ses espérances messianiques,
Louria se rendit avec sa famille à Safed, où la Cabbale jouissait
alors de la plus profonde vénération. Presque tous les membres
du collège rabbinique et les notables de la communauté étaient
des cabbalisles. Là, il se lia avec un mystique plus bruyant, plus
remuant, mais peut-être moins honnête que lui, Hayyim Vital de
Calabre (1543-1620), dont le père avait émigré d'Italie en
Palestine.
Vital n'avait pas fait d'études sérieuses dans sa jeunesse, il
n'avait qu'une connaissance superficielle du Tnlmud et de la
Cabbale. Par contre, il était doué d'une imagination ardente et
aimait beaucoup tout ce qui était excentrique et tapageur. Pen-
dant deux ans et demi, il s'était adonné à l'alchimie. Quand
Louria vint à Safed, il abandonna la recherche de la fabrication
de l'or pour les divagations de la Cabbale. Ensemble les deux
cabbalistes recherchaient les endroits isolés et les tombeaux.
Louria allait s'y entretenir avec l'âme de Simon ben Yohaï. Par-
fois, il chargeait son disciple d'évoquer des esprits à l'aide des
formules qu'il lui enseignait et qui consistaient dans certaines
transpositions des lettres du nom de Dieu.
Avant de se lier avec Vital, Louria était peu connu. Son dis-
ciple sut, avec une habileté consommée, faire du bruit autour
de son nom, vantant son intelligence extraordinaire et célébrant
les révélations qu'il recevait de Dieu. Bientôt Louria fut entouré de
nombreux élèves, auxquels il communiquait ses conceptions extra-
vagantes. Il leur donnait des renseignements précis sur la nature
de l'âme de chacun d'eux, sur les corps par lesquels elle avait
passé avant son état actuel, et sur la tâche dont elle devait
s'acquitter ici-bas. Il divisa ses disciples en deux classes : les
initiés et les novices. Peu à peu, ses partisans se séparèrent
de la communauté principale, avec leurs familles, et formèrent
un groupe distinct. Ce résultat lui inspira ridée de créer une
nouvelle secte juive. Le sabbat, il s'habillait de blanc, pour
rappeler la couleur des âmes pures, et se couvrait de quatre vêle-
ments en rhonneur des quatre lettres dont se compose le nom
de Dieu. Par ses révélations et son enseignement, il cherchait sur-
tout à répandre la croyance qu'il était le Messie descendant de
INFLUENCE FUNESTE DE LOURIA. 113
Joseph, précurseur du Messie issu de la race de David. Pourtant
il D*afflrinait encore ce fait à ses disciples que mystérieusement,
mais il était convaincu que Tépoque messianique avait com-
mencé avec la seconde moitié du deuxième millénaire à partir de
la destruction du temple de Jérusalem (1568).
C*est à ce moment qu^il fut brusquement enlevé par la mort, à
rage de trente-huit ans. Sa disparition subite ajouta à sa célé-
brité. Ses disciples le surnommèrent « le saint et diviii », affir-
mant que s*il avait encore pu vivre cinq ans, il aurait rendu les
hommes assez bons pour mériter d'assister à Tavénement du
Messie.
Après la mort de Louria, Vital de Calabre passa au premier
plan. Pour s'imposer comme chef à ses condisciples, il déclara
que, sentant sa fin s'approcher, Louria Tavait proclamé son suc-
cesseur. 11 affirma aussi qu'il était le Messie de la lignée de Joseph.
Mais tous n'acceptèrent pas son autorité. 11 y en eut qui s'en tin-
rent à l'enseignement qu'ils avaient reçu de Louria et le répan-
dirent en divers pays. Ainsi, Israël Sarouk alla propager les idées
de Louria en Italie et à Amsterdam.
Ces idées firent au judaïsme un tort incalculable, elles exer-
cèrent la plus déplorable action sur la vie religieuse des Juifs,
qui, aujourd'hui encore, n'a pas complètement échappé à leur
influence. Grâce à Louria, le Zohar et la Cabbale acquirent une
autorité égale et souvent même supérieure à celle de la Bible et
du Talmud, la plus insignifiante des pratiques prit une impor-
tance considérable, et la religion juive, telle qu'elle fut observée
par les partisans de ce mystique, présenta un caractère de peti-
tesse et d'étroite mesquinerie. Les usages {Minhaguim) prescrits
par Louria prêtent à rire, mais provoquent en même temps les
plus tristes réflexions, car on est profondément affligé de voir que
les choses les plus saintes et les plus élevées aient pu être ainsi
abaissées et rendues ridicules.
Dans le système de Louria, le sabbat occupe le rang principal.
Pour ses disciples, tout avait une importance considérable en ce
jour, les prières, les repas, le moindre geste. Ils exaltaient la
journée du Sabbat comme « la fiancée mystique » et célébraient
son arrivée par des cantiques. Louria établit aussi un deuxième
V 8
4l.
114 HISTOIRE DES JUIFS.
jour d*expiation. Autrefois, le septième jour de la fête des Tentes
(le Hoschana rabba) était un jour de réjouissance. Joseph Karo
lui-même n'osa pas, dans son code religieux, donner un sens
mystique a celte journée. Ce fut sous Tinfluence de l'enseignement
cabbalistique de Louria que ce jour devint comme une répétition
de la fêle de TExpiation, qu'on institua Tusage de passer la nuit
précédente à réciter des cantiques et des prières, qu'on accorda
une valeur mystique à chaque feuille des branches de saule dont
on se sert en ce jour et aux sept tours qu'on fait autour de Tarche
sainte. Au point de Vue moral aussi, l'action de Louria fut des plus
funestes. Ce cabbaliste avait, en quelque sorte, établi en principe
que les deux époux étaient prédestinés l'un à l'autre et que, par
conséquent, leurs âmes avaient été créées pour vivre ensemble en
parfaite harmonie. La conséquence de cette théorie fut que les
cabbalistes, alors fort nombreux, répudiaient leurs femmes à la
moindre difQculté, sous prétexte qu'il y avait eu erreur et qu*en
réalité ils n'étaient nullement destinés à s'unir à la femme quMls
avaient épousée. Il arrivait fréquemment que des cabbalistes aban-
donnaient femme et enfants dans un pays occidental pour se
rendre en Orient, où ils contractaient une ou plusieurs nouvelles
unions, sans que les enfants issus de ces divers mariages eussent
le moindre soupçon de leur parenté.
Cet état de choses si affligeant se développa-t-il peut-être parmi
les Juifs d'Orient par suite de la sécurité que leur assurait la puis-
sante protection du duc de Naxos? Ce qui est certain, c'est qu'il
ne s'améliora pas, même quand cette protection vint a leur man-
quer. L'influence de Joseph de Naxos à la cour ottomane disparut,
en efTet, à la mort du sultan Sélim (1574). Le duc juif fut bien
maintenu par Mourad 111 (1574-1595) dans ses dignités et ses em-
plois, mais il n'eut plus aucune action sur le Divan. 11 ne survé-
cut pas longtemps à sa disgrâce partielle; il mourut le 2 août 1579.
Sur les conseils du grand-vizir Mohammed Sokolli, Mourad
mit la main sur la fortune de Joseph de Naxos, sous prétexte
de garantir le payement de ses dettes; il ne laissa à la veuve,
Reyna Nassi, que la somme de 90.000 ducats, montant de sa dot.
Reyna ne possédait ni les brillantes qualités de sa mère, Dona
Gracia, ni la haute intelligence de son mari, mais elle était
ESTHER KIERA. 115
animée des intentions les plus généreuses. Dans la pensée d'en-
courager la science Juive, elle fonda une imprimerie hébraïque
dans son palais. Mais elle en confia la direction à un homme sans
goût et sans jugement, Joseph Askaloni, qui édita (1579-1598)
des ouvrages dénués de toute valeur.
La mort de Joseph de Naxos mît en vue son ancien rival, Salo-
mon Aschkenazir qui avait négocié la paix entre la Turquie et la
république de Venise. Aschkenazi ne réussit pourtant • pas à
briller au premier rang, comme le duc de Naxos; il était estimé
et apprécié comme habile diplomate, mais resta toujours un peu
dans l'ombre, il dirigea avec succès les négociations tendant à
élaUir la paix ou, du moins, à détendre les rapports entre la
Turquie et l'Espagne. Il s'appliqua aussi à maintenir des rela-
tions MrâUles entre son pays et Venise. Le doge Pen récom-
pensa en attardant une pension à ses fils établis à Venise.
Sous les règnes de Hourad III, Mohammed IV et Achmet P%
plusieurs femmes juives, douées d'une grande intelligence et
versées un peu dans Ttrt de la médecine, jouirent aussi d une
influence sérieuse par Tiatermédiaire des femmes du halrèm.
L'une d'elles, Esther Kiere, veuve d'un certain Elia Hendali,
exerçait une grande autorité sur la sultane Raiïa, favorite de
.Uourad, qui eut une grande pari dans la direction des affaires
de rÉtat du vivant de son mari et sous le règne de son fils
Mohammed. Tous les ambitieux, tous ceux qui voulaient obtenir
de la Porte des emplois et des dignités sollicitaient l'appui
d'Esther. Devenue très riche, Esther Kiera distribuait d'abondants
secours parmi les Juifs indigents et protégeait les savants; elle
fit publier à ses frais l'ouvrage historique de Zacutto. Comme elle
faisait nommer et révoquer les chefs des spahis, elle fut tuée un
jour avec ses fils par cette cohorte.
La veuve de Salomon Asckenazi fut également très influente du
temps d'Achmet I*^ Elle avait été assez heureuse pour guérir le
jeune sultan, peu après son avènement au trône, de la petite
vérole, contre laquelle les médecins turcs n'avaient pas trouvé
de remède. Par reconnaissance, le sultan recommanda son fils à
Grimani, doge de Venise, qui lui fil le plus cordial accueil et le
combla d'honneurs. »'
■i «
116 HISTOIRE DES JUIFS.
Celte situation brillante des Juifs de Turquie ne dura pas long-
temps. Elle s*assombrit rapidement et devint même menaçante.
Dès qu'ils n^eurent plus de protecteurs auprès du sultan, ils Turent
pressurés, pillés, maltraités dans les provinces par les pachas,
et leur sécurité devint de plus en plus précaire. Ils purent
eçpérer un instant qu'ils trouveraient dans un autre pays la
tranquillité et la liberté que leur refusait dorénavant la Tur-
quie. Ce pays était la Pologne.
CHAPITRE V
SITUATION DES JUIFS DE POLOGNE BT D*ITALIB
aUSQU'A LA FIN DU XVI« SIÈCLE
(1560-1600)
Au XVI* siècle, la Pologne, devenue une grande puissance,
sous la souveraineté des fils de Casimir IV (156G-1600), par son
union avec la Lithuanie, était un refuge assuré pour tous les per-
sécutés. Le christianisme canonique et intolérant n'y avait pas
encore jeté des racines profondes, et le pouvoir monarchique y
trouvait un utile contrepoids dans l'esprit d'indépendance de la
grande et de la petite noblesse. A l'instar des lords anglais et des
chefs do clan écossais, les starostes polonais vivaient libres sur
leurs domaines. La noblesse et la bourgeoisie étaient en grande
partie calvinistes. On ne tenait donc pas grand compte, en Pologne,
des lois restrictives édictées par l'Église catholique contre les
Juifs. Ceux-ci étaient, du reste, efficacement protégés par les
nobles dont ils habitaient les terres. Quand les Juifs de Bohème
furent expulsés de leur pays, ils reçurent un excellent accueil en
Pologne. En général, tout Juif persécuté ou baptisé par force
trouvait un asile en Pologne et pouvait y pratiquer librement le
judaïsme.
11 est difficile d'évaluer le nombre de Juifs établis alors en
Pologne; ils étaient peut-être environ vingt mille* Les communau-
k
LES ÉTUDES TALMUDIQUES EN POLOGNE. 117
tés.de Posen et de Gracovie, ou plutôt du faubourg de Casimierz,
comptaient chacune trois mille membres. Venait ensuite la com-
munauté de Lublin. Us payaient des taxes multiples, sous
toutes les formes ; mais c'était là leur raison d'être, aux yeux du
roi et de la noblesse, et leur principal titre à la protection dont
ils bénéficiaient. Du reste, ils étaient presque, les seuls capita-
listes dans ce pays pauvre. Aussi les rois polonais favorisaient-ils
leurs entreprises commerciales. Lors des pourparlers de Sigis-
mond-Auguste avec le tsar Ivan IV, surnommé le Cruel, pour la
prolongation de la paix, le souverain polonais demanda que les
Juifs lithuaniens fussent autorisés, comme auparavant, à s'occu-
per librement de commerce en Russie. Ivan refusa : a Nous ne
voulons pas tolérer ces gens dans notre pays, dit-il, parce qu'ils
ont introduit chez nous du poison pour le corps et TAme. » Il fai-
sait allusion à une secte fondée soixante-dix ans auparavant par
le Juif Zacharie, à laquelle avaient adhéré des popes et le métro-
politain Zosime, et qui se maintint jusqu'au commencement du
XVII» siècle.
Tout en cyant moins de culture que la noblesse, dont les jeunes
gens allaient étudier aux Universités protestantes de Wiltemberg
et de Genève, les Juifs de Pologne manifestaient pourtant plus de
goût pour la science que leurs coreligionnaires d'Allemagne.
On trouvait parmi eux de nombreux esprits nourris de la philo-
sophie d'Aristole. Quelques-uns connaissaient aussi les écrits
théologiques de Maïmonide. De plus, des médecins juifs, venus
d'Italie en Pologne avec la reine Bona, femme de Sigismond I*'
(1506-1548), possédaient, outre leur science médicale, d*autres
connaissances profanes. Mais c'est surtout le Talmud qui offrait
le plus d'attraits aux Juifs polonais. Parmi les Juifs d'Europe
et d'Asie, ils s'étaient pourtant mis les derniers à étudier cet
ouvrage, mais ils s'y étaient adonnés avec une ardeur passionnée.
L'enseignement talmudique avait été implanté en Pologne par
deux savants allemands : Salomon Menz, de Mayence, qui émigra
vers 1463 et s'établit à un âge avancé à Posen, et Jacob Polak
(vers 1490-1541), venu de Prague à Cracovie. Ce dernier, formé
dans les écoles allemandes, acquit comme talmudiste une répu-
tation considérable. Dans son enseignement, il s'attachait surtout
118 HISTOIRE DES JUIFS.
à déployer toutes les ressources de la plus fiue et plus sub-
tile dialectique, à accumuler les objections pour y répondre, à
établir les rapprochements les plus étranges, a argumenter sur
tout et à propos de tout. Cette méthode est le fameux pilpovl.
Fréquentées par de nombreux élèves, les écoles talmudiques de
Pologne jouirent bientôt d'une réputation considérable dans TEu-
rope juive.
Le système de Jacob Polak fut continué et développé par les
trois célèbres rabbins Schalom Schachna, élève de Polak, Salo-
mon Louria et Moïse Isserlès. Schachna, qui florissait de 1540 à
1558, semble avoir habité Lublin et y avoir exercé les fonctions
de grand rabbin. Salomon Louria (né vers 1510 et mort vers 1573),
qui descendait d'une famille allemande immigrée, aurait contri-
bué en d'autres temps aux progrès et au développement du ju-
daïsme. Mais en Pologne, à une époque de décadence, il ne put
être qu'un remarquable talmudiste, d'un jugement sain et d'une
critique pénétrante. Il se distingua aussi par la dignité et la fer-
meté de son caractère. Ennemi de l'injustice, de la vénalité et de
Thypocrisie, il blessa naturellement, dans ses diatribes, bien des
vanités. 11 s'élevait contre les talmudistes qui ne conformaient
pas leurs actes à leur enseignement et ne s'efforçaient de briller
dans les études talmudiques que par pur orgueil ; il raillait aussi
ceux dont l'ambition était de beaucoup supérieure au savoir,
qui prenaient le titre de maître dès qu'ils avaient reçu l'ordina-
tion, et, malgré leur ignorance, réunissaient des élèves autour
d'eux à prix d'argent, comme les nobles louaient des domesti-
ques. « Il y a de vieux rabbins, disait-il, qui connaissent à peine le
Talmud et, par vanité, exercent quand même une autorité tyran-
nique sur les communautés et les savants, lancent ou annulent
des anathèmes, et donnent l'ordination a leurs élèves. » Enfin,
Louria flétrissait de sa verve mordante ces docteurs qui se mon-
traient pleins dHndulgence pour les péchés des grands, mais
relevaient avec une rigoureuse sévérité la moindre peccadille
des humbles et des petits.
Malgré ses violentes polémiques, Louria était profondément
estimé de tous les savants, qui admiraient sa science si vaste et si
sûre. Encore presque jeune homme, il entreprit la tâche difficile
moïse ISSERLËS. tl9
d'élucider et de résumer les discussions talmudiques relatives
aux usages religieux et d'établir ainsi des règles certaines pour
la pratique. II travailla à cette œuvre jusqu'à la fin de sa vie, sans
pouvoir l'achever. Mais, pas plus que Maïmonide et d'autres doc*
teurs, il ne réussit, en dépit de son esprit clair, net et sagace, à
introduire l'ordre et l'unité dans le judaïsme rabbinique.
Le troisième personnage important du judaïsme polonais,
Moïse ben Israël Isserlès (né vers 1520 et mort en 1572), de Cra*
covie, était Ois d'un homme riche qui avait élé administrateur
de la communauté. Il se distinguait plutôt par sa précocité et sa
vaste érudition que par l'originalité de son esprit. A trente ans, il
était aussi familiarisé avec la littérature talmudique et rabbinique
que Joseph Karo, qui avait le double de son âge. Aussi fut-il
nommé très jeune aux fonctions de rabbin et juge à Cracovie.
Comme Louria, Isserlès voulut réunir les matériaux disséminés
du judaïsme rabbinique et en former un code déOnitif. Devancé
dans cette entreprise par Karo, il se contenta d'ajouter a la
c Table » de ce dernier des observations et des rectifications
qu'il appela Mappa ou « Nappe. » Ses additions, marquées au
coin d'un étroit rigorisme, furent immédiatement acceptées et
constituent encore aujourd'hui en Pologne et chez las Juifs
aschkenazim le code religieux officiel. Ce ne fut cependant pas
lui qui inventa ces aggravations, elles existaient déjà dans la
pratique, et il ne fit que les ériger en règles.
Isserlès ne se confina pas exclusivement dans les études taU
mudiques, il s'intéressa aussi à d'autres recherches. Ainsi, il
écrivit un commentaire sur un ouvrage astronomique, la l'A^m^
de Frohbach. Il s'occupa aussi de philosophie, qu'il ne connaiST
sait, du reste, que par des ouvrages hébreux ; il marqua surtout
une prédilection pour le « Guide » de Maïmonide. Enfin, l'intérêt
qu'il manifestait pour l'histoire inspira à un de ses élèves, David
Gans, l'idée de s*y adonner d'une façon sérieuse.
David Gans (né en Westphalie en 1541 et mort à Prague en 1613)
s'était rendu dès son jeune âge à Cracovie pour y fréquenter
l'école talmudique. Mais inconsciemment, sous la direction d'Is-
séries, il se sentit attiré vers les recherches scientifiques, l'his-
toire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, Lié avec
120 HISTOIRE DES JUIFS.
les deux plus célèbres mathématiciens et astroDomes de ce temps,
Kepler et Tycho Brahé, il écrivit plusieurs travaux en hébreu
sur ces sciences. Il s*est surtout fait connaître par sa chronique
Cémah David, (jui raconte année par année les faits de Thistoire
juive et de l'histoire générale. Cette œuvre n*a pas une très
grande valeur : c*est une nomenclature sèche des événements,
dans le genre des chroniques des moines peu instruits du
moyen âge. Du moins Gans eut-il le mérite de rappeler à ses
coreligionnaires qu'il existe encore d'autres études intéressantes
que celle du Talmud.
Grâce a ces trois notabilités rabbiniques, Schachna, Salomon
Louria et Isserlès, la réputation des écx)les talmudiques de Polo-
gne s'étendit dans toute TEurope. D'Allemagne, de la Moravie, de
la Bohème et même de l'Italie et de la Turquie, on consultait ces
rabbins sur tout cas difflciie. Ils durent intervenir dans les
différends qui avaient éclaté à Prague et que les rabbins de celte
ville avaient été impuissants à apaiser, ils réussirent aussi a
mettre fin aux violentes querelles qui divisaient alors la com-
munauté de Francfort-sur-le-Mein et menaçaient de provoquer
l'expulsion ou, au moins, la persécution des Juifs.
Une autre conséquence de l'influence de ce triumvirat fut que,
peu à peu, tous les Juifs polonais se consacrèrent aux étudeç
talmudiques et devinrent aptes à remplir les fonctions de rabbin.
Dans une communauté de cinquante membres, on trouvait une
vingtaine de talmudistes et une école talmudique fréquentée par
une trentaine d'élèves. Soutenues par les communautés ou de
riches particuliers, le nombre des écoles s'accrut démesurément,
et, en même temps, celui des élèves. Les études talmudiques
accaparèrent toutes les intelligences dès l'âge le plus tendre. On
nomma des surveillants, chargés de stimuler le zèle de tous ces
jeunes gens [Behourim), A la fin, on élabora un programme
général pour toute la Pologne, qui fut appliqué presque jusqu'à
notre époque.
D'après ce programme, après chaque semestre, les maîtres se
rendaient avec leurs élèves aux foires du pays, l'été à Çaslaw et
à laroslaw et l'hiver à Lemberg et à Lublin. Il se formait ainsi
des réunions de plusieurs milliers d'étudiants, où l'on argumen-
LE SYSTÈME D'ENSEIGNEMENT EN POLOGNE. 121
tait à perte de vue et oii 1 on faisait assaut de flnesse et de subti-
lité. Chacun pouvait prendre part à ce tournoi, dont les vain-
queurs, c'est-à-dire les esprits les plus déliés et les plus subiil<>,
obtenaient parfois comme récompense une épouse bien dotée.
Car certains parents riches tenaient à honneur d'avoir pour gendres
de savants talroudistes. Cette application passionnée aux études
talmudiques imprima même un caractère particulièrement dis-
gracieux aux allures et aux mouvements des Juifs polonais, qui
prirent Tbabitude de s*agiter et de gesticuler dans une simple
conversation comme s*ils soutenaient une discussion talmudique.
La langue populaire juive s'enrichit d'expressions, de tours de
phrase et de citations talmudiques qui devinrent familiers même
aux femmes et aux enfants.
Loin de jeter de l'éclat sur le judaïsme, ces études lui furent
plutôt nuisibles. On ne s'appliquait pas, en eiïet, à mieux saisir
le sens du texte ou à l'exposer avec une plus grande clarté, mais
à faire des remarques piquantes, spirituelles et inattendues.
De ces milliers de talmudistes rassemblés aux foires, chacun
voulait briller par l'imprévu de ses objections et la singularité de
ses rapprochements et de ses conclusions. On ne recherchait, pas
la vérité, mais la «nouveauté», le Hiddcmsch; on s'efforçait
de couper des parties de cheveu en parties plus ténues encore
(ffilloukim). Dans ces conditions, la rectitude d'esprit des Juifs
polonais se faussa et la langue dont ils se servaient pour leurs
discussions devint un jargon hybride, mélange d'allemand, de
polonais et de mots talmudiques, qui n'était compris que des
Juifs indigènes. Ce jargon, débité d'un ton chantant et accom-
pagné de contorsions, rendait les Juifs ridicules et attirait sur
eux les railleries de leurs concitoyens chrétiens ; de plus, devant
l'envahissement des études talmudiques, la Bible fut reléguée
au second plan et tomba presque dans l'oubli.
La situation matérielle des Juifs continua pourtant de rester
bonne en Pologne; dans ce pays, ils formaient presque un État
dans l'État. Plusieurs rois avaient successivement reconnu et
étendu leurs privilèges. Après la mort du dernier roi jagellon,
Sigismond-Auguste II (1572), quand la royauté fut devenue élec-
tive, l'influence des Juifs grandit encore. Chaque nouveau roi élu
122 HISTOIRE DES JUIFS.
avait, en effet, besoia d'argent ou de Tappui d'une partie de la
noblesse, et, dans Tun comme dans l'autre cas, les Jui& lut
étaient très utiles.
Après un interrègne de treize mois et une longue série de
pourparlers et d'intrigues, Etienne Balhori, prince de Transylvanie,
avait été élu roi de Pologne. Salomon Aschkenazi, qui, comme
agent de la Turquie, avait déjà favorisé l'avènement de Henri
d'Anjou au trône de Pologne, n'avait sans doute pas été étranger à
l'élection de Bathori. Celui-ci se montra très bienveillant pour les
Juifs pendant toute la durée de son règne (1575-1586). En 1576,
il les autorisa à vaquer à leurs affaires sans restriction aucune,
même pendant les fêtes chrétiennes, ordonna que le meurtre
d'un Juif fût puni de mort comme celui d'un chrétien, et que les
municipalités fussent déclarées responsables des dommages
causés par les émeutes populaires dans les synagogues ou les
cimetières juifs. Quiconque exciterait la foule contre les Juifs,
comme cela se présentait particulièrement dans la ville demi-
allemande de Posen, serait condamné a une amende de dix mille
marcs polonais, et pareille somme serait payée par la municipa-
lité qui ne les aurait pas protégés efflcacement. Bathori inter-
vint éncrgiquement quand les Juifs de Lithuanie furent accusés
du meurtre d'un enfant chrétien, il exprima la conviction que les
inculpés observaient très strictement la loi qui leur interdisait de
commettre un homicide.
Son successeur, Sigismond ÏH, qui régna, de 1587 à 1632, traita
les Juifs de Pologne avec plus de douceur qu'on ne pouvait en
attendre d'un élève des Jésuites. Toul en laissant persécuter les
dissidents, il protégea les Juifs. A la diète de Varsovie (1592), il
confirma les privilèges qu'ils avaient obtenus de Casimir le Grand.
Il édicla pourtant une mesure qui les rendit dépendants de
l'Église : il décida qu'ils ne pourraient pas construire de nouvelles
synagogues sans l'autorisation du clergé.
A celte époque, les rabbins de Pologne créèrent une institu-
tion qui ne s'était pas encore présentée sous cette forme dans le
cours de Thistoire juive et qui maintint l'union entre les diverses
communautés juives de ce pays. Il arrivait parfois que dans ces
assemblées où les rabbins et les chefs de communauté se réunis-
LES SYNODES DES QUATRE PAYS. 123
saient avec leurs disciples et leur suite, pour des discussions
taimudiques^ lors des principales foires du pays, ils étaient ame-
nés à examiner ensemble de très importantes questions, à apai-
ser des différends, à aplanir des difficultés et à prendre des déci-
sions concernant le judaïsme polonais. Éclairés par Texpérience
sur Tutilité de telles assemblées, ils résolurent de convoquer ré-
gulièrement les administrateurs des communautés pour délibérer
en commun sur les affaires de leurs coreligionnaires. C*est ainsi
que les représentants des Juifs de la petite et de la grande Po-
logne et de la Russie se réunissaient en synode, à des époques
déterminées, dans les villes de Lublin et de laroslaw. Les débats
étaient dirigés par un président, qui consignait les résolutions
prises dans un procès-verbal. Dans ces synodes, on examinait les
litiges des communautés, les questions dimpdts, les mesures à
prendre pour écarter certains dangers ou venir efficacement en
aide aux nécessiteux. On y exerçait également la censure sur les
livres, dont les uns pouvaient être imprimés et vendus et les
autres étaient interdits. Plus tard, les Juifs de la Lithuanie en-
voyèrent également leurs délégués à ces assemblées, qui prirent
alors le nom de a synodes des quatre pays », en hébreu, Waad
arba araçot.
Ces synodes eurent les plus heureuses conséquences pour le
judaïsme polonais. En Pologne comme au dehors ils jouirent
d*une très grande considération, et Ton s'adressait à eux, même
de TAIlemagne, pour régler les différends et rétablir la concorde
dans les communautés. Chose remarquable, les hommes qui,
pendant plus d'un siècle, dirigèrent ces synodes et dont le nom
aurait mérité de passer à la postérité sont restés inconnus,
comme s'ils avaient voulu effacer leur personnalité devant rœuvrc
à accomplir. On ne connaît même pas ceux qui, les premiers, en-
treprirent la tâche si utile, mais si difficile quand il s*agit de
Juifs et de Polonais, de soumettre toutes les communautés à une
autorité supérieure et d'organiser des synodes. Selon toute appa-
rence, le premier organisateur fut le rabbin Mardokhaï Yafa, ori-
ginaire de la Bohème (né en 1530 et mort en 1612). Obligé d'émi-
grer dans sa jeunesse, Yafa s'était rendu à Venise, Là, il fut sans
doute profondément affligé des persécutions dirigées par Tlnqui-
î
'^
à
124 HISTOIRE DES JUIFS.
sition contre le Talmud, et il se rendit en Pologne. Nommé plus
tard rabbin de Lublin, il assista naturellement aux réunions des
talmudistes qui eurent lieu plusieurs fois dans cette ville, et con-
tribua ainsi, pour sa part, à résoudre les diverses questions sou-
levées accidentellement dans ces assemblées. C'est ainsi que na-
quit probablement dans son esprit l'idée de remplacer ces réunions
irrégulières par des synodes, qui seraient convoqués à des époques
fixes el soumis à des statuts. Comme son autorité était considé-
rable, il réussit sans doute assez vite à faire adopter son projet. Il
semble avoir eu pour successeur, comme président du synode, Josua
FalkKohen, chef de l'école talmudique de Lemberg (1592-1616),
dont les nombreux élèves étaient entretenus par son beau-père.
Les synodes juifs furent probablement organisés sur le modèle
des réunions provoquées fréquemment parles dissidents polonais,
calvinistes, anlitrinitaires, et autres sectes.
Parmi les antitrinitaires ou unitaires, c'est-à-dire adver-
saires du dogme de la Trinité, plusieurs étaient bien plus rappro-
chés du judaïsme que du christianisme, car ils refusaient de croire
à la divinité de Jésus. Leurs adversaires les qualifllaient avec mé-
pris de « semi-judaïsants ». Un des plus connus est Simon Budny,
de Mazovie, pasteur calviniste (mort après 1584), qui créa la secte
des Budniens. Budny savait le grec et un peu d'hébreu, que des
Juifs lui avaient sans doute appris; il se rendit célèbre par sa
traduction polonaise de l'Ancien et du Nouveau Testaaienl.
Un fait qui prouve les relations fréquentes des Juifs avec les
dissidents, c'est qu'ils eurent souvent ensemble des controverses
religieuses. Un unitaire, Martin Czechovic (né vers 1530 et mort
en 1613), de la grande Pologne, qui, après bien des métamor-
phoses, était enfln devenu schismatique, rejetait le baptême et
déclarait qu'un chrétien ne pouvait accepter aucune fonction pu-^
blique. Ce dissident composa un ouvrage pour répondre aux objec-
tions faites par les Juifs contre le caractère messianique de Jésus
et démontrer que les prescriptions religieuses du judaïsme ne
devaient pas avoir éternellement force de loi. A cette argumen*-
tation, Jacob de Beizyce, Juif rabbanite établi à Lublin, répondit
avec une telle vigueur que Czechovic se crut obligé de défendre
ses idées dans un nouvel écrit.
»,•' "
LE CARAiTE ISAAG TROKI. 121?
Uq Caraïte, Isaac bea Abraham Troki (né vers 1533 et mort en
1594), originaire de Trok, près de Viina, soutint aussi des con-
troverses contre les catlioliques et diverses sectes chrétiennes.
Versé dans la Bible et les Évangiles, il connaissait également les
ouvrages de polémique religieuse de son temps et était excellem-
ment armé pour répondre aux nobles, aux prélats et aux autres
chrétiens avec lesquels il était en relations. Peu de temps avant
sa mort, il réunit ses controverses en un volume qu*il intitula :
Hizzouk Emouna, a Affermissement de la foi ». Dans cet ouvrage,
11 ne se contente pas de réfuter les arguments des chrétiens
contre le judaïsme, mais il prend Toffensive contre le catholi-
cisme, montrant les contradictions et les singularités qui se trou-
vent dans Les Évangiles et d*autres écrits des pi*emiers chrétiens.
C'est peut-être le seul ouvrage caraïte qui se lise avec intérêt. Il
n*est pas précisément bien original, tous ses arguments sont em-
pruntés à des auteurs judéo-espagnols, notamment à Proflat Du-
ran, qui les a même exposés dans une langue bien plus élégante.
Mais les livres aussi ont leur destin* Celui de Troki se propagea
rapidement, il fut traduit en espagnol, en latin, en allemand et
en français. Un duc d'Orléans s'imposa la tâche de le réfuter, et
les adversaires chrétiens du catholicisme eux-mêmes y puisaient
leurs armes.
Vers ce temps, l'esprit nouveau, qui avait jeté une lueur si vive
au commencement du siècle et savait remporté d'éclatants triom-
phes sur les champions attardés du moyen âge, semblait avoir
subi une sérieuse défaite. La papauté avait reconquis son prestige
et son ancienne puissance. L'Italie, une grande partie de l'Alle-
magne du Sud et de l'Autriche, la France et la majeure partie de
la Pologne et de la Lithuanie étaient redevenues catholiques.
Dans les pays prolestants mêmes, le mouvement qui s'annonçait
si fécond au commencement du siècle s'était arrêté net. L'esprit
de libre examen avait cédé la place, dans les communautés évan-
géliques, à des querelles byzantines sur des dogmes et des mots,
qui donnèrent naissance à des sectes de plus en plus nombreuses.
On négligeait alors complètement l'étude de la langue hébraïque,
pour laquelle on s'élait d'abord passionné, pour de stériles contro-
verses. La littérature rabbinique était tombée dans un discrédit plus
126 HISTOIRB DBS iUlFS.
grand eacore, surtout dans les milieux eftilioliques. Quand le sa-
vant théologien espagnol Arias Montano eut p»hllé à Anvers, aux
frais de Philippe II, la première Bible polyglotte complèlb et com-
posé une grammaire et un lexique hébreux, pour lesquels il a^était
servi des travaux de commentateurs juifs, Tlnquisition Faccusa^
lui, le favori de Philippe II, qui avait dressé lui-même une liste
de livres hérétiques, de friser souvent Thérésie et de « judaïser »
en secret.
On assista ainsi, dans TEurope chrétienne, au réveil du plus
étroit fanatisme, qui aboutit plus tard aux excès sanglants de la
guerre de Trente ans, et qui rendit le séjour des Juifs très pré-
caire dans les pays catholiques comme dans les pays protestants.
A Berlin et dans le Brandebourgs les luthériens placèrent les JuiÊ
dans la douloureuse alternative d'accepter le baptême ou d emi-
grer, parce qu'un ministre des finances juif, favori du prince-
électeur Joachim II, avait laissé le champ libre à Textravagance
de quelques spéculateurs, et que le médecin juif Lippold, soumis
à la torture, c'était déclaré coupable du crime d'avoir empoisonné
le prince-électeur, sou protecteur, aveu que, du reste, il avait de
nouveau rétracté. Les Juifs furent également expulsés du duché
protestant de Brunsehwig par Henri-Jules.
Par un heureux hasard, l'empereur Rodolphe II, quoique élève
des Jésuites et ennemi implacable des prolestants, ne haïssait pas
les Juifs. S'il n'avait pas assez de fermeté pour les protéger effi-
cacement contre les mauvais traitements, il n'encourageait pas,
du moins, ceux qui voulaient les persécuter. Il intervenait même
parfois en leur faveur. Ainsi, il invita l'évèque de Wûrzbourg à
Inspecter leurs privilèges, et celui de Passau à ne pas les sou-
mettre à la torture. Mais, sans doute pour ne pas être loué par
ses contemporains ou la postérité comme protecteur des Juifs, il
décréta que, dans un délai de six mois, tous les Juifs fussent
chassés de rarchiduché d'Autriche. Maltraités par les catholiques
et les protestants, peu protégés mais grandement exploités par
l'empereur, les Juifs d'Allemagne virent s'accentuer leur déca-
dence matérielle et intellectuelle.
En Italie, la situation des Juifs était encore plus malheureuse.
A ce moment, l'Italie était le siège de la plus ardente réaction ca-
LE PAPE GRÉGOIRE XIII. 127
tholique, qui ne visait à rien moins qu*a extermiaer tous les ad-
versaires de l'Église. Ce fut du Vatican que partit le signal des
guerres civiles qui décimèrent l'Aiiemagne, la France et les Pays-
Bas. Ck>mme les Juifs, depuis Paul IV et Pie V, étaient également
considérés comme hérétiques, ils souffrirent naturellement, eux
aussi, de ce fanatisme. Peu à peu leur nombre diminua en Italie.
Dans le Sud, on n*en trouva bientôt plus, et, au Nord, les grandes
communautés de Venise et de Rome ne comptèrent plus respect!*
vement que deux mille et quinze cents âmes.
Au pape Pie V avait succédé Grégoire XIII (1572-1585), qui, sous
l'influence des Jésuites et des Théatins, suivait les exemples d'in-
tolérance de son prédécesseur. Malgré des prohibitions répétées,
il y avait encore en Italie des chrétiens qui aimaient mieux re-
courir aux soins d'habiles médecins juifs, tels que David de Pomis
et Elia Montalto, qu*à ceux de mauvais praticiens catholiques.
Grégoire XIII s'en montrait très irrité. Non seulement il renouvela
Tancienne loi canonique défendant à des malades chrétiens de se
faire soigner par des médecins juifs, mais il interdit aussi a ces
derniers, sous les peines les plus sévères, de donner leurs soins
à des malades chrétiens. Une autre de ses lois atteignit tous les
Juifs d'Italie, sans exception. Il plaça, en effet, le judaïsme italien
sous la terrible surveillance de Tlnquisition. Tout Juif qui émet-
trait un propos hérétique, c'est-à-dire désagréable à l'Église, ou
qui entretiendrait des relations avec un hérétique ou un renégat
catholique, serait appelé à comparaître devant l'Inquisition et
pourrait être condamné à perdre sa fortune, sa liberté et même
sa vie. Si donc un Juif d'Italie s'avisait de venir en aide à un
pauvre Marrane fugitif d'Espagne ou de Portugal, tous deux s'ex-
posaient aux rigueurs de Tlnquisition. Le Talmud aussi fut per-
sécuté par Grégoire XIII. Ceux qui possédaient des exemplaires
du Talmud ou d'autres ouvrages réputés hostiles à l'Église, même
expurgés par la censure, étaient passibles d'une forte amende.
Grégoire XIII s'attacha surtout à encourager la conversion
des Juifs. Il ordonna que, les jours de sabbat et de Jûte,
des prédicateurs chrétiens prêchassent en langue hébraïque, si
possible, sur les dogmes du chrislianisme, et que les Juifs des
deux sexes, à partir de Tâge de douzei ans,^ fussent obligés d'as-
j
128 HISTOIRE DES JUIFS.
sister à ces sermons ; le tiers, au moins, de la communauté
devait se présenter à ces réunions. II invita tous les princes
catholiques à prendre des mesures analogues. Détail caractéris-
Uque, c*étaient les Juifs qui étaient contraints de payer ces pré-
dicateurs! Tous les décrets du pape furent appliqués avec la
plus rigoureuse sévérité. II en résulta que de nombreux Juifs
s'en allèrent de Rome.
Sous le pontiBcat de Sixte-Quint (1585-1590), cet ancien gar-
deur de pourceaux qui déploya une si remarquable énergie dans
le gouvernement de FÉglise, la situation des Juifs s'améliora.
Ce pape s*abstint de les persécuter, il protégea même un
Marrane portugais, Lopez, qui Taida de ses conseils dans Tadmi-
nistration des finances des États pontificaux. Le 22 octobre 1586,
il promulga une bulle pour abolir toutes les lois restrictives de
son prédécesseur. Les Juifs purent de nouveau s'établir dans
toutes les villes des États de TÉglise, entretenir des relations
avec les chrétiens et employer des domestiques chrétiens.
Amnistie pleine et entière leur fut accordée pour toutes les con-
damnations qu'ils avaient subies en qualité de Juifs. Sixte-Quint
défendit également aux chevaliers de Malte de continuer à réduire
en esclavage les Juifs qu'ils capturaient sur mer, dans leurs tra-
versées entre l'Europe et le Levant. Aussi les' expulsés juifs
retournèrent-ils dans les Etats du pape ; ils revinrent à Rome au
nombre de deux cents. Un chrétien de Rome, Pietro Secchi, qui
avait parié une livre de chair à découper sur le corps 4u perdant
avec un Juif du nom de Sansone Ceneda et avait gagné son pari,
fut condamné a mort par le pape, parce qu'il avait insisté pour
rexécution des conditions du pari, et le Juif fut condamné à mort
parce qu'il avait accepté un pari où son existence était en jeu.
Enfin, Sixte-Quint autorisa de nouveau les médecins juifs à soi-
gner des malades chréliens, mais il maintint la loi qui obli-
geait les Juifs à assister aux sermons de prédicateurs chré-
tiens.
Un des principaux médecins juiDs de ce temps était David de
Pomis (né en 1525 et mort en 1588). C'était un homme de grande
valeur qui, à sa science médicale, joignait la connaissance de la
littérature classique et de l'hébreu ; il écrivait élégamment l'bé-
k
DAVID DE POMIS. 129
breu et le lalin. Sa destinée se ressentit des fluctuations qui se
manifestèrent dans les sentiments de la curie romaine à Tégard
des Juifs. A la suite d'un décret de Paul IV, il fut dépouillé de
toute sa fortune. Traité ensuite avec bienveillance par Pie IV, il
prononça devant ce pape et le collège des cardinaux une belle
harangue latine qui lui valut d'être autorisé exceptionnellement
à soigner des chrétiens. Sous Pie V, il fut de nouveau soumis à
toute sorte de restrictions. Pour montrer Tabsurdité des préjugés
qui existaient alors contre les Juifs et surtout contre les médecins
de cette religion, de Pomis écrivit Touvrage latin : De medieo
hebrœo, « Le Médecin hébreu v, où il expose dans un style élé-
gant et abondant que le Juif est tenu, par ses lois, d*aimer le
chrétien comme son frère, et que le médecin juif soigne ses
malades chrétiens avec la plus vigilante sollicitude. Il mentionne
de nombreux médecins juifs qui ont réussi à guérir des prélats,
des cardinaux et des papes, et auxquels ces dignitaires de TÉglise
ainsi que des villes tout entières ont accordé les plus hautes dis-
tinctions. A la (in, il ajoute quelques « sentences dorées »,
extraites du Talmud et traduites en latin, pour prouver que ce
livre tant décrié ne mérite pas les reproches dont Taecablent ses
détracteurs. L*ouvrage apologétique de David de Pomis, dédié à
François-Marie, duc d*Urbin, semble avoir produit une impression
favorable sur Sixte-Quint. Du reste, David fit probablement
partie de Tentourage de ce pape, puisqu'il put lui dédier son
deuxième ouvrage important, un dictionnaire talmudique en trois
langues.
Encouragés par la tolérance de Sixte-Quint, les Juifs essayèrent
d'obtenir de lui Tabolition de la loi qui proscrivait le Talmud et
d'autres livres rabbiniques. Sous les deux prédécesseurs de ce
pape, tout Juif convaincu de posséder un exemplaire du Talmud
était menacé des rigueurs de l'Inquisition. Il était même dan-
gereux d'avoir des ouvrages hébreux absolument inolTensifs,
car les autorités ecclésiastiques, ne comprenant pas ces livres,
s'en rapportaient en dernier ressort à des apostats juifs, qui,
par rancune ou malveillance, pouvaient facilement faire dépouiller
de leurs biens ou condamner aux galères les propriétaires de
ces livres.
y 9
^.t
130 HISTOIRE DES JUIFS.
Pour remédier à cet état de choses, les communautés de Man.
toue, de Milan et de Ferrare adressèrent une supplique à Sixte-
Quint afln d*ètre autorisées à se servir d'exemplaires du Talmud
et d'autres ouvrages hébreux qui auraient été préalablement
expurgés des passages soi-disant hostiles au chrislianisme. Elles
déléguèrent à Rome, auprès du pape, Beçalel Hasserano, qui fut
chargé de remettre avec la pétition une somme de 2,000 scudi.
Sixte-Quint accueillit fovorablement la demande des Juifs ; il leur
permit de réimprimer le Talmud a condition de supprimer les
passages incriminés. A peine la commission nommée pour ce
travail de censure s'élail-elle mise à Tœuvre (7 août 1590) que
Sixte-Quint mourut. On dut donc interrompre Pimpression du
Talmud.
Clément VIII (1592-1605), successeur de Sixte-Quint, suivit à
regard des Juifs le système de vexations et de persécutions
de Paul IV, Pie V et Grégoire XIII. Lui aussi les expulsa de ses
États, ne leur permettant de séjourner qu'à Rome, à Ancùne
et à Avignon, où, d'ailleurs, ils étaient, soumis à de nombreuses
restrictions.
Une partie des expulsés parait avoir été accueillie a Pise par
Ferdinand, duc de Toscane (juillet 1593), qui leur permit égale-
ment de posséder des exemplaires du Talmud, à condition que la
commission instituée par Sixte-Quint les eût d'abord examinés.
A Mantoue aussi, gouvernée alors par Vicenzo Gonzague, le
Talmud devait être préalablement soumis à la censure. Ainsi, là
même où régnaient des princes libéraux et cultivés, l'intolérance
pontificale exerçait son action funeste. Les Juifs ne pouvaient
posséder que des ouvrages religieux mutilés par la censure, et
eux-mêmes étaient obligés de payer les censeurs, presque tous Juifs
convertis. Encore ne se trouvaient-ils pas à l'abri des condam-
nations quand ils avaient entre les mains des livres même tron-
qués, car un censeur malveillant pouvait toujours y découvrir
quelques mots suspects. Pour éviter autant que possible des sur-
prises de ce genre, les Juifs prirent le parti d'effacer eux-
mêmes tous les passages relatifs à l'idolâtrie et à la venue du
Messie ou qui faisaient l'éloge d'Israël. C'est ainsi que la plupart
des Juifs d'Europe, qui tiraient en grande partie leurs ouvrages
EXPULSION DES JUIFS DES ÉTATS PONTIFICAUX. 131
hébreux des imprimeries italienûes, D*eUreDt plus que des exem-
plaires incomplets.
Suceessivemenl chassés, au nombre d'environ 1,000, de Cré-
mone, de Pavie, de Lodi et d'autres villes italiennes (prin-
temps 1597), les malheureux Juifs trouvèrent avec peine un asile
à Mantoue, a Modène, à Reggio, à Vérone et à Padoue. Dans le
duché de Ferrare même, où Juifs et Marranes vivaient tranquilles
depuis si longtemps, sous la protection bienveillante de la maison
d*Este, ils ne se sentirent plus en sécurité. C'est qu'avec le duc
Alphonse II disparut le dernier représentant de la noble famille
d'Esté (1597), et Ferrare fut incorporée par le pape Clément VIII
aux États de l'Église. A la suite de cette annexion, la commu-
nauté juive, composée en gronde partie d'anciens Marranes, et
qui coDiiaissaît les sentiments de Clément VIII, se prépara à
émiger. Elle soUicita seulement d'Aldobrandini, neveu du pape,
qui avait pris possession de Ferrare au nom de son oncle, un
délai suffisant pour préparer son départ. Comme Aldobrandini
avait bien vite reconnu que la prospérité commerciale de Ferrare
était liée à la présence des Juifs, il leur accorda, contre la
volonté du pape, un délai de cinq ans. Pourtant, les Marranes
étrangers n'osaient plus se réfugier à Ferrare, parce qu'ils savaient
que leur liberté y serait menacée par l'Inquisition.
CHAPITRE VI
FORMATION DE COMMUNAUTÉS MARRANES
A AMSTERDAM, A HAMBOURG ET A BORDEAUX
(1593-1648)
A la fin du xvi° siècle, aucun pays d'Europe et d'Asie, chrétien
ou musulman, n'offrait plus de séjour sûr aux Juifs, lorsque,
comme par une intervention spéciale de la Providence, un asile
inespéré s'ouvrit à eux dans les États de leur plus implacable
ennemi, le roi Philippe II d'Espagne. Ce fut même l'Inquisition,
132 HISTOIRE DES JUIFS
dont ils avaient eu tant à souiïrir, qui contribua, bien involon-^
tairement, à la création de cet asile. Le pays où les malheureuses
victimes du fanatisme et de Tinlolcrance trouvèrent alors un
refuge fut la Hollande. Mais que de péripéties avant que ce coin
de terre, conquis sur les flots, pût devenir un abri pour les
Juifs !
Sous le règne de Charles-Quint, les Juifs des Pays-Bas furent
soumis à la législation inique édictée contre leurs coreligionnaires
d'Espagne. Chaque bourgeois fut tenu de dénoncer aux autorités
la présence des Juifs qu'il connaissait. Comme on craignait par^
dessus tout de fournir au souverain espagnol un prétexte à intro-
duire rinquisition dans les Pays-Bas, on exécuta strictement ses
ordres contre les Juifs, et c*est ainsi que plusieurs familles mar-
ranes, venues du Prrtugal et établies à Anvers, à Bruxelles et à
Gand, furent atteintes par les lois rigoureuses de Charles-Quint.
Pourtant les Pays-Bas, entourés de pays protestants et habités
en partie par des hérétiques protestants, n*échappèrcnt pas au
danger dont ils se sentaient menacés ; ils eurent rinquisition. Ce
fut là un des motifs qui les poussèrent à se révolter contre l'Es-
pagne et qui donnèrent naissance à cette lutte héroïque d'où
TEspagne sortit si amoindrie et la Hollande si grande.
Les Marranes portugais, à qui le temps n'avait encore pu faire
oublier ni leur origine ni les croyances de leurs aïeux, suivirent
naturellement les péripéties de cette lutte avec une attention
anxieuse. Dès les premiers indices du déclin de la puissance
espagnole, après la défaite de la îeimeuse flotte invincible envoyée
contre l'Angleterre, l'espoir de pouvoir de nouveau pratiquer
librement le judaïsme s'était réveillé dans leur cœur avec une nou-
velle force. Quand, à la suite de la politique intolérante des
successeurs du pape Paul III, Tltalio leur eut été également
fermée tout entière, ils mirent toute leur espérance dans le triom-
phe des Pays-Bas.
Dès l'année 1591, un Juif du nom de Samuel Pallache, envoyé
comme consul dans les Pays-Bas par le souverain, du Maroc,
demanda au Magistrat de Middelbourg, dans la province de
Zélandc, d'autoriser quelques Marranes à s'établir dans cette ville
et à y pratiquer ouvertement le judaïsme. Le Magistrat, convaincu
. ^^- ^ .A
ÉMIGRATION DE MARRANES EN HOLLANDE. 133
que lé présence de ces Marranes actifs et industrieux serait d'une
grande utilité pour la cité, était tout disposé à accueillir la
demande de Pallache^ mais il en fut empêché par les prédica-
teurs protestants, que la lutte soutenue contre TEspagne pour
l'indépendance et la liberté de conscience avait rendus également
fanatiques et intolérants.
Malgré ce premier échec, les Marranes de TEspagne et du Por-
tugal continuèrent à attendre leur salut des PayH-Bas, dont ils
partageaient la haine pour TEspagne et son roi Philippe II. Ils se
rappelaient avec quelle généreuse ardeur Guillaume d'Orange
avait toujours prêché la tolérance, et, quoique ses conseils n'eus-
sent pas encore été suivis, ils ne désespéraient pas de les voir
mis a exécution par les Pays-Bas. Une femme marrane de grand
cœur, Mayor Rodriguez, semble avoir cherché à faciliter leur éta-
blissement en Hollande. Ayant appris que des Marranes, sous
la direction d'un certain Jacob Tirade, allaient s'embarquer en
Portugal pour émigrer, elle leur conHa sa fille, Marie Nunès, et
son fils. Comme Marie était d'une remarquable beauté, sa mère
espérait qu'elle pourrait se rendre utile aux cmigranls, qui
étaient au nombre de dix, hommes, femmes et enfants. Ses
prévisions se réalisèrent. Capturés par un navire anglais qui
faisait la chasse au pavillon hispano- portugais, les fugitifs furent
emmenés en Angleterre. Le capitaine du navire fut séduit par la
beauté de Marie Nunès, qu'il prenait pour une jeune fille de
haute noblesse, et lui offrit sa main. Quoique le capitaine fût duc,
Marie refusa son offre. Bientôt il ne fut question à Londres que
de la belle Portugaise, au point que la reine Elisabeth exprima le
désir de la connaître. Appelée à la cour, Marie fut invitée par la
reine à parcourir avec elle les rues de la capitale dans un carrosse
découvert. Ce fut sans doute à son influence que les Marranes
durent de pouvoir repartir d'Angleterre pour la Hollande. Surpris
par une tempête, les fugitifs soTéfugièrent dans le port d*Emden.
On ne trouvait alors dans cette ville, comme, en général, dans
tout l'est du pays de Frise, qu'un petit nombre de Juifs alle-
mands.
Ayant remarqué des lettres hébraïques gravées sur la façade
d'une maison, Jacob Tirade, le chef des Marranes, y entra. C'était
434 HISTOIRE DES JUIFS.
la demeure d'un Juif instruit, Moïse Uri Hallévi. Tiràdo lUi Ql
part de son projet de retoui^ner au judaïsme avec ses compa-
gnons. Craignant que dans une petite ville comme Emden un tel
événement ne causât trop de sensation et n'attirât sur les Juifs
la colère de la population, Moïse Uri conseilla aux Marranes
de se rendre a Amsterdam, où il promit de les rejoindre avec sa
famille et de les instruire dans la religion de leurs pères. Ils se
rendirent donc à Amsterdam (22 avril 1593], s'établirent tous
dans le même quartier et, après l'arrivée de Moïse Uri, embras-
sèrent le judaïsme.
Peu de temps après, grâce au zèle de Jacob Tirado, de Samuel
Pallache et d'un poète marrane de Madère, Jacob Israël Bel-
monte, qui avait composé un poème intitulé Job sur les cruautés
de l'Inquisition, les nouveaux arrivés organisèrent une synagogue
avec le concours de Moïse Uri et de son fils. De nouvelles recrues
vinrent bientôt agrandir la jeune communauté. Sous la direction
du comte d'Essex, la flotte anglaise s'était, en effet, emparée de
Cadix, y avait recueilli quelques Marranes et les avait trans-
portés en Hollande. Parmi ces Marranes se trouvait un homme
d'un esprit original et de souche noble, Alonso de Herrera, qui
comptait parmi ses aïeux le célèbre capitaine Gonzalve de Cor-
doue, le conquérant de Naples. Il habitait Cadix en qualité de
résident espagnol quand cette ville fut prise par les Anglais. Fait
prisonnier, il obtint sa liberté, se rendit à Amsterdam et retourna
au judaïsme sous le nom d'Abraham de Herrera. Séduit par les
doctrines mystiques de Louria, il s'adonna avec ardeur à l'étude de
la Cabbale et traduisit un ouvrage cabbalistique en portugais.
Au commencement, les Marranes pratiquèrent le culte mo-
saïque en cachette. Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils
célébraient pour la quatrième fois la fête de l'Expiation (octo-
bre 1596), quand leurs voisins chrétiens furent frappés de voir
des formes voilées se glisser furtivement dans la même maison.
Croyant à une conspiration de papistes, ils dénoncèrent le fait
aux magistrats. Pendant que les Marranes étaient absorbés dans
leurs prières, des hommes armés pénétrèrent dans la synagogue
et en gardèrent toutes les issues. Moïse Uri et son fils, qui fonc-
tionnaient comme officiants, furent incarcérés. A la fln, Tirado put
k
LA PREMIÈRE SYNAGOGUE A AMSTERDAM. 135
expliquer en latin aux autorités que l'assistance était composée,
non pas de papistes, mais de Juifs échappés aux fureurs de
rinquisition, qui apportaient au commerce d'Amsterdam le con-
cours de leurs capitaux et leur expérience des afTaires. Les
paroles de Tirado firent impression sur les autorités, qui ordon-
nèrent immédiatement la mise en liberté des prisonniers, et
rassemblée put achever la célébration de la fêle.
Une rois leur religion connue, les fugitifs portugais sollicitè-
rent des magistrats l'autorisation de construire une synagogue
et d'y célébrer publiquement leur culte. Après de longs pour-
parlers, Tautorisation fut accordée. Jacob Tirado acheta un ter-
rain et y éleva la première synagogue de l'Europe septen-
trionale (1598), qu'il appela Bèt Jacod, « Maison de Jacob i>, et
que la petite communauté inaugura au milieu du plus grand
enthousiasme.
Bientôt, d'autres Marranes quittèrent secrètement l'Espagne et
le Portugal pour rejoindre leurs coreligionnaires en Hollande.
Mayor Rodriguez Homem, la femme vaillante qui avait fait partir
sa fllle, Marie Nunès, avec les premiers émigrants, vint à Amster-
dam avec ses deux plus jeunes enfants (vers 1598). Vers la même
époque, une autre famille considérée se rendit également du
Portugal dans cette ville, la famille Franco Mondes. Les deux
frères Francisco Mondes Medeyros et Christoval Mondes Franco,
dont le premier prit le nom juif d'Isaac et le second celui de Mor-
dekbaï, jouèrent plus tard un rôle important dans la communauté
d'Amsterdam, mais ils y occasionnèrent aussi des dissensions.
Philippe II, qui mourut en septembre 1598, put encore voir les
deux peuples qu'il haïssait peut-être le plus, les habitants des
Pays-Bas et les Juifs, se prêter un mutuel appui pour détruire
l'œuvre dont il avait poursuivi la réalisation avec tant d'acharne-
ment. La Hollande, ennemie de l'intolérance et du despotisme,
assura aux Juifs portugais la liberté religieuse. Par contre, les
Juifs aidèrent la Hollande à guérir les maux que sa lutte contre
le roi d'Espagne avait attirés sur elle, ils lui fournirent les capi*
taux qui lui permirent d'enlever au Portugal» allié de l'Espagne,
le commerce des Indes et de créer au delà des mers ces grandes
compagnies qui firent sa richesse. Les accointances secrètes des
'M
136 HISTOIRE DES JUIFS.
Juifs portugais avec les Marranes établis dans les Indes favori-
sèrent également les entreprises des Hollandais.
Il se produisit alors à Lisbonne un incident qui réveilla chez
les Marranes les plus tièdes le désir de revenir au judaïsme.. Un
moine franciscain, Diogo de la AsumçSo, fut amené par une étude
attentive de la Bible à croire a la vérité du judaïsme et à nier les
dogmes chrétiens, et il exprima ouvertement ses convictions.
L^Inquisition le flt jeter en prison, et, après une détention d'en-
viron deux ans, il fut brûlé vif à Lisbonne (août 1603), en pré-
sence du vice-roi. En même temps que lui, furent brûlés d*autres
hérétiques, et^ entre autres, une femme marrane, Thamar
Barocas, qui avait probablement été en rapports avec Diogo.
En apprenant le martyre subi avec un courage héroïque par
un moine chrétien pour la foi juive, les Marranes portugais
furent profondément impressionnés et aspirèrent avec une nou-
velle ardeur à observer publiquement le judaïsme. Insouciants
du danger qui les menaçait, ils pratiquaient ouvertement les
rites juifs. Un jeune poète, David Yesouroun, qui, dès son enfance,
avait été surnomme dans sa famille a le petit poète », célébra
avec enthousiasme, dans un sonnet portugais, la mort glorieuse
de Diogo de la Asumçfio. Pour échapper à la colère de llnquisi-
tion, il se réfugia à Amsterdam. Là, il fut émerveillé de la situa-
tion heureuse des Juifs, et il chanta « la nouvelle Jérusalem »
dans des vers espagnols d'une superbe allure. Un autre jeune
poète marrane, Paul de Pina, tout prêt à se faire moine, fut
déterminé par le martyre de Diogo à se rendre a Amsterdam pour
y embrasser le judaïsme^ Il prit le nom juif de Rohel Yesouroun
et devint un des plus notables membres de la communauté d'Ams-
terdam.
Ce réveil de la foi juive parmi les Marranes portugais exaspéra
le Saint-Office, i\m en fit incarcérer cent cinquante et les con-
damna à mort. Mais le régent du Portugal s'émut à la pensée
d'un si épouvantable autodafé. A la cour d'Espagne aussi, des
Marranes intervinrent énergiquement. L'État leur devait des
sommes considérables. Ils offrirent au roi Philippe III de renoncer
à leurs créances et de lui donner en plus une somme de
1.200.000 crusados (environ 3.000.000 de francs) s'il empêchait
ACCROISSEMENT DE LA COMMUNAUTÉ D'AMSTERDAM. 137
rexécution des inculpés. Ils gagnèreût aussi les conseillers
royaux à leur cause. Sur les instances du souverain espagnol, le
pape Clément VIII consentit à se souvenir que déjà ses prédéces-
seurs Clément VU et Paul III avaient accordé Tabsolution aux
Marranes portugais, et, par une bulle du 23 août 1604, il gracia
tous les condamnés. L'Inquisition, au lieu de brûler les Marranes,
se contenta de les faire conduire près du bûcher en vêtements de
pénitents et de les obliger a faire Taveu public de leurs fautes
(10 janvier 1605). Rendus à la liberté, beaucoup de ces Marranes
allèrent se fixer en Hollande, notamment Joseph ben Israël, qui
emmena avec lui son enfant, devenu célèbre plus tard sous le nom
de Manassé ben Israël.
La jeune communauté d'Amsterdam s*accrut rapidement à la
suite de l'arrivée de ces groupes de Marranes. .Moïse Uri seul fit
entrer deux cent quarante-huit personnes dans le judaïsme. On
appela alors de Salonique un rabbin sefardi, Joseph Pardo, qui
composa en espagnol un ouvrage d'édification. Ce livre, destiné à
des lecteurs plus familiarisés avec le catholicisme qu'avec le ju-
daïsme, a presque un caractère chrétien. Bientôt, la synagogue
L*èt Jacoà, élevée par Tirado, devint insuffisante, et Isaac Fran-
cisco Mondes Medeyros en édifia une seconde (1608), avec le con-
cours de sa famille; elle fut appelée Nevè Schalom, Cette deuxième
synagogue eut à sa tète un rabbin, Isaac Uziel (mort en 1620),
qui comprenait admirablement l'état d'esprit particulier de ces
chrétiens judaïsés et les dirigea avec une grande habileté. Poète,
grammairien, mathématicien, il se distinguait surtout par une
éloquence pénétrante et persuasive, dont il usa pour déta-
cher peu à peu ses auditeurs de leurs habitudes catholiques et
leur enseigner le vrai judaïsme. Sans ménagement pour les plus
riches et les plus influents, il s'attira leur haine. De là, de graves
dissensions dans la communauté.
En possession de ses deux synagogues, la communauté d'Ams-
terdam acquit ensuite un cimetière dans le voisinage de la ville,
à Oudekerk (avril 1614). Le premier mort qu'on y enterra fut
Manuel Pimentel, en hébreu IsaacAbenuacar, familier de Henri IV,
roi de France, dont il fut fréquemment le partenaire au jeu et qui
l'avait surnommé « le roi des joueurs ». Deux ans plus tard.
i38 • HISTOIRE DES JUIFS.
on ensevelit dans ce cimetière un personnage considérable;
Ëlia Felice Monlalto, ancien Marrane qui avait embrassé le ju-
daïsme. C'était un médecin habile et un élégant écrivain, qui
avait habité Livourne, Venise et, en dernier lieu, Paris, comme
médecin de la reine Marie de Médicis; il mourut pendant qu'il se
trouvait à Tours avec la cour de France (février 1616). Sur Tordre
de la reine, son corps fut embaumé et transporté au cimetière
d'Oudekerk, accompagné de son oncle, de son fils et de son élève
Saiil Morteira. Pendant un certain temps, les Juifs d'Amsterdam
durent payer une taxe aux autorités ecclésiastiques pour chaque
mort qu'ils enterraient dans leur cimetière.
En général, dans les premières années de leur séjour à Amster-
dam, les Juifs furent en butte à la suspicion des Hollandais. On
craignait qu'ils ne servissent d'espions à TEspagne. Même quand
ils eurent manifestement prouvé leur haine contre la Péninsule
ibérique, où ils avaient tant souffert, ils ne furent que difHcile-
menl tolérés. Les combats que les bourgeois protestants avaient
soutenus pour leurs croyances et les luttes intestines de secte à
secte les avaient mal préparés à supporter une autre confession
à côté de la leur. Mais peu à peu, on apprécia l'utilité incontes-
table, pour le commerce d'Amsterdam, de leurs capitaux et de
leur expérience, ils se firent aussi estimer pour la culture de leur
esprit, la dignité de leur tenue et Télégance de leur langage.
Même leurs noms pompeux, qui rappelaient la plus vieille noblesse
castillane et qu'ils tenaient de leurs parrains chrétiens, contri-
buaient à leur donner un certain prestige aux yeux des bourgeois
hollandais. En peu d'années, la communauté d'Amsterdam compta
quatre cents familles, possédant trois cents maisons; elle créa
une imprimerie hébraïque, qui pouvait éditer des ouvrages
hébreux sans les soumettre préalablement à la censure.
Jaloux des avantages que le séjour des Juifs assurait à Amster-
dam, plusieurs princes chrétiens s'efforcèrent d'en attirer égale-
ment dans leurs pays. Christian IV, roi de Danemark, solli-
cita des administrateurs de la communauté l'envoi d'un certain
nombre de Juifs dans ses États, leur promettant d'autoriser
Texercicc de leur culte et de leur accorder encore d'autres privi-
lèges. Le duc de Savoie appela des Juifs portugais à Nice, et le
ABRAHAM ZACCUTO LUSITANO. 139
duc de Modèûe à Reggio. Les Juifs trouvèrent ainsi, au milieu de
l'Europe chrétienne, intolérante et fanatique, des asiles où ils
purent de nouveau relever la tète et reconquérir peu à peu leur
liberté.
La colonie juive d'Amsterdam, qui se grossit sans cesse de nou-
velles recrues échappées aux fureurs de Tlnquisition d*Espagne
et de Portugal, n^apporta pas seulement des avantages matériels
à son pays d'adoption. Les réfugies marranes étalent presque
tous des gens cultivés, médecins, juristes, fonctionnaires de
l'État, officiers; ils savaient, en général, le latin, avaient des con-
naissances variées et d'excellentes manières. L'un d'eux acquit une
réputation européenne et entretint des relations avec d'illustres
personnalités. C'était le célèbre médecin Abraham Zaccuto Lusitano
(né en 1576 et mort en 1642), arrière- petit-fils de l'historien et
astronome Abraham Zaccuto. Né à Lisbonne, de parents marranes,
il s'était réfugié à Amsterdam, où il. put revenir à la foi de ses
pères. Il fut en correspondance avec le prince palatin Frédéric et
son épouse si instruite^ qui régnèrent quelques jours sur la
Bohême et inaugurèrent la guerre de Trente ans. Des collègues
juifs et chrétiens célébrèrent ses louanges en prose et en vers, et,
à en juger par ces documents, il semblerait qu'il n'existât aucun
préjugé contre les Juifs. Les gouverneurs des Pays-Bos, les princes
si libéraux de la maison d'Orange-Nassau, Maurice, Henri et Guil-
laume n, n'établissaient aucune différence entre les Juifs et les
autres citoyens.
Dans toutes les circonstances, les Marranes manifestaient leur
ardent amour pour celte religion juive qu'ils étaient si heureux
de pouvoir enfin pratiquer librement; ils la chantaient en vers et
la glorifiaient par leurs actes. Paul de Pina, ou, pour l'appeler par
son nom juif, Rohel Yesouroun, composa en l'honneur de la pre-
mière synagogue (Bel Jacob) élevée à Amsterdam des strophes
en langue portugaise, récitées par sept jeunes gens, où les mon-
tagnes de la Palestine, le SinaT, Hor, Nebo, Garizim, Carmel,
Zètim (mont des Oliviers) et Sion célèbrent tour à tour la grandeur
du judaïsme et d'Israël. Mais à cet enthousiasme se mêle parfois,
chez les Marranes, l'amer souvenir des tortures que Tlnquisition
leur infligea, l'effrayante vision des sombres cachots et des
140 HISTOIRE DES JUIFS.
flammes des bûchers. Ce double sentiment se trouve exprime
avec une vigoureuse éloquence dans l'imitation en vers espagnols
qu'un poète marrane, David Âbenatar (vers 1600-1625), publia
des Psaumes de David.
L'impression si profonde que les Marranes avaient conservée de
leurs anciennes soufTrances les rendait plus accessibles à la pitié.
Aussi multiplièrent-ils à Amsterdam, avec une généreuse libéra-
lité, les institutions de bienfaisance et d'instruction, hôpitaux,
orphelinats, sociétés de secours (hermandades). Mais, comme
tous les hommes, à côté de leurs brillantes qualités, ils avaient
leurs faiblesses. Beaucoup d'entre eux, nés et élevés dans le ca-
tholicisme, en avaient conservé les idées et les habitudes, même
après leur conversion au judaïsme. Pour ces Marranes, les rites
juifs avaient la même signiHcation que les sacrements catholi-
ques, et les rabbins étaient des confesseurs, pouvant donner l'ab-
solution des péchés. Ils étaient donc convaincus de pouvoir faire
leur salut tout en s'abandonnant à leurs appétits et à leurs pas-
sions, pourvu que le prêtre leur pardonnât leurs fautes. De là, un
sérieux relâchement dans les mœurs. Les deux premiers rabbins
d'Amsterdam, tenant compte de la situation particulière de ces
nouveaux Juifs, leur témoignèrent une large indulgence. Mais
leur successeur, Isaac Uziel, flétrit ces mœurs corrompues du haut
de la chaire avec une grande sévérité. Ses diatribes irritèrent
une partie de ceux qu'elles atteignaient; ils sortirent de la com-
munauté, et, sous la direction de David Osorio, ils fondèrent une
nouvelle communauté (1618) et choisirent David Pardo comme
rabbin.
A côté des Juifs portugais vinrent bientôt s'établir des Juifs al-
lemands, chassés de leurs ghettos par la guerre de Trente ans.
Les magistrats d'Amsterdam, défavorables, au début, a l'éta-
blissement des Juifs en Hollande, accueillirent les nouveaux
venus avec bienveillance. Du reste, les Juifs n'étaient soumis,
dans les Pays-Bas, à aucune restriction ; on leur interdisait seule-
ment l'accès des emplois publics. Quand la paix eut été conclue
entre les Pays-Bas et la Péninsule ibérique, les représentants
hollandais en Espagne et en Portugal exigèrent même que leurs
compatriotes juifs jouissent, dans ces pays, des mêmes droits que
ORGANISATION DE LA COMMUNAUTÉ D'AMSTERDAM. 141
les chrétiens. Comme les Juifs allemands se dislinguaient de leurs
coreligionnaires portugais par leur langue, leurs manières, leur
extérieur moins élégant, par toutes leurs habitudes, ils ne s'asso-
cièrent à aucune des communautés déjà existantes, mais for-
mèrent une nouvelle communauté avec un rabbin spécial. Il y eut
donc alors a Amsterdam trois communautés portugaises et une
communauté allemande.
Sous l'impulsion de Jacob Curiel, qui fut plus tard repré-
sentant du Portugal à Hambourg, les trois groupes portugais
se fondirent en une communauté unique (1639). C'était alors,
certainement, la communauté la plus florissante et la plus consi-
dérable que Ton connût, disposant de ressources importantes et
jouissant d'une situation particulièrement favorable. Pour ré-
pandre la connaissance du judaïsme et de ses doctrines parmi
les Juifs d'Amsterdam, les chefs de la communauté organisèrent
un établissement d'instruction [Talmud Tora), où, peut-être
pour la première fois, l'enseignement juif fut donné d'après un
programme déterminé et avec une certaine méthode. Les élèves
pouvaient commencer par l'alphabet et s'élever progressivement
jusqu'aux études talmudiques les plus ardues. On y enseignait
aussi la philologie hébraïque, l'éloquence et la poésie néo-hé-
braïque. Les classes supérieures étaient dirigées par les princi-
paux rabbins ou hakMmim; c'étaient, à cette époque, Saul Mor-
teira et Isaac Âboab. Ces deux rabbins formèrent, avec Manassé
bcn Israël et David Pardo, le premier collège rabbinique d'Amster-
dam. De cette école sortirent des élèves qui acquirent une grande
réputation, et dont nous mentionnerons, à cause du contraste si
vif de leurs tendances, le cabbaliste Zaccuto et le célèbre philo-
sophe Baruch Spinoza.
Si les guides religieux de la communauté d'Amsterdam avaient
été des esprits vigoureux, hardis et profonds, ils auraient pu,
dès cette époque, rajeunir le judaïsme et lui infuser une force
nouvelle. Ils exerçaient, en eiïet, une influence considérable,
disposaient d'abondantes ressources et vivaient dans un milieu
cultivé et animé des meilleurs sentiments. Les circonstances
aussi se seraient admirablement prêtées à d'utiles réformes.
Mais les membres du collège rabbinique d'alors manquaient des
142 HISTOIRE DES JUIFS.
qualités requises pour une telle œuvre. David Pardo semble
n'avoir eu que peu de valeur. Saill Morteira (1 596-1660), qui,
comme ou l*a vu plus haut, avait accampagaé le corps d*Elia
MoDtalto à Amsterdam et y avait été nommé ensuite prédicateur,
était un orateur médiocre et se contentait de suivre les voies bat-
tues. Isaac Aboab de Fonseca (1606-1693) n'était pas de plua
large envergure. Originaire du Portugal, il était venu à Amster-
dam avec sa mère et devint un prédicateur influent et aimé.
Mais il était de caractère indécis, accessible à toutes les in-
fluences, et, par conséquent, sans volonté propre. Il resta pen-
dant de longues années à la tète de la communauté d'Amsterdam,
eut à résoudre des questions très sérieuses, mais se montra
d'esprit étroit, ne sachant ni comprendre le passé, ni entrevoir
l'avenir.
Manassé ben Israël (1604-1657) fut une personnalité plus re-
marquable. Il avait étudié la Bible et le Talmud sous la direction
d'Isaac Uziel et en avait acquis une connaissance très sérieuse.
Par la force des circonstances il devint polyglotte, ayant appris le
portugais dans sa famille, l'hébreu en sa qualité de Juif, le
hollandais dans son pays d'adoption, et le latin comme langue
littéraire. Doué d'une grande facilité de parole, il fut nommé prédi-
cateur et réussit dans ces fonctions. C'était aussi un écrivain fé-
cond^ et, quoique mort jeune, il a laissé de meilleurs et plus nom-
breux ouvrages que ses collègues. Il ne se distinguait ni par la
profondeur de ses conceptions, ni par un extérieur imposant,
mais on l'aimait pour son afTabilité, pour ses manières mesurées,
bienveillantes et modestes. Tout^^n connaissant la littérature
profane et la théologie chrétienne, il était fermement attaché au
judaïsme traditionnel; il croyait même aux élucubrations de la
Cabbale.
Tels étaient les hommes qui avaient la charge de diriger la
jeune communauté d'Amsterdam. Leur autorité était grande.
Pour l'administration, ils délibéraient avec des délégués laïques
nommés parla communauté. Mais dans les questions religieuses,
ils décidaient d'abord seuls, sans le concours des laïques, et leurs
décisions avaient force de loi ; ils avaient même le pouvoir d'in-
fliger des châtiments spirituels aux membres récalcitrants. Il ar-
"k'i't^^-' *■
LA COMMUNAUTÉ DE HAMBOURG. 143
rivait parfois que les chefs de la commuDauté abusaient de leur
pouvoir. A Texerople de Tlnquisitioa, dont ils avaient pourtant si
cruellement souffert, ils déclaraient la guerre à toute hérésie. Les
rabbins d^Amsterdam voulaient copier le saint OfFice.
D'autres communautés juives s'organisèrent sur le modèle de
celle d^Amstardam, mais, au lieu d'imiter seulement sa piété, sa
dignité, sa bienfaisance, elles lui empruntèrent aussi ses défauts.
Ce fut à Rotterdam, sous l'impulsion des deux frères Abraham et
David Pinto, que se forma la deuxième communauté hollandaise;
elle mit à sa tête, comme rabbin et directeur de l'école qu'elle
avait fondée, un jeune homme du nom de Josia Pardo. A Harlem
aussi, les Juifs espérèrent pouvoir organiser une communauté;
Scaliger et d'autres humanistes les y encouragèrent. Ils en furent
empêchés par le parti des intolérants. Par contre, il se forma une
communauté de Juifs portugais dans le nord de l'Allemagne.
Hambourg renfermait, en effet, depuis quelque temps déjà, des
réfugiés marranes, qui y vivaient comme catholiques sous le nom
de « marchands portugais » et avaient entre leurs mains une
grande partie du commerce de la ville. En apprenant que les
Marranes d'Amsterdam, avec lesquels ils étaient en relations, pou-
vaient pratiquer ouvertement le judaïsme, ils observèrent aussi
un peu plus librement les rites juifs, tout en faisant encore bap-
tiser leurs enfants. De là, de violentes protestations de la part
des bourgeois protestants, qui réclamèrent du sénat l'expulsion de
ces a Juifs du Portugal ». Le sénat, composé de riches commer-
çants, eut honte de traiter comme vagabonds des hommes qui se
distinguaient par leur intelligence, la noblesse de leurs manières,
leur activité, et qui avaient apporté des capitaux considérables
à Hambourg. H y avait même parmi eux un médecin très aimé et
très habile, Rodrigo de Castro (1560-1627 ou 1628), qui, lors
d'une épidémie, avait risqué souvent sa vie pour soigner les
malades, et jouissait surtout d'une grande réputation comme,
spécialiste auprès des femmes. Le sénat nia donc d'abord qu'il
y eût des Juifs parmi les Portugais, ensuite il avoua qu'il s'en
trouvait, en effet, quelques-uns. En réalité, cent vingt-cinq Mar-
ranes étaient alors établis à Hambourg, et, parmi eux, di^ capi-
talistes et deux médecins.
U4 HISTOIRE DES JUIFS.
Mais le dernier mot, dans cette affaire, appartenait au ministère,
c'est-à-dire au clergé luthérien. Or celui-ci était tout aussi intolé-
rant que l*Église catholique. Il se plaignit donc de la bienveillance
manifestée par le sénat à l'égard des Juifs portugais. Pour donner
satisfaction à Topinion publique, le sénat sollicita Tavis des
Facultés théologiques de Francfort-sur-Oder et d*Iéna. La Faculté
dléna répondit en sectaire. Elle n'admettait le séjour des Juifs
à Hambourg que s'ils ne pouvaient célébrer leur culte ni ouver-
tement dans les synagogues, ni secrètement dans leurs maisons,
et s'il leur était interdit de pratiquer la circoncision, d'employer
des domestiques chrétiens et d'occuper un emploi public. Hs
devaient également être contraints d'assister aux sermons de
prédicateurs chrétiens.
Fort de Tavis des Facultés de théologie, le sénat autorisa les
Juifs portugais (février 1612} à s'établir à Hambourg, mais en les
soumettant à des lois restrictives. Hs ne pouvaient plus acquérir
ni maisons, ni biens-fonds. Exception fut faite seulement pour
le médecin Rodrigo de Castro. H leur fut pourtant permis d'en-
lerrer leurs morts dans un cimetière spécial, que quelques
familles avaient acquis près d'Altona.
A mesure que les Juifs portugais prirent une place plus impor-
tante au milieu des capitalistes et des commerçants de Hambourg,
ils rompirent davantage le réseau de restrictions dont on les avait
enveloppés. On trouve au moins douze Juifs (1) parmi les fonda-
teurs de la Banque de Hambourg (1619-1623), à laquelle la ville
dut en grande partie sa prospérité commerciale. Ce furent aussi
les Juifs qui mirent Hambourg en rapports avec l'Espagne et le
Portugal. ConHants dans l'influence que leur donnaient les ser-
vices rendus, ils élevèrent une synagogue (vers 1626), sans tenir
compte de la loi qui leur défendait l'exercice public de leur culte,
et placèrent le rabbin Isaac Athias, d'Amsterdam, à la tète de
leur communauté.
Cette synagogue, toute modeste qu'elle fût, donna lieu à de
(1) Ce furent : Mardokhal Abendana, David BrandoD, Joan Francisco
Brandon, Gonsalvo Carlos, Diego Cardoso, Abraham Dacosta, Francesco
Gomès, Diego Gonsalvo da Lima, Henrico da Lima, Gonsalvo Lopez, Joseph
Mondes, Lope Nunès.
ATTAQUES CONTRE LA COMMUNAUTÉ DE HAMBOURG. 145
violentes protestations. Au début de la guerre de Trente ans,
Tempereur Ferdinand II reprocha avec véhémence au sénat de
Hambourg (1627) d^avoir autorisé la construction d'une syna-
gogue et interdit l'ouverture d'une église catholique. Les luthé-
riens fanatiques aussi protestèrent vivement; ils étaient surtout
hantés de cette crainte qu'après s'être montré tolérant envers les
Juifs, le sénat ne fût obligé d'accorder la même liberté religieuse
aux catholiques et aux calvinistes. Accusés d'avoir transgressé la
législation qui les régissait, les Juifs alléguèrent qu'ils n'avaient
pas organisé de synagogue, mais un lieu de réunion où ils lisaient
le Pentateuque, les Psaumes, les Prophètes, et où ils priaient en
même temps pour le salut de la ville et de ses chefs. Le sénat se
contenta Âe cette explication, mais le clergé protestant continua
de tonner contre les Juifs du haut de la chaire. Il demanda même
qu'on nomm&t un rabbin chrétien pour prêcher le christianisme
aux Juifs dans la synagogue ou dans tout autre local.
Malgré ces attaques, la communauté des Juifs portugais de
Hambourg reçut sans cesse de nouvelles recrues et grandit en
richesses et en influence. Un de leurs ennemis acharnés, Jean
Miiller, dont les évidentes exagérations contiennent pourtant une
grande part de vérité, dit d'eux : « Ils sortent couverts d'or et
d'argent, de perles et de pierres précieuses. Aux repas de noce,
ils mangent dans de la vaisselle d'argent; ils se promènent
dans de magnifiques carrosses, précédés de cavaliers et accompa-
gnés de nombreux domestiques. » ;La famille Texeira surtout se
faisait remarquer par son luxe royal. Le fondateur de cette maison
de banque, Diego Texeira de Mattos, était appelé à Hambourg,
comme Joseph de Naxos à Constantinople, « le riche Juif ».
Originaire du Portugal, il avait représenté quelque temps l'Es-
pagne en Flandre. A l'âge de soixante-dix ans, il eut Je courage
de se soumettre à l'opération de la circoncision pour revenir au
judaïsme. Grâce à son immense fortune et à ses relations avec
la noblesse et le haut commerce, il jouissait à Hambourg d'une
très grande considération.
A côté de la communauté portugaise, se fonda aussi à Ham-
bourg une petite communauté allemande, qui organisa un Heu
de prières. Ce nouveau scandale irrita profondément les pasleurs
V 10
146 HISTOIRE DES JUIFS.
luthcrieDS, qui reprirent avec une nouvelle vigueur leurs attaques
contre les Juifs. Parmi eux se signala, par la violence de sa haine
et son implacable fanatisme, Jean MiJlIer, doyen de Tégiise Saint-
Pierre, qni ne cessa de réclamer la fermeture des synagogues
(de 1631 à 1644). Â ses diatribes, le sénat répondit qu*il n'était
pas possible de défendre aux Juifs de prier et chanter des
psaumes, qu'eux aussi avaient besoin d'observer une religion, et
que, du reste, ils quitteraient la ville avec leurs capitaux, au
grand dommage du bien-être général, si leurs synagogues étaient
fermées.
Ces raisons ne calmèrent pas la colère du doyen Mûller, qui
continua ses excitations enflammées contre les Juifs. Il fut sou-
tenu dans sa campagne par les trois Facultés de théologie de
Wittemberg, de Strasbourg et de Rostock, qui, sur les instances
de Millier, défendirent sévèrement aux malades chrétiens de
recourir aux soins de médecins juifs. Ainsi, en plein xvii« siècle,
quand la guerre sanglante de Trente ans démontrait avec une si
éclatante évidence la nécessité de la tolérance, des prêtres luthé-
riens voulaient remettre en vigueur contre les Juifs des décisions
prises par les conciles du temps des Visigoths 1 Les temps étaient
heureusement changés. Christian IV, roi de Danemark et du
Schleswig-Holstein, le principal appui des protestants après Gus-
tave-Adolphe, celui-là même auquel Mûller avait dédié son ouvrage
antijuif, attacha à sa personne comme médecin le juif Renjamin
Moussafla.
 Hambourg même, les efforts de Millier restèrent stériles.
La boui*geoisie de cette ville entretint avec les Juifs des rela-
tions de plus en plus cordiales. Plusieurs d'entre eux représen -
talent même des princes comme agents commerciaux ou politi-
ques. Le roi de Portugal avait comme agents, à Hambourg, Duarte
Nunès da Costa et Jacob Curiel, et le roi catholique Ferdinand IV
nomma comle palatin un écrivain juif d'origine portugaise, Imma-
nuel Rosalès.
La communauté d'Amsterdam essaima aussi à Tétranger, elle
élablit une colonie au Rrésil, que les Portugais avaient découvert et
peuplé, et surtout dans la ville de Pernambouco. Le gouverne-
ment portugais avait fréquemment expédié dans ce pays des
COLONIES JUIVES AU BRÉSIL. 147
criminels juifs^ c'est-à-dire des Marranes qu'il ne voulait pas
livrer aux flammes. Ces Marranes, traités comme des voleurs et
des assassins, facilitèrent la conquête du Brésil A la Hollande,
qui y envoya comme gouverneur Jean-Maurice de Nassau (1624-
1636). Les Marranes brésiliens se mirent alors en rapport avec
les Juifs d'Amsterdam, jetèrent complètement le masque du
catholicisme et fondèrent a Pernamt)ouco une communauté sous
le nom de Kahal Kados, « communauté sainte ».
Bientôt, plusieurs centaines de Juifs portugais d'Amsterdam
s'embarquèrent pour le Brésil, soit qu'ils y eussent été appelés, soit
de leur propre initiative, pour nouer des relations avec ce pays.
Us se firent accompagner par le hakham Isaac AlK)ab da Fon-
seet (1642). Ce fut le premier rabbin brésilien. A Tamarica aussi
s'organisa une communauté juive, qui plaça à sa tète le rabbin
Jacob LagaHn^ le premier écrivain talmudique de l'Amérique
du Sud.
Les Juifs du Brésil jouissaient des mêmes droits que les autres
habitants et étaient très estimés des Hollandais, auxquels ils
rendaient des services comme conseillers et comme soldats. Lors
d'une conspiration ourdie par les Portugais indigènes pour tuer
les fonctionnaires hollandais et rendre le pays à ses anciens
maîtres, un Juif dénonça le complot aux Hollandais. Quand, plus
tard (1646), la guerre éclata entre les Pertugais et les Ilollan
dais et que Pernambouco, assiégé et souiTraDt de la faim, fut sur
le point de se rendre, le gouverneur fut encouragé par les Juifs
à persister dans sa résistance.
En France aussi, des Marranes vinrent chercher un refuge
contre les violences et les persécutions de l'Inquisition. Ils n'y
purent d'abord vivre que déguisés en chrétiens, quoique plusieurs
d'entre eux fussent parvenus à de hautes situations comme mé-
decins, jurisconsultes ou écrivains (1). A Bordeaux pourtant, ils
n'étaient pas rigoureusement surveillés. Comme leurs capitaux
et leur expérience des affaires contribuaient à la prospérité de la
ville et que la municipalité voyait leur séjour d'un très bon œil,
(1) Michel de Montaigne descend de Marranes. Sa mère, Antoinette de
Louppes, mariée au gentilhomme Pierre Ayquem, seigneur de Montaigne,
était la fille du marrane Pierre de Louppes (Pedro Lopès).
148 HISTOIRE DES JUIFS.
Henri II les autorisa (1350), sous le nom de nouveaux chré-
tiens^ à demeurer à Bordeaux et à s*y adonner au négoce.
Extérieurement ils se conduisaient en chrétiens,, faisant baptiser
leurs enfants, se mariant avec le concours de prêtres chrétiens
et portant des noms chrétiens. Mais en secret ils pratiquaient le
judaïsme. Ce fut miracle que, malgré les dénonciations des fana-
tiques, ils échappèrent -aux ipassacres de la Saint-Barlhélemy.
En 1636, Bordeaux comptait deux cent soixante Marranes. H y
eut aussi une petite communauté roarrane à Bayonne et
dans d'autres localités. Cinquante ans plus tard, Louis XIV
permit aux a nouveaux chrétiens » de se déclarer ouvertement
Juifs.
CHAPITRE VII
LA GUERRE DE TRENTE ANS ET LE SOULÈVEMENT
DES COSAQUES
(1618:1655)
Pendant qu*en Hollande les Juifs jouissaient presque des
mêmes droits que les autres habitants, leur situation était peu
satisfaisante dans tout le reste de TEurope. En Allemagne sur-
tout, le Juif du xvii<> siècle était encore un paria, qu'on outra-
geait, qu'on méprisait, et dont les souffrances n'inspiraient aucune
pitîé. A celte époque, on ne trouve plus en Allemagne que trois
ou quatre communautés importantes : celles de Francfort-sur-
le-Mein, avec 4.000 à 5.000 âmes, de Worms avec 1.400, de
Prague avec 10.000, et de Vienne avec 3.000. La communauté de
Hambourg était encore toute jeune.
Dans les villes libres de Francfort et de Worms, la haine du
Juif prenait sa source dans l'étroitesse d'esprit de la petite bour-
geoisie et la jalousie des corporations, plutôt que dans la diffé-
rence de confession. Ces deux villes considéraient les Juifs comme
LES JUIFS A FRANCFORT. 149
leurs serfs^ et elles invoquaient très sérieusement un document
de l*empereur Charles IV pour affirmer que ce souverain les leur
avait vendus corps et biens. Quand des Juifs portugais, venus des
Pays-Bas à Francfort pour y créer des établissements commer-
ciaux, sollicitèrent Tautorisation d^organiser un lieu de prières,
les magistrats repoussèrent leur demande. Devant ce refus, ils
s'adressèrent au seigneur de Hanau, qui comprit combien leur
présence serait avantageuse à son État, et il leur accorda plusieurs
privilèges.
La malveillance de la ville de Francfort pour les Juifs a trouvé
son expression dans une législation spéciale appelée Judenstàl-
iigkeit, qui indique à quelles conditions humiliantes étaient sou-
mis ces malheureux pour pouvoir respirer Pair empesté du quar-
tier juif. Cette charte confirmait d'abord les anciennes prescrip-
tions canoniques des papes relatives aux nourrices et aux domes-
tiques chrétiens et au port d*un signe distînctif. Elle leur défen-
dait ensuite de sortir de leur quartier, sinon pour affaires, de se
montrer aux environs du palais dit Rcsmer^ surtout aux jours de
fêtes chrétiennes ou de mariage, ou lorsque des princes séjour-
neraient dans la ville. Dans le ghetto même, ils étaient tenus de
s'abstenir de toute démonstration bruyante et d'inviter leurs
hôtes à se coucher de bonne heure. Pour recevoir un étranger et
même un malade à Thôpital, ils devaient avertir au préalable le
Magistrat, et ils ne pouvaient pas acheter des vivres au marché
en même temps que les chrétiens. Leur commerce était soumis à
toute sorte de restrictions, quoiqu'on leur fit payer des taxes plus
élevées qu'aux chrétiens. Ils étaient obligés d'attacher à leurs
maisons des enseignes où étaient peintes les plus singulières
images et qui portaient des noms baroques : aô l'ail», a à l'àne »,
« à reçu vert, blanc, rouge ou noir ». Ces enseignes servaient
ensuite à désigner les propriétaires, et les sobriquets qui en
résultaient devenaient même parfois des noms de famille, comme
Rothschild (à l'écu rouge) ou Schwarzschild (à l'écu noir). Pour
être admis dans la ville, chaque Juif devait jurer en termes humi
liants d'observer ponctuellement ces ordonnances. Et encore
pouvait-il être expulsé, même après avoir rempli toutes les for-
malités prescrites, si tel était le bon plaisir du sénat.
150 HISTOIRE DES JUIFS.
Encouragées sans doute par les dispositions hostiles que le
sénat manifestait pour les Juifs, les corporations d'artisans lui
demandèrent de les expulser. Elles avaient à leur tète le pâtissier
Vincent Fettmilch, homme d'une très grande audace, qui se
qualifiait ouvertement de a nouvel Haman des Juifs ». Un jour,
pendant que les Juifs étaient réunis dans leurs maisons de
prières (1*' septembre 1614), ils entendirent d'épouvantables cla-
meurs et des coups qui ébranlaient la porte de leur quartier. Les
plus courageux d^entre eux prirent les armes pour repousser les
assaillants. Il y eut des morts et des blessés des deux côtés.
Mais les bandes de Fettmilch, plus nombreuses et mieux armées
que les Juirs, triomphèrent. Pendant toute une nuit, elles sacca-
gèrent le quartier juif, détruisirent les synagogues et pillèrent
avec une révoltante brutalité. Bien des Juifs trouvèrent un refuge
chez des chrétiens. Ceux qui n'avaient pas pu se cacher s'étaient
enfuis au cimetière, s'attendant à tout instant à être massacrés.
De propos délibéré, les émeutiers les laissèrent toute une journée
dans l'incertitude sur leur sort. Aussi les Juifs acceptèrent-ils.
comme une grâce Tordre qu'ils reçurent l'après-midi de partir de
Francfort par la porte des Pêcheurs, dépouillés de tous leurs
biens, au nombre de treize cent quatre-vingts.
Il se passa un temps assez long avant qu'on accueillit les
réclamations des Juifs de Francfort expulsés par les rebelles.
Le sénat n'avait pas de pouvoir suffisant, et l'autorité de l'empe-
reur Mathias lui-même était méconnue. Ce ne fut qu'à la suite de
troubles analogues survenus à Worms que les Juifs de Francfort
reçurent satisfaction. A Worms, en effet, il se produisit égale-
ment des désordres contre les Juifs, à l'instigation d'un avocat
du nom de Chemnitz. Malgré les protestations du Magistrat, les
corporations de la ville^ conseillées et dirigées par Chemnitz, inti-
mèrent aux Juifs l'ordre de partir de Worms. Ceux-ci furent donc
contraints de quitter là ville l'avant-dernier jour de Pâque
(avril 1615). L'archevêque de Mayence et le landgrave Louis de
Darmstadt les autorisèrent a s'établir provisoirement dans les
petites villes et les villages de leurs domaines.
A la nouvelle des événements de Worms, le prince-électeur
Frédéric, ami du médecin juif Zaccuto Lusitano, envoya de l'in-
L'EMPEREUR MATHIAS. 151
fanterie, de la cavalerie et des canons pour réprimer les désor-
dres. Chemnitz, avec plusieurs de ses complices, fut jeté en
prison, mais au bout de plusieurs mois seulement, sur Tordre de
Tempereur, les Juifs de Worms purent reprendre possession de
leurs demeures (19 janvier 1616). Deux mois plus tard, les Juifs
de Francfort furent réintégrés également dans leurs maisons. Ils
revinrent presque comme des triomphateurs, précédés de com-
missaires impériaux, au son de la musique. Comme II y avait eu
à Francfort des scènes de pillage, de destruction et de meurtre,
les auteurs de ces désordres furent punis plus sévèrement que
les agitateurs de Worms. Vincent Fettmilch fut pendu, sa maison
rasée et sa famille bannie. Pour indemniser les Juifs de leurs
pertes, la ville dut leur payer 175.919 florins. En mémoire de
leur heureuse rentrée à Francfort, les Juifs déclarèrent jour férié
le jour de leur retour (20 adar).
. L'empereur Mathias abolit aussi à Francfort comme à Worms
la législation promulguée par ces villes relativement aux Juifs
(Jude7i$tàttigkeU\ et la remplaça par une nouvelle charte. Ce
règlement maintint pourtant une grande partie des restrictions
imposées aux Juifs, mais, a comme l'empereur leur avait accordé
certains privilèges, les magistrats municipaux leur devaient
appui et protection et ne pouvaient plus expulser ceux qui avaient
une fois acquis le droit de séjour ». Les Juifs réintégrés à Franc-
fort n'étaient donc plus obligés de faire renouveler tous les trois
ans leur permis de séjour; ce permis était même valable pour
leurs enfants. On fixa à cinq cents le nombre des Juifs autorisés
à habiter Francfort, et à six le nombre de permis de séjour
nouveaux qu'on pouvait leur accorder annuellement. On limita
aussi à douze le chifTre annuel des mariages juifs. Outre les taxes
existantes, les Juifs en devaient payer de nouvelles, «Timpôt
du mariage » et a l'impôt de succession ».
A Worms, les restrictions édictées par la nouvelle charte
étaient encore plus dures. Les Juifs perdirent, entre autres, le
droit de pâture ; par contre, on daigna les autoriser «à acheter
le lait nécessaire à leur usage et a celui de leur famille. »
Il n'est pas moins vrai que Tintervention énergique de Tem-
pereur Mathias en faveur des Juifs eut les plus heureuses con-
152 HISTOIRE DES JUIFS.
séquences pour toutes les communautés de TÂlIemagne. Ferdi-
nand II, quoique élève des Jésuites et ennemi des protestants,
continua la politique de son prédécesseur à l'égard des Juifs.
Aussi ces derniers ne souffrirent-ils pas particulièrement de la
guerre de Trente ans. Comme tous les Allemands, ils furent
éprouvés par les dévastations des soldats de Mannsfeld, de Tilly
et de Wallenstein; plusieurs communautés juives disparurent
même complètement par suite des maux de la guerre. Du moins
n*eurent-ils pas à subir de persécutions de la part de leurs con-
citoyens. L'empereur avait formellement ordonné aux généraux
catholiques de protéger la vie et les biens des Juifs et de ne pas
cantonner de soldats dans leurs quartiers. Ses instruclions furent
suivies presque partout, à tel point que mai^t prolestant cacha
ses richesses dans le quartier juif. C*est qu'on avait besoin de
Targent des Juifs pour subvenir aux frais de la guerre ; il était
donc indispensable de les ménager.
La cour de Vienne eut même recours a un nouveau procédé
pour tirer de l'argent des Juifs, elle donna à certains d'entre eux
le titre de « Juif de cour », Hofjud, leur accordant les plus
grandes facilités pour leur commerce, les exemptant du port du
morceau d'étoffe jaune et leur assurant d'autres privilèges. Il
semble presque qu'à cette époque les Juifs fussent traités n)oins
rigoureusement que les chrétiens. Ainsi, à Mayence^ les Suédois,
qui séjournèrent dans cette ville pendant plus de quatre ans
(On de 1631 jusqu'au commencement de 1635), se montrèrent
moins bienveillants envers les catholiques qu'envers les Juifs.
Ces derniers étaient également moins appauvris que les chré-
tiens, car trois ans après le départ des Suédois, ils purent con-
struire une synagogue à Mayence, et plus tard, immédiatement
après la guerre de Trente ans, quand de nombreux Juifs se réfu-
gièrent de Pologne en Allemagne, ils purent venir en aide aux
fugitifs.
A cette époque, en effet, la Pologne, qui avait offert pendant
longtemps un asile aux Juifs, se mit également à les persé-
cuter. Ce revirement était dû aux Jésuites, que les rois de
Pologne avaient appelés dans le pays pour leur confier l'éduca-
tion des jeunes nobles et la direction du clergé et arriver avec
LES JUIFS ET LES COSAQUES. 153
leur aide à briser la résistance des dissidents. Comme les Juifs,
par leurs capitaux, leur activité et leur esprit d'ordre, exerçaient
une sérieuse influence sur la noblesse, les Jésuites s'eiïorcèrent
de détruire cette influence et de faire restreindre leur liberté en
s'alliant à leurs ennemis, les corporations d'artisans et de mar-
chands allemands.
Pourtant, pendant la guerre de Trente ans, leur situation fut
encore plus satisfaisante que celle de leurs coreligionnaires
d'Allemagne, et bien des Juifs, chassés par la guerre, vinrent se
réfugier de ce pays en Pologne. Le roi Ladislas VII (1632-1648)
les traila avec bienveillance, et la noblesse polonaise, impré-
voyante, dépensière, amie du faste, avait besoin d'eux, parce
qu'ils étaient industrieux, actifs, économes. Elle les employait
surtout pour l'administration des colonies nouvellement fondées
près du bas Dnieper et sur la rive septentrionale de la mer Noire,
dans le voisinage des Tartares de la Crimée. Les membres de ces
colonies, serfs échappés, forçats, paysans, aventuriers de toute
sorte, formèrent les premiers éléments de la tribu des Cosaques
appelés Zaporoges. Obligés, au commencement, de vivre de pillage
et de rapines, ils devinrent d'excellents guerriers. Comme les rois
les employaient souvent contre les incursions des Tartares et
des Turcs, ils leur accordèrent une certaine autonomie dans
l'Ukraine et la Petite-Russie et placèrent à leur tête un attaman
(hetman).
La plupart de ces Cosaques étaient sectateurs du rite grec.
Entraînés par leur ardeur de prosélytisme, les Jésuites réso-
lurent de les rattacher à l'Église romaine ou de les exterminer.
Pour atteindre leur but, ils eurent recours à tout un système de
vexations et d'oppression. Presque toutes les colonies de TUkraine
et de la Petite-Russie appartenaient alors à trois familles nobles :
les Koniecpolski, les Wischniowiecki et les Potocki. Ces familles
avaient confié à des fermiers juifs la charge de faire rentrer les
impôts. Pour chaque nouvau-né, pour chaque mariage, les Cosa-
ques étaient tenus de payer une taxe. Afin d'empêcher toute
fraude, les fermiers juifs détenaient les clefs des églises grecques,
de sorte que le prêtre ne pouvait procéder ni a un baptême ni à
un mariage sans leur autorisation. Celle-ci n'était naturellement
154 HISTOIRE DES JUIFS.
accordée qu'après le paiement de la taxe. Tout Todieux de ces
vexations, imposées par les propriétaires polonais, retombait sur
les Juifs, qui s'attirèrent ainsi la haine des Cosaques.
Mais leur propre conduite, les procédés qu*ils employaient
contribuèrent aussi à les faire détester des Cosaques. Les études
talmudiques fondées en Pologne par les célèbres rabbins Scha-
chna, Louria et Isserlès, et développées jusqu'à l'exagération par
leurs disciples Josua Falk Kohen, Méîr Lublin, Samuel Edlès et
Sabbataï Kohen, n'étaient pas réservées aux seuls rabbins, elles
absorbaient toutes les intelligences. Il en résulta que les défauts
de la méthode d'enseignement talmudique, déjà mentionnés plus
haut, la subtilité, l'habitude d'ergoter, la flnasserie, pénétrèrent
dans la vie pratique et dégénérèrent en duplicité, en esprit retors,
en déloyauté. Il était difllcile aux Juifs de se tromper entre eux,
parce qu'ils avaient reçu tous une éducation à peu près identique
et que, par conséquent, ils pouvaient se servir des mêmes armes.
Mais ils usaient souvent de ruse et de moyens déloyaux a l'égard
des non-juifs, oubliant que le Talmud et les plus illustres doc-
teurs du judaïsme flétrissent le tort fait aux adeptes d'autres
croyances au moins aussi énergiquement que celui dont on se
rend coupable envers des coreligionnaires. Du reste, leur piété
même était entachée de cet esprit d'exagération et de raffinement;
ils rivalisaient entre eux d'étroit rigorisme, mais ignoraient, pour
la plupart, la foi sincère, simple, amie de la droiture et de la
vérité.
Ils expièrent cruellement cet aflTaiblissement de leur sens
moral. Dans leur aveuglement, ils s'étaient faits les complices de
la noblesse et des Jésuites pour opprimer les Cosaques de
l'Ukraine et de la Petite-Russie. Les magnats voulaient réduire
ces Cosaques en serfs, les Jésuites désiraient les transformer en
catholiques romains, et les Juifs établis dans ces régions cher-
chaient à s'enrichir à leurs dépens et s'érigeaient en juges sur
eux. Étant en rapports plus fréquents avec les Juifs, les Cosaques
les haïssaient plus que leurs autres oppresseurs. La population
juive eût pu reconnaître à des signes manifestes qu'ils seraient les
premières victimes dans le cas où les Cosaques se révolteraient.
Lors d'un très court soulèvement des Zaporoges, sous la conduite
SOULEVEMENT DES COSAQUES. 155
de leur hetman Pawiiuk (vers 1638), deux cents Juifs furent tués
et plusieurs synagogues détruites. Ils n'en persistèrent pas moins
dans leur conduite imprudente. D'ailleurs, en 1648 ils attendaient
le Messie, selon la promesse contenue dans le Zohar, et Tespoir
de la prochaine délivrance les rendait encore plus sévères pour
les Cosaques.
Ils apprirent tout à coup avec effroi la rébellion des Cosaques,
soulevés à la voix de Thelman Bogdan Chmielnicki. Vaillant guer-
rier et habile stratégiste, Chmielnicki était en même temps cruel
et perfide. Les Juifs ravalent profondément blessé quand il occu-
pait encore une situation subalterne. Aussi disait-il aux Cosaques,
dès le début de la révolte : « Le peuple polonais nous a livrés
comme esclaves a ces maudits Juifs, » et ces mots suffirent pour
exciter les rebelles à tous les crimes. Les Zaporoges, alliés aux
Tartares, battirent une première fois Tarmée polonaise (1648).
Après cette victoire, ils envahirent les villes situées à Test du
Dnieper, entre Kiew et Pultava, pillant et massacrant les Juifs
qui n'avaient pas cherché leur salut dans la fuite. Plusieurs
milliers périrent ainsi. Le sort de ceux que les Tartares firent pri*
sonniers fut plus heureux ; ils furent transportés en Crimée et
rachetés par leurs coreligionnaires turcs. Pour échapper à la
mort, quatre communautés juives, comptant environ trois mille
âmes, se livrèrent aux Tartares avec tous leurs biens. Ces Juifs
aussi furent envoyés en Turquie et rachetés. Afin de réunir les
sommes nécessaires au rachat de tous ces prisonniers, la commu-
nauté de Constantinople envoya un délégué en Hollande, pour y
recueillir des subsides.
Pendant le règne de Ladislas, Chmielnicki, après ses premiers
succès, parut disposé à traiter avec ce souverain. Malheureuse-
ment, Ladislas mourut, et, comme toujours, durant l'interrègne
(mai-octobre 1648), la Pologne resta livrée à Tanarchie. Chmiel-
nicki en profita pour faire dévaster les provinces polonaises par
ses lieutenants. Il se forma de vraies bandes d'assassins, nommés
haidamaks (partisans), qui accomplirent d épouvantables tueries
parmi les Polonais et les Juifs. Morosenko, l'un des chefs, qui
faisait étrangler les femmes catholiques etjuives avec des lanières
de cuir, disait en raillant qu'il c les orpait de colliers rouges ».
â
Ib6 HISTOIRE DES JUIFS.
Un autre chef, Ganja, quelques semaines après la victoire des
Cosaques, marcha contre la forteresse de Nemirov, où se trou-
vaient 6.000 Juits. Ceux-ci, attaqués par les Cosaques du dehors
et par les catholiques grecs de la ville, furent presque tous
égorgés. A Toulczyn, il y avait 6.000 chrétiens et environ
2.000 Juifs. Parmi ces derniers, la plupart étaient décidés à
vendre chèrement leur vie. Ils s'entendirent donc avec la noblesse,
sous la foi du serment, pour défendre la ville jusqu'au dernier
homme. Pour se rendre maîtres de la forteresse, les Cosaques
usèrent d'un stratagème. Ils afQrmèrent à la noblesse qu'ils n'en
voulaient qu'aux Juifs et qu'ils se retireraient dès que leur^
ennemis leur auraient été livrés. Oubliant leur serment, les nobles
ouvrirent aux rebelles les portes de la ville. Les Juifs, placés
dans Taltemative de se convertir ou de mourir, choisirent la
mort; près de 1.500 furent tués sous les yeux de la noblesse.
Celle-ci ne tarda pas à subir le châtiment de son parjure. Privée
du concours des Juifs, elle fut attaquée, à son tour, par les Cosa-
ques et massacrée. Cet événement eut au moins pour résultat de
resserrer les liens entre les Polonais et les Juifs, et, pendant
toute la durée de cette longue lutte, les deux alliés ne cessèrent
de se prêter un appui réciproque. Dans le même temps, des
haidamaks, conduits par Hodki, pénétrèrent dans la Petite-Russie
et tuèrent de nombreux Juifs à Homel, à Starodoub, à Czernigov
et dans d'autres villes situées à l'ouest et au nord de Kiew.
Le prince Jérémie Wischniowiecki, le seul personnage polonais
qui se signala vraiment comme un héros dans toutes ces luttes,
accueillit les Juifs au milieu de sa petite, mais vaillante armée,
avec laquelle il poursuivait sans relâche les bandes cosaques.
Mais, réduit à ses propres forces et écarté du commandement
suprême par la jalousie, il dut se retirer devant le trop grand^
nombre d'ennemis. Sa retraite eut pour les Juifs les plus terribles
conséquences. On rapporte que dans la forteresse de Polon-
noïé, située entre Zaslav et Zytomir, les haidamaks, auxquels
s'étaient joints les catholiques grecs de la ville, massacrèrent
iO.OOO Juifs.
Par suite de la malheureuse issue de la deuxième guerre entre
les Polonais et les Cosaques, il n'y eut plus de sécurité même
MASSACRES DES JUIFS EN POLOGNE. 157
pour les Juifs éloignés des premiers champs de bataille. Ils ne
pouvaient échapper à la fureur des Zaporoges qu*en passant la
frontière de la Valachie. L'immense espace qui s*étend depuis le
sud de rUkraine jusqu'à Lemberg, en passant par Dubno ek
Rrody, était semé de cadavres juifs. Dans la ville de Bar, on en
tua de 2.000 à 3.000. Pas plus les Cosaques réguliers que les
sauvages haidamaks ne faisaient de différence entre les rabba-
nites et les caraïtes; ils massacraient tout, sans distinction.
Aussi ne resta-t-il que de rares débris des quelques commu-
nautés caraïtes de Pologne. A Lemberg, beaucoup de rabbanites
succombèrent à la faim et à la maladie, et la communauté dut
remettre tous ses biens aux Cosaques pour prix de sa rançon.
De Lemberg, Chmielnicki se rendit avec ses troupes à Zamosc
pour se rapprocher de Varsovie et faire valoir son avis dans Télec-
tion du roi.
A Narol, qu'ils rencontrèrent sur leur chemin, les Zaporoges
accomplirent un épouvantable carnage (au commencement de
novembre). On évalue le nombre des victimes' a 45.000, dont
12.000 Juifs. Les haidamaks se répandirent ensuite dans la
Volhynie, la Podolie et la Russie occidentale, semant partout
la ruine et la mort. Dans plusieurs villes, Juifs et catholiques
prirent les armes et réussirent à chasser ces bandes sangui-
naires.
A la suite de l'élection du roi de Pologne, la lutte cessa quelque
temps. Après avoir fait nommer son candidat, Jean-Casimir, pri-
mat de Gnesen, Chmielnicki se décida à abandonner la .région où
il avait accumulé tant de ruines; il retourna dans l'Ukraine. Les
commissaires polonais le rejoignirent dans sa résidence pour
traiter avec lui de la paix. Comme il exigeait qu'il n'y eût plus
d|ins les provinces cosaques ni église catholique ni Juifs et que
les délégués polonais ne voulaient pas y souscrire, les pourpar-
lers furent rompus (16 février 1649). Une troisième fois, la guerre
recommença. Dans la rencontre qui eut lieu près de Sbaraz,
l'armée polonaise était menacée d'une complète destruction quand
le roi eut Tidée de s'adresser, pour la conclusion de la paix, au
chef desTarlares (août 1649). Les conditions imposées ne différè-
rent pas beaucoup de celles qu'avait proposées Chmielnicki ; les
M
158 HISTOIRE DES JUIFS.
Juifs ne pouvaient plus habiter aucune localité importante du
pays des Cosaques.
La paix signée, les fugitifs jaifii retournèrent dans leurs de-
meures, la où il leur était permis de s*élriiUr. Ceux qui s'étaient
convertis par crainte de la mort furent autorisés par te roi Jean-
Casimir a revenir publiquement au judaïsme. Plusieurs eentaines
d'enfants Juifs, devenus orphelins et élevés dans le christianisme^
furent également réintégrés dans leur ancienne religion. On
essaya de déterminer à quelle famille ils appartenaient et on
leur attacha au cou un petit rouleau indiquant leur généalogie,
pour qu'ils pussent éviter plus tard de contracter des mariages
prohibés^. Dn synode de rabbins et de chefs de communauté se
réunit à Lublin, dans Thiver de Tannée 1650, pour examiner
par quelles mesures ils pourraient relever le judaïsme polonais
et atténuer les effets désastreux de ces temps troublés. Des cen-
taines de femmes juives ne savaient pas si leurs maris étaient
morts ou s'ils erraient quelque part, dans Test ou Touest, en
Turquie ou en Allemagne, et, par conséquent, si elles pouvaient
se remarier ou non. D'autres difficultés religieuses étaient encore
à résoudre. On dit que le synode prit sur les différents points de
très sages décisions. Sur la proposition de Schabbataï Kohen ou,
par abréviation, Schakh, les communautés polonaises établirent
un jour de jeûne à la date où se produisit le premier massacre
des Juifs de Nemirov (20 sivan).
La paix durait depuis un an et demi quand Chmielnicki reprit
les armes et envahit de nouveau la Pologne avec les Zaporoges.
Les premières victimes de la guerre furent encore une fois les
Juifs. Mais, comme leur nombre était alors bien diminué en
Pologne et que, d'un autre côté, ces longues luttes les avaient
habitués à se défendre vaillamment, les massacres furent biçn
moins considérables que dans les guerres précédentes. Du reste,
la victoire ne resta pas fidèle aux Cosaques. Ceux-ci, après avoir
appelé les Tartares à leur aide, furent abandonnés brusquement
par leurs alliés, qui emmenèrent Chmielnicki prisonnier. Les
Cosaques furent obligés de traiter. Jean-Casimir et ses ministres
stipulèrent que les Juifs pourraient s'établir librement dans toute
l'Ukraine et prendre des terres à ferme.
^^ :•
VJT*
FUITE DES JUIFS DE POLOGNE. 159
La paix conclue, Chmieloicki n'attendit qu*une occasion pour
recommencer la lutte. Dès que son autorité, ébranlée par ses
derniers échecs, fut de nouveau consolidée et qu*il eut comblé les
vides faits dans son armée, il reprit les hostilités. Ne pouvant
plus compter sur le concours des Tartares, il entraîna les Russes
dans sa guerre contre la Pologne. Par suite de l'entrée en cam-
pagne des Russes (1654-1655), les communautés juives établies
dans Touest de la Pologne et dans la Lithuanie, que les Cosaques
avaient ménagées jusque-là, furent également atteintes par le
fléau. Les Juifs de Vilna disparurent tous, par les massacres ou
la fuite. Quand, Tannée suivante (1656), les Suédois, sous la con-
duite du roi Charles X, se joignirent aux autres ennemis de la
Pologne, de nouvelles régions furent envahies et, par conséquent,
de nouvelles communautés juives, de Posen à Cracovie, eurent à
endurer les plus gjrandes souffrances. Pillés, maltraités, tués par
les diverses armées ennemies. Cosaques, Russes, Suédois, les
Juifs ne furent même pas toujours épargnés par les Polonais. Le
général Czarnicki les laissa massacrer par ses soldats, sous pré-
texte qu'ils avaient des accointances avec les Suédois. Seul le
prince-électeur de Brandebourg les traita avec équité. En ces dix
années de guerre (1648-1658), plus de trois cents communautés
furent détruites en Pologne et plus de 250,000 Juifs tués. Ceux
qui restaient étalent appauvris et découragés, accomplissant les
travaux les plus durs et les plus humiliants pour ne pas mourir
de faim.
On revit à cette époque le lamentable spectacle qu'avaient pré-
senté les Juifs expulsés de TEspagne et du Portugal. Partout on
rencontrait des Juifs polonais, à Taspect hâve et décharné, qui
erraient à la recherche d'un asile. A Touest, à travers la région
de la Vislule, beaucoup de ces fugitifs arrivèrent à Hambourg,
émigrèrent à Amsterdam ou furent expédiés à Francfort-sur-
le-Mein et dans d'autres villes rhénanes. Du côté du sud, ils
allèrent se réfugier dans la Moravie, la Bohème, TAutriche, la
Hongrie et jusqu'en Italie. Ceux que les Tartares avaient faits pri-
sonniers furent emmenés dans les provinces turques et envoyés
en partie dans les États barbaresques. Dans toutes les villes, ils
trouvèrent un accueil cordial auprès de leurs coreligionnaires,
^
160 HISTOIRE DES JUIFS.
qui s'empressaient de subvenir à tous leurs besoins. En Italie, les
communautés s'imposèrent de lourds sacrifices pour les racheter
et les secourir; les membres aisés de la communauté de Livourne
consacrèrent à celte œuvre de charité le quart, de leurs revenus.
Les Juifs d'Allemagne et d'Autriche, presque ruinés par la guerre
de Trente ans, réunirent également tous leurs efforts pour leur
venir en aide.
Pour le judaïsme aussi, les excès des Cosaques eurent de mal-
heureuses conséquences. Jusque-là, la méthode polonaise de
renseignement talmudique n'avait exercé qu'une faible influence
en Allemagne et en Italie. Mais quand, à la suite des massa-
cres, les Juifs polonais se furent répandus dans les divers pays
européens, leur érudition talmudique les fit appeler aux postes
rabblniques les plus importants et, par conséquent, leur action
devint prépondérante. En Moravie, il y ei^t Efraïm Kohen et
Schabbataï Kohen, à Amsterdam Moïse Ribkès, à Furth et plus
tard à Francfort-sur-le-Mein Samuel Aron Kaïdanover, à Metz
Moïse Kohen de Vilna. Fiers de leur supériorité, tous ces talmu-
distes polonais dédaignaient les rabbins allemands, portugais ou
italiens, et, loin de se corriger de leurs défauts, imposaient leurs
habitudes à leurs autres coreligionnaires. On se moquait des
Polacks^ mais on acceptait leur autorité. Quiconque voulait
étudier sérieusement le Talmud, devait suivre renseignement
d'un maître polonais. Dans toutes les communautés où ils fonc-
tionnaient, les rabbins polonais faisaient prévaloir un rigorisme
étroit et mesquin, le dédain pour 1 étude de la Bible et l'horreur
des sciences profanes. Dans le siècle de Descartes et de Spinoza,
quand, en Europe, le moyen àgc avait disparu définitivement
devant Tesprit des temps modernes, ces réfugiés introduisirent
dans le judaïsme européen des manières de penser et d'agir qui
constituèrent pour lui un véritable moyen âge et dont l'influence
se fit sentir pendant plus d'un siècle.
MANASSÉ BEN ISRAËL. 101
CHAPITRE VIII
L'ÉTABLISSEMENT DES JUIFS EN ANGLETERRE
ET LA RÉVOLUTION ANGLAISE
(1655-1666)
A répoque même où, en Pologne, les Juifs étaient pourchassés
et massacrés, ils virent s'ouvrir pour eux un pays qui leur était
resté fermé pendant deux siècles et demi. Ce pays était l'Angle-^
terre. Les Juifs d'Amsterdam et de Hambourg, qui étaient en
rapports avec les marchands, les armateurs et les savants da
cette lie, désiraient ardemment pouvoir y établir une colonie,
mais l'exécution de ce projet semblait se heurter à des obstacles
insurmontables. Le haut clergé anglais était peut-être encore
plus intolérant que les papistes qu'il persécutait, et le peuple
anglais, qui n'avait pas vu de Jui& depuis des siècles, partageait,
en grande partie, l'aversion du clergé.
On homme courageux entreprit alors la tâche difficile de dis-
siper les préjugés des Anglais contre les Juifs. Menasse ben
Israël, deuxième ou troisième rabbin d'Amsterdam, qui ne jouait
qu'un rôle secondaire dans sa patrie et trouvait si peu de res-
sources dans ses fonctions de prédicateur qu'il était résolu,
pour nourrir sa famille, à aller s'établir comme commerçant au
Brésil, ce savant à la fois prudent et hardi, énergique et souple,
vaniteux et désintéressé, réussit à faire admettre ses coreligion?
naires en Angleterre. Il n'était pas d'une intelligence supérieure,
mais il inspirait la sympathie et recevait un excellent accueil
dans tous les milieux. 11 possédait aussi une rare facilité d'élo-
cution, beaucoup de chaleur, et il savait porter la conviction dans
les esprits. C'était surtout un grand cœur.
Au point de vue littéraire, il prit pour modèle Isaac Abrabanel,
dont il avait épousé l'arrière-petite-fille, Rahel Soeira. A l'exemple
V 11
162 HISTOIRE DES JUIFS.
d'Abrabanel, il composa un ouvrage, le Conciliador, où il essayait
de concilier les apparentes contradictions des livres saints, mais
avec moins de prolixité et d'ennuyeux développements que son
modèle. Manassé était un lecteur un peu crédule, il acceptait
tout sans critique, le vrai comme le faux, ajoutant la même foi
aux inventions des mystiques qu'aux récits de la Bible. Il était
convaincu de la vérité de la "Cabbale et de la théorie de la
métempsycose. Pourtant, aux yeux des contemporains, les ou-
vrages de Manassé eurent une très grande autorité. Ils plaisaient
par rélégance du style et inspiraient conflance par retendue de
rérudition qui s'y manifestait. Savants juifs et savants chrétiens
Tadmiraient et le respectaient.
A ce moment, sous Tinfluence des circonstances et l'impulsion
de Tillustre philologue Joseph Scaliger, la Hollande était devenue
un centre de remarquables recherches scientifiques. On s'appli-
quait surtout à étudier a fond les langues et les littératures
grecques, latines et hébraïques. A côté de l'hébreu, Joseph Sca-
liger, Toracle des théologiens protestants, avait également appelé
Tattention des savants sur la littérature rabbinique et témoignait
même de la considération pour le Talmud. Ses disciples suivirent
son exemple et se consacrèrent avec un grand zèle à cette bran-
che de la science, pour laquelle on n'avait manifesté que dédain
un siècle auparavant. A Bâle, Jean Buxtorf l'ancien se distingua
par sa profonde science de l'hébreu et de la littérature rabbi-
nique, qu'il fit connaître dans les milieux chrétiens. Il entre-
tint une correspondance suivie, en langue hébraïque, avec des
savants juifs d'Amsterdam, de l'Allemagne et de Constanlinople.
Des femmes même s'occupaient d'hébreu, Anne-Marie Schur-
mann d'Utrecht, Dorothée Moore et l'excentrique reine Christine
de Suède. Enfin, Thébreu était étudié par des hommes d'Etat tels
que le Hollandais Hugo Grotius et l'Anglais Jean Selden, qui
avaient besoin de le savoir pour leurs recherches historiques ou
théologiques.
Mais, malgré leur zèle pour ces études, les savants chrétiens
ne pouvaient se diriger dans la littérature rabbinique qu'avec
l'aide d'un guide juif, lis accueillirent donc avec une vive salis-
faction les ouvrages de Manassé ben Israël, où se rencontraient
LES ILLUMINÉS CHRÉTIENS ET MANASSÉ. 163
de nombreux documents rabbiniques et qui exposaient des points
de vue tout nouveaux. Parmi les chrétiens qui recherchèrent son
amitié, on trouve des érudits que FÉglise persécuta [ou déclara
hérétiques à cause de la hardiesse de leurs opinions, et aussi des
mystiques qui attendaient Tavènement du cinquième empire, ou,
selon le langage de Daniel, le règne des saints. Les excès sanglants
de la guerre de Trente ans et les souffrances qui en résultèrent
avaient fait croire à bien des rêveurs que Tépoque messianique du
règne millénaire, annoncée par le livre de Daniel et les Apoca-
lypses, était proche, et que les maux présents étaient les précur-
seurs des félicités attendues. Ces illuminés ne comprenaient pas la
réalisation de leurs rêves sans la participation des Juifs, qui, les
premiers, avaient reçu Tannonce de cet important événement. Mais
dans leur pensée, rien ne pouvait se produire avant que les Juifs
eussent repris possession de la Terre sainte. Or, cette entreprise
présentait de grandes difficultés. Pour se conformer aux paroles
des Prophètes, il fallait, avant tout, retrouver et réunir les dix tri-
bus disparues. Ensuite, Israël ne pouvait reconquérir la Palestine
qu^avec le concours d'un Messie issu de la famille de David. Ces
chrétiens mystiques s'en remettaient aux circonstances pour
aplanir les difflcultés qui pourraient s'élever entre leur propre
Rédempteur, c'est-à-dire Jésus-Christ, et celui qu'ils attendaient
pour le compte des Juifs.
De telles extravagances trouvaient créance auprès de Manassé
ben Israël, car lui aussi attendait, sinon l'arrivée du règne
millénaire des saints, du moins la venue prochaine du Messie,
selon la promesse des cabbalistes. D'après le Zokar, en effet,
l'heure de la délivrance devait sonner en 1648. Manassé fut donc
très heureux de recevoir d'un mystique chrétien, Mochinger de
Dantzig, une lettre où il lisait les mots suivants : a Sache que
j'approuve et respecte vos doctrines religieuses et que je forme le
souhait, avec certains de mes coreligionnaires, qu'Israël soit enfin
éclairé de la vraie lumière et retrouve son ancienne gloire et son
ancien salut. » Un autre mystique de Dantzig, Abraham de Fran-
kenberg, gentilhomme des environs d'Oels (Silésie) et disciple de
Jacob Bôhm, lui écrivait : c La vraie lumière émanera des Juifs;
leur temps est proche. Chaque jour, on apprendra de différentes
464 HISTOIRE DES JUIFS.
régions les miracles opérés en leur faveur, et toutes les tles se
réjouiront avec eux. » Dans son entourage immédiat, Manassé
avait deux amis chrétiens qui exaltaient la future gloire d'Israël,
Henri Jessé et Pierre Serrarlus. En France aussi^ vivait à cette
époque un rôveur d'une nature particulière, le huguenot Isaac
La Peyrère, de Bordeaux, au service du duc.de Condé. Dans un
écrit intitulé Rappel des Juifs, La Peyrère expose que « les Juifs
devront être rappelés de tous les coins du monde où ils sont dis-
séminés, pour retourner bientôt en Palestine. En sa qualité de fils
aine de l'Église, le roi de France a pour mission de ramener
dans la Terre sainte le peuple d'Israël, qui est le fils aine de
Dieu ».
C'était surtout en Angleterre qu'on professait alors un profond
respect pour « le peuple de Dieu •, principalement parmi ceux
qui avaient toute action sur la direction des affaires de l'État.
A côté des épiscopaux, des presbytériens et des catholiques, il
s'était, en effet, formé dans ce pays un quatrième parti, qui avait
Inscrit sur son drapeau : liberté religieuse pour tous. Ce parti
énergique et intelligent, appelé les Puritains^ arriva au pouvoir
grâce au despotisme aveugle de Charles V*^ et à l'égoïsme du
Long Parlement.
Le chef de ce parti était Olivier Cromwell, qui conquit la
liberté religieuse non seulement pour lui et les siens, mais aussi
pour les autres. Cromwell et ses officiers étaient de vrais « soldats
de Dieu », qui avaient tiré l'épée pour une cause juste et élevée,
et qui rêvaient d'organiser un État fondé sur la religion et la
morale. Comme autrefois les Macchabées, les guerriers puritains
avaient « le glaive en main et les louanges de Dieu dans la
bouche ». Avant et après le combat, ils lisaient la Bible. C'est, en
effet, dans FAncien Testament que ces vaillants soldats puisaient
leur foi et leur énergie, c'est là qu'ils trouvaient des modèles qui
les encourageaient à lutter contre un roi parjure, une aristocratie
hypocrite et un clergé indigne : les Juges, délivrant le peuple du
joug étranger ; Saul, David, Joab, chassant l'ennemi de leur pays;
Jéhu, exterminant une famille royale qui était idolâtre et débau-
chée. Dans chaque verset des livres de Josué, des Juges, de
Samuel et des Rois, ils trouvaient des allusions à leur propre
LES PURITAINS ET LES JUIFS. 165
situation, chaque psaume répondait à leurs propres pensées.
Gromwell se comparait à Gédéon qui, au début, n'obéit à la voix
divine qu'en tremblant et qui dispersa ensuite vigoureusement les
légions païennes.
Ainsi familiarisés avec l'histoire, les prophéties et la poésie
de l'Ancien Testament et pénétrés de Tesprit de la Bible, les
Puritains reportaient le respect que leur inspiraient les livres
saints sur le peuple qui en est le héros. Pour eux, c'était un
vrai miracle que ce peuple, comblé de faveurs si extraordinaires
et châtié avec une si rigoureuse sévérité, n'eût pas encore com-
plètement disparu. Ils conçurent donc le désir de voir de leurs
propres yeux cette antique race, de l'attirer dans la communauté
de Dieu qu'ils voulaient créer en Angleterre. Ceux qui, dans
l'armée de Gromwell ou le Parlement, rêvaient du prochain avè-
nement du règne millénaire réservaient aux Juifs un rôle parti-
culièrement brillant.dans l'empire des saints. Prenant à la lettre
certaines expressions des Prophètes, un prédicateur puritain,
Nathanel Holmes (Homesius), exprima le désir de devenir le
serviteur d'Israël et de servir ce peuple à genoux. La vie publique,
comme les sermons, reçut en quelque sorte une empreinte
Israélite. Si les membres du Parlement avaient parlé hébreu, on
aurait pu se croire revenu en Judée. Un écrivain émit même le
vœu de célébrer le samedi, et non pas le dimanche, comme jour de
repos. D*autres formulèrent le souhait que l'Angleterre adoptât les
lois politiques de la Tora.
Manassé ben Israël suivait avec émotion ce qui se passait en
Angleterre, il y voyait l'annonce de l'arrivée prochaine du Messie
et il déploya une activité fiévreuse pour h&ter la réalisation de
ses espérances. A sa profonde joie, un chrétien anglais, Edouard
Nicolas, publia un plaidoyer chaleureux a en faveur de la noble
nalion juive et des enfants d'Israël. » Dans cet écrit, dédié au
Long Parlement, les Juifs, qualifiés de peuple élu, étaient traités
avec une bienveillance à laquelle ils n'étaient pas accoutumés.
A la fin, l'auteur y déclarait qu'il n'avait pas composé ce mémoire
à l'instigation des Juifs, mais par amour pour Dieu et pour son
pays. Selon lui, les maux amenés par les guerres civiles et reli-
gieuses étaient un châtiment divin, parce que les Anglais avaient
i^
166 HISTOIRE DES JUIFS.
persécuté les Juifs, ces favoris de Dieu ; on devait doac tenir
compte de cet avertissement, traiter les Juifs avec bonté et les
accueillir en Angleterre. Après avoir démontré par de nombreux
versets bibliques la prédilection de Dieu pour Israël, il rappelait
les paroles d'un prédicateur qui avait cité dans le Parlement ce
passage des Psaumes : « Ne touchez pas à mes oints et ne mal-
traitez pas mes prophètes, » et qui avait affirmé que les nations
étaient heureuses ou malheureuses selon qu'elles se montraient
justes ou malveillantes a l'égard des Juifs. « Il est donc de votre
devoir, continuait-il, de favoriser les Juifs, de les consoler, de nous
faire pardonner le sang innocent répandu dans notre pays et de
les unir à nous par des relations amicales. Sans doute, les papes
qui humilient et oppriment les Juifs verraient avec déplaisir que
l'Angleterre les traite équitablement ; ce serait là un motif de
plus de leur témoigner des égards. »
Ce livre apologétique produisit une très vive sensation en
Angleterre et en Hollande. Manassé en éprouva une joie très
grande, et il se mit immédiatement à l'œuvre, de son côté, pour
obtenir pour les Juifs le droit de séjourner en Angleterre. Son
'i esprit était pourtant hanté d'une grave préoccupation : il se
! demandait, avec beaucoup d'illuminés chrétiens, ce qu'étaient
ïr devenues les dix tribus que Salmanasar, roi d'Assyrie, avait
.* exilées. Restaurer le royaume juif sans ces dix tribus lui parais-
; sait impossible, car c'eût été s'écarter des paroles des Prophètes,
qui affirment qu'Israël sera de nouveau réuni à Juda. Il importait
donc de démontrer l'existence de ces tribus. Manassé fut servi à
souhait par le hasard. Un voyageur juif, Montezinos, avait, en
effet, affirmé par serment quelques années auparavant que, dans
une région de l'Amérique du Sud, il avait rencontré des Juifs indi-
gènes descendant de la tribu de Reiîben. Fermement convaincu
' de la vérité de cette affirmation, Manassé l'exposa dans son
« Espérance d'Israël », qu'il écrivit pour préparer les esprits à
la venue du Messie.
' Pour Manassé, en efTet, l'époque de la délivrance était proche ;
'; bien des indices en faisaient foi. c Puisque les menaces des Pro-
^ phètes contre Israël se sont réalisées avec une si douloureuse
précision, on peut légitimement espérer que leurs promesses
« ESPÉRANCE DISRAEL d DE MANASSÉ. 467
aussi s'accompliront, o Manassé énumère^dans son livre, une série
de martyrs brûlés en Espagne et en Portugal parce qu'ils avaient
refusé d'abjurer leur foi. Il signale surtout avec admiration le cas
d'un jeune noble chrétien, Don Lope de Vera y Alarcon, qui s'était
converti au judaïsme, avait pris le nom de Juda a le croyant » et
confessé avec courage ses nouvelles convictions. Incarcéré pen-
dant plusieurs années, il était monté ensuite sur le bûcher
(25 juillet 1644).
C'est sous l'impression de ces atrocités de l'Inquisition que
Manassé écrivit son « Espérance d'Israël », où il affirme l'exis-
tence des dix tribus à laquelle il rattache l'espoir de la prochaine
délivrance. Il remit ensuite ce traité, en langue latine, à un
haut personnage de l'Angleterre pour le communiquer au Parle-
ment et au conseil d'État. 11 y ajouta un mémoire ou il essayai!
de prouver qu'avant de pouvoir retourner dans leur pays d'ori-
gine, les Juifs devaient être disséminés d'un bout de la terre à
l'autre. Or, comme l'Angleterre se trouvait, à ses yeux, sur les
confins septentrionaux du monde habité, il lui paraissait indis-
pensable de les ramener dans cette contrée. Il sollicita donc le
conseil d'État et le Parlement d'autoriser les Juifs à se rendre en
Angleterre, d'où ils étaient exclus depuis trois siècles, à y pra-
tiquer librement leur religion et a y élever des synagogues (1650).
Manassé ne cachait nullement ses espérances messianiques, car
il savait que les « saints > ou puritains formaient des vœux pour
le retour du peuple de Dieu dans son ancienne patrie et étaient
tout disposés à l'y aider.
Les prévisions de Manassé semblèrent se réaliser, car sa requête
fut accueillie favorablement par le Parlement. Lord Middlesex lui
envoya même une lettre de remerciements avec cette suscription :
« A mon cher frère, au philosophe hébreu Manassé ben Israël. »
Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre l'Angleterre et la Hol-
lande, et Manassé vit de nouveau s'éloigner comme un mirage le
but qu'il poursuivait. Mais, quand Cromwell eut dissous le Long
Parlement, pour s'emparer du pouvoir (avril 1653), et qu'il eut
manifesté la volonté de conclure la paix avec les États généraux
des Pays-Bas, Manassé se remit a l'œuvre. Du reste, le nouveau
Parlement convoqué par Cromwell était composé de prédicateurs
'*j
168 HISTOIRE DES JUIFS.
puritains, d'officiers imprégnés de Tesprit biblique, d'illuminés
qui attendaient le règne millénaire du Messie, et tous profes-
saient le plus grand respect pour les antiques institutions du
judaïsme. Ainsi, ils proposèrent très sérieusement de composer
le conseil d'État de soixante-dix membres, sur le modèle du
Synhédrin de Jérusalem j et le général Thomas Harrison, un ana-
baptistCr voulut faire adopter pour TÂngleterre les lois mosaïques.
Le Parlement accueillit donc avec la plus grande bienveillance
la requête de Manassé ben Israël, à qui il envoya un passeport
pour venir discuter à Londres la question du retour des Juifs en
Angteterre.
Craignait-on, parmi les Juifs, que Manassé ne fût pas assez
habile pour triompher de toutes les difficultés ou qu'il nuisit à la
cause de ses coreligionnaires en s'inspirant trop, dans ces négo-
ciations, de ses rêveries messianiques ? Ce qui est certain, c'est
qu'un Marrane, Manuel Martinez Dormido, s*empressa de se
rendre à Londres pour remettre une supplique en faveur de
l'établissement des Juifs dans la Grande-Bretagne. Dormido, qui
avait occupé une situation importante en Espagne et que l'inqui-
sition avait tenu emprisonné assez longtemps avec sa femme et
sa sœur, avait réussi à s'enfuir à Amsterdam, où il était revenu
au judaïsme. Dans sa requête, il se déclarait ouvertement Juif et
faisait ressortir les avantages considérables que les Marranes de
l'Espagne et du Portugal, par leurs capitaux et leur expérience
des affaires, assureraient à l'Angleterre. Quoique Cromwell
recommandât cette requête au conseil d'État, elle fut rejetée
(novembre 1654). Après cet échec, les Marranes mirent de nou-
veau tout leur espoir en Manassé.
Celui-ci marchait alors en plein rêve. D^avance il se sentait
ébloui par les splendeurs de la glorieuse période messianique
qui allait s'ouvrir pour Israël. Ses idées étaient, d'ailleurs, par-
tagées par des illuminés chrétiens. Peu de temps auparavant,
le Hollandais Henri Jessé avait publié un ouvrage intitulé : a Pro-
chaine gloire de Juda et d'Israël. » Le médecin Paul Felgenhauer,
de Bohème, mystique et alchimiste, alla plus loin. Persécuté à la
fois, en Allemagne, par les catholiques et les protestants, il s'était
réfugié à Amsterdam et s'y était lié avec Manassé. Il publia le
MANASSÉ EN APî^GLETERRE. 169
livre suivant (décembre 1654) : a Heureux message du Messie à
Israël : elle est proche Tépoque où Israël sera délivré de tous ses
maux et ramené de la captivité et où le Messie viendra. Pour la
consolation d'Israël, d'après les livres saints de TAncien et du
Nouveau Testament, écrit par un chrétien qui attend le Messie
avec les Juifs. » Felgenhauer déclare que les vrais croyants des
autres religions sont également les descendants d'Abraham par
l'esprit, et il en conclut que Juifs et chrétiens doivent s'aimer et
s'unir en Dieu comme Juda et Israël. D'après lui, cette récon-
ciliation des diverses confessions n'est plus éloignée, comme le
prouvent les innombrables maux causés par la sanglante guerre
de Trente ans.
Dans l'automne de l'année 1655, Manassé se décida à se rendre
à Londres, où Cromwell lui fit le plus cordial accueil. Il était
accompagné de Jacob Sasportas, qui avait exercé les fonctions de
rabbin dans diverses villes africaines, et de plusieurs autres core-
ligionnaires. Londres était alors déjà habité par des Juifs, mais
ils y vivaient sous le masque chrétien, comme à Bordeaux. Sous
le règne d'Elisabeth, un médecin juif ou marrane, Lopez, avait
joué un certain rôle dans cette ville comme protecteur et inter-
prète d'un bâtard portugais, le prince Antonio, qui sollicitait l'aide
de l'Angleterre pour disputer au roi d'Espagne le trône du Por-
tugal. Victime d'intrigues, Lopez avait été accusé de trahison et
condamné à mort par la reine. A la suite de cette condamnation,
les parents et les amis marranes de Lopez avaient dissimulé
encore plus soigneusement leur qualité de Juif.
Sous les Stuarts aussi, un petit nombre de Marranes étaient
venus s'établir en Angleterre, où ils vivaient déguisés en chré-
tiens espagnols et portugais. Le plus considérable, d'entre eux
était Antonio Fernandez Carvajal, très riche armateur. Il fut
accusé un jour d'avoir déserté le christianisme, mais, sur les
instances des principaux marchands de Londres, le Parlement
imposa silence à ses accusateurs. Tous ces Marranes célébraient
en apparence les offices du culte catholique dans la chapelle de
l'ambassadeur portugais, Antonio de Sousa, beau-père de Car-
vajal; en réalité, cette chapelle était une synagogue. Cromwejl
savait fort bien ce qui se passait, mais fermait les yeux. Les
170 HISTOIRE DES JUIFS.
Marranes se contentaient de cette situation équivoque et ne se
décidèrent que difficilement a joindre leurs eiïorts à ceux de
Manassé pour pouvoir observer ouvertement le judaïsme.
Pour donner plus de poids à sa démarche, Manassé se fit
envoyer des procurations par les Juifs des divers pays européens
et se présenta en Angleterre comme délégué de tous ses coreli-
gionnaires. Il remit ensuite une « Adresse » à Cromwell, et en
même temps il fit imprimer et répandre une « Déclaration » où il
exposait les motifs qui plaidaient en faveur du rappel des Juifs
et où il réfutait les objections qu'on pourrait y opposer. Les
raisons invoquées peuvent se résumer en deux principales, une
raison mystique et une raison économique. « Actuellement, dit-il,
notre nation est dispersée partout et réside dans tous les pays
florissants de la terre, en Amérique comme dans les trois autres
parties du monde; seule Timportante et puissante Grande-Bre-
tagne ne possède pas de Juifs. Pour que le Messie puisse venir et
nous apporter la délivrance, il est nécessaire que nous soyons
également établis dans ce pays. » En deuxième lieu, il faisait
valoir l'essor que les Juifs donneraient au commerce de TAn-
gleterre.
Cromwell était favorable au projet de Manassé. Il savait quels
avantages TAngleterre, dont le commerce était bien moins pros-
père que celui de la Hollande, retirerait de la présence des riches
et habiles marchands juifs ou marranes d'Espagne et de Portugal.
En outre, il était animé d'un réel sentiment de tolérance à Tégard
de toutes les confessions. Mais, ce qui le prédisposait surtout en
faveur du retour des Juifs en Angleterre, c'était Tespoir de les
voir se convertir à la religion presbytérienne, qui, par son austé-
rité et sa simplicité, se rapprochait bien plus du judaïsme que du
culte catholique. Pour amener le peuple à ses idées, il les fit
exposer et propager par deux des plus zélés indépendants, Hugh
Peters, son secrétaire, et Harry Martens, membre du conseil
d'État.
Le 4 décembre 1655, Cromwell convoqua à Whitehall une
commission pour examiner la requête de Manassé. Les délibéra-
tions portèrent sur deux points principaux : les Juifs peuvent-ils
légalement s'établir en Angleterre, et, en cas d'affirmative, sous
■ ■»
DÉBATS SUR LE RETOUR DES JUIFS EN ANGLETERRE. i7l
quelles conditions seront-ils autorisés à revenir dans ce pays?
Ces débats soulevèrent dans le peuple les plus diverses passions.
Haine aveugle contre les déicides et amour mystique pour le
peuple de Dieu, crainte de la concurrence et désir de conquérir,
grâce aux Juifs portugais et espagnols, la supériorité commer-
ciale sur la Hollande, préjugés de toute sorte, tels étaient les
sentiments qui divisaient alors les Anglais en amis et en ad-
versaires des Juifs. Les partis aussi s*eû mêlèrent. Les adhé-
rents de Cromwell et, en général, les républicains demandaient
rétablissement des Juifs en Angleterre, les papistes et les roya-
listes le combattaient.
Dès le début de la discussion, les représentants des droits de
rÉtat déclarèrent que nulle loi ne 8*opposait au retour des
Juifs, attendu que Tédit de proscription promulgué autrefois
contre eux n^avait pas été sanctionné par le Parlement. Les délé-
gués de Londres réservèrent leur opinion, mais le clergé se
prononça cnergiquement contre les Juifs. Pour obtenir un résultat
favorable, Cromwell fit adjoindre au clergé trois ecclésiastiques de
ses amis, mais à la séance de clôture (18 décembre 1655), qu*il
présida lui-même, il vit quand même la majorité du clergé
repousser sa proposition. Après avoir de nouveau exposé avec
chaleur les raisons qui lui paraissaient plaider en faveur du
séjour des Juifs en Angleterre, Cromwell déclara les délibérations
closes en se réservant la faculté de résoudre lui-même la ques-
tion.
A la suite des délibérations de la commission de Whitehall, le
conseil d'État décida d'autoriser les Juifs à séjourner en Angle-
terre, mais en les soumettant a de pénibles restrictions; il leur
était même interdit de se réunir pour célébrer les offices. Cromwell
trouva celte défense trop dure et leur permit de célébrer leur
culte dans une maison privée. Il ne pouvait pas se montrer plus
libéral à ce moment, parce que le fanatisme du clergé et les pré-
jugés de la foule étaient alors coalisés pour s'opposer à l'admis-
sion des Juifs. Un des adversaires les plus fanatiques des Juifs
était l'agitateur et pamphlétaire William Prynne, qui, dans un
libelle violent, renouvela contre eux toutes les anciennes calom-
nies, y compris Taccusation du meurtre rituel, et réunit tous les
172 HISTOIRE DES JUIFS.
décrets promulgués contre eux au xiii* siècle. D'autres pamphlé-
taires suivirent Texemple de Prynne. Probablement à Tinstigation
de Cromweli, Thomas Collier réfuta les assertions de Prynne dans
un opuscule qu*il dédia au Protecteur.
Pendant qu^on discutait avec vivacité cette question en An-
gleterre, le gouvernement hollandais témoigna son mécontente-
ment au sujet de Tentreprise poursuivie par Manassé ben Israël.
Il craignait que ce dernier ne cherchât a faire partir les Juifs
d'Amsterdam, avec leurs capitaux, pour Londres. Mais Manassé
put prouver sans peine que ses efforts tendaient à ouvrir l'Angle-
terre, non pas à ses coreligionnaires de Hollande, qui jouissaient
d'une grande Uberté, mais aux malheureux Marranes d'Espagne
et de Portugal.
Cet asile s'ouvrait pourtant moins facilement que ne l'avait
espéré Manassé. Les préoccupations intérieures et extérieures ne
laissaient pas à CromwcU assez de loisirs pour prêter un concours
efQcace au rabbin d'Amsterdam, et les adversaires des Juifs dé-
ployaient beaucoup d'activité. Les compagnons de Manassé,
découragés, repartirent pour la Hollande, et des Marranes, qui
s'étaient enfuis du Portugal pour l'Angleterre, s'arrêtèrent en
route pour se ûxer ensuite en Italie et à Genève.
Sur le conseil d'une haute personnalité, Manassé se décida
alors à publier une nouvelle défense des Juifs, où il exposa, pour
les réfuter, diverses accusations dirigées contre ses coreligion-
naires. Cet écrit, sous forme de lettre, répond aux points sui-
vants r'usage du sang chrétien à la fête de Pàque; blasphèmes
contre le Christ dans les prières; injures contre les chrétiens ;
culte idolâtre rendu aux rouleaux de la Tora. Ce plaidoyer est
peut-être la meilleure œuvre de Manassé, qui y déploie une cha-
leur entraînante et une profonde conviction. Le ton en est d'une
touchante tristesse, c Je verse des larmes amères et j'éprouve
une douloureuse angoisse quand j'entends les chrétiens lancer
une aussi épouvantable accusation contre les pauvres et malheu-
reux Juifs, auxquels ils reprochent d'assassiner des chrétiens pour
faire usage, à la fête de Pâque, de leur sang, qu'ils mêleraient
aux pains azymes. » Manassé consacre la plus grande partie de
son plaidoyer à la réfutation de cette odieuse calomnie, reproduito
SUCCÈS DE MANASSÉ. 173
aussi par Prynne. « Je jure, dit-il, que je n'ai jamais vu prati-
quer un tel usage en Israël et que jamais les Juifs n*ont perpétré
ni essayé de perpétrer un pareil forfait. » Après avoir montré
Tinanité de toutes les autres accusations, il achève son opuscule
par une belle prière et par cette requête adressée à l'Angleterre :
< Je supplie humblement Thonorable nation anglaise de lire mon
exposé avec impartialité, sans préjugé et sans passion, et de
faciliter Tavènement des temps annoncés par les Prophètes, pour
que nous puissions nous réunir dans Tadoration de Dieu et
assister aux consolations de Sion. »
Le plaidoyer de Manassé produisit une impression favorable, et,
à la suite d'un incident qui se produisit, Cromwell se décida à
sortir de la réserve quMl s'était imposée jusque-là et à autoriser
le séjour des Juifs en Angleterre. Un riche marchand portugais,
Roblès, fut cité devant la justice sous Tinculpation d'être papiste
(1656), et, comme TAngleterre était alors en guerre avec le Por-
tugal, sa fortune fut conQsquée. Mais, sur l'initiative de Cromwell,
le conseil d'Etat leva le séquestre, parce que l'inculpé était juif
et non pas catholique. C'était reconnaître implicitement aux Juifs
le droit d'habiter l'Angleterre. Les Marranes établis à Londres ne
se trompèrent pas sur la portée de cette sentence; ils s'empressè-
rent de jeter le masque du christianisme. Grâce aux démarches
de Carvajal et de Simon de Cacérès, ils purent même acquérir un
cimetière spécial pour les membres de leur communauté (février
1657); ils furent également autorisés à observer publiquement
leurs fêtes et à célébrer leur culte. On continua seulement de les
considérer comme étrangers et de leur imposer, par conséquent,
des taxes plus élevées. La campagne de Manassé ne fut donc
pas infructueuse.
Quand Manassé manifesta le désir de retourner en Hollande,
Cromwell le combla d'honneurs et lui accorda une pension an-
nuelle de cent livres (20 février 1657). Manassé n'en jouit pas long-
temps, car il mourut en chemin, à Middelbourg (novembre 1657),
avant d'être revenu dans sa famille. Son corps fut transporte
plus tard à Amsterdam, où une inscription funéraire rappelle son
grand mérite.
L'année suivante, Cromwell mourut. Deux ans après sa mort^
i
174 HISTOIRE DES JUIFS.
lé général Monk ramenait le prétendant Charles II en Angleterre et
le rétablissait sur le trône. Pendant qu^il était encore simple pré-
tendant, ce prince, qui avait toujours besoin d'argent, s*était déjà
mis en rapport avec les Juifs d'Amsterdam et leur avait promis,
dans le cas où la monarchie serait restaurée, d*autoriser rétablis-
sement de leurs coreligionnaires en Angleterre s*ils lui fournis-
saient des armes et des capitaux. Il tint parole. Dès qu*il fut de-
venu roi, il permit à de nombreux Juifs de se fixer dans la Grande-
Bretagne, sans que leur situation fût pourtant formellement réglée
par une loi.
Au moment où se produisit cette amélioration dans la situation
des Juifs, quel était Tétat du judaïsme? La religion juive avait
alors subi tant de modifications, s'était accrue de tant d'additions
et d'emprunts étrangers qu'elle était devenue presque méconnais-
sable. Déjà les Soferim et les docteurs du Talmud avaient élevé
de si nombreuses barrières et multiplié tellement leurs interpréta-
tions qu'on ne reconnaissait presque plus rien de la doctrine des
Prophètes. Puis étaient venus les gaonim, les écoles des rabbins
espagnols, français, allemands et polonais, les adeptes de la Cab-
bale,qui, successivement, avaient ajouté au judaïsme primitif leurs
aggravations, leurs conceptions particulières, leurs erreurs. On
ne se préoccupait plus des principes établis par la Tora et les
Prophètes, à peine tenait-on compte des enseignements du Tal-
mud ; on s'attachait surtout aux opinions des autorités rabbini-
ques, et, en dernière instance, à celles de Joseph Karo et de Moïse
Isserlès. La Cabbale aussi s'était glissée comme un poison dans
le sein du judaïsme et avait agi sur presque tous les rabbins, que
ce fût dans les communautés polonaises, à Amsterdam (Isaac
Aboab da Fonseca), ou en Palestine (Isaïe Horwitz). Les rêveries
extravagantes d'Isaac Louria, ses idées concernant l'origine des
âmes, la métempsycose, l'association des âmes, la thaumaturgie,
troublaient les esprits et égaraient les cœurs, a Les jeunes lion-
ceaux » — c'est ainsi que s'appelaient les disciples de Louria —
s'appliquaient avec un zèle ardent à enseigner ces absurdités et
à répandre les plus extraordinaires légendes sur le pouvoir ma-
gique de leur maître. Pendant près de cinquante ans (1572-1620),
jusqu'à sa mort, Hayyim Vital de Calabre exerça un empire absolu
'*4,
URIEL DA COSTA. 175
sur les âmes crédules de la Palestine et des régions voisines.
Israël Sarouk propagea les doctrines de Louria en Italie et en
Hollande. Alfonso ou Abraham de Herrera (mort en 1639), des-
cendant, par sa mère, du capitaine-général espagnol et vice-roi
de Naples, se laissa gagner également aux excentricités de la
Cablmle et publia un ouvrage de vulgarisation sur le mysticisme.
Enfin, Manassé bon Israël et ses contemporains hollandais se
montrèrent absolument convaincus du caractère divin des élucu-
brations du Zohar.
Il y eut pourtant alors quelques hommes qui élevèrent des
doutes sur la vérité du judaïsme rabbi nique et cabbalistique, et
hésitèrent même à accepter les enseignements du Talmud. D'au-
tres allèrent plus loin ; ils combattirent plus ou moins ouverte-
ment le judaïsme de ce temps. Ce ne fut ni en Allemagne, ni en
Pologne, ni même en Asie que se rencontrèrent ces esprits har-
dis, mais dans des communautés italiennes et portugaises, dont
les membres avaient des relations avec les milieux cultivés des
autres confessions. Uriel Acosta aux Pays-Bas, Juda Léon Modena,
Joseph Delmedigo, Simon Luzzato, en Italie, furent les premiers
à élever la voix contre la religion juive, telle qu*elle était alors
pratiquée. Mais ils se contentèrent de protester, sans préconiser
aucune réforme.
Uriel da Costa (Gabriel Acosta), né vers 1590 et mort en 1640,
descendait d^une famille marrane d*Oporto dont les divers mem-
bres, terrorisés par Tlnquisition, étaient devenus de fervents ca-
tholiques. A l'exemple de la plupart des jeunes gens de la bour-
geoisie portugaise de cette époque, il avait étudié le droit; il était
ainsi préparé à remplir, le cas échéant, des fonctions ecclésias-
tiques. A répoque de sa jeunesse, les jésuites avaient déjà con-
quis une grande influence sur les consciences et réussi à asser-
vir les âmes en présentant sous d'épouvantables images les
éternels supplices de Tenfer, Selon eux, on n'échappait à ces
terribles tortures qu'en accomplissant toutes les pratiques reli-
gieuses et en se confessant avec une ponctuelle régularité. Tout
en suivant fidèlement toutes les prescriptions, Gabriel da Costa
ne se sentait pourtant pas tranquille. Malgré lui, des doutes
s^élevèrent dans son esprit sur les dogmes du christianisme. Dans
176 HISTOIRE DES JUIFS.
Tespoir de retrouver le calme, il se mit alors à étudier rAnclen
Testament. Peu à peu il se pénétra de la conviction que la
vérité se trouvait dans le judaïsme, dont les dogmes ont été
adoptés, du reste, par TÉglise. Da Costa résolut alors d*abandon-
ner le catholicisme et de revenir à la foi de ses aïeux. Ayant
réussi, avec sa famille, à échapper à la surveillance de ITnqui-
sition, il s*embarqua pour Amsterdam, où lui et ses frères
embrassèrent le judaïsme. Il prit le nom d'Driel.
D*une imagiofition ardente et d'un caractère enthousiaste,
Da Costa avait conçu un judaïsme particulier qu'il espérait voir
pratiquer à Amsterdam. Sa déception fut grande quand il s*aperçut
que la réalité ne répondait pas à son idéal et que les usages reli-'
gieux suivis par les Juifs hollandais ne concordaient même pa5
avec la législation mosaïque. Comme il avait fait de sérieux sacri-
fices à ses convictions, il se crut en droit d'exprimer publique-
ment ses déceptions et de signaler Tabime qui séparait le judaïsme
rabbinique de la religion de Moïse. De là des attaques très vives
contre les ordonnances des rabbins ou, comme 11 les appelait,
des ff Pharisiens. » Après avoir tant souffert pour leur foi, les
Juifs d'Amsterdam furent irrités qu'un des leurs l'attaquât et
s'en moquât. Da Costa fut donc menacé d'excommunication s'il
continuait de transgresser les lois cérémonielles, mais il n'en
persista pas moins dans ses opinions. Le collège rabbinique l'ex-
clut alors de la communauté, et ses plus proches parents s'éloi-
gnèrent de lui. Isolé de ses coreligionnaires, de ses amis et de sa
famille, ne pouvant pas se mettre en relations avec ses conci-
toyens chrétiens, dont il ne savait pas encore la langue, Da Costa
s'aigrit de plus en plus et publia un ouvrage violent intitulé :
Examen des traditions pharisiennes », où il proclama sa rup-
ture déQnilive avec le judaïsme.
A la suite de cette publication, les représentants officiels de la
communauté d'Amsterdam accusèrent Da Costa auprès des ma-
gistrats de nier l'immortalité de l'âme et de repousser ainsi,
non seulement les doctrines juives, mais aussi les enseigne-
ments du christianisme. Il fut alors emprisonné pendant quel-
ques jours et condamné finalement à une amende. Supportant
mal son isolement^ il céda aux instances d'un de ses parents,
MORT D'URIEL DA COSTA. 177
et, au bout de quinze ans, il se réconcilia avec la Syna-
gogue.
Cette réconciliation ne fut pas de longue durée, car Da Costa
était de caractère trop emporté pour imposer longtemps silence à
ses convictions. De nouveau il déclara la guerre au judaïsme tra-
ditionnel, et de nouveau il fut appelé à comparaître devant le
collège rabbinique. Ses juges décidèrent qu'il n'échapperait à une
deuxième excommunication, bien plus pénible que la première^
qu'en se soumettant à une pénitence solennelle. Par amour-
propre il refusa de céder, et il fut mis une seconde fois en
interdit.
Las de ces luttes incessantes, attristé de vivre séparé de tous
les siens, il se décida à la fln à accepter la sentence des rabbins.
On le mena dans une synagogue remplie d'hommes et de femmes,
où il dut proclamer publiquement son repentir. Debout sur une
estrade, il lut une confession détaillée de tous ses péchés, s'accu-
sant d'avoir transgressé le repos sabbatique et les lois alimen-
taires, nié plusieurs articles de foi et dissuadé quelques personnes
de se convertir au judaïsme. Après avoir promis solennellement
de ne plus retomber dans ses erreurs, il jura de vivre désormais
en bon israélite. Puis il se retira dans un coin de la synagogue, se
dénuda jusqu'à la ceinture et reçut trente-neuf coups de lanière.
Il s'assit alors par terre, et la sentence d'excommunication fut
levée. Enfin, il dut s'étendre sur le seuil du temple, et tous les
assistants enjambèrent son corps. C'était là un excès de sévérité,
que les Marranes avaient emprunté à l'Inquisition.
La colère qu'il ressentit de ces traitements humiliants lui ins-
pira la pensée de se tuer, mais, en même temps, il voulait se
venger de celui qu'il considérait comme le principal instigateur
de ces persécutions, son frère ou son cousin. Pour émouvoir ses
contemporains et la postérité sur son sort, il mit par écrit le
récit de ses souffrances, y ajoutant de vives attaques et même
d'odieuses accusations contre les Juifs. Après avoir achevé son
testament, il prépara deux pistolets, en déchargea un sur son
parent, qu'il manqua, et se tua avec l'autre (avril 1640). Quand
on pénétra dans sa demeure, on découvrit l'autobiographie qu'il
avait écrite sous le titre de « Spécimen d'une vie humaine i>,
V 12
178 HISTOIRE DES JUIFS.
et qui était une violente diatribe contre les Juifs et leur reli-
gion.
Un autre novateur hardi de ce temps fut Juda ou Léon Modena
(1571-1649). Il descendait d'une famille qui, lors de Texpulsion des
Juifs de France, avait émigré en Italie, et dont les membres
furent à la fois très cultivés et très superstitieux. On retrouve ce
trait de caractère chez Léon Modena. Dans son enfance, il fut
considéré comme un petit prodige. Â trois ans, il savait réciter
un chapitre des Prophètes. A dix ans, il lui arriva un jour de pro-
noncer une sorte de sermon, et, à treize ans, il écrivit un dia-
logue sur les avantages et les inconvénients du jeu de cartes et
des dés, et composa une élégie en vers hébreux et italiens sur
la mort du maître de sa jeunesse, Moïse Basoula. Mais Thomme
fait ne tint pas les promesses de Tenfant; il devint un simple
polygraphe, qui ne se distingua par aucune qualité éminente. Il
exerça aussi les métiers les plus variés pour gagner sa vie, se
faisant tour à tour prédicateur, instituteur, officiant, interprète,
copiste, correcteur, libraire, courtier, marchand, rabbin, musi-
cien et fabricant d'amulettes. Doué d'une mémoire remarquable,
il connaissait toute la littérature biblique, talmudique et rabbi-
nique, et se rappelait aussi tout ce qu'il avait lu en latin, en
hébreu et en italien. Mais la science pas plus que la poésie ne
lui donnaient de véritable joie. Joueur effréné, il se trouvait
toujours dans le besoin, mécontent de lui et des autres. Ce
n'étaient pas ses convictions religieuses qui pouvaient lui imprimer
une direction et lui donner de la force morale, car elles étaient
peu solides. Foi, incrédulité, superstitions, ces sentiments opposés
étaient sans cesse en collision chez lui. Ce qu'il croyait un jour, le
lendemain il le combattait, et chaque fois il était sincère.
Léon Modena eut des élèves chrétiens, entre autres l'évêque
français Jean Plan ta vit et le cabbaliste excentrique Jacob Gafa-
relli. Des savants et des gentilshommes correspondirent avec
lui et Taulorisèrent en termes flatteurs à leur dédier ses ouvrages.
Il occupait en Italie une situation presque analogue à celle de
Manassé ben Israël en Hollande. Dans les milieux chrétiens qu'il
fréquentait comme savant et comme joueur, il entendait souvent
traiter les rites juifs denfantillages. ku commencement, il défen-
.♦>■
LÉON MODENA. 179
dait ses croyances, puis, peu à peu, il reconnut lui-même fabsur-
dité et rétrangeté de certaines pratiques. Sur les instances de ses
amis chrétiens et principalement d*un lord anglais, et aussi par
suite de besoins d*argent, il se décida a publier en langue ita-
lienne un recueil des lois cérémonielles juives, « Rites hébreux »,
qu'il dédia à Tambassadeur de France à Venise. Il rendit ainsi un
très mauvais service à sa religion auprès des chrétiens, car pour
des personnes étrangères au judaïsme, bien des usages devaient
forcément paraître singuliers et parfois absurdes. Dans son ou-
vrage, il fait connaître aux lecteurs chrétiens les prescriptions
observées par les Juifs dans leurs maisons, à leur lever et leur
coucher, relativement à leurs vêtements et à leur vaisselle, dans
les synagogues et les écoles. Inconsciemment, dans son exposé, il
s'associe aux contempteurs du judaïsme, lui qui, en sa qualité de
rabbin, enseignait et pratiquait cette religion. Il s'en rendit compte,
car il dit dans son introduction : « Pendant que j'écrivais ce
livre, j'avais oublié que j'étais moi-même Juif; j'ai parlé en témoin
impartial et sincère. Pourtant, je me suis efforcé d'éloigner de ma
religion le ridicule qui pourrait s'attacher à elle à cause de ses
nombreuses lois cérémonielles, mais j'avoue que je n'ai pas
cherché à défendre ces lois ; mon but était de raconter et non
pas de convaincre. »
Léon Modena ne rompit pourtant pas avec le judaïsme rabbi-
nique. Au moment même où il exposait les ritesjuifs aux railleries
das chrétiens, il écrivit une défense de la loi orale. Il composa
enfin un autre ouvrage, le meilleur qui fût sorti de sa plume,
où il se livre, d'un côté, aux plus violentes attaques contre le
judaïsme rabbinique, et, de l'autre, réfute éloquemment ces
attaques. Pour v.e pas proférer lui-même des accusations contre
le Talmud, il les met dans la bouche d'un personnage imaginaire,
qu'il fait parler avec la plus grande hardiesse et auquel il prête
certaines propositions, téméraires pour le temps et ayant pour
but de purifier le vieux judaïsme biblique de toutes les scories
dont il s'était couvert à travers les siècles. C'était la première
tentative de réforme. Il s'agissait de simplifier les prières et les
autres parties du culte, d'abolir le deuxième jour de fête, de
rendre plus facile l'observance du sabbat, de Pâque et des autres
180 HISTOIRE DES JUIFS.
jours fériés, même de la fête de TExpiation, de supprimer ou
de modifier les lois alimentaires.
Si Léon Modena avait été un homme de caractère énergique et
de solides convictions, il aurait peut-être pu créer une agitation
sérieuse parmi ses coreligionnaires et provoquer des réformes.
Mais, après avoir vilipendé le Talmud, il en fit Téloge, par pur
jeu d'esprit ; réquisitoire et plaidoyer restèrent enfouis au milieu
de ses paperasses. 11 laissa également inédit un ouvrage, Ari
Noham ou a le Lion rugissant », qu*il écrivit contre la Cabbale.
Jusqu'à sa vieillesse, il persista dans ses incohérences et dans sa
conduite déréglée, s* adressant d*amers reproches dans son auto-
biographie, mais n'ayant pas le courage de se corriger. Il mourut
dans un complet dénuement.
Joseph Salomon Delmedigo (1591-1655) ressemblait en appa-
rence à Léon xModena, mais était au fond bien différent de lui. Il
ne ressemblait pas plus à la famille à laquelle il appartenait, qui
avait toujours cultivé la science et le Talmud, et dont un des
membres les plus connus était Elia Delmedigo, son bisaïeul. A
rUniversité de Padoue où il étudiait, il manifestait une prédilection
marquée pour les mathématiques et Pastronomie. Du reste, il eut
pour maître, dans cette ville, Tillustre Galilée, qui lui flt connaître
le système planétaire de Copernic. Ni Delmedigo ni aucun Juif
croyant n'eurent jamais l'idée de considérer comme hérétique
l'opinion qui admettait le mouvement de la terre et l'immobilité
du soleil. Il étudia également la médecine, mais seulement pour
gagner sa vie; sa préférence demeura acquise aux mathémati-
ques. Disciple de Léon . Modena, il entassa dans sa mémoire,
comme son maître, les connaissances les plus variées. Dans le mi-
lieu juif où il vécut et où l'on s'exprimait librement sur la reli-
gion, Delmedigo commença à douter de l'authenticité des tradi-
tions juives, mais il ne se décida ni à essayer de triompher de
ses doutes ni à y conformer sa conduite.
Ainsi ébranlé dans ses croyances, il retourna à Candie, dans sa
famille, où ses opinions causèrent du scandale. Il fut contraint
de repartir de la maison paternelle et, à l'exemple d'Abraham ibn
Ezra, il commença alors à mener une vie errante. Partout où il
rencontrait des Caraïtes, il se liait avec eux, et eux, de leur
^A
JOSEPH DELMEDIGO. 481
côté, s*attachaient à lui. Au Caire, ses connaissances mathémati-
ques lui valurent un vrai triomphe, dans un tournoi scientiflque
auquel Tavait convié un vieux savant musulman. De là, il se
rendit à Constantinople, où il fréquenta également des Caraïtes,
et partit ensuite pour la Pologne. Comme les mathématiques ne
lui procuraient aucune ressource, il dut exercer la médecine.
Estimé bientôt comme un habile praticien, il fût appelé auprès
du prince Uadziwill, près de Vilna.
Mais en Pologne non plus il ne resta pas fixé longtemps. Par
crainte de ses coreligionnaires, il n'osa pas se lier trop intime-
ment avec la noblesse, et, d'autre part, le pays était trop pauvre
pour qu'il pût nourrir Tespoir de gagner beaucoup d'argent. Il
partit donc pour Hambourg, où venait de s'organiser une com-
munauté portugaise. Peu consulté comme médecin, il accepta
des fonctions rabbiniques, peut-être à titre de prédicateur. Il
consentit ainsi, par nécessité, à agir en hypocrite et à prêcher le
judaïsme rabbinique, auquel il ne croyait pas. Il alla plus loin.
Pour donner un démenti à des bruits venus de Pologne, qui le
représentaient presque comme un hérétique, il n'hésita pas
à faire l'éloge de la Cabbale et à la qualiFier de suprême
sagesse. Il publia en faveur de cette fausse science un plai-
doyer où il combattit l'argumentation de son aïeul Ella Del-
medigo.
De Hambourg il alla à Amsterdam. Il arriva dans cette ville au
moment où la communauté était encore sous l'impression de la
lutte engagée contre Uriel da Costa. Delmedigo crut donc prudent
de s'en tenir à une stricte orthodoxie, afin d'écarter de lui tout
soupçon d'irréligion. Il fut nommé prédicateur à Amsterdam ou
dans une localité voisine. Mais, sans fortune et poussé par la pas-
sion du mouvement, il quitta bientôt les Pays-Bas pourFrancforl-
sur-le-Mein. Dans cette ville, habitée par de savants lalmu-
distes, Delmedigo n'était pas de force à occuper des fonctions
rabbiniques; il demanda sa subsistance à sa profession de méde-
cin. Sa situation n'y était sans doute pas brillante, car, après un
séjour assez court, il partit de Francfort pour Prague (vers 1648-
1650). Il demeura dans cette dernière ville jusqu'à sa mort. Son
influence resta circonscrite dans un cercle très restreint. Aussi
t.i
*^i
182 HISTOIRE DES JUIFS.
ne réalisa-t-il qu^une bien minime partie des espérances fon-
dées sur lui.
Simon ou Simha Luzzato (né vers 1590 et mort en 1663) peut
aussi être rangé parmi les esprits novateurs de cette époque. Il
était d'une trempe plus vigoureuse que Léon Modena et Delme-
digo. Excellent mathématicien d'après le témoignage de Delme-
digo, il était également familiarisé avec les littératures ancienne
et moderne. Mais il se distinguait surtout par sa sincérité et sa
grande probité. Dans sa jeunesse, il écrivit en italien une « Para-
bole », 011 il expose ses idées sur les rapports de la science et de
la foi, et où il fait preuve d'une précoce maturité d'esprit. Il fait
interpréter sa pensée par le philosophe grec Socrate. La Raison
adresse une requête à l'Académie pour pouvoir sortir de la prison
où l'autorité religieuse la tient enfermée. Sa demande est accueil-
lie et son ennemie est destituée. Mais la Raison, jouissant d'une
liberté absolue, cause de grands dommages, et l'Académie ne sait
a quel parti s'arrêter. C*est alors que Socrate prend la parole pour
démontrer que la Raison et l'Autorité ne produisent que maux et
erreurs si ou laisse à l'une ou à l'autre le pouvoir absolu, et qu'on
obtient, au contraire, une parfaite harmonie en limitant la Raison
par la Révélation, et réciproquement.
Tout en restant fermement attaché à ses croyances, Simon Luz-
sato ne se laissa jamais égarer par la Cabbale. Il publia une re-
marquable défense des Juifs et du judaïsme, sous le titre de
a Traité sur la situation des Hébreux ». Il y conjure les amis de
la justice et de la vérité de ne pas témoigner moins d'estime pour
les Juifs parce qu'ils ont beaucoup souffert et ont été décimés par
les persécutions, « car, dit-il, vous admirez un chef-d'œuvre de
Phidias et de Lysippe, même quand il est mutilé. Or, de l'aveu de
tous, le peuple d'Israël a été créé et guidé avec une prédilection
particulière par l'Artiste suprême. »
Par ce plaidoyer, Luzzato cherchait surtout à proléger ses
coreligionnaires contre la malveillance de quelques patriciens de
Venise, où il exerçait les fonctions de rabbin avec Léon Modena. Le
peuple vénitien, qui vivait en partie des Juifs, avait moins d'an-
tipathie pour eux. Mais, parmi les personnes au pouvoir, des fana-
tiques ou simplement des concurrents jaloux réclamaient de non-.
,..-i--
SIMON LUZZATO. 183
velles restrictions contre les Juifs, et même leur expulsion. Venise
avait été surpassée par d'autres puissances maritimes, les Pays-
Bas et TÂngleterre, et écartée du marché du Levant. De là, une
diminution sensible dans ses affaires et la ruine d*importantes
maisons de commerce. D'orgueilleux marchands virent ainsi
prendre leur place par des capitalistes juifs, qui avaient des
relations étendues et étaient mieux armés pour lutter contre
leurs rivaux anglais et hollandais. Au lieu de s'en prendre à eux-
mêmes ou aux circonstances, ces marchands se tournèrent contre
les Juifs. Avec d'habiles précautions et par des allusions ingé-
nieuses, Luzzato indiqua aux autorités de Venise les raisons du
déclin de certains marchands vénitiens et leur fit comprendre les
avantages considérables que les commerçants juifs fixés à Venise
assuraient à la ville. Il établit par la statistique que les Juifs pro-
curaient à la république un revenu annuel de plus de 250,000 du-
cats, faisaient vivre quatre mille ouvriers, livraient au public à
un prix peu élevé les produits du pays et importaient les mar-
chandises étrangères. Luzzato rappela aussi les services consi-
dérables que les capitaux juifs avaient rendus récemment à la ré-
publique, lors d'une épidémie.
Si Luzzato signala les mérites de ses contemporains juifs, il eut
aussi le courage de montrer leurs défauts. « Sans doute, dit-il, les
Juifs vénitiens diffèrent de leurs coreligionnaires turcs, allemands
ou polonais; mais ils présentent aussi des traits communs. Ils sont
pusillanimes, sans énergie, absorbés par leurs intérêts particu-
liers et peu préoccupés de l'intérêt général. A force d*être éco-
nomes, ils sont presque avares; ils admirent l'antiquité et ne
comprennent pas les temps présents. Beaucoup d'entre eux man-
quent de culture, ne cherchent pas à connaître les langues.
Leur obéissance aux lois religieuses va jusqu'à la mortification.
Par contre, ils ont de remarquables qualités : ils sont fermes dans
leurs croyances, et, s'ils manquent de vaillance pour aller au-
devant du danger, ils endurent les souffrances avec un grand cou-
rage. Ils connaissent fort bien la Bible et ses commentaires, sont
hospitaliers et charitables envers leurs coreligionnaires, très sou-
cieux de l'honneur de leur famille, habiles a traiter les affaires
les plus délicates, pleins d'égards et de déférence envers tous.
à
484 HISTOIRE DES JUIFS.
excepté envers leurs propres coreligionnaires. » Luzzato n'in-
dique que d'une façon confuse ce qu'il pense du judaïsme
rabbinique, mais il se déclare franchement Tadversaire de la
Cabbale.
CHAPITRE IX
BARUCH SPINOZA ET SABBATAÏ CEVI
(1666-1678)
Les quatre penseurs dont il vient d'être question, Uriel da
Costa, Léon Modena, Delmedigo et Simon Luzzato, avaient mani-
festé avec plus ou moins de vivacité leur hostilité contre le
judaïsme de leur temps. Mais, malgré leur intelligence, leur sa-
voir, leur talent oratoire, ils n'exercèrent que peu d'influence sur
leurs contemporains et ne purent introduire la moindre modiii-
calion dans le culte. Celte époque produisit, par contre, deux
autres personnalités, de tendances, d'esprit et de caractère ab-
solument opposés, dont Tune représentait en quelque sorte la
raison et l'autre l'extravagance, et qui portèrent tous deux au
judaïsme des coups très sensibles.
Le plus illustre des deux est Baruch Spinoza (né en Espagne en
1632 et mort en 1677), qui fut peut-être Tesprit le plus remar-
quable de son temps. Instruit dans la Bible et le Talmud par
deux rabbins d'Amsterdam, le célèbre Manassé ben Israël et Mor-
teira, Spinoza trouva bientôt ces études insuffisantes et chercha à
étendre son savoir. Il se mit alors à étudier les œuvres des pen-
seurs juifs, dont trois surtout exercèrent sur lui un puissant
attrait : Abraham ibn Ezra, par sa hardiesse de pensée; Maïmo-
nide, par le système qu'il établit pour concilier la foi et la science,
le judaïsme et la philosophie, et enfin Hasdaï Crescas par sa haine,
dans le domaine de la spéculation, contre les idées toutes faites.
A mesure qu'il acquérait de nouvelles connaissances, son esprit,
passionné pour la clarté et la vérité, se sentit de plus en plus
BARUCH SPINOZA. 185
troublé par le doute. On raconte que déjà à quinze ans, il mani-
festait ses doutes sous forme de questions embarrassantes qu'il
adressait à son maître Morteira. Son scepticisme augmenta encore
quand il suivit les cours d'un savant philologue, le médecin Fran-
çois van den Enden. En contact avec des jeunes gens chrétiens
très cultivés, son horizon s'étendit bien au delà du milieu juif où
il avait puisé jusque-là toutes ses croyances et toutes ses concep-
tions. Il étudia aussi les sciences naturelles, les mathématiques,
la physique, et lut surtout avec avidité les œuvres du philosophe
français René Descartes^
Spinoza apprit de ce philosophe à recourir, pour la recherche
de la vérité, à la seule raison, sans tenir compte de tout ce qui
est conventionnel ou traditionnel. Ce principe de ne croire qu'à
ce qui lui fût démontré comme vrai par le raisonnement le poussa
à rompre avec la religion qu'il avait appris à aimer dès son en-
fance; il ne rejeta pas seulement le judaïsme talmudlque, mais
dénia tout caractère divin à la Bible. Spinoza était trop probe et
trop loyal pour accomplir par crainte, par habitude ou par inté-
rêt, des pratiques auxquelles il ne croyait plus. Il était supérieur,
sous ce rapport, à son maitre Descartes, qui fit vœu de se rendre
en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette afm d'obtenir la pro-
tection divine pour son système philosophique, qui, en somme,
aboutissait a la négation du christianisme. Pour Spinoza, les actes
d'un homme devaient refléter ses sentiments et ses convictions.
Dès qu'à ses yeux le judaïsme ne représentait plus la vérité, il
eut le courage de n'en plus observer les prescriptions. Il cessa de
fréquenter la synagogue et de célébrer le sabbat et lés jours de
fête, de tenir compte des lois alimentaires, et il chercha a faire
partager ses idées à ses élèves.
Les chefs de la communauté d'Amsterdam, si fiers de la haute
intelligence du jeune Spinoza, furent profondément affligés des
manifestations de son incrédulité. Craignant qu'il ne se convertit
au christianisme et ne tournât contre sa propre religion les mer-
veilleuses facultés dont il était doué, il leur parut urgent de
prendre des mesures de préservation. Cette désertion les attris-
tait d'autant plus qu'ils voyaient encore toujours accourir d'Es-
pagne et de Portugal des fugitifs qui abandonnaient de belles
i86 HISTOIRE DES JUIFS.
situations, risquaient leur fortune et leur vie pour pratiquer libre-
ment le judaïsme. D autres, ne pouvant s*échapper de ces pays,
se laissaient enfermer dans des cachots ou montaient sur des bû-
chers pour ne pas trahir la foi de leurs pères.
A cette époque, en effet, les persécutions contre les Marranes
avaient repris avec une certaine violence dans plusieurs villes
d'Espagne et de Portugal. À Lisbonne, le marrane Manuel Fer-
nando da Villa-Real, homme d'État, écrivain politique et poète,
qui avait dirigé pendant quelque temps le consulat portugais à
Paris, fut incarcéré par Tlnquisition, à son retour en Portugal,
soumis à la torture et mis à mort (1^ décembre 1B52). À Cuença,
cinquante-sept chrétiens « judaïsants » furent traînés en un seul
jour à un autodafé; dix furent brûlés (29 juin 1654). Une de ces
victimes fut Balthazar Lopez, de Valladolid, homme très considéré
et très riche, qui monta sur le bûcher avec un courage héroïque.
On fut particulièrement ému, à Amsterdam, du martyre de deux
Marranes du nom de Bernai. Cette exécution fut pleurée en vers
espagnols, portugais et latins. Et c'est au moment où tant de
vaillants se laissaient torturer ou mouraient pour leur foi que
Spinoza venait déclarer que cette foi s'appuyait sur des absur-
dités et des erreurs ! Il eût été étonnant que les rabbins n'eus-
sent pas essayé d'arrêter la propagation de doctrines aussi sub-
versives.
Avant de rien entreprendre contre Spinoza, les rabbins firent
une enquête minutieuse sur ses actes et ses idées. Une fois con-
vaincus de son incrédulité, ils le firent comparaître devant eux et
rengagèrent à revenir de ses erreurs. Ils essayèrent d'abord de
le ramener par l'indulgence. Mais Spinoza maintint avec fermeté
le droit des libres recherches et persista dans sa résolution de
conformer ses actes a ses idées. De crainte qu'il n'embrassât le
christianisme, les rabbins et les administrateurs de la communauté
n'osèrent pas encore le traiter avec rigueur. Ils lui offrirent, par
l'intermédiaire de ses amis, une pension annuelle de 1 000 ducats,
à la seule condition qu'il n'attaquerait plus le judaïsme et qu'il se
rendrait de temps à autre à la synagogue. Spinoza repoussa cette
offre; l'hypocrisie répugnait à sa nature franche. Un fanatique
conçut alors l'idée de l'assassiner; il l'épia un soir, au sortir du
EXCOMMUNICATION DE SPINOZA. 187
théâtre, et tenta de le poignarder. Spinoza partit alors d'Amster-
dam pour se rendre auprès d*un de ses amis qui, s*étant séparé
de rÉglise calviniste, était également en butte aux vexations de ses
anciens coreligionnaires et s'était établi dans un village entre
Amsterdam et Oudekerk.
Quand les rabbins se furent convaincus que Spinoza ne se
réconcilierait pas avec la Synagogue, ils se décidèrent à Texcom-
. munier. Ils lui appliquèrent la peine d'excommunication la plus
grave [Aérem), et ils en lurent la formule à la synagogue, en
langue portugaise, du haut de la chaire, les portes de Tarche
sainte toutes grandes ouvertes, le jeudi 27 juillet 1656 (6 ab}. Le
principal effet de cette sentence fut de Tisoler, de faire le vide
autour de lui, de mettre ses ouvrages en interdit et d'empêcher
ainsi les jeunes gens israélites de suivre son enseignement.
Spinoza accueillit avec une calme indifférence ila nouvelle de la
sentence prononcée contre lui. « Ils me condamnent, se contenta-
t-il de dire, à ce que je voulais faire de mon plein gré. » Il en
résulta quand même des ennuis pour lui. Les représentants de la
communauté portugaise demandèrent, en effet, aux autorités de
la ville de le bannir à tout jamais d'Amsterdam. On dit que les
théologiens, consultés par les magistrats, furent d'avis de lui inter-
dire le séjour d'Amsterdam pendant quelques mois. Ce fut proba-
blement cette intervention des autorités civiles qui engagea Spi-
noza à écrire un mémoire justificatif, où il déclarait qu'il n'avait
transgressé aucune loi de l'État et qu'il usait de son droit strict
en méditant .sur la religion de ses aïeux et sur les religions en
général et en faisant connaître le résultat de ses méditations. En
rédigeant ce mémoire, Spinoza conçut l'idée d'examiner d'une
façon complète la question de la liberté de penser, et il posa ainsi
les fondements de ses œuvres immortelles. Dans la retraite où il
s'enferma (1656-1664), et où il gagna sa vie à polir des verres de
lunettes, il étudia la philosophie de Descartes et prépara son
« Traité théologico-politique i. Avant tout, il voulait démontrer
que la liberté de penser, loin de nuire à la religion ou à l'État,
contribuait, au contraire, à les consolider.
Pourtant, Spinoza admettait certains principes qui lui rendaient
difficile la défense de la liberté de penser. 11 comparait jusqu'à
.1
188 HISTOIRE DES JUIFS.
UQ certain point les hommes a aux poissons de la mer et aux vers
de la terre, qui n'ont pas de maître », et il ajoutait que « les plus
grands des poissons ont le droit non seulement d'avaler Teau,
mais aussi de dévorer les petits », puisqu'ils en ont le pouvoir.
D'après lui, le droit de chacun s'étend jusqu'où s'étend sa puis^
sance, le droit naturel ne reconnaissant ni justice, ni injustice, ni
hien, ni mal, ni dévouement, ni violence. Comme cet état de
nature a pour conséquence nécessaire 1 état de guerre perpétuelle
entre tous les êtres, les hommes se sont entendus tacitement pour
renoncer à leur droit primitif et en armer la collectivité, l'État.
L'État possède donc les droits de tous, parce qu'il possède la puis-
sance de tous. Dans son propre intérêt, chacun doit obéissance
absolue à l'Étal, même s'il reçoit l'ordre de commettre un meurtre,
et la rébellion n'est pas seulement passible d'un châtiment, mais
elle est contraire à la raison.
Dans la doctrine de Spinoza, le pouvoir de l'Ëtat s'étend aussi
bien sur les choses religieuses que sur les affaires civiles. Autre-
ment, il serait loisible à chacun, eous prétexte de religion, de
saper les fondements de l'État. Donc, l'État seul a le droit de déci-
der ce qui est orthodoxe et ce qui est hérétique. Mais, dès que
l'État est affaibli et devenu impuissant, on peut lui refuser obéis-
sance et se soumettre au nouveau pouvoir.
Après avoir ainsi accordé à l'État puissant le droit d'être intolé-
rant et autorisé la rébellion envers l'Etat affaibli, Spinoza arrive
presque à se prononcer contre le droit d'exprimer librement ses
opinions. Il déclare, en effet, ennemi de l'Etat quiconque parle
contre lui ou cherche à le faire haïr. Ce n'est que par un artifice
de sophiste qu'il réussit à sauver la liberté de penser. Selon lui,
tout homme a reçu de la nature le droit de raisonner librement et
de juger librement, et c'est le seul droit qu'il ne peut pas aban-
donner à l'État. Chacun doit pouvoir différer d'opinion avec l'État,
parler et enseigner en toute liberté, pourvu qu'il agisse avec pru-
dence et réflexion, sans colère et sans haine. C'est par cette faible
argumentation que Spinoza justifiait ses attaques contre le
judaïsme et la Bible. Son antipathie pour ses coreligionnaires et
leur culte était telle que son jugement, si clair d'ordinaire, en
était complètement obscurci. A Texemple de Da Costa, il appelait les
".'
IDÉES DE SPINOZA SUR LA BIBLE. 189
rabbins des Pharisiens et leur attribuait des sentiments de mes-
quine ambition et un esprit étroit, parce qu*iis défendaient avec
énergie la religion pour laquelle tant de martyrs avaient sacrifié
leur vie !
Par suite de son aversion pour le judaïsme, Spinoza émit avec '']
conviction des assertions erronées sur cette religion. D'après lui,
les livres saints auraient été altérés par de nombreuses fautes de
copie, par des interpolations et des modifications, et n'émaneraient
pas, en réalité, des auteurs auxquels ils sont attribués; ils
auraient été réunis et mis en ordre par Ezra, peut-être seulement
après Texil deiBabylone. On ne possède plus Tœuvre originale de
Moïse, leDécalogue lui-même n'existe plus dans sa forme primi-
tive. Du reste, à en croire Spinoza, Moïse, les Prophètes et les .:;j
autres personnages de la Bible eurent une conception absolument '
fausse de Dieu et de la nature, ils ne furent pas des philosophes ' :
et ne s'appliquèrent pas à se laisser guider exclusivement par les
lumières de la raison. Au-dessus de tous les grands hommes de
la Bible, il faut placer Jésus, qui posséda une raison lumineuse
et instruisit, non pas une seule nation, mais l'humanité entière.
Les apôtres aussi sont supérieurs, d'après lui, aux Prophètes,
parce qu'ils s'efi'orcèrent de propager leur enseignement par des
moyens naturels, par des raisonnements, et non pas seulement
par des miracles. Pour que Spinoza ait ainsi déprécié la haute
valeur morale du judaïsme et loué le christianisme au détriment
de sa propre religion, il faut qu'il ait profondément ressenti les
vexations des rabbins d'Amsterdam 1
Spinoza aurait pu devenir un adversaire très dangereux pour
le judaïsme. D'abord, grâce à sa remarquable vigueur d'argumen-
tation, il fournit aux ennemis de cette religion les moyens de la
combattre par le raisonnement. Ensuite, il reconnut à l'État et
aux autorités le droit d'interdire la pratique du judaïsme et d'im-
poser une autre religion aux Juifs. Il justifiait, en quelque sorte,
les persécutions de l'Inquisition contre les Marranes, puisque,
selon lui, tout citoyen doit accepter la religion de son pays et
qu'il est absurde de professer le judaïsme. Heureusement, Spi-
noza aimait trop la tranquillité pour cherchera faire école. L'idéal
de l'existence, pour lui, était de vivre dans le calme et la paix.
1
190 HISTOIRE DES JUIFS.
Aussi, quand le comte palatin Charles-Louis, le prince allemand
le plus cultivé de son temps, offirit au c Juif prolestant », comme
on se plaisait alors à appeler Spinoza, une chaire de philosophie
à l'Université de Heidelberg, le philosophe hollandais déclina réso-
lument cette offre. Il renia presque son propre enfant, le c Traité
théologico-politique », pour ne pas être troublé dans sa retraite.
Comme on pouvait facilement le prévoir, ce dernier ouvrage
souleva de violents orages. Les représentants de toutes les con-
fessions s*élevèrent avec énergie contre ce livre « scélérat > qui
nie toute Révélation. En dépit des démarches des plus influents
amis de Spinoza, le a Traité théologico-politique » fut condamné
par un décret des États généraux, et la vente en fut interdite; on
ne rétudia naturellement qu'avec plus d'ardeur. Dans Tintérèt de
son repos, Spinoza se décida alors à ne plus rien publier de ses
œuvres. Cette crainte de Spinoza d'être dérangé dans sa quiétude
explique aussi pourquoi ses attaques contre le judaïsme n'émurent
pas plus profondément les milieux juifs.
A l'époque où Spinoza combattait ainsi la religion de ses aïeux,
on trouvait parmi les Juifs portugais un grand nombre de lettres
et de savants. Il régnait alors dans la communauté d'Amsterdam
et dans ses colonies une activité intellectuelle d'une remarquable
fécondité et qui était entretenue, en grande partie, par des
Marranes venus en Hollande pour chercher un refuge contre les
menaces des tribunaux d'inquisition d'Espagne et de Portugal.
C'étaient des philosophes, des médecins, des mathématiciens, des
philologues, des poètes et même des poétesses. Plusieurs de ces
fugitifs avaient traversé les plus singulières aventures. L'un
d'eux, Fray Vicente de Rocamora (1601-1684), avait été moine à
Valence et confesseur de l'infante Marie, qui devint ensuite impé-
ratrice d'Allemagne et ennemie déclarée des Juifs. Un jour, il
s'enfuit d'Espagne, arriva à Amsterdam, oîi il se fit connaître sous
le nom d'Isaac de Rocamora. A l'âge de quarante ans, il se mit à
étudier la médecine, se maria et fut placé à la tète des institutions
de bienfaisance juive. Cet ancien moine composa d'excellents vers
latins et espagnols.
Un autre Marrane, Enrique Enriquez de Paz, de Ségovie (né
vers 1600 et mort après 1660), fut Témule de Calderon. Entré très
ANTONIO ENRIQUEZ DE GOMEZ. 191
jeune dans i*armée, il se rnootra très brave, fut décoré de i*ordre
de San Miguel et nommé capitaine. Ce soldat savait aussi manier
la plume, et, sous son nom de poète d'Antonio Enriquez de Gomez,
il écrivit une vingtaine de comédies, dont quelques-unes furent
représentées avec succès au théâtre de Madrid et mises en paral-
lèle avec celles de Calderon. Mais, ni sa vaillance militaire ni son
talent d'écrivain ne purent le protéger contre Tlnquisition; il
chercha son salut dans la fuite. Pendant quelque temps, il résida
en France, où sa Muse chanta Louis XIII, la reine, le puissant
ministre Richelieu et d'autres personnages influents de la cour.
II composa aussi des élégies sur ses souffrances et sur la perte de
sa patrie, qu*il continuait d'aimer comme un (ils, bien que le
fanatisme Ten eût chassé. En France , il vivait en chrétien, mais
témoigna sa prédilection pour le judaïsme en célébrant en vers le
martyre de Lope de Vera y Alarcon. A la Qn, il se rendit égale-
ment en Hollande, où il put pratiquer en toute sécurité le
judaïsme ; il fut brûlé en effigie à Séville.
Outre les nombreuses poésies profanes qu'il composa, Enriquez
Gomez écrivit aussi un poème épique juif sur le juge Samson.
Déjà avant lui, un poète espagnol, Miguel Silveyra, avait composé
le poème des a Macchabées », qui eut beaucoup de succès. Dans
son Samson Nazareno ou a Samson le Nazaréen », son héros, qui
se vengea des Philislius au moment de mourir, exprime les senti-
ments qui agitaient son propre cœur. Il dit à Dieu :
Je meurs pour tes livres, pour ta religion,
Pour tes doctrines et tes saintes prescriptions.
Pour la nation que tu Ves choisie.
Je meurs pour tes sublimes vérités.
Les deux Penso, le père et le fils, occupaient également parmi
les réfugiés marranes d'Amsterdam une place distinguée, Tun par
ses richesses et sa bienfaisance, Taulre par son talent poétique.
Ce fut le fils, Felice ou Joseph Penso, appelé aussi de la Vega
(né vers 1650 et mort après 1703), qui se consacra à la poésie.
A l'âge de dix-sept ans, il reprit les traditions des poètes néo-
hébreux, qui étaient restés si longtemps sans successeur. U eut
même le courage d'écrire un drame en hébreu ; il Tintilula Assiré
-' ^
^ ■ ^ .
192 HISTOIRE DES JUIFS.
ha-Tikva, a les Prisonniers de Tespérance ». Du reste, il trans-
porta avec assez de bonheur les diverses formes de vers et de
strophes espagnols dans la poésie néo-hébraïque. Joseph Penso
fut aussi un excellent écrivain espagnol. Ses Nouvelles « Les
voyages dangereux » furent très goûtées.
Les poètes marranes de valeur moyenne étaient alors si nom-
breux à Amsterdam que Pun d'eux, Manuel de Belmonte (Isaac
Nunès), put fonder une académie poétique. Les membres devaient
y présenter leurs compositions, et les juges du concours étaient
Pancien confesseur Vicente de Rocamora et un autre Marrane qui
versiQait facilement en latin, Isaac Gomez de Sosa. Un officier
espagnol, promu chevalier, Nicolas de Oliver y Fullano, qui s'était
enfui d'Espagne et était devenu, au service des Pays-Bas, un habile
cartographe et cosmographe, fit aussi des vers latins et portu-
gais ; il eut pour émule Joseph Semah Arias, autre ofOcier, qui
traduisit en espagnol Pouvrage « Contre Apion », où Josèphe
réfute les calomnies répandues contre les Juifs. Parmi les
poétesses marranes, la plus remarquable était la belle et spiri-
tuelle Isabelle Correa (Rebecca), qui composa diverses poésies et
traduisit en beaux vers espagnols le drame italien a Le fidèle pas-
teur K, de Guarini.
Enfin, dans une toul auire voie se distinguait le Marrane
Thomas de Pinedo (1614-1679), du Portugal, qui avait été élevé
dans un collège de Jésuites à Madrid. Pinedo, qui connaissait
mieux Pantiquité classique que la littérature juive, se consacra à
une spécialité scienlifique qui n'était alors pas beaucoup cultivée
en Espagne ; il étudia Tancienne géographie. Devant les menaces
de ITnquisition, il s'enfuit d'Espagne et se fixa plus tard à
Amsterdam, où il revint au judaïsme et publia son grand ouvrage
géographique.
A ce cercle cultivé appartenaient aussi deux savants qui rési-
daient tour à tour à Hambourg et à Amsterdam, David Coen
de Lara (né vers 1610 et mort en 1674), et Dionys Moussafia (né
vers 1616 et mort en 1675), tous deux philosophes. Grâce à leur
connaissance du latin et du grec, ils purent expliquer bien des
mots du Talmud et rectifier quelques erreurs. David de Lara était
également prédicateur et auteur d'ouvrages de morale. Il entre-
. OROBIO m CASTRa 493
tiDt de fréqueDtes relations avec le prédicateur hambourgeols
Esdras Edzardus , qui manifestait un zèle excessif pour la con-
version des Juifs et répandit le bruit, assurément faux, que peu
de temps avant sa mort, de Lara se serait rapproché du cliristia-
nisme. Dionys ou Benjamin Moussafla, médecin et naturaliste,
fut au service de Cliristian IV, roi de Danemark, jusqu'à la mort
de ce souverain. Quoiqu'il eût étudié la philosophie et ne craignit
pas de faire ses réserves au sujet de certains passages de la Bible
et du Talmud, il n'en remplit pas moins, à un âge avancé, les
fonctions de rabbin à Amsterdam.
Balthazar Orobio de Castro (né vers 1620 et mort en 1687)
était bien supérieur à la plupart des poètes et des savants dont il
vient d'être fait mention. Originaire d'une famille marrane qui
observait secrètement le jeûne du jour de l'Expiation, il fut habi-
tué à pratiquer à la fois le christianisme et le judaïsme. Doué
d'un esprit net et précis, il étudia la vieille philosophie, telle
qu'elle était encore enseignée dans les écoles espagnoles, et fut
nommé professeur de métaphysique à l'université de Salamanque.
A l'âge mûr, il s'occupa de médecine et acquit à Séville la répu-
tation d'un habile praticien; il devint le médecin d'un duc do
Medina-Celi et d'une autre famille noble très influente. Tout à
coup sa sincérité de croyant chrétien devint suspecte à l'Inquisi-
tion. Il fut incarcéré sous l'inculpation de « judaïser » et resta
enfermé pendant trois ans dans un sombre cachot.
Au commencement de sa détention, il occupa son esprit à
résoudre des subtilités philosophiques. Mais peu à peu il s'assom-
brit, se découragea, se demandant a s'il était vraiment ce Don
Balthazar Orobio qui se promenait dans les rues de Séville et
jouissait d'une large aisance au milieu de sa famille, i II n'était
pourtant pas encore au bout de ses soufl'rances. Un beau jour,
l'Inquisition le fit sortir de prison pour le soumettre à la torture et
essaya de lui arracher l'aveu qu'il observait réellement le judaïsme.
Il supporta vaillamment les plus atroces supplices, fut ramené en
prison et finalement condamné à porter pendant deux ans le san-
benitoet à quitter ensuite l'Espagne. Il se rendit à Toulouse, ou
il fut nommé professeur à l'école de médecine. iMais, ne pouvant
se résoudre à dissimuler plus longtemps ses véritables croyances,
V. 13
194 HISTOIRE DES JUIFS.
il partit pour Amsterdam et professa ouvertemeot le judaîâme
(vers 1666). Il se vengea de ses anciens persécuteurs en publiant
contre le christianisme un livre de vive polémique, qu'un théo-
logien hollandais, Van Limborch, crut devoir réfuter.
Tous ces savants et ces poètes connaissaient les attaques de
Spinoza contre le judaïsme et avaient probablement lu son Traité
théologico- politique. Isaac Orobio avait même été en relations avec
lui. Mais aucun d'eux ne se sentit ébranlé dans ses convictions par
les arguments du philosophe hollandais. Au début, Orobio de Castro
crut inutile de répondre aux objections faites par Spinoza contre
le judaïsme. Mais plus tard, il craignit quand même qu'elles n'eus-
sent des conséquences funestes pour la foi de ses coreligionnaires,
et il se décida à les réfuter.
A cette même époque, surgit en Orient un homme qui fut bien
plus dangereux pour le judaïsme que Spinoza et fit passer comme
un vent de folie sur les Juifs de tous les pays. Cet homme, qui
excita un vrai délire d'enthousiasme parmi ses coreligionnaires,
qui fut presque adoré comme un Dieu et a, aujourd'hui encore,
des partisans secrets, s'appelait Sabbataï Cevi (1626-1676) et était
né à Smyrne, dans une famille d'origine espagnole. Il n'avait en
lui rien d'extraordinaire et ne devait nullement l'action que, dès
sa jeunesse, il exerçait sur ses compagnons, à des facultés remar-
quables, mais à son extérieur séduisant et à l'influence néfaste
de la Cabbale. Grand, de stature imposante, il avait une belle
barbe noire et une voix mélodieuse qui lui attirait toutes les
sympathies. Son imagination le poussait aux extravagances et
aux aventures, il avait le goût de ce qui est étrange, extraordi-
naire. Peu versé dans le Talmud, il s'adonnait avec ardeur a
l'étude de la Cabbale. Encore enfant, Sabbataï Cevi se singulari-
sait déjà, dédaignant les jeux et les distractions de son âge et
recherchant la solitude. Une autre anomalie, surtout en Orient,
était qu'il avait des mœurs très austères. Selon la coutume du
pays, ses parents le marièrent jeune, mais il se tint si résolument
éloigné de sa femme que celle-ci demanda le divorce. Second
mariage, nouveau divorce. Ces singularités attirèrent l'attention
sur lui, et à l'âge de vingt ans il était déjà entouré d'un cercle de
disciples.
É
. SABBATAÏ CEVI 195
Une autre circonstance vint encore favoriser l'ambition de Sab-
bataï Cevi. Après l'avènement du sultan Ibrahim, la guerre éclata
entre la Turquie et Venise, et, par suite, le centre du commerce
levantin se déplaça de Constantinople à Smyrne. Cette dernière
ville acquit, par conséquent, une grande importance. Mardokhaï
Cevi, le père de Sabbataï, venu très pauvre de la Morée, devint
agent de commerce d'une maison anglaise à Smyrne et prospéra.
Il attribua sa réussite au zèle de son Qls pour la Cabbale et à ses
vertus, et il le vénéra presque comme vin saint. De plus.Morde-
khaï entendait souvent parler, dans la maison de son patron, de
l'approche du règne millénaire. Bien des chrétiens mystiques, en
effet, croyaient qu'en Tannée 1666 s'ouvrirait Tépoque messiani-
que dont il est question dans la vision de saint Jean et pendant
laquelle les Juifs devaient retourner à Jérusalem, briller d'un nou-
vel éclat et se convertir ensuite au christianisme. Ce qu'il enten-
dait, Mordekhaï le rapportait aux membres de sa famille, et peu
à peu Sabbataï en vint à se demander s'il ne serait peut-être pas
lui-même ce Messie attendu, lui qui était si complètement initié
aux mystères de la Cabbale.
D'après les enseignements d'Isaac Louria, le but principal de
la Cabbale était, en effet, de préparer les esprits à Tavènement
du Messie et de hâter Tépoque de la délivrance. Cette délivrance,
une interpolation du Zohar Tannonçait pour l'année 5408 de la
création (1648). C'est précisément en cette année que Sabbataï Cevi
se révéla à un groupe de disciples comme le Messie annoncé en
prononçant un jour, contrairement à un usage plusieurs fois sécu-
laire et malgré la défense du Talmud, les quatre lettres du nom
sacré de Dieu (J H Y H). Mis en interdit pour cette infraction à une
prescription rabbinique, il fut à la fin expulsé de Smyrne avec ses
disciples (vers 1651). Par cette mesure énergique, l'agitation mes-
sianique sembla avoir été étouffée dans l'œuf. Mais le feu continua
de couver sous les cendres et éclata quinze ans plus tard en un
terrible incendie.
Chassé de Smyrne, Sabbataï Cevi inspira plus de confiance
encore à ses partisans. La conception chrétienne d'un Messie
devant souffrir avant de triompher déflnitivement avait pénétré
chez les Juifs, et l'humiliation infligée à Sabbataï no fit qu'aug-
196 HISTOIRE DES JUIFS.
menter ison prestige et son autorité. Grâce aux ressources que
sa famille mettait à sa dispositiou, il put voyager de ville eu
ville, se présentant partout avec une dignité d'attitude conforme
à son rôle et recrutant de nombreux adhérents. A Constantinople,
il se lia avec un prédicateur, Abraham Takhini, pauvre diable,
mais habile mystificateur, qui le confirma dans sa folie. Cet impos-
teur remit à Sabbataî un document apocryphe, qu'il avait écrit
lui-même en anciens caractères et qui annonçait Sabbataî comme
Messie :« Moi, Abraham, j'étais enfermé pendant quarante ans
dans une caverne et j'étais étonné que le temps des miracles
n'arrivât pas. J'entendis alors une voix qui me dit : Un fils naîtra
en l'an 5386 de la création (1626) , il s'appellera Sabbataî et
domptera le grand dragon, il sera le vrai Messie et combattra
sans armes. » Ce rouleau, dont Sabbataî ne parait jamais avoir
suspecté le caractère divin, s^vit plus tard à de nombreuses
supercheries.
De Constantinople il se rendit à Salonique, où il déploya plus
d'audace encore. Il y joua une de ces scènes qui impression-
naient toujours fortement les cabbalistes : il procéda à son
mariage mystique avec la Tora. Pour les cabbalistes, cette céré-
monie burlesque signifiait que la Tora, fille du ciel, est unie par
un lien indissoluble au Messie, fils du ciel. Les rabbins de Salo-
nique trouvèrent presque sacrilège une telle cérémonie et excom-
munièrent Sabbataî. Celui-ci gagna alors la Grèce et ensuite le
Caire, oii il fit une recrue importante. Il trouva, en effet, dans
cette ville un monnayeur et fermier des impôts juifs, portant le
titre de Saraf-Baschi et s'appelant Raphaël Joseph Chelebi
(d'Alep), qui était d'une crédulité remarquable et d'un ascétisme
mystique. Comme il était très riche, il entretenait et recevait jour-
nellement à sa table cinquante talmudistes et cabbalistes. Sous
le luxe de ses vêtements officiels, il portait constamment un cilice,
multipliait les jeûnes et les ablutions et se levait au milieu de la
nuit pour se faire flageller. Il avait avec lui Samuel Vital, fils du
cabbaliste Hayyim de Calabre, pour diriger ses morlifications
d'après les prescriptions de Louria. Cet excentrique accueillit
naturellement avec enthousiasme le prétendu Messie.
Pourtant, Sabbataî ne séjourna pas longtemps au Caire. Vers
SABBATAI CEVI À JÉRUSALEM. 197
1663, il partit pour Jérusalem, où il espérait voir s'accomplir un
miracle qui ferait éclater à tous les yeux le caractère divin de sa
mission. Â ce moment, la communauté de Jérusalem était pauvre
et désorganisée. Déjà accablée sous le poids des extorsions d'ar-
gent et des vexations des autorités turques, elle déclina en:coré
plus à la suite de l'immigration de nombreux fugitifs polonais que
les persécutions avaient chassés de leur pays. Devant la misère
croissante de la communauté, les notables partirent et la direction
des Juifs de Jérusalem fut confiée à des cabballstes endurcis, aux
plus zélés disciples de Louria et de Hayyim Vital.
Quand Sabbataï Cevi arriva à Jérusalem, le terrain était donc
tout préparé; les superstitions et la foi aux miracles y régnaient
souverainement. Au commencement de son séjour, il se tint assez
tranquille, se contentant de mener une vie de mortifications, de
visiter fréquemment les tombeaux des hommes pieux et d'évoquer
leurs esprits. Mais là, comme ailleurs , son charme opéra, et de
nombreux partisans se groupèrent autour de lui. Les circons-
tances aussi le favorisèrent. Les Turcs exigèrent des Juifs de
Jérusalem une somme d'argent considérable, que la communauté
appauvrie ne pouvait pas payer. Les malheureux mirent tout leur
espoir dans la générosité du riche monnayeur Raphaël Chelebi, du
Caire, et ils déléguèrent Sabbataï Cevi auprès de lui. Ravi de jouer
le rôle de sauveur, Sabbataï se rendit immédiatement au Caire,
où il obtint le secours demandé. En outre, le hasard allait lui
permettre de commencer au Caire la réalisation de son rêve mes-
sianique.
Pendant les massacres exécutés par les soldats de Chmielnicki
dans les communautés juives de Pologne, les chrétiens trouvè-
rent une jeune orpheline juive de six ans, qu'ils placèrent dans
un couvent. Quoique élevée dans la religion catholique, Torphe-
line resta fidèle aux croyances paternelles, mais Téducation qu'elle
reçut au couvent en fit une mystique. Devenue une jeune fille
d'une rare beauté, elle réussit à s'enfuir du cloître. Un jour, des
Juifs la rencontrèrent au cimetière, couverte uniquement d'une
chemise. Elle leur dit alors qu'elle était d'origine juive, avait été
élevée dans un couvent, et que, la nuit précédente, l'esprit de
son père Pavait saisie et transportée au cimetière. Pour appuyer
198 HISTOIRE DES JUIFS.
80D dire, elle montra aux femmes présentes des traces d*ongles
sur soQ corps. C'étaient probablement des stigmates qu'elle s'était
imprimés elle-même sur le corps.
Envoyée à Amsterdam, elle y retrouva son frère, mais en même
temps elle y manifesta son extravagance. Elle affirmait qu'elle était
destinée pour femme au Messie, qui apparaîtrait prochainement.
D'Amsterdam elle partit pour Livourne, où elle se fit connaître
sous le nom de Sara. Tout en menant dans cette ville, d'après des
témoignages dignes de foi, une vie déréglée, elle persista dans
son affirmation qu'elle devait épouser le Messie. L'histoire singu-
lière de cette jeune fille arriva jusqu'au Caire. Dés que Sabbataî
Cevi en fut informé, il déclara qu'il savait par une vision qu'une
jeune Polonaise deviendrait sa femme, et il envoya un messager à
Livourne pour chercher Sara.
Par sa beauté, ses excentricités et ses manières libres, Sara
produisit une impression très forte sur Sabbataî et ses partisans.
Sabbataî savait bien que la conduite de cette aventurière n'avait
pas toujours été irréprochable, mais cette particularité même lui
faisait croire un peu plus à sa mission. 11 se disait que, comme le
prophète Osée, il était désigné par la Providence pour épouser une
femme de mœurs impures. Chelebi surtout se montrait heureux que
le Messie se mariât dans sa maison avec cette femme prédestinée.
Il mit toutes ses richesses à la disposition de Sabbataî et se déclara
ouvertement son partisan. L'adhésion de Chelebi en entraîna
beaucoup d'autres, et l'on put dire avec raison que Sabbataî était
arrivé au Caire comme délégué et en partait comme Messie. La
belle Sara aussi amena à son mari beaucoup de partisans, qui,
probablement, se préoccupaient peu de l'arrivée du Messie. Enfin,
à son retour en Palestine, à Gaza, Sabbataî conquit une recrue
qui l'aida puissamment dans sa propagande.
Ce nouvel allié s'appelait Nathan-Benjamin Lévi (1644-1680) et
était Qls d'un de ces collecteurs d'aumônes de Jérusalem qui se
promenaient, munis de lettres de recommandation, à travers
l'Afrique du Nord, la Hollande et la Pologne. Peu instruit, il ma-
niait pourtant assez habilement ce style rabbinique du temps qui'
dissimulait l'absence d'idées sous la solennité pompeuse de la
forme. Par son mariage avec la fille borgne d'un iiomme riche,
RETOUR DE SABBATAI CEVI A SMYRNE. 199
Nathaa. de Gaza passa brusquement de la pauvreté à une grande
aisance. Cet heureux changement dans sa situation le rendit pré-
somptueux. Quand Sabbataî arriva du Caire à Gaza, Nathan se
déclara bruyamment son ami et devint un de ses plus zélés parti-
sans. Il avait alors vingt ans, et Sabbataî quarante. .
Dès que Sabbataî et Nathan se furent liés, les révélations pro-
phétiques se produisirent sans interruption. Nathan se présentait
comme le prophète Elie, chargé de préparer la voie au Messie, et il
proclama que, dans un an et quelques mois, le Messie apparaîtrait
dans toute sa gloire, ferait prisonnier le sultan sans se servir
d'aucune arme, par le simple charme de ses chants, et établirait
la domination d'Israël sur tous les autres peuples. Cet événement
merveilleux devait se produire en 1666, et le prétendu prophète de
Gaza répandait partout ses écrits pour Tannoncer. A cette nou-
velle, Jérusalem et les communautés voisines furent comme prises
de vertige ; ceux qui risquèrent quelques timides protestations
furent accablés d'outrages.
Bient6t Sabbataî s'aperçut que les rabbins de Jérusalem se
montraient peu favorables à son entreprise. Il résolut donc de
retourner à Smyrne, où il pouvait compter sur l'appui de sa
famille et où les lettres prophétiques de Nathan avaient déjà sur-
excité tous les esprits. Mais avant de partir de Jérusalem, il
envoya des messagers actifs et remuants dans les divers pa^-s,
pour annoncer l'apparition du Messie et agiter les communautés.
Parmi ces agents, les uns, comme Sabbataî Kaphaoi, de la Morée,
étaient des gens sans aveu et sans scrupule, les autres, comme le
cabbaliste allemand Mathatias Bloch, remplissaient leur rôle dans
la naïve simplicité de leur cœur.
Dans l'importante communauté d'Alep, Sabbataî fut reçu en
triomphateur. L'accueil fut encore plus enthousiaste à Smyrne, où
il arriva dans l'automne de l'année 1665. Personne ne songeait plus
à l'excommunication que les rabbins avaient prononcée autrefois
contre lui. Il était accompagné de Samuel Primo, de Jérusalem,
son secrétaire intime, qui possédait l'art de revêtir de la pompe
du style ofQciel les choses les plus insignifiantes et de présenter
ces extravagances messianiques comme le plus important événe-
ment de l'univers. Samuel Primo seul savait garder son sang-froid
200 HISTOIRE DES JUIFS.
au milieu de toute cette agitation et conserver la direction du
mouvement.
Sabbataï voulait attendre quelque temps à Smyrne avant de se
proclamer Messie, mais il dut bient6t céder à Timpatience de ses
disciples et à Tenthousiasme de la foule. En septembre ou en
octobre 1665, au son des trompettes» il déclara à la synagogue
qu*il était le Messie attendu. On accueillit cette déclaration avec
des transports d*allégresse ; de tous côtés on Tacclama : « Vive
notre roi, vive notre Messie I » Toute la communauté smyrniote,
hommes, femmes et enfants, semblèrent atteints de folie. Tous se pré-
parèrent à retourner dans la Terre Sainte. Toutes les affaires furent
négligées, on ne se préoccupa plus que de la délivrance prochaine.
Pour s'en rendre dignes, bien des Smyrniotes s'imposèrent les
plus douloureuses macérations, jeûnant plusieurs jours de suite,
veillant plusieurs nuits consécutives, faisant des ablutions pen-
dant les froids les plus rigoureux, s'ensevelissant dans la terre
jusqu'au cou. D'autres se livraient à des démonstrations de joie,
surtout quand Sabbataï parcourait les rues en chantant des
psaumes ou prêchait dans les synagogues sur sa mission. Chacune
de ses paroles était mille fois répétée, interprétée, vénérée comme
venant de Dieu même, chacun de ses actes était admiré comme
un miracle. Ses partisans allaient jusqu'à marier leurs enfants
de douze et même de dix ans, pour permettre au reste des âmes
qui n'avaient pas encore été employées d'aller habiter des corps
et pour hâter ainsi, d'après les doctrines cabbalistiques, la venue
de l'époque messianique.
La séduction exercée par Sara aidait aussi au succès de Sabbataï
et lui gagnait des partisans. Du reste, dans ces moments de
surexcitation générale, les mœurs, d'habitude si sévères chez
les Juifs, se relâchaient beaucoup. Enivrés par la perspective de
l'arrivée du Messie, hommes et femmes rompaient les barrières
qui, en Orient surtout, établissaient entre eux une séparation
si complète, ils dansaient ensemble et oubliaient toute réserve.
Les protestations étaient étouffées sous les clameurs de la mul-
titude. Le rabbin Âron de la Papa, honnête et digne vieillard,
qui s'était élevé énergiquement contre ces extravagances et
avait excommunié le Messie, dut subir les injures de Sabbataï»
L'AGITATION SABBATIENNE EN EUROPE. 201
qui Toutragea publiquement dans un sermon, et fut contraint de
quitter Smyrne.
Du quartier juif de Smyrne la réputation du nouveau Messie se
répandit bientôt à travers d'autres villes et d'autres pays. Son
secrétaire intime, Samuel Primo, ainsi que Nathan de Gaza et les
missionnaires Sabbataï Raphaël et Mathatias Bloch, unirent leurs
efforts pour faire connaître au loin ce remarquable événement.
Ils furent aidés dans leur œuvre de propagande par de nombreux
chrétiens, résidents, agents des maisons de commerce anglaises
et hollandaises, prêtres, qui informèrent naturellement leurs
familles et leurs amis de ce qui se passait à Smyrne et, tout en
se moquant de la crédulité des Juifs, se laissaient gagner eux-
mêmes par la contagion. Dans les principales Bourses de l'Europe
on parlait de Sabbataï Cevi comme d'une apparition miraculeuse,
et on attendait presque avec anxiété des nouvelles de Smyrne et
de Constantinople.
Tout d*abord, les Juifs d'Europe furent comme étourdis de
ces faits extraordinaires, puis peu à peu ils s'enthousiasmèrent
également pour le nouveau Messie et se livrèrent aux plus extra-*
vagantes démonstrations. Non seulement la foule, mais aussi la
plupart des rabbins et même des penseurs sérieux crurent à la
mission de Sabbataï. Le plus triste^ c'est que personne ne soup-
çonna que c'était la Cabbale qui avait préparé le terrain à ces
excentricités. Un homme de grand courage et d'une vaste érudition
talmudique, Jacob Sasportas, qui était alors à Hambourg, combattit
cette agitation, dès le début, avec une vaillante énergie, envoyant
lettres sur lettres aux communautés d'Europe, d'Asie et d'Afri-
que pour démasquer ces fourberies et en montrer les consé-
quences désastreuses. Mais lui-même était adepte de la Cabbale
et, par conséquent, ne sut pas s'attaquer à la racine du mal.
Henri Oldenbourg, savant allemand de Londres, écrivait à son
ami Spinoza (décembre 1665) : a Ici, le bruit court que les Israé-
lites, disséminés depuis plus de deux mille ans, retourneront pro-
chainement dans leur patrie. Peu de gens y croient, mais beau-
coup le souhaitent... Si cet espoir se réalisait, ce serait toute une
révolution. » Spinoza lui-même admettait la possibilité, pour les
Juifs, de restaurer leur royaume et de redevenir le peuple élu de
202 HISTOIRE DES JUIFS.
Dieu. A Amsterdam comme à Londres, parmi les Portugais aussi
bien que parmi les Allemands, le nombre des partisans de Sab-
bataï s*accrut de jour en jour. Eux aussi manifestaient leurs
espérances messianiques par des procédés divers, les uns se
livrant dans les synagogues à une joie exubérante, les autres
s'imposant des jeûnes et des mortifications. Les imprimeries ne
parvenaient pas a livrer un nombre suffisant de Rituels de prières
en hébreu, en espagnol ou en portugais, contenant des formules
de pénitence et des litanies spéciales pour hâter Tavènement du
Messie. Dans certains exemplaires, on voyait le portrait de Sab-
bataï à côté de celui du roi David.
A Hambourg, où les Juifs souiTraient alors de l'intolérance des
chrétiens, l'agitation messianique revêtit un véritable caractère
de folie. Des hommes considérables et occupant des situations
élevées, comme Manoël Texeira et le médecin Bendito de Castro,
sautaient et dansaient dans la synagogue, un rouleau de la Loi sur
le bras. Les bruits les plus singuliers couraient dans la ville. On
racontait que dans TÉcosse septentrionale on avait aperçu un
navire avec des voiles et des cordages en soie, dirigé par des
matelots qui parlaient l'hébreu et ayant un drapeau avec cette
inscription : « Les douze tribus d*Israël. » Selon leur habitude, les
Anglais faisaient des paris considérables au sujet du succès de
Sabbataï ; ils affirmaient que dans un délai de deux ans il serait
sacré roi de Jérusalem. Partout le même vertige s'emparait des
Juifs. A Avignon, où ils étaient durement traités par les fonction-
naires du pape, ils se préparaient à partir, au printemps de l'an^^
née 1666, pour la Judée.
De tous côtés affluaient des députations a Smyrne pour saluer
Sabbataï du titre de roi des Juifs et mettre à sa disposition les
biens et la vie de ses sujets. Le prétendu Messie était incapable
d'utiliser pour quelque grande œuvre l'enthousiasme et l'absolu
dévouement de ses partisans; il se laissait béatement aduler,
attendant d'un miracle la réalisation des espérances qu'il avait
fait naitre dans tout le judaïsme. Samuel Primo et ses autres
amis craignaient moins l'action que lui. Comme il est dit dans le
Zohar, cette Bible des Cabbalistes, qu'à l'aube des temps nou-
veaux les lois cérémonielles seront abolies, ils entreprirent de
ATTAQUES DES SABBATIENS CONTRE LE TALMUD. 203
détruire le judaïsme rabbinique. Au reste, il régnait, eu général,
parmi les adhérents de Sabbataî, un profond dédain pour le Talmud
et la méthode talmudique. Ils s'entendirent donc facilement pour
abroger les lois rabbiniques. Leurs conceptions de la divinité leur
étaient également toutes particulières. A force de limiter la puis-
sance de Dieu et de glorifier le Messie, ils les avaient presque
placés sur un pied d*égalité. Ils admettaient en quelque sorte un
Dieu en trois personnes, « l'ancien des jours », le « saint roi »,
et un être féminin, la Sckekhina. Pour eux, le saint roi, le Messie,
était le vrai Dieu, le sauveur du monde, le Dieu d'Israël, qui seul
devait être invoqué, a l'ancien des jours » ayant, en quelque sorte,
abdiqué en faveur de Sabbataî. Ils appuyaient leur doctrine sur
un verset du Cantique des Cantiques : « Dieu ressemble à Cevi, »
Trc8 souvent, Samuel Primo, qui promulguait les ordonnances au
nom du Messie, signait : « Moi, le Seigneur votre Dieu, Sabbataî
Cevi. »
Samuel Primo et ses acolytes commencèrent leurs attaques
contre les prescriptions rituelles en transformant le jeûne du
10 Tébèt en jour de réjouissance, et ils annoncèrent ce change-
ment, au nom de Sabbataî, dans les termes suivants : a Le flis
aîné de Dieu, Sabbataî Cevi, Messie et libérateur de la nation
juive, à tout Israël, salut 1 Puisque vous avez été jugés dignes de
voir le grand jour et d'assister à ia réalisation des promesses
divines faites par les Prophètes, vous pouvez transformer vos gé-
missements en chants et votre jeûne en fête. Réjouissez-vous,
faites entendre des hymnes et des cantiques, et remplacez vos
mortiflcations et votre deuil par des démonstrations de joie. »
Cette réforme éveilla les soupçons des rigoristes, qui voyaient
surtout dans le Messie un rabbin particulièrement sévère pour
l'observance des pratiques. De là, dans chaque communauté, un
petit groupe d'opposants qui réclamaient le maintien absolu de
ces pratiques. Pourtant, il n'y eut que peu de rabbins qui com-
prirent qu'en réalité la Cabbale était et devait être ennemie du
Talmud et de ses prescriptions. La plupart restèrent fidèles au
Zohar, mais rendirent Sabbataî et ses lieutenants personnelle-
ment responsables de la lutte entamée contre les lois rituelles.
Tout à coup on apprit que Sabbataî Cevi avait reçu l'ordre d'al-
2M HISTOIRE DES JUIFS.
1er SQ présenter à CoastantiDopIe devant les autorités turques. Le
prétendu Messie semble avoir choisi iatentioDDellement, pour son
voyage, le commencement de cette année 1666 à laquelle les mys-
tiques attachaient une si haute importance ; il était accompagné
de son secrétaire Samuel Primo. Â son débarquement aux Darda-
nelles, il fut arrêté sur Tordre du grand-vizir Achmed Koeprili»
qui avait été informé de Tagitation créée à Smyrne et sur d*au-
tres points de la Turquie, et mené les fers aux mains dans
une localité voisine de Constantinople ; on le laissa dans cet en-
droit pour ne pas le faire voyager le jour de sabbat. Le dimanche
(février 1666], il fit son entrée à Constantinople, mais dans une
posture moins triomphale qu*il ne Tespérait. Prévenus de son
arrivée, Juifs et Turcs se rendirent au port en tel nombre que
la police dut prendre des mesures spéciales pour maintenir l'or-
dre. Quand il débarqua, un vice-pacha le souffleta publiquement.
Sabbataï eut la présence d*esprit de tendre Tautre joue. C'était
se poser en victime résignée, qui accepte toutes les humiliations
dans Tintérèt de sa mission.
Amené devant Mustapha-Pacha, le représentant du grand-vizir,
qui lui reprocha d'avoir provoqué une agitation malsaine parmi
les Juifs, Sabbataï répondit qu'il était un simple hakham, venu
de Jérusalem pour recueillir des aumônes, et qu'il n'était nulle-
ment responsable des témoignages de dévouement qu'on lui pro-
diguait. Mustapha le fit jeter en prison. Les partisans de Sabbataï
n'en furent nullement ébranlés dans leur foi ; ils considérèrent,
au contraire, les souffrances endurées par leur Messie comme
des épreuves nécessaires à sa gloire. Ils se pressaient tous les
jours par milliers autour de sa prison pour essayer de l'aperce-
voir un instant. A ses partisans juifs se joignirent bientôt des
Turcs, qui, eux aussi, professèrent pour lui la plus profonde vé-
nération. Du reste, Samuel Primo sut propager habilement le
bruit que les autorités turques témoignaient à son maître les plus
grands égards, et il réussit ainsi a entretenir les illusions des
adeptes de Sabbataï.
Le gouvernement turc semblait, en effet, éprouver quelque
timidité devant le Messie juif; il n'osait pas le condamner à mort«
comme il l'aurait fait pour tout autre agitateur. Mais^ comme les
:}À
SABBATAI CEVI EN TURQUIE. 265
Tprcs étaient alors en guerre avec les Cretois, le grand-vizir
Koeprili crut prudent de ne pas laisser Sabbataï dans lacapi-
tale« où, en son absence, il aurait pu provoquer des désordres.
Il le fit interner au château de Kostia, près des Dardanelles. Sa
captivité y fut douce, car il put garder ses amis auprès de lui.
Samuel Primo resta naturellement avec Sabbataï, dont les parti-
sans donnèrent à ce château le nom de Migdal Oz^ « Tour de la
puissance ».
Arrivé aux Dardanelles la veille de la fête de Pâque, Sabbataï
fit égorger pour lui et ses compagnons un agneau, en souvenir
de Tagneau pascal, et en mangea même les parties prohibées par
la loi de Moïse. C^était déclarer ouvertement qu*il avait le droit
d*abolir les anciennes prescriptions. Grâce aux subsides qu'il re-
cevait de sa famille et de riches partisans, il put organiser au
château de Kostia une vraie cour, où il trôna comme un souverain.
D'innombrables bateaux lui amenaient sans cesse des visiteurs
de tous pays, qui revenaient éblouis de ce qu'ils avaient vu et pro-
pageaient ensuite leur enthousiasme pour le Messie. Presque tous
les Juifs étaient' convaincus que Sabbataï était le Sauveur annoncé
et que l'heure de la délivrance définitive sonnerait au plus tard
dans UH délai de deux ans. Dans les principales villes de com-
merce où les Juirs occupaient le premier rang, à Amsterdam, à
Livourne, à Hambourg, les alTalres subirent un ralentissement
considérable, parce qu'on s'attendait à de profonds change-
ments. Les communautés d'Europe s'inspiraient de l'exemple de
celle d'Amsterdam, et celle-ci avait à sa tête des chefs qui, pour la
plupart, étaient de Qdèles partisans du faux Messie. A Venise, il y
eut conflit entre les amis et les adversaires de Sabbataï, et un de
ces derniers faillit être tué. Quand on demanda à Sabbataï com-
ment on devait traiter les koferim (incrédules), il déclara qu'il
était permis de les tuer même le jour du sabbat, et que le meur-
trier serait assuré de la vie future. A Hambourg, de pieux pro-
testants allèrent demander conseil au prédicateur Esdras Edzard
au sujet de la conduite qu'ils devaient tenir : a Nous avons
appris,. dirent-ils, non bculement par les Juifs, mais aussi par
nos correspondants chrétiens de Smyrne, d'Alep, de Constantino-
ple et d'autres villes de la Turquie que le nouveau Messie des
\
T
206 HISTOIRE DES JUIFS.
Juifs opère des miracles et que ses coreligionnaires de tous les
pays accourent auprès de lui. Comment concilier cet événement
avec la doctrine chrétienne, qui nous enseigne que le Messie est
déjà arrivé? »
Pendant que cette folie étendait de plus en plus ses ravages,
Sabbataï vivait au château des Dardanelles en vrai prince, en-
touré d'une foule d*adorateurs. A Tinstigation de Samuel Primo
plutôt que de sa propre initiative, il abolit le jeûne de Tammouz
et déclara que le neuvième jour d'Ab ne devait plus être observé
comme un jour de deuil, en souvenir de la destruction de Jéru-
salem, mais célébré par des réjouissances, comme jour anniver-
saire de sa naissance. Il institua pour cette date un office spécial,
où Ton récitait des psaumes et des actions de grâces, au son de
la harpe et des chants. Il se disposait même à abolir tous les
jours de fête, y compris la fête de TExpiation, quand une impru-
dence bouleversa toutes ses combinaisons.
Parmi les visiteurs accourus de toutes les régions pour contem-
pler ses traits vénérés, se trouvaient deux rabbins de Pologne.
Ceux-ci lui apprirent que dans leur pays, un prophète, Néhémie
Cohen, prédisait également Tavènement prochain du règne mes-
sianique, mais sans jamais prononcer le nom de Sabbataï. Ému
de cette concurrence, Sabbataï remit aux deux rabbins polonais
une lettre où il promettait aux Juifs de Pologne de venger les
massacres accomplis par les Cosaques et où il appelait impérieu-
sement Néhémie Cohen auprès de lui. Sans se laisser arrêter par
la longue distance à parcourir, Néhémie se rendit aux Darda-
nelles. Arrivé au château de Kostia, il fut immédiatement reçu
par Sabbataï. Les deux agitateurs restèrent longtemps enfermés
ensemble, discutant sur les signes auxquels on devait reconnaître
le vrai Messie. Néhémie ne fut pas convaincu, et ne s'en cacha
point. Quelques partisans fanatiques de Sabbataï songèrent alors
a faire disparaître Néhémie Cohen, qu'ils jugèrent dangereux
pour leur entreprise, mais celui-ci parvint à s'échapper sain et
sauf du château de Kostia. Il se rendit à Andrinople, se fit mu-
sulman et dénonça Sabbataï au kaïmakam Mustapha en l'accu-
sant de vouloir trahir la Turquie.
Le kaïmakam communiqua cette information à son maître,
CONVERSION DE SABBATAI A L'ISLAMISME. 207
Mahomet IV. Le suitao examina avec ses ministres et le mufti
Vanni les mesures qu'il pourrait prendre contre Sabbataï. Il aurait
été facile de le faire exécuter sommairement, mais le faux Messie
avait de nombreux partisans turcs, et il était à craindre que sa
mort ne devint une cause de troubles. Vanni proposa alors d*es-
sayer de le convertir à Tislamisme. On adopta cette proposition,
et le médecin du sultan, un apostat juif du nom de Didon, fut
chargé du soin de préparer Sabbataï à cette conversion.
Arrêté et conduit à Andrinople, Sabbataï fut mis immédiate-
ment en rapports avec Didon.. Il ne semble pas qu'il fallût de bien
grands efforts pour décider Sabbataï à abandonner le judaïsme.
Amené devant le sultan, il jeta par terre sa coiffure juive, en
signe de mépris pour son ancienne religion, et mit un turban
blanc et un vêtement vert, indiquant par là qu*il était devenu
musulman. Mahomet IV, enchanté de ce dénouement, donna à
Sabbataï le nom de Mehemet Effendi et lui confla les fonctions de
surveillant du palais [capigi baschi otorak), avec un traitement
élevé. La conversion de Sabbataï fut suivie de celle de sa femme,
Sara, et de plusieurs de ses partisans. Quelques jours après sa
conversion, il eut l'audace d'écrire à ses frères de Smyrne :
<c Dieu a fait de moi un ismaélite (turc); il a ordonné et j'ai obéi.
Le neuvième jour après ma seconde naissance. »
Ce dénouement inattendu produisit chez les Juifs une profonde
stupeur. Ainsi, le Messie, le glorieux Sauveur, en qui tous avaient
placé leur confiance, avait lâchement abandonné le judaïsme !
Musulmans et chrétiens poursuivirent de leurs railleries les naïfs
adeptes du faux Messie. Des maux plus sérieux faillirent en ré-
sulter pour les Juifs. Sous prétexte de tentative de trahison, le
sultan voulut exterminer tous les Juifs de son royaume et conver-
tir à l'islamisme les enfants âgés de moins de sept ans. Il ne re-
nonça à son projet que sur les instances de deux de ses conseil-
lers et de sa mère, qui lui représentèrent que les inculpés
n'étaient, en réalité, que de malheureuses dupes. Il résolut alors
de faire mourir cinquante d'entre les principaux rabbins de Cons-
tantinople, de Smyrne et d'autres villes turques, parce qu'ils
n'avaient pas éclairé leurs communautés sur les agissements de
Sabbataï. Cette résolution ne fut heureusement pas mise à exé-
208 HISTOIRE DES JUIFS.
cutioD. Dans les communautés, les querelles entre adeptes et
adversaires de Sabbataï auraient pu devenir funestes, si les rab-
bins n'avaient pas énergiquemcnt recommandé de s*abstenir de
toute moquerie à Tégard de ceux qui avaient naïvement cru à la
mission du prétendu Messie.
Tous ne se résignèrent pourtant pas à la perte de leurs illu-
sions. Pour beaucoup de ses partisans, Sabbataï ne s'était point
fait Turc : son ombre seule était restée sur la terre, mais lui-
même était monté au ciel ou s'était réfugié auprès des dix tribus,
pour reprendre son œuvre de délivrance à un moment plus pro-
pice. Ses prophètes surtout, Samuel Primo, Jacob Faliagi, Jacob
Israël Duhan, s'efforcèrent de maintenir la foule dans son erreur
et de raffermir l'autorité de Sabbataï. Les rabbins durent inter-
venir énergiquemcnt pour mettre fin à cette nouvelle propagande,
Nathan de Gaza fut excommunié. Mais l'agitation continua. Un des
chefs, probablement Samuel Primo, déclara que Sabbataï avait
prouvé l'authenticité de sa mission messianique par sa conversion
même : c'était prédit dans le Zohar. C'est ainsi que Moïse, le
premier libérateur, avait dû vivre à la cour de Pharaon en
Égyptien avant de sauver son peuple. <f Renégat en apparence,
mais au fond pur et saint », tel était le nouveau mot d'ordre des
partisans de Sabbataï.
Appuyé, d'une part, par les prédications de Nathan de Gaza
et, de Tautre, par le zèle de son entourage, Sabbataï conserva
un grand nombre de fidèles. Dans les premiers temps qui sui-
virent son apostasie, il dut naturellement se tenir éloigné des
Juifs et du judaïsme et se montrer fervent musulman. Mais
peu à peu, dans le désir de reprendre son rôle de Messie^ il
renoua des relations avec les Juifs et se déclara de nouveau inspiré
de l'esprit saint et favorisé de révélations divines. Il fit publier
un ouvrage mystique où Ton affirmait que Sabbataï était le vrai
Messie et qu'il pourrait multiplier les preuves de son pouvoir,
mais qu'il s'était couvert du masque de Tislamisme pour propa-
ger plus facilement les croyances juives. Au sultan, au contraire,
et au mufti il déclarait qu'il restait en rapports avec les Juifs
pour les convertir à la religion musulmane. Il réussit ainsi à se
faire autoriser à prêcher dans les synagogues d'Andrinople. Pour-
ABRAHAM MIGUEL CARDOSO 209
tant, son exemple fut suivi par beaucoup de ses anciens coreli-
gionnaires, qui se firent également roahométans. Peu à peu on
s*babitua à ces apostasies, et on disait simplement de ceux qui
avaient renié leur foi « quUls avaient pris le turban ». Il se forma
ainsi un groupe considérable de Judéo-Turcs autour de Sabbataï.
Une des plus importantes recrues faites à cette époque par
Sabbataï fut Abraham Miguel Cardoso. Né de parents marranes,
Miguel étudia la médecine, à Madrid, avec son frère aîné Fernando.
Mais, tandis que Fernando s'adonnait sérieusement à ses études,
Miguel passait son temps dans une molle oisiveté, donnant des
sérénades sous le balcon des jolies Madrilènes et menant une vie
de distractions et de plaisirs. Par amour pour le judaïsme.
Fernando, qui avait acquis rapidement en Espagne la réputation
d'un habile médecin et d*un remarquable savant, émigra à Venise
pour revenir à la religion de ses pères. Miguel Ty suivit, retourna
également au judaïsme, mais continua son existence oisive et
déréglée.
Tout à coup, ce viveur se métamorphosa en un ardent cabba-
liste. Il se déclara partisan de Sabbataï, affirmant qu*il avait
fréquemment des visions. Loin de se laisser décourager par l'apos-
tasie du faux Messie, il proclamait que cette apostasie avait été
nécessaire, parce que le Messie devait commettre ce péché pour
expier le crime d'idolâtrie dont Israël s'était rendu si souvent
coupable. Les prédictions d'Isaïe relatives au peuple élu et à sa
résurrection, que les chrétiens appliquent à Jésus, Miguel les
rapportait à Sabbataï. Son frère Isaac eut beau railler ses diva-
gations et ses extravagances cabbalistisques et lui demander
ironiquement si c'est en jouant de la harpe sous les fenêtres de
ses belles qu'il avait acquis le don de prophétie, il n'en persista
pas moins dans sa folie. Pour convaincre son frère de la haute
valeur de ses nouvelles croyances, il lui citait des passages du
Zohar et d'écrits analogues; il pensait ainsi prouver que Sabbataï
était vraiment le Messie. Orateur éloquent et écrivain habile, il
gagna en Afrique de nombreux adhérents au faux Messie. I)
commença ensuite une vie d'aventures, visitant r4onstantinople,
Smyrne, les iles grecques et le Caire, et recourant à des expé-
dients de charlatan pour subvenir aux besoins de sa famille.
V. 14
210 HISTOIRE DES JUIFS.
Les connaissances variées qu*il avait acquises dans les écoles
chrétiennes lui assuraient une grande supériorité sur les autres
apôtres du faux Messie, et il devint un des partisans les plus
résolus et les plus utiles de cet imposteur.
Celui-ci continua, en effet, même après son apostasie, à jouer
auprès des Juifs son rôle de Messie. S*il se croyait parfois obligé,
pour ne pas éveiller les soupçons des musulmans, d*outrager par
de grossières injures les Juifi9 et leurs croyances, il réunissait,
par contre, assez fréquemment ses adhérents juifs pour célébrer
TofSce avec eux, chanter des psaumes et lire la Tora. Il se décida
aussi à épouser une seconde femme, la fille d'un talmudiste,
Joseph Philosophe, de Salonique. Mais les Turcs ne tardèrent
pas à s'apercevoir de sa conduite ambiguë. Un jour, la police
turque le surprit dans une réunion dé Juifs, où il récitait des
psaumes. Sur Tordre du grand-vizir, il fut alors exilé à Dulcigno^
en Albanie; il y mourut obscurément (1676).
Heureuseusement, pas plus les extravagances de Sabbataï que
les attaques de Spinoza n'avaient pu ébranler dans leur foi les
communautés importantes et si cultivées d'Amsterdam, de Ham-
bourg, de Londres et de Bordeaux. Au moment même où le ju-
daïsme subissait les assauts répétés de ces deux adversaires, les
Juifs portugais d'Amsterdam, au nombre d'environ quatre mille,
s'imposaient de lourds sacrifices pour élever une admirable
synagogue. Ce superbe édifice fut inauguré en grande pompe le
3 août 1675; on le célébra en vers et dans d'éloquents discours, et
on le fit connaître partout par des gravures. Des chrétiens même
aidèrent à la construction de ce temple, et un poète, Romein de
Hooghe, chanta cette synagogue et le peuple juif dans des poésies
latines, hollandaises et françaises.
Spinoza était encore en vie quand la communauté d'Amtersdam,
dont il s'était séparé, célébra cet heureux événement. H
mourut peu de temps après (21 février 1677); il n'avait survécu
que de cinq mois à Sabbataï Cevi. Malgré lui, il contribua à la
glorification du peuple qu'il avait si injustement dédaigné, car on
reconnait aujourd'hui de plus en plus qu'il fut redevable de plu-
sieurs de ses meilleures qualités à la race dont il est issu.
k
PERSÉCUTIONS DANS L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE. 211:
CHAPITRE X
TRISTESSES BT JOIES
(1670-1720)
Pendant qu*eD Turquie les Juifs jouissaient d*uue complète
sécurité même au moment de Tagitation messianique de Sabbataï,
ils continuaient d*ètre traités en parias par les nations chrétiennes
de TEurope, excepté en Hollande et en Angleterre. Ce fut de
nouveau TEspagne qui ouvrit Tère des persécutions. Ce pays était
alors gouverné par Marie-Anne d'Autriche, veuve de Philippe IV,
qui avait élevé son confesseur^ le Jésuite allemand Neidhard, à la
dignité d'inquisiteur général et de premier ministre. Une telle
souveraine ne tolérait naturellement que des catholiques dans
ses États. Or, dans un coin de la région septentrionale de
rAfrique, à Oran, à Mazaquivir et dans quelques autres localités,
on trouvait des Juifs. Beaucoup d'entre eux avaient rendu de
sérieux services à TEspagne, en temps de paix aussi bien qu'en
temps de guerre. Les familles Cansino et Sasportas, dont les
membres remplissaient les fonctions de drogman, s'étaient
distinguées en mainte circonstance par leur attachement et leur
dévouement pour l'Espagne, et Philippe IV leur avait fait adresser
des remerciements offlciels. Sa veuve n'en décida pas moins
d*expulser tous les Juifs sans exception. Sur les instances de
quelques notables juifs, le gouverneur leur accorda un délai de
huit jours, jusqu'après la fête de Pàque, et consentit à attester,
qu'ils étaient exilés, non pas parce qu'ils avaient commis quelque
méfait, mais à cause de Tintolérance de la régente (Qn avril 1669).
Les exilés, qui avaient été obligés de vendre leurs immeubles à
des prix dérisoires, allèrent se fixer en Savoie, à Nice et à Ville-
franche.
La fille de la régente d'Espagne, Marguerite, impératrice d'Aile-
tit HISTOIRE lœs JUIFS.
magoe, ne tarda pas à imiter Teiemple de sa m^ el à (aire
décréter TexpulftioD des Juifs de Vienne et de rarehidodié
d'Autrielie. Depuis ravènemeut de Léopold 1% les Jésuites étaient
tout-puissants en Allemagne. Ils ne cessaient d*exciter la cour et
le peuple contre tous les non-catboliques, contre les protestants
en Hongrie, les huguenots en France et les dissidents en Pologne.
Les Juifs, établis de nouveau à Vienne depuis environ un demi-
siécle, souffraient également de ces excitations. Trouvait-on un
chrétien assassiné ou noyé? on en accusait immédiatement les
Juifs, que l'on cherchait, en outre, à rendre odieux par des chan-
sons, des libelles venimeux et des images. Après une assez longue
résistance de Tempereur, les Jésuites réussirent à faire proclamer
à son de trompe (14 février 1670) l'ordre aux Juifs de partir de
Vienne et des environs.
Bouleversés par ce décret d'expulsion, les Juifs sollicitèrent
rintervention d*un de leurs coreligionnaires les plus riches et les
plus influents de ce temps, Manoël Texeira, représentant de la
reine Christine à Vienne. Texeira demanda à quelques grands
d'Espagne avec lesquels il était en relations d'agir sur le confesseur
de rimpératrice. Il s'adressa aussi au puissant et habile cardinal
Azzolino, à Rome, ami de la reine Christine. Celle-ci, qui, depuis
sa conversion. Jouissait d'une grande influence dans le monde
catholique, promit aussi son appui ù Texeira. Tout fut inutile.
L'empereur, ou plutôt l'impératrice, maintint l'édit d'expulsion et
disposa môme des maisons des Juifs avant qu'ils ne fussent partis.
Elle fut pourtant assez humaine pour défendre à ses sujets de
maltrailer les exilés.
Les Jésuites triomphèrent « pour la plus grande gloire de
Dlou » ; les Juifs furent contraints d'émigrer. Le Magistrat de
Vienne acheta le quartier juif pour cent mille florins, et, en
rhonuûur do l'empereur, l'appela Leopoldstadt, Sur l'emplace-
ment de la synagogue on éleva une église, dont Léopold I** posa
la premièro pierre (18 aoiU 1670). Les exilés se répandirent à
travers la Moravie, la Bohème et la Bavière, où ils furent provi-
soirement autorisés à se Qxer; la Hongrie leur resta fermée.
Malheureux d*un cùté, les Juif^ de cette époque étaient plus
heureux dans d'autres contrées. Le Brandebourg, qui n*avait
LE GRAND ÉLECTEUR ET LES JUIFS. 213
voulu accueillir jusqu'alors qu'un très petit nombre de Juifs,
s'ouvrit plus largement aux exilés de Vienne. Non pas que le
Grand Électeur, le fondateur de la grandeur prussienne, fût plus
tolérant que la plupart des princes de ce temps. Mais, plus
intelligent que Tempereur Léopold, il dédaignait moins les capi-
talistes Juifs, parce qu'il savait que sans de bonnes flnances, un
État ne peut pas prospérer, et que les Juifs pourraient lui ren-
dre, sous ce rapport, d'excellents services. Depuis un siècle,
aucun Juif n'avait pu légalement demeurer dans la Marche de
Brandebourg. Malgré les préjugés de la population protestante,
Frédéric-Guillaume commença par en tolérer quelques-uns dans
ses États. A la suite du traité de Westphalie, il avait acquis, en
effet, la ville de Halberstadt avec les environs, où demeuraient
quelque dix familles juives. Il les y laissa et leur octroya un privilège
qui ressemblait aux autres actes de tolérance accordé sen ce temps
aux Juifs. La Nouvelle Marche aussi parait avoir été alors habitée
par des familles juives, ainsi que le duché de Glèves (Emmerich,
Wesel, Duisbourg et Minden}, qui avait été annexé au Brande-
bourg. A Emmerich, Frédéric-Guillaume fit même la connaissance
d'un Juif remarquablement doué, Élie Gumperts (Gompertz) ou
Élie d'Emmerich, dont il se servit comme agent diplomatique et
comme fournisseur d'armes et de poudre.
Quand le Grand Électeur apprit que Léopold P' avait décrété
l'expulsion des Juifs de Vienne, il chargea son représentant dans
cette ville de se mettre en rapport avec eux pour les faire venir
dans le Brandebourg. Douze délégués se rendirent donc de Vienne
à Berlin, afin de savoir à quelles conditions Frédéric-Guillaume
autoriserait le séjour de leurs coreligionnaires dans ses États. Ces
conditions, assez dures, étaient pourtant plus favorables que
celles qui étaient imposées aux Juifs dans les autres pays protes-
tants. Cinquante familles autrichiennes eurent la permission de
s'établir dans le Brandebourg et le duché de Crossen et de faire
librement du commerce. Chaque famille devait payer annuel-
lement un droit de protection de huit thalers et, en plus, un florin
d'or par mariage et autant pour chaque enterrement. Par contre,
ils étaient exemptés du péage personnel {Leibzoll). On leur per-
mettait d'acheter et de construire des maisons, à condition de les
214 HISTOIRE DES JUIFS.
revendre, après un délai déterminé, à des chrétiens. II leur était
défendu d'élever des synagogues, mais ils pouvaient se réunir
dans des maisons particulières pour prier en commun ; ils avaient
aussi le droit de nommer un instituteur et un sacriRcateur. Ces
lettres-patentes n'étaient valables que pour vingt ans, mais on
leur fit entrevoir que le Grand Électeur ou son successeur les
leur renouvellerait. .
De ces cinquante familles, sept, les famille Riess, Lazarus et
Veit, s'établirent a Berlin; ce fut là Torigine de l'importante com-
munauté de cette ville. Frédéric-Guillaume ouvrit encore son paj^
à des Juifs d'autres villes, notamment de Hambourg et de Glogau,
qui fondèrent les communautés de Landsberg et de Francfort-sur-
Oder.
Dans d'autres circonstances aussi, où l'on ne pouvait pas le
soupçonner d'agir par intérêt, ce prince se montra équitable à
l'égard des Juifs. Ainsi, lorsque, d'après le plan un peu chimérique
du conseiller suédois Skytte, il voulut organiser dans la Marche,
à Tangermunde, une Université où l'on enseignerait toutes les
connaissances humaines, il proposa d'y appeler aussi des savants
juifs. Il contraignit également la Faculté de médecine de Franc-
fort-sur-Oder à recevoir parmi ses élèves deux jeunes gens juifs,
Cohen Rofé, dont le père, à la suite du soulèvement des Cosaques,
était venu de Pologne à Metz, et un de ses amis, et il leur accorda
même des subsides annuels pendant la durée de leurs études.
Dans le Portugal même, la situation des Juifs ou plutôt des
Marranes se présentait, à cette époque, sous un jour plus favo-
rable. Sans y avoir jamais été autorisée formellement par la curie
romaine, l'Inquisition exerçait depuis plus d'un siècle, dans ce
pays, son action néfaste ; elle voulait absolument faire disparaître
les Marranes. Mais sa tâche était considérable, car peuple,
noblesse et princes étaient infectés de sang juif. Dans tous les
couvents, chez les religieux et les religieuses, il se rencontrait
des Marranes et des demi-Marranes. Le Saint-Ofllce avait le droit
d'espérer que, pendant longtemps encore, il trouverait des victimes
pour remplir les cachots, alimenter les bûchers et faire remporter
de glorieux triomphes à la religion.
Tout à coup, a la cour du Portugal comme dans l'entourage du
CLÉMENT X ET LES MARRANES DU PORTUGAL. 215
pape, on tenta de briser le pouvoir de Tlnquisition. A la tète de
cette opposition se trouvait un père Jésuite, Antonio Vieira, très
habile et très On, qui témoignait une prédilection marquée aux
juifs et aux Marranes. Pendant son séjour à Amsterdam, il assis-"
tait aux sermons des prédicateurs juifs et entretenait des rela-
tions amicales avec Manassé ben Israël et Aboab. L*Inquisition le
condamna à rester enfermé dans une maison professe et le priva
du droit de voter et de prêcher. Une fois remis en liberté, Vieira
songea à se venger du Saint-Offlce; il trouva des auxiliaires actifs
et intelligents dans les membres de son ordre. Pour saper Tin-
fluence du Saint-OfQce auprès du pape, il se rendit à Rome. D'au-
tre part, le provincial des Jésuites à Malabar, Balthazar, vint
soumettre au régent du Portugal, Dom Pedro, un plan pour recon-
quérir les Indes et dont la réussite, selon lui, dépendait du con-
cours des capitaux marranes. La conclusion était qu*il fallait
ménager des gens qui pouvaient devenir si utiles.
Pendant que les Jésuites intriguaient secrètement contre le
Saint-Office, les émissaires de Tlnquisition avaient surexcité la
foule contre les Marranes, qu'ils accusaient d'avoir volé des hos-
ties. Afin de mettre fin à cette agitation incessante, plusieurs
membres du conseil d'État proposèrent d'expulser les Marranes
du pays. C'était là un moyen trop radical, qui aurait rèudu doré-
navant inutiles les services des inquisiteurs. Aussi 8*empressè-
rent-ils de combattre cette proposition. Par une singulière ironie,
eux, les implacables pourvoyeurs des prisons et des bûchers, ils
invoquèrent la loi d'amour enseignée par leur religion pour qu'on
ne punit pas les innocents avec les coupables en chassant tous
les Marranes du Portugal.
Cependant, à Rome, les eflbrts d'Antonio Vieira et de Tordre
des Jésuites contre l'Inquisition furent couronnés de succès. Le
pape Clément X, par un bref du 3 octobre 1674, suspendit l'action
des tribunaux d'inquisition en Portugal, leur défendit de pronon-
cer la peine de mort ou des galères ou de la confiscation des
biens contre les Marranes et leur enjoignit de soumettre à l'office
général de l'Inquisition à Rome tous les procès en cours contre
des Marranes incarcérés. En même temps il autorisa les « nou-
veaux chrétiens » à envoyer des délégués à Rome pour exposer
216 HISTOIRE DES JUIFS.
leurs griefs contre le Saint-Ufflce. Les Jésuites triomphèrent pour
le moment. Mais le peuple, poussé par des agents secrets du
Saint-OfQce, criait dans les rues de Lisbonne : c Mort aux Juifs el
aux Marranes I » Et lorsque le pape, par une nouvelle bulle, des*
titua les inquisiteurs de leurs fonctions et leur ordonna de re-
mettre au nonce les clefs des prisons du Saint-OfQce, ils refusé*
rent d*obéir.
Dans la crainte que le pape n'intervint également en Espagne,
les inquisiteurs de ce pays décidèrent de frapper un grand coup
pour Tintimider. L*Espagne avait alors a sa tête le jeune et faible
roi Charles II. Ils lui firent accroire qu*il ne pourrait pas offrir de
spectacle plus attrayant à sa jeune femme, Marie-Louise d'Or-
léans, nièce de Louis XIV, qu'en faisant brûler sous ses yeux un
nombre considérable d'hérétiques. Le souverain résolut immé-
diatement d'organiser un important autodafé en l'honneur de la
reine. Sur son ordre, le grand inquisiteur, Diego de Saramiento,
invita tous les tribunaux d'Espagne à expédier a Madrid les héré-
tiques déjà condamnés. Un mois avant la date fixée pour l'exécu-
tion, des hérauts annoncèrent solennellement cette fête aux ha-
bitants de la capitale. Pendant plusieurs semaines, on travailla
avec une activité fiévreuse à élever des estrades pour la cour, la
noblesse, le clergé et le peuple.
Le jour si impatiemment attendu arriva enfin (30 juin 1680).
Depuis longtemps on n'avait vu réunies tant de victimes de l'In-
quisition. Cent dix-huit personnes de tout âge, dont soixante-dix
Marranes 1 Pieds nus, revêtus du san-benito et un cierge a la
main, ces malheureux furent conduits de bon matin au lieu du
supplice, au milieu de religieux et de moines de tout ordre, de
chevaliers et de suppôts de l'Inquisition. Conformément aux an-
ciens usages et en vertu de leurs privilèges, des charbonniers
armés de hallebardes ouvraient la marche. Venaient ensuite des
valets de bourreau qui portaient l'effigie d'hérétiques décédés ou
en fuite et des cercueils contenant les ossements de Marranes
morts dans l'impénitence. Quoique exposés aux rayons d'un soleil
ardent, le roi, la reine, les dames de la cour, les hauts dignitaires,
toute la noblesse, eurent le courage d'assister à cet horrible
spectacle depuis les premières heures de la journée jusqu'au soir.
UN AUTODAFÉ A MADRID. 217
Quiconque, parmi les personnages considérables de la ville, s'abs-
tenait de paraître a cette fête se rendait suspect d'hérésie. Au
milieu des clameurs de la foule, qui répétait sans cesse : « Vive
la foi ! » on percevait les plaintes des condamnés. Une jeune
Marrane de dix-sept ans, très belle, que le hasard avait placée
dans le voisinage de la reine, suppliait la souveraine de lui faire
grâce. Marie-Louise, qui n*était elle-même pas beaucoup plus
âgée, ne put s'empêcher de verser des larmes de pitié. Craignant
que la reine ne cédât aux supplications de la jeune fllle, Diego
de Saramienlo conjura le roi, par la croix et l'Évangile, de rem-
plir son devoir de « prince très chrétien », et il lui tendit une
torche pour mettre le feu au bûcher. Dix-huit malheureux furent
livrés aux flammes. C'étaient des Marranes qui avaient proclamé
publiquement leur attachement à la foi juive, et, parmi eux, une
veuve de soixante ans, avec ses deux fllles et son gendre, et
deux autres femmes dont la plus jeune avait trente ans. Tous
moururent avec une admirable fermeté. La marquise de Villars
raconte qu'elle n'eut pas le courage d'assister à celte épouvanta-
ble exécution et que le seul récit des atrocités commises lui
causa une profonde horreur. Une autre dame française dit que
ces malheureux, « avant que d'être exécutés, eurent à souffrir
mille tourments, les moines même qui les assistaient les brûlant
avec des flambeaux pour les faire convertir... En présence du roi
et fort près de lui, on maltraitait quelques-uns des criminels, que
les moines battirent diverses fois, au pied d'un autel pour les y
faire agenouiller par force ». Elle ajoute : « Ces supplices ne
diminuèrent pas beaucoup le grand nombre de Juifs qui se ren-
contrent en Espagne et surtout à Madrid, où pendant qu'on en
punit quelques-uns avec tant de rigueur, on en voit plusieurs
autres dans les finances, considérés et respectés. »
Cet autodafé produisit sur la curie romaine l'effet désiré, car
le pape Innocent XI cessa de s'opposer au fonctionnement des tri-
bunaux d'inquisition en Portugal. D'ailleurs, le Jésuite Vieira, le
principal adversaire dû Saint-Office, était mort. Mais les persécu-
tions incessantes dirigées contre les Marranes, si actifs et si in-
dustrieux, portèrent un coup sensible à la prospérité du Portugal.
« Quand vous serez roi, disait un conseiller d'État à l'héritier du
i
218 HISTOIRE DES JUIFS.
trône, vous vous apercevrez que beaucoup de bourgs et de vil-
lages, même Lamego et Guarda, ont une très petite population.
En cas que vous demandiez pour quelle cause ces localités sont
ruinées et leurs manufactures démolies, bien peu oseront vous
dire la vérité. C*est l'Inquisition qui a rendu désertes ces villes
et appauvri le pays en incarcérant de nombreux habitants. »
Le rôle joué dans la Péninsule ibérique à regard des Juifs par
les dominicains, était rempli dans d*autres pays par les corpora-
tions des marchands. Afin de se défaire de concurrents gênants,
les commerçants chrétiens aidaient à répandre ou inventaient
contre les Juifs ces odieuses calomnies de rapt ou de meurtre
d*enfanls chrétiens. Ce ne fut certes pas par un pur hasard, mai3
par suite d'un plan implacablement poursuivi, que des accusa-
tions de ce genre se produisirent en même temps à Metz, à Berlin
et à Padoue.
Il faut pourtant reconnaître qu'en dépit de ces explosions de
haine et de fanatisme la situation des Juifs de ce temps s'était
sensiblement améliorée en Europe. Les mœurs étaient devenues
plus douces, on commençait aussi à éprouver une certaine bien-
veillance, mêlée d'admiration, pour ce peuple juif qui avait su dé-
fendre sa foi avec une vaillance indomptable et une héroïque fer-
meté et se maintenir intact au milieu des nations, en dépit des
plus violentes persécutions et des outrages les plus odieux. De
généreux écrivains plaidaient chaleureusement sa cause, recom-
mandant de le traiter dorénavant avec équité et de lui accorder
la place qui lui appartenait. Dans son « Accomplissement des
prophéties », qu'il composa à Rotterdam (1685), le prédicateur
protestant Pierre Jurieu déclarait que a le véritable règne de
l'Antéchrist consiste dans la persécution cruelle qu'on fait aux
Juifs », et que « Dieu se réserve cette nation pour faire en elle
ses plus grands miracles s. Le Danois Oliger PauU déployait
une activité surhumaine et dépensait des sommes considérables
aRn de rendre possible aux Juifs le retour dans la Palestine. Il
envoya des lettres d'un naïf mysticisme à Guillaume III, roi d'An-
gleterrC; et au Dauphin de France pour les intéresser à son pro-
jet. Jean-Pierre Speet, d'Augsbourg, né a Vienne de parents ca*
tholiques, manifestait un véritable enthousiasme pour les Juifs et
RICHARD SIMON. 219
leur religion. Après avoir écrit ud livre à lat gloire du catholicisme,
ilprofessa la doctrine des Sociniens et des Mennouites et» à la
On, se convertit au judaïsme, à Amsterdam, sous le nom de Moïse
Germanus (décédé le 17 avril 1702). II ne voulait plus rester chrér
tien, disait-il, aRn de dégager sa responsabilité des calomnies
odieuses que ses coreligionnaires répandaient contre les Juifs.
« Encore aujourd'hui, ajouta-t-il, en Pologne et en Allemagne on
raconte tous les détails d'un meurtre que des Juifs auraient com-
mis sur un enfant chrétien, dont ils auraient ensuite envoyé le
sang à tous leurs coreligionnaires dans des tuyaux de plume.
C'est la une calomnie abominable. » D*autres catholiques encore
n'hésitèrent pas, en ce temps, à se soumettre à la douloureuse
opération de la circoncision et à s'exposer aux injures pour em-
brasser le judaïsme.
La litrérature hébraïque aussi conquit aux Juifs de précieuses
sympathies. Les savants chrétiens, de plus en plus familiarisés i
avec l'hébreu et la langue rabbinique, reportaient sur le peuple
juif une partie de l'admiration que leur inspiraient les œuvres
remarquables de ses prophètes et de ses penseurs. Bien plus
qu'au commencement du siècle, la Bible et les ouvrages talmu-
diques étaient alors étudiés, traduits, commentés dans les milieux
chrétiens. C'était devenu presque une obligation pour la plupart
des théologiens catholiques et protestants d'avoir des notions de
la littérature rabbinique, quoiqu'on essayât de décourager les
hébraïsants en les appelant dédaigneusement « demi-rabbins ».
Un écrivain chrétien de ce temps, Jean-Georges Wachter, scan-
dalisé de ce zèle pour les œuvres juives, disait avec mélancolie :
« Je souhaite que ceux qui se prétendent chrétiens cessent de
manifester un enthousiasme de prosélyte pour la foi juive, au
grand dommage de leur propre religion. Car, de nos jours, il est
devenu de mode de chercher l'origine de toute chose dans le
judaïsme. »
Des différents savants qui, à cette époque, se consacrèrent à
l'étude de la Bible, le plus remarquable était, sans contredit,
Richard Simon, de la congrégation des Oratoriens de Paris. Esprit
sagace et profond, il fut le fondateur de l'exégèse scientifique de
l'Ancien et du Nouveau Testament. Ce furent les observations cri-
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r
220 HISTOIRE DES JUIFS.
tiques de Spinoza sur la Bible qui lui inspirèrent le désir d*exa-
miner ce livre de plus près. Il fut également poussé à cette
étude en voyant les protestants appuyer leurs croyances les plus
élevées comme leurs conceptions les plus absurdes sur des
versets bibliques; il voulait se rendre compte par lui-même de la
légitimité de leur méthode d'interprétation. Les catholiques Tap-
prouvèrent bruyamment, sans se douter du danger que son exé-
gèse allait présenter pour leur foi.
Jusqu'alors, la connaissance de la littérature rabbinique était
restée circonscrite dans un cercle très restreint, parce que les
chrétiens qui en avaient parlé, tels que Reuchlin, Scaliger, les
deux Buxtorf et les savants hollandais, avaient écrit leurs ou<-
vrages en latin. Mais Richard Simon écrivit, non pas en latin, mais
dans un élégant style français. Aussi ses livres produisirent-ils
beaucoup de sensation, car ils ftirent lus de toutes les personnes
cultivées, même des dames. D'un autre côté, les rapports qu'il dut
entretenir forcément avec des savants juifs pour connaître la litté-
rature hébraïque, firent disparaître une partie de ses préventions
contre les Juifs. Il renonça aussi à cette prétention présomp-
tueuse, qui ne pouvait être défendue que par des ignorants, que
le christianisme n'avait rien de commun avec le judaïsme et lui
était bien supérieur. Avec une véritable hardiesse il affirma, au
contraire, que la religion chrétienne dérive de la religion juive,
lui a emprunté une partie de ses cérémonies et ne peut vraiment
rester fidèle à son origine qu'en continuant de s'inspirer du
judaïsme. En même temps, il déplorait qu'on eût expulsé les
Juifs de France, où ils avaient brillé par leur savoir. Il les défen-
dait aussi en toute circonstance contre la malveillance de leurs
adversaires, et, quand un Juif de Metz (Raphaël Lévy) fut accusé
du meurtre d'un enfant chrétien, il plaida sa cause avec une
chaleureuse conviction.
Malheureusement, les esprits éclairés et sincèrement tolérants
étaient encore rares, et les plus absurdes accusations continuaient
de trouver créance auprès des chrétiens, même instruits. Même
dans les milieux cultivés on croyait encore que les Juifs tuaient
des enfants chrétiens, buvaient leur sang ou s'en servaient pour
guérir des maladies qui leur étaient spéciales. Un protestant de
ISAAG CARDOSO. 221
la Frise, Jacob Geusius, à la fois ecclésiastique et médecin,
publia deux libelles, « Anan et Caïphas échappés de Tenfer », et
« SacriRces humains », ou il recueillit toutes les calomnies inven-
tées contre les Juifs depuis Apion et Tacite jusqu*a ce Bernard de
Feltre qui avait propagé Thistoire du prétendu martyre de l'enfant
Simon de Trente. Du moins les Juifs n'étaient-ils plus contraints
de subir ces odieuses accusations en silence. Un Juif hollandais
répliqua vigoureusement au réquisitoire de Geusius. Son ouvrage,
intitulé a Le Vengeur », s'attachait principalement à faire ressortir
que jamais on n'avait pu établir avec certitude un seul meurtre
rituel commis par des Juifs, et que, dans les premiers temps du
christianisme, les païens avaient accusé les chrétiens de crimes
analogues.
Isaac Cardoso, de Vérone , frère du partisan excentrique de
Sabbataî Cevi, écrivit aussi un plaidoyer éloquent eu faveur de
ses coreligionnaires. Dans la « Supériorité des Hébreux », il montre
Tinjustice des reproches qu'on leur fait et la grandeur de la mis-
sion qu'ils sont chargés de remplir. « Le peuple d'Israël, dit-il,
aimé de Dieu et haï des hommes, est disséminé depuis deux
mille ans parmi les nations, en expiation de ses péchés et de
ceux de ses aïeux. Opprimé par les uns, frappé par les autres,
méprisé par tous, il a été maltraité et persécuté dans tous les
pays. » Mais, ajoute CardosQ, si Israël a subi toutes ces souffran-
ces, c'est parce qu'il est le peuple élu, ayant pour mission de
répandre la connaissance du Dieu-Un. Il se distingue par trois
qualités principales : la compassion, l'esprit de charité et la
pureté des mœurs. Obstinément attaché à sa religion, il l'ob-
serve, non pas pour des raisons philosophiques, mais parce que
Dieu la lui a révélée et que ses ancêtres l'ont toujours pratiquée.
Aussi les sages des autres nations admirent-ils sa fldclité à sa
foi et ses mœurs austères. Et c'est ce peuple privilégié que Dieu
a jugé digne de ses faveurs spéciales et a doué des plus remar-
quables vertus, ce sont ces hommes pieux et croyants qu'on
accuse de crimes épouvantables et auxquels on attribue les plus
abominables vices ! Isaac Cardoso s'appuie sur l'histoire pour
démontrer la fausseté de ces ridicules inventions.
On n'ajoutait pourtant plus foi aussi facilement aux accusa-
222 HISTOIRE DES JUIFS.
tions dirigées contre les Juifs. Le prince Christian-Auguste, comte
palatin de Sulzbach, qui avait étudié la langue et la littérature
hébraïques et s'était même feit initier aux mystères de la Cabbale,
probablement par le mystique Knorr de Rosenroth, protégea effica-
cement les Juifs contre ces calomnies. Lorsque, à deux reprises
différentes (en 1682 et en 1692), ils furent accusés d'avoir assas-
siné un enfant chrétien, il interdit chaque fois, sous la menace
d*un châtiment rigoureux, « de croire à ces ridicules et sottes
inventions, de les propager, d'en parler ou de faire du mal, à
cause de ces accusations, à un Juif quelconque ».
LMntérèt témoigné par les savants et les princes chrétiens pour
la littérature hébraïque aboutissait parfois à des résultats bien
bizarres. En Suède, pays fanatiquement protestant, les autorités
ne toléraient ni Juifs, ni Catholiques. Et cependant le roi Char-
les XI manifestait une prédilection marquée pour les Juifs, et
surtout pour les Caraïtes. Il espérait que ces derniers, qui reje-
taient l'autorité du Talmud, se convertiraient facilement au chris-
tianisme. II confia donc a un professeur de littérature hébraïque
d'Upsala, Gustave Peringer de Lilienblad, la mission de se rendre
en Pologne (vers 1690) pour s'enquérir des Caraïtes établis dans
le pays, étudier leurs mœurs et leurs pratiques, et se procurer leurs
livres. Muni de lettres de recommandation pour le roi de Pologne,
Peringer alla en Lithuanie, où existaient quelques petites com-
munautés caraïtes. Mais appauvris, désorganisés par les persé-
cutions des Cosaques, les Caraïtes d'alors étaient presque tous
des ignorants et savaient peu de chose de leur origine, de leur
histoire et de leur littérature. D'autre part, le roi de Pologne,
Jean Sobieski, qui avait comme favori un juge caraïte, Abraham
ben Samuel de Trok^ l'avait chargé, précisément à cette époque,
d'engager ses coreligionnaires, fixés principalement à Trok, à
Luzk et à Halicz, à se disséminer un peu plus. A la suite de cette
invitation, ils avaient pénétré jusque dans la province septen-
trionale des Samoyèdes. Ainsi répandus par petits groupes, loin
de tout centre, et évitant tout rapport avec les rabbins, les Ca-
raïtes étaient réduits à n'entretenir de relations qu'avec les
paysans, dont ils s'assimilèrent peu à peu les habitudes et la
lenteur d'esprit.
JEAN WULFER ET WAGENSEIL. 223
Quelques années plus tard, probablement sur un nouvel ordre
du roi Charles XI, deux autres savants suédois allèrent remplir
en Lithuanie la même mission que Peringer, et ils demandèrent à
des Caraîtes de les accompagner en Suède pour y donner verba-
lement des renseignements sur leurs croyances. Un jeune Ca-
raïte, Samuel ben Aron, qui savait un peu le latin, se décida a
se rendre à Riga. Là, il eut des entretiens fréquents avec un fonc-
tionnaire royal, Jean PufTendorf, mais ne put lui fournir que des
informations vagues et peu abondantes.
Ailleurs encore, on s'efforçait de recueillir des données pré-
cises sur les Caraîtes. Un professeur de Leyde, Jacob Trigland,
assez familiarisé avec la littérature hébraïque, voulait écrire un
livre sur les anciennes sectes juives. Désireux d'être renseigné
sur les Caraîtes polonais, il chargea des marchands de remettre
à tout hasard un questionnaire à des membres de cette secte
(1698) et de les prier d'y répondre avec précision. Un de ces
questionnaires tomba entre les mains d'un employé subalterne de
la communauté de Luzk, le Caraïte Mordekhaî ben Nissan. Ce-
lui-ci ignorait les motifs qui avaient poussé autrefois les Caraîtes
à se séparer des Rabbanites, mais il considéra comme un devoir
de réunir les livres qui pouvaient l'éclairer sur cette question et
de communiquer les résultats de ses recherches à Trigland.
Malgré son peu de valeur, l'ouvrage de Mordekhaî resta pendant
longtemps Tunique source où l'on puisait des renseignements
sur les Caraîtes.
Parmi les savants chrétiens qui étudiaient la littérature hé-
braïque, il s'en rencontra qui, loin d*y apprendre la tolérance à
regard des Juifs, à l'exemple du Français Richard Simon et de
quelques Hollandais, y cherchèrent, au contraire, des armes pour
les attaquer. Tels furent Wûlfer, Wagenseil et Eiseumenger^ tous
trois protestants allemands.
Jean Wiilfer se mit à rechercher des manuscrits hébreux et
d'anciens recueils de prières, dans le but unique de prouver
l'exactitude d'une accusation portée contre les Juifs. Ainsi, dans la
prière finale, appelée Alènou, où il est question du règne glorieux
du Créateur, quelques fidèles avaient rhabitude d'ajouter ces
mots : a Eux (les païens) adressent leurs prières à une chose sans
l
224 HISTOIRE DES JUIFS.
consistance et au néant. » Des chrétiens prétendaient que par le
mot « néant », en hébreu Wariq^ les Juifs faisaient allusion à
Jésus. Ce passage n'était pas imprimé dans les Rituels, mais,
dans certaines éditions, la place en était indiquée par un blanc.
Wûlfer fouilla les bibliothèques pour découvrir un manuscrit où
se trouvât ce passage. Il y réussit. Il rendit alors compte de sa
découverte dans un livre où il louait le prince Georges de Uesse
d*avoir obligé les Juifs de son État à jurer que jamais ils ne profé-
reraient plus ce blasphème contre Jésus. Wûlfer fut pourtant
assez équitable pour affirmer que Taccusation de meurtre rituel
portée contre les Juifs était mensongère et que le témoignage des
Juifs convertis sur ce point ne méritait aucune créance.
Un jurisconsulte d'Âltorf, Jean-Christophe Wagenseil, alla plus
loin que Wiîlfer. II entreprit de rechercher, lui, les ouvrages juifs
contenant des attaques contre le christianisme, que ces attaques
fussent faites au nom de la Bible ou au nom de la raison. Pour
réunir le plus grand nombre possible de ces écrits antichrétiens,
il ne craignit pas de se rendre jusqu'en Espagne et en Afrique.
Il consigna le résultat de ses recherches dans un ouvrage qu'il
intitula : « Traits de feu de Satan ». Wagenseil ne haïssait pour-
tant pas les Juifs. Il flétrissait, au contraire, avec indignation les
traitements cruels qu'on leur avait infligés pour les contraindre
à se convertir. Il désirait qu'on les amenât au christianisme par
la persuasion, et, dans ce but, il conseilla aux princes protestants
la fondation d'établissements spéciaux pour faire dés prosélytes.
Il avait bien vu à Rome, où, depuis le pape Grégoire XIII, un do-
minicain prêchait parfois devant des Juifs railleurs ou assoupis
sur la supériorité des dogmes chrétiens, que ce moyen aussi était
peu efficace, mais il espérait que les protestants, plus zélés que.
les catholiques, réussiraient mieux. Il faut surtout rappeler a
l'honneur de Wagenseil qu'il écrivit un opuscule pour démontrer
combien il était abominable d'accuser les Juifs de faire usage de
sang chrétien.
Malgré l'affirmation de Wagenseil, corroborée par celle de
Wiilfer, un autre protestant, Jean-André Eisenmenger, professeur
de langues orientales, réédita cette odieuse calomnie. Il écrivit
un gros ouvrage en deux volumes où il distillait sa haine avec une
JEAN EISENMENGER. 225
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méchanceté sans pareille et dont le titre seul était déjà une exci-
tation contre les Juifs : « Le Judaïsme, dévoilé, ou rapport véri-
dique et sincère sur la façon dont les Juifs endurcis profèrent des
blasphèmes épouvantables contre la Trinité, outragent la sainte
Mère du Christ, le Nouveau Testament, les évangélistes et les j
apôtres, se moquent de la religion chrétienne et manifestent leur
mépris et leur horreur pour tout le christianisme. Ce livre con-
tient, en outre, de nombreux détails peu connus ou totalement
inconnus, de grossières erreurs de la religion et de la théologie '
juives et des fables ridicules et amusantes ; le tout est prouvé par A
leurs propres ouvrages. Écrit en toute sincérité pour tous les
chrétiens. » Dans cet ouvrage, Eisenmenger rapporte tous les cas -^j^
de meurtre rituel imputés aux Juifs, toutes les fables grotesques «j
répandues contre eux, sans oublier Tempoisonnement des puits à J
répoque de la Peste Noire.
Le hasard apprit à quelques Juifs de Francfort qu*Eisenmenger
faisait imprimer dans leur ville un ouvrage qui leur était hostile.
Craignant qu*il n'excitât les mauvaises passions de la foule, encore
tout imbue des anciens préjugés, ils s^eiTorcèrent d*en empêcher la
publication. Dans ce but, ils se mirent en relations (1700) avec
les « Juifs de cour » ou ffo/juden de Vienne, piincipalement avec
le changeur Samuel Oppenheim. Celui-ci leur prêta le concours
le plus actif, et, finalement, réussit à faire promulguer par
Tempereur Léopold II un édit interdisant la vente du pamphlet
d'Eisenmenger. Cette interdiction ruinait Tauteur, qui avait con-
sacré sa fortune à Timpression de son ouvrage, dont tous les
exemplaires, au nombre de deux mille, étaient mis sous séquestre
à Francfort.
Pour faire lever l'interdit impérial, Eisenmenger sollicita l'inter-
vention de Frédéric I*% roi de Prusse, mais il mourut sans avoir
ebtenu satisfaction. Déjà des apostats juifs avaient cherché
à irriter ce souverain contre leurs anciens coreligionnaires en
les accusant, eux aussi, de blasphémer journellement le Christ
dans la prière i'Alènou. Les corporations, toujours jalouses des
Juifs, avaient naturellement agi de leur côté pour soulever la co-
lère de la foule contre ceux dont elles redoutaient la concurrence.
U en était résulté, dans le peuple, une surexcitation qui, d'après
V 15
226 HISTOIRE DES JUIFS.
les plaintes des Juifs, peut-être volontairement exagérées,
mettait leur vie en danger.
Frédéric P^ prit alors une résolution qui fait honneur à son
esprit de justice. Il invita (1702) les présidents de district à convo-
quer les rabbins ou, à leur défaut, les instituteurs et les notables
des communautés pour leur demander, sous la foi du serment, si,
dans la prière incriminée, les Juifs songeaient à Jésus en pro-
nonçant ou en évoquant dans leur pensée le mot Warii. Tous
jurèrent qu'ils n'appliquaient pas ce mot au Christ. Un théo-
logien chrétien, Jean-Henri Michaelis, de Halle, à qui on avait
demandé un mémoire sur cette question, proclama également
rinnocence des Juifs.
Cependant, à force d'être répétées, les calomnies contre
les Juifs flnirent par exercer leur action pernicieuse sur Tesprit
du roi, qui continua de les soupçonner de blasphémer le chris-
tianisme. H édicta alors une ordonnance (1703) dont le début
est fort caractéristique. Il déclare d^abord qu'il souhaite ardem-
ment qu'Israël, autrefois le peuple élu de Dieu, ouvre les yeux à
la lumière et embrasse la foi chrétienne. Il ne se croit pourtant
pas le droit de tyranniser les consciences et s'en remet au temps
et à la sagesse divine pour amener la conversion des Juifs. Mais il
exige, sous peine d'amende, qu'ils récitent à haute voix la prière
û'Alénou^ et qu'ils ne crachent pas, en signe de mépris, pendant
cette prière. Parfois, des surveillants pénétraient dans les syna-
gogues, comme du temps de Justinien, empereur de Byzance, pour
s'assurer que les Juifs se conformaient à l'ordre du roi. Cette
surveillance ne tarda pourtant pas à devenir presque une simple
formalité, grftce aux démarches d'un Juif influent, Issachar Baer-
mann, de Halberstadt, agent d'Auguste II, électeur de Saxe et roi
de Pologne, et qui était très considéré à Berlin.
Après la mort d'Eisenmenger, ses héritiers s'adressèrent, à leur
tour, a Frédéric I" pour qu'il demandât à l'empereur Léopold H
de laisser circuler librement le « Judaïsme dévoilé ». Le roi de
Prusse se décida à intervenir (1705), mais sans résultat. H auto-
risa alors la réimpression de cet ouvrage à Koenigsberg, où la
censure impériale n'avait aucun pouvoir. Sur le moment même,
ce pamphlet ne produisit pas l'effet attendu, mais plus tard,
JACOB BASNAGE. 227
iorsqu*il s'agit de traiter les Juifs en hommes et en citoyens, il
lournit des armes empoisonnées aux adversaires de leur émanci-
pation.
Les savants tels qu'Eisenmenger, qui n'étudiaient la littérature
hébraïque que pour assouvir ensuite leur haine contre les Juifs,
furenl sévèrement jugés par un protestant hollandais, Guillaume
Surenhuys, d'Amsterdam. « Ils ressemblent, disait-il, a. des
voleurs de grand chemin, qui commencent par dépouiller de
leurs vêtements les honnêtes gens qu'ils rencontrent, les battent
ensuite de verges et les couvrent de boue. » Surenhuys réunissait,
au contraire, dans une même admiration, les Juifs et leur littéra-
ture. 11 s'occupa surtout de la Mischna, qu'il traduisit en latin avec
deux de ses commentaires (1698-1703), et il exprima le souhait
qu'elle fût étudiée par tous les chrétiens se destinant à l'état
ecclésiastique. « Quiconque, disait-il, veut devenir un digne et
fidèle disciple du Christ doit d'abord devenir Juif, c'est-à-dire
connaître la langue et la littérature des Juifs; il ne peut suivre les
Apôtres qu'après avoir été élève de Moïse. » Il loua aussi le
Sénat d'Amsterdam de s'être toujours montré équitable envers les
Juifs. « Ce peuple qui fut si supérieur aux autres peuples, vous le
traitez avec bienveillance, hommes estimables ! Aussi avez-vous
acquis pour votre pays toute la gloire que cette nation et les
habitants de Jérusalem possédaient autrefois. Car les Juifs vous
appartiennent corps et âme, vous les avez attirés à vous, non pas
par la contrainte et la violence, mais par la douceur. Ils sont
heureux d'être à vous et d'obéir à votre gouvernement républi-
cain. »
Un autre écrivain protestant, Jacob Basnage (16S3-1723), rendit
un service plus important encore au judaïsme. Théologien consi-
déré, historien érudit, écrivain élégant, Basnage sut utiliser les
nombreux et parfois fastidieux travaux composés sur les Juifs et
le judaïsme pour écrire une histoire claire et accessible à tous les
esprits cultivés. Comme, dans ses recherches historiques, surtout
en ce qui concerne les origines et le développement du christia-
nisme, il avait rencontré à chaque pas les Juifs et leur littérature,
il en avait conclu que, contrairement à l'assertion habituelle des
théologiens chrétiens, la nation juive n'avait pas entièrement dis-
i
I
V'
I
r
^
i28 HISTOIRE DES JUIFS.
paru avec !a chute de Jérusalem et la domination de TÉglise. H
avait alors éprouvé un profond sentiment de pitié pour les
héroïques martyrs juifs, avec une certaine admiration pour la
littérature hébraïque, et il entreprit d'écrire l'histoire du judaïsme
depuis répoque de Jésus jusqu'à son'temps. Il essaya même de
raconter les faits avec impartialité, autant, du moins, qu'on pou-
vait en attendre d'un protestant. « Le chrétien, dit-il, ne doit point
trouver étrange que nous déchargions très souvent les Juifs de
divers crimes, dont ils ne sont point coupables, puisque la justice
le demande ; et que ce n'est point prendre parti que d'accuser
d'injustice et de violence ceux qui l'ont exercée... On les a accu-
sés d'être la cause de tous les malheurs qui arrivaient et chargés
d'une infinité de crimes auxquels ils n'ont jamais pensé, on a
imaginé des miracles sans nombre, afin de les en convaincre, ou
plutôt afin d'exercer plus hautement sa haine à l'ombre de la reli-
gion. Nous avons fait un' recueil des lois que les conciles et les
princes ont publiées contre eux, par lesquelles on pourra juger de
l'iniquité des uns et de l'oppression des autres... Cependant, par
qn miracle de la Providence qui doit causer Tétonnement de tous
les chrétiens, cette nation haïe, persécutée en tous lieux depuis
un grand nombre de siècles, subsiste encore en tous lieux. » —
« Le peuple et les rois, le païen, le chrétien et le mahométan,
opposés en tant de choses, se sont réunis dans le dessein d'anéan-
tir cette nation, et n'ont pu réussir. Le buisson de Moïse, envi-
ronné de flammes, a toujours brûlé sans se consumer... Ils
vivent encore, malgré la honte et la haine qui les suivent en tous
lieux, pendant que les plus grandes monarchies sont tellement
tombées, qu'il ne nous en reste que le nom. »
Obligé lui-même, par la révocation de l'édit de Nantes, de s'exi-
ler de France en Hollande, Basnage sait comprendre jusqu'à un
certain point les sentiments éprouvés par les Juifs durant leur
long exil. Mais il n'est pas assez artiste pour peindre avec vigueur
et netteté les scènes grandioses ou tragiques de Thistoire juive.
Son intelligence manque aussi de l'ampleur nécessaire pour voir
dans leur ensemble et leur enchaînement logique les faits si
variés et si multiples de cette histoire. Il ne saisit pas non plus
les nuances qui distinguent les diverses périodes et leur impriment
BASNAGE HISTORIEN DU JUDAÏSME. <229
leur cachet spécial. Les zélotes qui ont entrepris contre Rome une
guerre à mort; les partisans de Bar-Kokhba, qui ont fait trembler
l*empire romain ; les Juifs arabes, qui ont fourni une nouvelle
religion aux Dis du désert ; les poètes et les penseurs juifs de
TEspagne et de la Provence, qui ont porté la civilisation juive à un
point si élevé; les Marranes espagnols et portugais qui, sous le
masque chrétien et sous Thabit du moine, ont entretenu dans leur
cœur, avec un soin jaloux, la flamme sacrée de la religion pater-
nelle et ont sapé les fondements de la puissante monarchie catho-
lique de Philippe I^s tous ces personnages d'époques diverses, de
caractère et de tempérament parfois opposés, ont, chez Basnage,
la même physionomie et se ressemblent à s'y méprendre. C'est
que l'auteur protestant n'a vu les Juifs qu'à travers l'histoire de
rÉglise, et, malgré son désir sincère d'impartialité, il ne peut
s'empêcher de « les considérer comme réprouvés, parce qu'ils ont
repoussé Jésus ».
Mais, quoique 1' a Histoire de la religion des Juifs » présentât
les plus sérieux défauts, elle rendit un service considérable à la
cause du judaïsme. Écrite en langue française, qui était alors
comprise dans presque tous les milieux cultivés de l'Europe, elle
aida, peut-être à Tinsu et contre la volonté de l'auteur, à relever
les Juifs de leur situation humiliante en provoquant la pitié
pour leurs épreuves et l'admiration pour leur littérature. Deux
grands érudits, Christian-Théophile Unger, ministre protestant à
Herrenlauschitz, en Silésie, et Jean-Christophe Wolf (1683-1739),
professeur de langues orientales à Hambourg, qui avaient étudié
sérieusement l'histoire et la littérature juives, suivirent la voie
tracée par Basnage et complétèrent ses travaux. Wolf surtout y
ajouta beaucoup d'informations nouvelles et très exactes.
Un Irlandais, John Toland, éleva également la voix, à cette
époque, en faveur des Juifs ; il demandait qu'on leur accordât en
Angleterre et en Irlande les mêmes droits qu'aux chrétiens. C'était
la première fois qu'un chrétien osait réclamer hautement leur
émancipation. H est à remarquer que ceux mêmes au sujet des-
quels les sentiments s'étaient si heureusement modifiés se dou*
talent alors le moins de ce revirement favorable.
230 HISTOIRE DES JUIFS.
if
«
CHAPITRE XI
PROFONDE DÉCADENCE DES JUIFS
(1700-1760)
A aucune époque de leur histoire les Juifs n'avaient peut-être
présenté un aspect aussi lamentable, au point de vue de la
civilisation, que vers la findu xvii* siècle et jusque vers le milieu
du xviu*. C'est précisément au moment où, dans les milieux
instruits, on s'intéressait à leur sort et où la philosophie battait
en brèche les idées d'intolérance et de fanatisme, qu'ils étaient
en pleine décadence. On ne trouvait alors parmi eux aucune per-
sonnalité éminente; à peine avaient-ils quelques savants esti-
mables. Isaac Orobio de Castro (mort en 1687), que l'Inquisition
avait autrefois condamné au cachot, et qui avait acquis la respec-
tueuse admiration de ses adversaires mêmes par l'ardeur de ses
convictions, la dignité de son caractère, ses manières affables et
sa polémique serrée, appartenait encore à la génération précé-
dente. Lui disparu, personne, dans la communauté d'Amsterdam,
qui était alors la plus cultivée, ne fut capable de prendre sa place.
On peut compter les rabbins qui, en ce temps, possédaient des
connaissances profanes. Quelques-uns seulement méritent une
mention: Yaïr Hayyim Bachrach (1628-1702), rabbin à Worms et
à Francfort-sur-le-Mein; Hiskiyya da Silva (né vers 1659 et mort
vers 1698), émigré d'Italie à Jérusalem, et surtout les rabbins
Nieto et Brieli.
David Nieto (né à Venise en 1654 et mort en 1728), rabbin à
Londres, était à la fois médecin et mathématicien. Il savait défendre
avec habileté le judaïsme contre ses adversaires, et ses écrits, où
l'on rencontre bien des banalités, contiennent aussi des parties
excellentes.
Juda-Léon Brieli (né vers 1643 et mort en 1722), rabbin à
MÉDIOCRITÉ DES RABBINS. 231
MaDtoue, qui se distinguait par son remarquable bon sens, avait
de sérieuses connaissances philosophiques. Lui aussi sut défendre
sa religion contre les attaques des chrétiens; il écrivit son plai-
doyer en langue italienne. Brieli eut le courage de ne pas se
conformer à certains usages que, jusqu'alors, les rabbins avaient
observés avec une religieuse ponctualité; il osa rester célibataire
et se dispenser de porter sa barbe. Il combattit vigoureusement
les doctrines du Zohar et de la Cabbale, mais il n*exerça que peu
d'influence sur ses contemporains juifs.
A part ces rares exceptions, les rabbins de ce temps étaient
presque tous de médiocre valeur. Ceux d'Allemagne et de Pologne,
en dehors d'une vaine casuistique, ne possédaient aucune con-
naissance et, de plus, étaient d'une gaucherie et d'une maladresse
enfantines. Les rabbins portugais avaient des manières dignes
et imposantes, mais étaient, pour la plupart, ignorants. Leurs
collègues italiens ressemblaient à ceux d'Allemagne, sans les
valoir pourtant comme talmudistes. Ainsi dirigés par des chefls
dénués d'autorité, de science et de clairvoyance, les Juifs de ce
temps prêtaient l'oreille à tous les excentriques, à tous les agita-
teurs, à tous les hallucinés. La vraie piété était remplacée par
des pratiques superstitieuses. On demandait aux rabbins des
amulettes magiques (Kemèot) pour guérir les maladies, et les
rabbins se prêtaient à ces ridicules exigences. Il y en avait
qui se vantaient même de pouvoir évoquer les esprits. Un cabba-
liste, de l'école de Damas, fit un jour une tentative de ce genre
en présence de Richard Simon. Devant l'insuccès de ses efforts,
il affirma au Père oratorien, qui suivait ses mouvements désor-
donnés d'un sourire ironique, que la France n'offrait pas un ter-
rain propice à l'apparition des esprits.
Ainsi, pendant que des chrétiens admiraient la nation juive,
avec ses destinées à la fois glorieuses et tragiques, et voyaient
dans sa persistance à vivre un vrai miracle de l'histoire, les
propres membres de cette nation ne savaient pas apprécier cette
grandeur ou s'absorbaient dans des pratiques puériles et ridi-
cules. Des savants chrétiens étudiaient avec zèle les merveilleuses
annales juives, qui embrassaient une période de trois mille ans,
tandis que nulJuif, même chez les Sefardim, ne s'intéressait à
4
k
232 . HISTOIRE DES JUIFS.
cette histoire. On cite pourtant trois chroniqueurs juib de c6
temps: David Conforte (1619-1671); Miguel ou Daniel de Barrios,
Marrane portugais qui revint au judaïsme à Amsterdam (mort en
1701), et enfin le rabbin polonais Yehiel Heilperin, de Minsk
(mort vers 1747). Mais les œuvres de ces trois écrivains ressemblent
à celles de ces moines des temps barbares qui racontent les faits
dans une sèche et rebutante nomenclature, plutôt qu'à de vrais
ouvrages historiques.
D'autres Hntcs parurent, en très grand nombre, dans la
période qui va de Baruch Spinoza a Mendelssohn. Hais c'était,
le plus souvent, du simple verbiage : des commentaires rabbi-
niques d'une subtilité raffinée, des sermons et des livres d'édi-
fication prolixes et ennuyeux, des polémiques venimeupes. Cette
époque produisit pourtant deux poètes juifs d'un remarquable
talent, qui vécurent dans des régions bien éloignées l'une de
l'autre, Laguna dans Tile de la Jamaïque, et Luzzato en Italie.
Lopez Laguna, né en France, vers 1660, d'une famille marrane,
s'était rendu dans sa jeunesse en Espagne, où l'Inquisition l'avait
jeté dans un cachot. Dans ses heures d'angoisse, il avait puisé
la résignation et l'espérance dans la lecture des Psaumes. Lors-
qu'il eut reconquis la liberté et se fut fixé dans la Jamaïque, il
résolut de rendre les Psaumes également accessibles aux Marranes
qui ne comprenaient pas l'hébreu; il les traduisit donc fidèlement,
sous le nom juif de Daniel Israël, dans de beaux et mélodieux vers
espagnols. Quand il arriva à Londres avec cette traduction, qu'il
avait intitulée « Miroir de la vie », plusieurs rimailleurs et aussi
trois poétesses juives, Sara de Fonseca Pinto y Pimentel, Manuela
Nunez de Almeida, et Bienvenida Coen Belmonte, lui exprimèrent
leur admiration dans des poésies latines, anglaises, portugaises et
espagnoles.
Moïse Hayyim Luzzato, troublé par les excentricités messianiques
de ce temps, était un poète plein de feu. Il composa deux drames
hébreux d'une belle harmonie et d'une exquise fraîcheur dont il
sera parlé plus loin.
En dehors de ces deux poètes, le judaïsme de ce temps ne pro-
duisit aucun écrivain de valeur. La moralité des Juifs aussi laissait
alors à désirer. Sans doute, ils continuaient de se distinguer par
4«i
INFLUENCE EXCESSIVE DE L'ARGENT. 233
les vertus fondamentales de la race: Tamour de la famille, Pesprit
de solidarité et la pureté des mœurs. On rencontrait rarement chez
eux des débauchés ou des criminels; les plus mauvais aban-
donnaient ordinairement le judaïsme pour se faire chrétiens
ou musulmans. Mais, en général, le sentiment de la justice et de
rhonneur était affaibli parmi les Juifs. Les circonstances leur
imposaient alors la nécessité de gagner de Targent avec une telle
urgence qu'ils ne se montraient pas toujours sufQsamment scru-
puleux sur la manière de le gagner. Non seulement on aimait l'ar-
gent, mais on en respectait les détenteurs, même s'ils Tavaient
acquis par des moyens peu honnêtes. Aussi les communautés
plaçaient-elles à leur tête, non pas les plus dignes, mais les plus
riches. Une satire de ce temps s*élève avec indignation contre
cette toute-puissance de la fortune: « C'est le florin, dit-elle, qui
lie et qui délie^ c'est le florin qui fait confler aux ignorants la di-
rection des communautés. »
Si les Juifs montraient alors une telle déférence pour les gens
riches, la cause en était, en partie, à la grande pauvreté dont ils
souiTraient. A cette époque, on ne trouvait quelques rares capi-
talistes que parmi les Juifs portugais d'Amsterdam, de Hambourg,
de Livourne, de Florence et de Londres. Quand Guillaume de
Hollande entreprit sa campagne aventureuse pour conquérir la
couronne d'Angleterre, Isaac (Antonio) Suasse lui avança sans
intérêt deux millions de florins, sans exiger la moindre garantie :
c( Si vous réussissez, lui dit-il, vous me restituerez mon argent,
si vous échouez, je le perdrai, d Un autre Juif d'Amsterdam,
Francisco Mello, rendit de grands services à la Hollande par ses
capitaux. Un membre de la famille de Pinto laissa plusieurs mil-
lions pour des œuvres de bienfaisance; il fit des legs à des com-
munautés juives, à l'État, à des orphelinats chrétiens, à des
ecclésiastiques, des sacristains et des sonneurs de cloches. A
Hambourg demeuraient alors les Texeira et Daniel Abensur, qui
prêta des sommes élevées au roi de Pologne. Salomon de Médina,
de Londres, compagnon habituel du général Churchill, duc de
Marlborough, que la reine Anne avait nommé chevalier, possédait
également une fortune considérable.
Par contre, en Allemagne, en Italie et en Orient^ les Juifs
234 HISTOIRE DES JUIFS.
étaient géDéralement très pauvres. Ceux de Pologne surtout, qui
avaient été décimés par les massacres des Cosaques et ruinés par
l'anarchie qui régnait souvent dans ce pays, étaient dans le plus
complet dénuement. Tous les ans, des bandes de mendiants se
répandaient dans Touest et le sud de l'Europe et se fixaient dans
les grandes communautés, qui les gardaient à leur charge.
Comme beaucoup de ces émigrants polonais étaient de savants
talmudistes, ils réussirent peu à peu à occuper les plus impor-
tants postes rabbiniques, à Prague, Nikolsbourg, Francfort-sur-
le-Mein, Amsterdam, Hambourg, et même en Italie. Leur influence
fut très fâcheuse. Us éloignèrent la jeunesse des sciences pro-
fanes et la confinèrent rigoureusement dans Tétude du Talmud,
la soumettant à celte méthode de dialectique excessive qui con-
duit à la subtilité et à Tergotage. Par suite de ce système d'ensei-
gnement, les Juifs allemands, comme leurs coreligionnaires de
Pologne, s'habituèrent peu à peu à parler un vulgaire jargon,
leur esprit se faussa, et la rectitude du jugement flt place à
Tamour du paradoxe et à la flnasserie.
Appauvris, démoralisés, mal dirigés, les Juifs devaient forcé-
ment se laisser égarer par les agitateurs qui succédèrent à Sab-
bataï Cevi. Un des partisans de ce dernier, Daniel-Israël Bona-
foux, chantre à Smyrne, réussit à grouper autour de lui un assez
grand nombre de Juifs, qui rendirent un culte respectueux à la
mémoire du faux Messie. Il avait trouvé un collaborateur actif dans
Abraham Miguel Cardoso, qui, expulsé de Tripoli pour ses intri-
gues, pi*opagea pendant plus de vingt ans les idées de Sabbataî à
Smyrne, à Constantinople et au Caire, jusqu'à ce qu*il fut poi-
gnardé par un de ses neveux. Mais sa mort ne mit pas On à
Tagitation, car ses écrits, où les extravagances se mêlaient aux
conceptions sensées, continuèrent à surexciter les esprits. Car-
doso était, du moins, resté Qdèle au judaïsme. Bonafoux, peut-
être pour se venger des vexations des rabbins de Smyrne, prit
le turban.
Un autre partisan de Sabbataî créa une agitation plus sérieuse,
qui s'étendit jusqu'en Pologne. L'auteur de ce mouvement était
un prédicateur ambulant, Mordekhaï d'Eisenstadt, d'un extérieur
imposant et vénérable, qui avait acquis une grande autorité en
LE FAUX MESSIE MORDEKHAI D'EISENSTADT. -235
jeÛDant pendant plusieurs jours consécutifs et en s'imposent les
plus dures mortifications. 11 prêcha sur la nécessité de faire péni-
tence et de mener une vie de contrition, en Hongrie, en Moravie
et en Bohème. Encouragé par le succès de ses prédications, il se
fit bientôt passer pour prophète. Il affirmait que Sabbataî Cevi
était le vrai Messie, qu'il avait obéi aux exigences de sa mission
divine en embrassant Tislamisme et que, trois ans après sa mort
apparente (car il n'était pas mort réellement], il reviendrait pour
délivrer définitivement son peuple. Devant le nombre croissant
de ses auditeurs et la confiance aveugle qu'ils lui témoignaient, il
résolut de se présenter lui-même comme le vrai Messie de la
maison de David : il déclarait être Sabbataî Cevi ressuscité.
La réputation du Messie hongrois se répandit au loin. Il fut
sollicité de venir en Italie. A Modène et à Reggio, on raccueillit
avec enthousiasme. Il fit alors part de son projet de se rendre à
Rome, la ville impie, pour y affirmer Tarrivée définitive du Mes-
sie, et, en même temps, il laissa entendre qu'il serait peut-être
obligé de se déguiser en chrétien, comme Sabbataî s'était déguisé
en Turc. Il semblait donc tout disposé à accepter le baptême. Les
protestations des Juifs italiens qui avaient conservé leur sang-
froid, et qui craignaient les conséquences dangereuses de ce
mouvement, furent étouffées sous les cris d'enthousiasme des sec-
taires. Pourtant, les amis du Messie eux-mêmes commencèrent à
redouter pour lui l'ombrageuse Inquisition, et ils lui conseillè-
rent de partir de Tltalie. Il traversa la Bohême et arriva en Polo-
gne. Là, ses partisans s'accrurent rapidement, et il fonda une
secte qui se maintint jusqu'au commencement des temps mo-
dernes.
Vers la même époque, un nouveau mouvement messianique se
produisit en Turquie. Sabbataî Cevi avait laissé une veuve. Celle^i
se rendit à Salonique, où elle fit passer son frère Jacob pour un
fils qu'elle aurait eu de Sabbataî. Ce jeune homme, qui avait pris
le nom de Jacob Cevi, devint l'objet d'une profonde vénération de
la part des anciens adhérents de Sabbataî; ils lui donnèrent le
surnom de Querido (le favori). Il passa bientôt pour réunir en lui
les âmes des deux Messies attendus, celui de la maison de Joseph
et celui de la maison de David, et il fut considéré, par conséquent»
i--. t^l -./ \ .
236 HISTOIRE DES JUIFS.
comme le vrai successeur de Sabbataï, comme le Rédempteur en-
voyé par Dieu. On accusait ses partisans de mœurs déréglées. Il
est de fait que, pour ces sectaires, le mariage n'avait aucun
caractère sacré. D*après renseignement de Louria^ une femme qui
ne plait plus à son mari peut être répudiée, parce qu'elle est un
obstacle à Tharmonie mystique qui doit régner entre époux. Les
mœurs se ressentaient naturellement d'une telle doctrine. Pour
mettre un terme à ces scandales, les rabbins dénoncèrent cette
secte aux autorités turques. Les partisans de Sabbataï avaient
appris de leur maître un moyen infaillible de calmer les suscep-
tibilités des Turcs. Us se firent tous musulmans (vers 1687), au
nombre de près de quatre cents. Afin de bien établir la sincé-
rité de leur conversion, un grand nombre d'entre eux, avec leur
Messie, se rendirent en pèlerinage à La Mecque. A son retour,
Querido mourut à Alexandrie.
Ces néo-Turcs, fixés presque tous à Salonique, formèrent une
petite Église particulière que les Turcs appelèrent DonméA, c'est-
à-dire (c schismatiques ». Eux-mêmes, séparés à la fois des Juifs
et des Turcs, se donnèrent le nom de Maminim, « les vrais
croyants » (1). Us ne se mariaient qu'entre eux, allaient parfois
prier dans une mosquée, mais se réunissaient fréquemment pour
adorer leur Libérateur. Ils conservèrent du judaïsme l'usage de
circoncire les enfants mâles à l'âge de buit jours, et du Canon
biblique ils gardèrent le Cantique des Cantiques, qui se prête
admirablement a des interprétations mystiques. Us entouraient
d'un respect particulier le Zohar^ où ils puisaient les textes de
leurs sermons. Après la mort de Querido, son fils Berakhya lui
succéda comme chef religieux.
Comme du temps de Sabbataï, la folie mystique devint conta-
(1) Cette secte compte encore aujourd'hui environ mille familles à Salonique.
Elle se subdivise en trois groupes : les Smyrlis^ ainsi nommés d'après la
ville de Smyrne où est né Sabbataï Cevi.; les JacobiteSj d'après Jacob Que-
rido ; et les partisans d'Osman Baba, chef religieux qui s'est seulement révélé
vers la fln du xviiP siècle. Le premier groupe s'appelle aussi Karavayo. Les
Jacobites sont, pour la plupart, fonctionnaires ou employés du gouvernement
turc. Les membres d'un groupe ne s'allient pas à ceux d'un autre. Tous ont
conservé des usages juifs, qu'ils pratiquent secrètement dans leurs réunions reli-
gieuses. Leur prédicateur porte le titre de ab-bèt-din, et leur chantre celui de
paytan,
LA. SECTE DES HASSIDIM. 237
gieuse et étendit de plus en plus ses ravages. Aux sectes déjà
existantes s*ajoutèrent de nouvelles sectes. C*est ainsi qu'en
Pologne, des illuminés, sous la direction de Juda Hassid (le pieux),
de Dubno, et de Hayyim Malakh, se mirent à mener une vie
d'ascétisme excessif pour se rendre dignes de la délivrance
messianique ; ils prirent le nom de Hassidim, Les rabbins ne se
rendirent d'abord pas compte du danger que présentaient pour le
judaïsme les extravagances de ces sectaires. Mais, lorsque Cevi
Aschkenazi, appelé aussi Hakham Cevi, eut appelé leur attention
sur ces agissements, et principalement sur la conduite équivoque
de Hayyim Malakh, ils s'efforcèrent de les entraver dans leurs
pratiques. Près de quinze cents Hassidim, sous la conduite de Juda
Hassid, émigrèrent alors de Pologne. Partout où ils passaient, ils
se signalaient, comme autrefois les frères flagellants, par les plus
pénibles macérations, et invitaient leurs coreligionnaires à la
pénitence. Par sa voix tonnante, sa gesticulation et ses larmes,
Juda Hassid exerçait une profonde action sur ses auditeurs, surtout
sur les femmes.
Arrivés en Palestine, les Hassidim perdirent leur principal chef,
Juda Hassid, qui mourut à Jérusalem (octobre 1700). Sans guide,
sans conseil, souffrant du plus douloureux dénuement, ils se désor-
ganisèrent. Sous le coup de leurs amères déceptions, les uns
se firent musulmans, d*autres se répandirent a travers la Pales-
tine, d'autres, enfin, et, parmi eux, le neveu de Juda Hassid,
eoibrassèrent le christianisme. Hayyim Malakh resta plusieurs
années a Jérusalem, où il continua de présider aux destinées d'un
petit groupe d'adhérents. Au lieu du Dieu-Un du judaïsme, il
enseignait un Dieu en deux ou trois personnes, admettait le dogme
de l'incarnation, et rendait un ciïlte divin à Sabbataï, dont il avait
fait sculpter une image en bois pour l'exposer à l'adoration de ses
partisans. Expulsé de Jérusalem sur les instances des rabbins,
il alla rejoindre les Sabbatiens musulmans ou Donméh à Salo-
nique et, de là, se rendit à Constantinople, où il fut excommunié.
Il retourna alors en Pologne et y reprit activement sa propagande.
Il mourut, dit-on, des suites de son ivrognerie.
Un partisan de Sabbataï réussit à jeter la discorde parmi
les Juifs et à créer une agitation des plus funestes; il s'appelait
.*'
238 HISTOIRE DES JUIFS.
Néhémia Hi>7a Hayon (né vers 1630 et mort après 1726). Parmi
les mystificateurs si nombreux du xvni'^ siècle, il fut peut-être le
plus rusé, le plus hypocrite et le plus audacieux. Il mena une vie
d*aventures et de plaisirs, ne craignant jamais d*user de moyens
malhonnêtes pour atteindre son but. Après avoir échoué dans bien
des entreprises, il se décida à tenter la fortune à Taide d'extrava-
gances cabbalistiques. Il composa un ouvrage pour démontrer
que le judaïsme, tel qu'il était enseigné par la Cabbale, recon-
naissait un Dieu triple. Avec cet écrit pour tout bagage, il se mit
en route. A Smyrne (printemps de 1708), il parvint à duper
quelques gens riches, qui lui promirent de le soutenir et de Taider
à imprimer son ouvrage sur le Dieu triple dans quelque ville de la
Palestine. Il partit alors pour Jérusalem. Il n'avait pas encore
débarqué que le collège rabbinique de Jérusalem, averti de ses
intentions et avisé du caractère hérétique de son ouvrage, le mit
en interdit et condamna son livre au feu (juin 1708).
Pour vivre, Hayon fut de nouveau réduit à mendier. Il quitta la
Palestine, et, après bien des pérégrinations, arriva en Italie. Hais
la, ses prédications ne trouvèrent pas d*écho. Il avait déjà séjourné
précédemment en Italie et y avait produit une impression peu
favorable. Du reste, un cabbaliste de Livourne, Joseph Ergas,
avait reconnu Tesprit sabbatien dans Touvrage que Hayon lui
avait soumis et Tavait déclaré dangereux pour les croyances juives.
A Venise, Hayon reçut un meilleur accueil des rabbins et des
laïques. Il fit Imprimer dans cette ville un opuscule où il déclarait
explicitement que le judaïsme acceptait le dogme de la Trinité,
non pas la Trinité chrétienne, mais celle qu'avait enseignée Sab-
bataï. Comme par une sorte de gageure, il mit dans cet écrit les
premiers vers d'une chanson obscène répandue en Italie sous le
nom de : « La belle Marguerite ». Chose bizarre, le rabbinat de
Venise approuva et recommanda cet opuscule, probablement parce
qu'il n'en avait pas pris connaissance ou qu'il n'en compre-
nait pas la portée.
De Venise, Hayon se rendit à Prague, où il fut bientôt entouré
d'un groupe important de partisans. Il eut même parmi ses admi-
rateurs le célèbre talmudiste Jonathan Eibeschiîtz. A Prague
aussi, Hayon mena une existence de libertin. Pour se procurer
NÉHÉMIA HAYON. • 239
des ressources, il écrivait des amulettes magiques, que ses
adliérents achetaient à l^envi. A la fln, il se risqua à demander
une approbation pour son livre sur la Trinité à un rabbin de
Prague, Naphtali Kohen, à qui il présenta de chaleureuses lettres
de recommandation de rabbins italiens qu*il avait fabriquées lui-
même. Naphtali, sans même jeter un coup d*œil sur l'ouvrage,
Tapprouva. Plus tard, quand il apprit la vérité, il regretta amère-
ment sa légèreté.
Muni de lettres de recommandation dont les unes étaient fausses
et les autres avaient été obtenues par ruse, Hayon visita diverses
communautés allemandes. A Berlin, il prorua des dissensions qui
régnaient alors dans la communauté pour y asseoir solidement son
influence. Les Juifs de Berlin étaient, en effet, partagés en deux
camps, par suite, ce semble, de la rivalité de deux familles qui toutes
deux étaient en relations avec la cour, la famille de la veuve du
joaillier royal Licbmann et celle de Markus Hagnus. Pour faire
échec à la famille Liebmann, Harkus Magnus avait proposé de
construire une grande synagogue et de faire fermer celle que
Liebmann avait fondée. C'est à ce moment que Hayon arriva à
Berlin. U se déclara pour le parti Liebmann, qui était moins nom-
breux, mais plus riche. Il acquit ainsi l'appui du rabbin de Berlin,
Aron-Benjamln Wolf, gendre de la veuve de Liebmann, et il put
enfln faire imprimer son ouvrage hérétique ; il l'intitula Meheme-
nauta dekola^ « La foi universelle ». Le texte était d'un Sabba-
tien, peut-être de Sabbataï Cevi lui-même. Hayon y cyouta deux
commentaires, où il démontrait avec force arguments empruntés
au Zohar et à d'autres ouvrages cabbalistiques la nécessité de
croire à un Dieu triple.
Une fois son livre imprimé. Hayon partit pour Amsterdam.
La, il devint la cause de violentes discussions entre les Juifs. A
son arrivée à Amsterdam, il avait, en effet, exprimé le désir de
faire partie de la communauté portugaise, et, en même temps, il
avait offert aux administrateurs un exemplaire de son ouvrage
pour être [autorisé à le vendre. Un rabbin de Jérusalem, Moïse
Haguès, qui séjournait alors à Amsterdam et qui avait eu l'occa-
sion de lire ce livre, le dénonça à Ilakham Cevi Aschkenazi,
rabbin de la communauté allemande. Celui-ci le lut à son tour.
«
'«.
240 HISTOIRE DES JUIFS.
et, quand il en eut reconnu les dangereuses tendances, il invita
les administrateurs de la communauté portugaise à déclarer Hayon
hérétique. Hais Hayon, qui se sentait soutenu, demanda à Haguès
d'indiquer exactement les passages qu'il condamnait ou de faire
partie d'une commission nommée par l'administration portugaise
qui examinerait son ouvrage. Cevi Âschkenazi rejeta les deux
propositions.
'^ Les Juifs portugais d'Amsterdam avaient alors à leur tête le
rabbin Salomon Ayllon, qui avait appartenu auparavant au groupe
des Sabbatiens de Salonique. Son collègue, Cevi Aschkenazi, qui le
soupçonnait d'être encore entaché d'hérésies sabbatiennes, ne lui
avait jamais témoigné beaucoup d'égards. De plus, comme Hayon
connaissait son passé, il craignait de provoquer Tindiscrétion de
cet aventurier en se déclarant contre lui. Il jugea donc prudent de
le soutenir. Il réussit à persuader à l'un des membres les plus
influents et les plus tenaces de l'administration portugaise, Aron
de Pinto, qu'il serait humiliant pour les Juifs portugais de se sou-
mettre à un ordre émanant du rabbin de la communauté aile*
mande. Il eut ainsi l'habileté de faire transformer une question
religieuse en une question d'amour-propre. De Pinto repoussa
énergiquement l'intervention de Cevi Aschkenazi et chargea Ayllon
de former une commission de Juifs portugais pour examiner le
livre de Hayon.
Pendant que cette commission, manifestement partiale^ délibé-
rait sur l'ouvrage incriminé, Cevi Aschkenazi, appuyé par Moïse
Haguès, prononçait l'excommunication contre Hayon et son livre,
a parce qu'il avait essayé d'éloigner Israël de son Dieu et d'intro-
duire des dieux étrangers (la Trinité) ». Aucun Juif ne pouvait plus
entretenir de relations avec lui, et son livre devait être brûlé.
Cette sentence fut imprimée en hébreu et en portugais, et répandue
à Amsterdam.
Cet arrêt irrita profondément les Juifs portugais, qui injuriaient
et maltraitaient presque Cevi Aschkenazi et Moïse Haguès dans la
rue. Celte irritation s'accrut encore quand la commission d'exa-
men eut déclaré que l'ouvrage de Hayon ne contenait aucune
assertion hérétique, mais exposait seulement certaines conceptions
nouvelles, comme la plupart des livres cabbalistiques. Hayon fut
LUTTE CONTRE HAYON. 241
conduit 6D triomphe à la grande synagogue d'Amsterdam, où l'ad-
ministration lui rendit les plus grands honneurs.
Cependant, Cevi Asckhenazi reçut de nombreuses adhésions du
dehors. Les rabbins dont Hayon avait publié dans son livre les
prétendues lettres de recommandation protestèrent qu'elles étaient
fausses. Un des rabbins les plus vénérés, Léon Brieli, de Mantone,
dévoila le scandaleux passé de Hayon et approuva énergiquemeni
la sentence prononcée contre lui par Cevi Aschkenazi. Mais les
Portugais s'obstinèrent dans leur erreur, et les dissensions trou-
blèrent cette belle communauté d'Amsterdam, jusqu'alors si unie.
Devant l'hostilité violente de la communauté portugaise, Cevi
Aschkenazi quitta Amsterdam, soit que de Pinto eût obtenu contre
lui un décret d'expulsion, soit volontairement, pour prévenir l'ordre
de bannissement dont il se savait menacé (1714).
Même après le départ de Cevi Aschkenazi, de nombreuses pro-
testations contre Hayon affluèrent encore de rabbins d'Allemagne,.
d'Italie, de Pologne et même d'Afrique, qui arrachèrent complète-
tement le masque du protégé de Tadministration portugaise*
Celle--ci sentait bien qu'elle s'était trompée, mais, par amour-
propre ou par entêtement, elle ne voulait pas en convenir. Pour-
tant elle reconnaissait qu'il était de toute nécessité pour Hayon de
se défendre contre ses accusateurs. Sur ses conseils, il partit donc
pour l'Orient, muni d'argent et de lettres de recommandation,
pour essayer de faire annulera Constantinople rexcommunication
prononcée contre lui par divers rabbins. Le voyage fut pénible ;
aucun Juif ne voulait le recevoir dans sa demeure. A Constanti-
nople aussi, les Juifs l'évitaient, mais il réussit, grâce à ses
lettres de recommandation, à pénétrer jusqu'à un vizir. Sonbutpour-
tant ne fut pas atteint. H partit pour la Palestine, où il fut également
mal accueilli, revint à Constantinople, et, après plusieurs années
de démarches, trois rabbins, sur les instances du vizir, consen-
tirent a rapporter l'arrêt d'excommunication, à condition que
Hayon promit que ni dans des sermons, ni dans des livres, il ne
toucherait plus a des sujets cabbalistiques. Hayon s'y engagea
par serment (1724), et, réconcilié en apparence avec la Syna-
gogue^ il repartit pour l'Allemagne.
Dans l'intervalle, les germes de l'héréSle sabbatienne répandus
v. 16
242 HISTOIRE DES JUIFS. <
en Pologne par Hayyim Malakh, à son retour de la Turquie, avaient
porté des fruits. Un important groupe de Sabbatiens s^ctait formé
en Podolie. Sous le masque d'une sévère orthodoxie, ces sectaires
transgressaient secrètement les prescriptions talmudiques et se
livraient à des actes d*une révoltante immoralité. Lorsqu'ils se
sentirent assez puissants, ils mirent moins de soin à dissimuler
leur conduite. Le collège rabbinique de Lemberg prononça alors
solennellement, dans la synagogue, l'excommunication contre eux.
Mais cette sentence n'arrêta nullement leur propagande. Leurs
chefs envoyèrent (1725) des délégués en Moravie, en ,Bohènie et
en Allemagne, pour se mettre en rapport avec les Crypto-sabba-
tiens de ces pays. Les rabbins étaient loin de se douter que ces
mendiants polonais qui parcouraient leurs communautés, rigou-
reux observateurs du judaïsme rabbinique et savants talmudistes,
étaient, en réalité, des émissaires sabbatiens. A la même époque,
un écrit cabbalistique fut répandu de Prague dans toute TAlle-
magne qui afQrmait de nouveau le dogme de la Trinité, raillait les
prescriptions talmudiques et plaçait le ZoAar au-dessus de la
Tora. On attribuait cet ouvrage à Jonathan Eibeschiitz.
Lorsque le hasard eut amené la découverte de ces agissements
et de la publication de ce livre hérétique, le collège rabbinique de
Francfort excommunia, à son tour, les Sabbatiens et ordonna à tous
les Juifs de dénoncer tout ce qu'ils apprendraient de leurs intri-
gues ou de leur propagande. D'autres rabbins se joignirent à leurs
collègues de Francfort. On voulut même frapper Jonathan Eibe-
schutz d'excommunication, parce qu'on le savait afQlié a la secte
des Crypte -sabbatiens, mais on y renonça par égard pour
sa famille, qui était une des plus considérées de la Pologne.
Pour ne pas rester suspect, Eibeschiitz lut lui-même à la
synagogue la formule d'excommunication contre les Sabba-
tiens.
Ce fat à ce moment que Hayon revint de Constantinôple.
Sans se soucier du serment qu'il avait prêté, il prit de nou-
veau part aux intrigues sabbatiennes. En même temps, pour
se proléger contre ses adversaires, il se rapprocha des chré-
tiens, injuriant les Juifs, qu'il traitait de a sots, obstinés dans,
leur aveuglement >>, et faisant entendre qu'il croyait également a
moïse HAYYIM LUZZATO. 243
)a Trinité. Mais partout la déflance était éveillée contre lui, et il
restait seul et abandonné. A Berlin, il inenaça de se convertir au
christianisme si on ne venait pas à son aide. Il se traîna miséra-
blement jusqu*à Amsterdam, où il espérait rallumer en partie
Tenthousiasme qu*il y avait excité autrefois. Là aussi, il fut
déçu. On l'engloba même dans Texcommunication lancée contre
tous les Sabbatiens (1726). Désespérant d'exercer dorénavant
quelque action en Europe ou en Orient, il s*embarqua pour le
nord de l'Afrique, où il mourut. Son (Ils essaya, plus tard, de ven-
ger son pitoyable échec en acceptant le baptême et en se faisant
le délateur, à la cour pontificale, de ses anciens coreligion-
naires.
Parmi ces illuminés et ces charlatans qui, par leurs excentri-
dtés, jetèrent un trouble si profond parmi les Juifs, apparaît une
figure d'une puissante séduction et d'une grande originalité. C'est
le poète Moïse Hayyim Luzzato (1707-1747), admirablement doué
par la nature, qui aurait pu devenir une des gloires du judaïsme,
et qui se laissa séduire, à son tour, par les extravagances cabba-
listiques. Né à Padoue dans une famille aisée, il apprit très jeune
le latin et l'hébreu. Ces deux langues lui furent très utiles, elles lui
ouvrirent les trésors de la littérature classique et de nos sublimes
Prophètes. Luzzato avait une âme vibrante de poète, qui réson-
nait harmonieusement à tous les souffles. Son talent était un
mélange de force et de pénétrante douceur, où les fantaisies d'une
imagination féconde étaient réglées par un sentiment très juste de
la mesure. L'hébreu, considéré généralement comme une langue
morte, reprit, dans les écrits de Luzzato, de la vie, de la fraîcheur,
et une charmante souplesse.
Bien supérieur à Joseph Penso de la Véga, Luzzato composa,
lui aussi, à l'âge de dix-sept ans, un drame biblique en vers :
« Samson et les Philistins ». Dans cette œuvre de jeunesse, bien
des traits faisaient deviner le futur maître. Il n'avait pas encore
vingt ans quand il publia en vers cent cinquante psaumes, qui
sont une imitation des Psaumes bibliques, et dont la langue
est d'une pureté et d'une élégance remarquables. Peu après, il
écrivit un second drame : t La Tour élevée » ou « La Sérénité des
jgens vertueux >>, en quatre actes, dont la forme remporte de
244 HISTOIRE DES JUIFS.
beaucoup sur le fond, et qui est imité d*auteurs italiens. II man*
quait eoeore d^originalité.
La facilité de Luzzato à présenter ses idées ou celles d'autruî
sous une forme claire et attrayante, jointe à son habileté à faire
des pastiches, causa sa perte. Un jour, il se proposa d'imiter le
style du Zohar^ et y réussit. Ce succès le grisa. Il attribua ce
talent d'imitation, non pas à une faculté particulière, mais à une
faveur toute spéciale de la Providence, et il se persuada, comme
autrefois les cabbalistes Karo et Louria, qu'un génie tutélaire
(maguid) l'inspirait et lui avait fait la grâce de lui divulguer les
mystères de la Cabbale.
Peu après, sa réputation de cabbaliste dépassa les limites de la
ville de Padoue, et il fut tout heureux d'être visité un jour par
des cabbalistes de Venise. Ce témoignage de déférence raffermit
encore dans son mysticisme. Moïse Haguès, qui avait déjà com-
battu Hayon avec une courageuse énergie, et qui était alors à
Altona, menaça Luzzato, avec l'appui de plusieurs rabbins alle-
mands, de l'excommunication s'il ne renonçait pas à ses divaga-
tions et à son rôle d'inspiré. Mais Luzzato persista à afQrmer que
Dieu l'avait choisi, comme il en avait déjà choisi d'autres avant
lui, pour lui dévoiler ses secrets. Pourtant, sur les instances de
son maître, Isaïe Hassan, et de trois rabbins de Venise, délégués
auprès de lui, il promit de ne plus enseigner ni propager par
des livres les doctrines de la Cabbale (juillet 1730).
Luzzato ne tint pas longtemps sa promesse. Attristé par la ruine
de son père, qui avait perdu toute sa fortune, et par les dissen-
sions qui régnaient alors dans sa famille, il se plongea de nou-
veau dans ses rêveries mystiques pour y trouver le calme et la
résignation. On racontait aussi qu'il préparait une réplique aux
attaques dirigées contre la Cabbale par Léon Modena, rabbin à
Venise. Le collège rabbinique de cette ville, qui avait traite
jusque-là Luzzato avec une grande modération, se montra plus
sévère pour lui; il Texcommunia et condamna ses écrits au
feu (1734). La communauté de Padoue aussi cessa de détendre
Luzzato. Le malheureux poète, qui s'était si pitoyablement four-
voyé dans le mysticisme, dut abandonner ses vieux parents, sa
femme et ses enfants, et partir de Padoue. Pauvre et découragé^
ŒUVRES DE LUZZATO. 245
il se rendit alors à Amsterdam. Il y trouva un accueil cordial
auprès des Juifs portugais, qui lui assurèrent un subside annuel.
Pour gagner sa vie, il entra comme maître d*hébreu dans la mai-
son d'un riche Juif portugais, Moïse de Chavès. Mais, afin d*étre
indépendant, il renonça à ces fonctions, et, comme Spinoza, se
mit à polir des verres de lunettes.
Ainsi délivré des soucis matériels^ Luzzato consacra de nouveau
ses loisirs à la poésie. A Toccasion du mariage de son ancien élève
Jacob de Chavès avec Rahel da Vega Enrlquès, il composa un
drame qui était remarquable par la forme, la langue et les idées
et avait pour titre hébreu : Layescharim tehila, « Gloire aux
hommes de bien ». Dans cette œuvre poétique, qui n*est pas un
vrai drame, Luzzato fait paraître en scène et parler de pures
abstractions, telles que Tlntelligence et la Sottise, la Droiture et la
Méchanceté. Il montre la foule, capricieuse et changeante, se
Dant à ceux qui la flattent et la trompent, et repoussant, dans son
aveuglement et son ignorance, les conseils de la sagesse; il montre
également Tintrigue et l'ambition luttant contre le vrai mérite et
réussissant à triompher. Au dénouement, la victoire reste pour-
tant au Mérite, qui acquiert la reconnaissance et la gloire en
sachant obéir à la raison et à la patience.
Cette œuvre, une des plus belles productions de la poésie néo-
hébraïque, fait voir ce que Luzzato aurait pu créer dans ce domaine
s'il avait pu s'arracher aux séductions du mysticisme, mais il n*en
eut pas la force. Après avoir achevé cette œuvre, et dans Tespoir
de pouvoir se consacrer plus complètement et plus librement à la
Cabbale, il partit pour la Palestine. A peine arrivé, il fut emporté
par la peste, à Tâge de quarante ans (1747). On Tenterra à Tibé-
riade. C'est ainsi que disparut, dans la vigueur de l'âge, un des
plus remarquables représentants de la poésie néo-hébraïque, mort,
lui aussi, dans la Terre-Sainte, comme le poète Juda Hallévi.
Jusqu'alors, les vrais talmudistes étaient demeurés réfractaires
à l'action délétère de la Cabbale. Possédant, d'ordinaire, un juge-
ment sûr, accoutumés à raisonner avec méthode et précision, ils
ne s'étaient laissé prendre ni aux fantasmagories de cette fausse
science, ni aux hallucinations de quelques illuminés. Les rabbins
s'étaient surtout élevés avec énergie contre les sectes sabba-
246 HISTOIRE DES JUIFS.
tiennes et les hérésies qu*elles propageaient. Il se trouva pour-
tant, à ce moment, un rabbin très considéré qui se lia avec les
Sabbatiens, leur accorda son appui et provoqua une lutte quî
troubla encore plus profondément le judaTsme de ce temps. Ce
rabbin, dont il a été déjà question, fut Eibeschûtz.
Jonathan Eisbeschutz ou Eibeschutzer (né à Cracovie en 1690
et mort à Hambourg en 1764) était originaire d*une famille de
cabbalistes. Doué d'une pénétrante sagacité et d'une mémoire
prodigieuse, il se distingua, dès sa jeunesse, par retendue et la
solidité de ses connaissances talmudiques. Mais la Cabbale aussi
Tintéressa, et, pendant son séjour à Prague, il manifesta une vive
sympathie pour Néhémia Hayon. Il s'aventura aussi à lire les écrits
de Cardoso, quoiqu'ils eussent été déclarés hérétiques. A la fin, il
se rallia à cette idée, qui est un des fondements de la doctrine
sabbatienne, que le Dieu Tout-Puissant, la cause première, n'a
aucune relation avec l'univers, et que c'est une deuxième divi-
nité, appelée le Dieu d'Israël, qui a créé le monde et révélé la Loi
du Sinaï. Eibeschiîtz semble même avoir accepté cette autre
croyance des Sabbatiens que Sabbataï Cevi, le Messie, avait été
l'incarnation de cette deuxième divinité, et que son apparition sur
la terre devait avoir pour résultat l'abolition de la Tora
Eibeschiîtz n'osa pourtant pas conformer sa conduite à ses
opinions. Il était trop prudent et craignait trop la lutte pour
rompre ouvertement avec le judaïsme rabbinique et se déclarer
adversaire du Talmud, comme l'avalent fait de nombreux Sabba-
tiens polonais. D'ailleurs, il aimait réellement la littérature tal-
mudique, qui lui permettait de déployer sa force de dialectique
et sa subtilité d'esprit, et où sa compétence et son autorité étaient
si grandes. A l'âge de vingt et un ans, il était à la tète d'une
école talmudique par laquelle passèrent successivement plusieurs
milliers d'élèves. Il savait, en effet, rendre son enseignement
attrayant par son ardeur communicative, l'imprévu de ses saillies
ot l'originalité de ses interprétations. Ce fut en faveur des services
rendus par son école et de l'autorité dont il jouissait, qu'il ne
fut pas excommunié en même temps que les autres Sabbatiens,
avec lesquels on le savait en étroites relations.
Cependant, ces relations ne lui furent pas entièrement pardon-
1
JONATHAN EIBESCHUTZ. 247.
nées. Quand il demanda à être rabbin de Metz, la veuve du rabbin
qu'il voulait remplacer se présenta à la réunion des délégués
de la communauté pour les supplier de ne pas infliger cet ou-
trage à la mémoire de son mari en lui donnant pour successeur
un hérétique. Cette intervention inattendue produisit son efTet ;
on nomma Jacob Josua Falk. Mais, quand ce dernier, quelques
années plus tard, eut été appelé à Francfort, les partisans d'Eibes*
chutz réussirent à le faire élire.
Au moment où. Eibescbiîtz se préparait à aller occuper son poste
à Metz, éclata la guerre de la Succession d'Autriche. La France,
qui avait fait alliance avec Frédéric II, roi de Prusse, et Tempe-
reur Charles VII contre Timpératrice Marie-Thérèse, avait fait
occuper Prague par une armée. Bientôt le bruit, se répandit en
Bohême et en Moravie que les Juifs avaient des intelligences cri*
minelles avec Tennemi, et, sur bien des points, ils furent en
butte aux mauvais traitements de la foule. Un général autrichien
qui campait en Moravie, croyant également ou feignant de croire
à la trahison des Juifs, exigea des quelques communautés de cette
région (1742) de lui envoyer à BrQnn, dans un délai de six jours,
une somme de 50,000 florins, ajoutant a qu'en cas de refus, elles
seraient pillées et massacrées ». Sur les pressantes démarches de
deux Juifs influents de Vienne, le baron d'Aguilar et Issakhar
Berousch Eskelès, Marie-Thérèse annula Tordre du général.
Sans songer a la réserve et à la prudence que commandaient
alors aux Juifs les soupçons manifestes à leur égard par la popu-
lation, Jonathan Eibescbiîtz, une fois nommé rabbin de Metz,
rendit visite, à Prague, au général français. Il obtint de lui un
sauf-conduit pour pouvoir se rendre en sécurité à Metz. Mais les
autorités de la ville crurent Eibescbiîtz coupable d'entente se-
crète avec Tennemi, et, dès que Tarmée française eut quitté
Prague, elles ouviirent une enquête contre lui et mirent ses
biens soUs séquestre. Plus tard, tous les Juifs de Bohême et de
Moravie furent accusés de trahison. Par deux décrets, rendus
en 1744 contre les Juifs de Bohême et en 1745 contre ceux de
Aloravie, Marie-Thérèse ordonna leur expulsion a bref délai, a pour
des motifs très sérieux ».
L'ordre de l'impératrice reçut immédiatement un commence-
248 HISTOIRE DES JUIFS.
ment d'exécution. Les Juifs de Prague, au nombre de près de
\iûgt mille, durent quitter la ville en plein hiver; ils s'établirent
provisoirement dans les villages environnants. Mais où chercher
une résidence définitive ? Au xviii* siècle, les souverains n'étaient
plus empressés, comme autrefois, à attirer dans leurs pays les
capitalistes juifs. Du reste, les expulsés avaient perdu pendant la
guerre une grande partie de leur fortune. Comme Eibeschutz sen-
tait qu'il avait une part de responsabilité dans l'exil des Juifs
de Bohème, il s'efforça de leur venir en aide. De Metz, il de-
manda des secours pour eux aux communautés de Bordeaux et
de Bayonne, et il sollicita la communauté de Rome de plaider
leur cause auprès du pape, mais il parait n'avoir abouti à aucun
résultat sérieux. Les démarches du baron d'Aguilar, de Berousch
Eskelès et d'autres « Juifs de cour » de Vienne, semblent avoir été
plus efQcaces. Des chrétiens influents, les ambassadeurs de Hol-
lande, d'Angleterre et d'autres pays consentirent également à
s'entremettre en leur faveur. Après de longs pourparlers, et
quand il eut été prouvé que l'accusation de trahison ne repo-
sait sur aucun fondement sérieux, l'impératrice Marie-Thérèse
prolongea de dix ans le droit de séjour des Juifs en Bohême et en
Moravie, < parce que leur départ causerait au pays un dom-
mage de plusieurs millions ». Elle leur imposa pourtant des con-
ditions assez dures. Le nombre des familles admises à résider
dans le pays fut strictement limité : en Bohême, environ vingt mille
chefs de famille, ou « famlliants », comme on les appelait, et
cinq mille cent en Moravie. Seul, l'ainé de chaque famille avait le
droit de se marier. De plus, les Juifs devaient verser au Trésor
une somme annuelle de 200,000 florins. Ces restrictions furent
maintenues jusqu'à la Révolution de 1848. Eibeschutz, à tort ou a
raison, fut déclaré coupable de trahison, et on lui interdit l'accès
du territoire autrichien.
Dans les premiers temps de son séjour à Metz, Eibeschiitz avait
su gagner le respect et Taffection de sa communauté. Ces senti-
ments se modifièrent peu à'peu, et quand le poste rabbinique des
Trois-Communautés (Âltona, Hambourg et Wandsbeck) devint va-
cant, il le brigua. Grâce à sa réputation de savant talmudiste et
aussi de thaumaturge, il fut élu. Comme les Juifs de ces villes
LES AMULETTES D'EIBESCHUTZ. 249
avaient coeore leur propre juridicUon civile, ils avaient besoin
â*un rabbin qui fût familiarisé avec les lois rabbiniques, et, sous
ce rapport, Eibeschiltz leur convenait infiniment mieux que tout
autre. Mais on eût dit qu'avec lui un mauvais esprit était entré à
Altona (septembre 1750), car, après son arrivée, un vent de dis-
corde souffla, non seulement sur les Trois-Communautés, mais
sur tous les Juifs d'Allemagne et de Pologne. Mais, s'il est vrai
qu'il fut le principal coupable, la responsabilité de ces troubles
ne lui appartient pourtant pas tout entière.
Au moment où il fut nommé rabbin des Trois-Communautés, il
y régnait une vraie panique. Dans l'espace d'un an, nombre de
jeunes femmes étaient mortes en couches. Aussi attendait-on
avec une vive impatience l'arrivée du nouveau rabbin, parce qu'on
espérait qu'il réussirait à mettre en fuite l'ange exterminateur
qui avait déjà fait tant de victimes. A cette époque, tout rabbin
était un peu considéré comme un magicien qui sait préserver de
tous les maux ; mais on attendait encore bien plus de Jonathan
Eibeschutz, talmudiste célèbre et thaumaturge avéré. Celui-ci ne
pouvait pas ne pas essayer de calmer ces craintes. Il écrivit donc
des amulettes et usa d'autres jongleries pour guérir les malades.
Il avait, du reste, déjà distribué des amulettes analogues à Metz.
Tout à coup, le bruit se répandit à Altona que l'inscription des
amulettes d'Eibeschiitz avait un caractère hérétique. On en ou-
vrit alors une et l'on y trouva les mots suivants : a Dieu d'Is-
raël, toi qui demeures dans la gloire de ta puissance (expression
cabballstique), en faveur du mérite de ton serviteur Sabbataï
Cevi, daigne envoyer la guérison à cette femme , afin que ton nom
et celui du Messie Sabbataï Cevi soient sanctifiés sur la terre. »
Les lettres de certains mots étaient transposées, ou une lettre
était parfois mise pour une autre, mais il n'était pas difficile de
trouver la clef de ces rébus.
Il y avait alors à Altona un rabbin qui n'exerçait pas de fonc-
tions officielles, mais qui jouissait d'une certaine considération :
c'était Jacob Emden, fils de Cevi Aschkenazi. Lorsqu'il eut con-
naissance de ces amulettes, il en conclut que Jonathan Eibeschijtz
continuait d'être affilié à l'hérésie sabbatienne. Il hésita d'abord
à entrer en lutte avec un talmudiste dont l'autorité était si
250 HISTOIRE DES JUIFS.
grande et dont les disciples, au nombre de plusieurs milliers,
occupaient partout des situations influentes comme rabbins, ad-
ministrateurs ou hommes privés. Pourtant, cette afl*aire lui pa-
raissait trop grave pour qu*il pût garder le silence. Il proclama
donc, dans la synagogue établie dans sa maison, le contenu des
amulettes distribuées par Eibeschutz et il accusa ouvertement
Fautelir de cette inscription d'hérésie sabbatienne. Il ajouta que
ce n*était peut-être pas Eibeschijtz qui avait rédigé cette formule,
mais qu*il était trop compromis pour ne pas devoir des explica*
tiens publiques à sa communauté. Froissés par cette mise en de-
meure d'Emden, les administrateurs des Trois-Communautés pri-
rent le parti de leur rabbin et intimèrent à son dénonciateur
Tordre de quitter la ville. Emden, qui était autorisé, par un pri-
vilège royal, a diriger une imprimerie à Âltona, refusa d*obéir.
Soumis alors a toute sorte de vexations et de persécutions, il
s'exaspéra de plus en plus dans cette lutte inégale. Il était sur le
point de succomber, quand on envoya de Metz des amulettes
qu'Eibeschutz reconnaissait avoir écrites et distribuées, et où
Sabbataï Cevi était explicitement reconnu comme le Messie.
La querelle recommença plus violente et prit une extensiori
considérable. En Allemagne comme en Pologne, on discuta vive-
ment la question des amulettes, et bien des communautés se
divisèrent en deux camps. Au synode des < Quatre-Pays », en
Pologne', on en vint presque aux mains. Partisans et adversaires
s'excommuniaient réciproquement. On ne craignit même pas de
faire appel à Tintervention du roi de Danemark , Frédéric V, qui
fut informé des agissements des administrateurs à regard de
Jacob Emden, et à qui on soumit une traduction allemande, dû-
ment légalisée, de la formule incriminée. Le roi infligea une
amende aux administrateurs et enjoignit à Eibeschiitz de se justi-
fier de Taccusation d'hérésie portée contre lui. Celui-ci réussit à
modifler en sa faveur les dispositions du roi, qui défendit alors
(février 1753) de continuer les discussions relatives aux amulettes
et confirma Eibeschiitz dans ses fonctions do rabbin .
Pour obtenir ce résultat, Eibeschiitz s'était servi de moyens
que beaucoup de. ses partisans mêmes désapprouvèrent. D'an*
ciens administrateurs, autrefois ses amis, se déclarèrent contre
CONDUITE AMBIGUË D'EIBESCHUTZ. 251
lui. De nouveau on se plaignit de lui au roi. On lui reprochait de
fomenter des troubles dans la communauté et de se montrer
d'une révoltante partialité dans les procès qu'il jugeait, donnant
toujours raison à ses partisans. Le roi se décida à demander un
mémoire sur cette afTaire à des professeurs et des théologiens
qui Bavaient Thébreu (1755).
Dn de ces savants, le pasteur David-Frédéric Megerlin, se pro-
nonça en faveur d'Eibeschîitz, mais de telle façon qu'il le rendit
encore plus suspect aux yeux des Juifs. Selon lui, les lettres
mystérieuses des amulettes appliquées à Sabbataï Cevi étaient
tout simplement une allusion mystique à Jésus-Christ. Il affir-
mait aussi qu'Eibeschiltz était attaché secrètement au christia-
nisme, mais n'osait pas le déclarer publiquement. Il demandait
donc au roi de protéger Eibeschutz contre ses persécuteurs, et
surtout contre Emden, qui haïssait en lui le chrétien, comme son
père, pour le même motif, avait hal Néhémia Hayon. Megerlin
engagea très sérieusement Eibeschutz à jeter le masque et à se
faire baptiser. En même temps, il adressa un appel à tous les
Juifs pour les inviter à organiser un synode qui proclamerait la
vérité du christianisme.
Par devoir, et pour sauvegarder sa dignité, Eibeschijtz aurait
dû protester énergiquement contre les allégations de Megerlin, au
risque de s'aliéner la faveur du roi. Mais, dans son intérêt, il pré-
féra laisser dire qu'au fond du cœur il était chrétien. Quelque
absurde qu'elle fût, l'argumentation de Megerlin convainquit Fré-
déric V. Eibeschutz fut maintenu dans ses fonctions de rabbin, et
la communauté d'Altona reçut l'ordre de lui obéir (1756). Le
sénat de Hambourg aussi le reconnut de nouveau comme rabbin
de la communauté allemande. Ainsi, cette longue lutte de six
ans, qui avait excité les plus vives passions dans les commu-
nautés juives, depuis la Lorraine jusqu'en Podolie et depuis le Pô
jusqu'à l'Elbe, se termina par le triomphe d'Eibeschûtz.
Comme pour donner un démenti aux assertions d'Eibeschûtz,
qui avait aflirmé qu'il n'existait plus de Sabbatiens, ces sectaires
recommencèrent à ce moment leur agitation en Podolie. Ils
avaient eu la chance de trouver un chef plein d'audace et d'ini-
tiative, qui sut les grouper en un parti puissant, recruta un
2.^2 HISTOIRE DES JUIFS.
nombre considérable de nouveaux adeptes et remua de fond en
comble le judaïsme polonais. Ce chef était le fameux Jacob Frank,
de son vrai nom Yanklew Leïbowitz (1720-1791), bien plus habile
et de caractère plus aventureux que Hayoïk Déjà dans sa jeu-
nesse, il s'entendait à éblouir les gens, et il se vantait lui-même
d*avoir trompé son père. Né en Galicie, il était allé en Turquie. A
Salonique, il s*était lié avec la secte mi-juive, mi-musulmane, des
Donméh, et il s'était fait Turc, comme il devait se faire plus tard
catholique romain et catholique grec. Lorsque son intérêt le lui
commandait, il n*hésitait pas à changer de religion. A cause de son
séjour en Turquie, on lui avait donné le nom de Frank ou Prenk.
Peu familiarisé avec la littérature talmudique, Frank con-
naissait bien la Cabbale. Selon lui, les différents Messies qui
s'étaient succédé n'avaient pas été des imposteurs^ mais avaient
incarné successivement la même âme. Le roi David, le prophète
Élie, Mohamet, Sabbataï Cevi et ses successeurs avaient été, au
fond, une seule et même personnalité qui avait revêtu diverses
formes. Il affirmait que lui aussi était une nouvelle incarnation du
Messie. Il fut secondé parles circonstances, car il entra en posses-
sion d'une certaine fortune et il put épouser une femme charmante
de Nicopolis, qui lui fut très utile pour augmenter le nombre de ses
adhérents. Peu à peu, il réunit autour de lui un petit groupe de
Juifs de Turquie et de Valachie qui partageaient ses croyances et
le vénéraient comme le Messie.
Informé probablement des discussions qui avaient éclaté parmi
les Juifs de Pologne à la suite de l'affaire des amulettes d'Eibe-
schiîtz, il parut tout à coup dans ce pays et se mit en rapport avec
les Sabbatiens clandestins, qui étaient alors assez nombreux en
Podolie. Il se présenta mystérieusement à eux comme le succes-
seur de Sabbataï Cevi, ou plutôt comme l'incarnation de l'ancien
chef sabbalien Berakhia. Il se faisait appeler par ses adhérents
a le saint seigneur », et il leur laissait croire qu'il opérait des
miracles. Ils étaient tellement convaincus de sa nature divine
qu'ils lui adressaient des prières mystiques, dans la langue du
Zohar. Peu à peu, les Sabbatiens de Podolie, sous l'impulsion de
Frank, formèrent une secte particulière qu'on appela les Fran-
kistes. Leur chef leur enseignait une morale toute spéciale.
FRANK ET LES FRANKISTES. 253
Il les encourageait à acquérir des richesses, même par des moyens
malhonnêtes, parce que, à ses yeux, la ruse et la tromperie étaient
des preuves d*babileté, et non pas des actes illicites. Il opposait le
Zohar au Talmud, affirmant que le Zohar seul contient les
enseignements de Moïse. De là le nom de zoharistes ou anti^
talmudistes que prennent parfois ses sectateurs. Par une sorte de
bravade, ces antitalmudistes accomplissaient des actes que le
judaïsme rabbinique défend avec le plus de rigueur, même en ce
qui concernait les lois relatives au mariage et à la chasteté des
mœurs. Ils comptaient dans leurs rangs des rabbins et des pré-
dicateurs : Juda Leib Krysa, rabbin de Nadvorna; le rabbin
Nahman ben Samuel Lévi, de Busk, et Elischa Schor, de Rohatyn,
descendant d'une famille de rabbins polonais très estimés. Elischa,
ainsi que ses fils, sa Dite Hayya, qui pouvait réciter le Zohar de
mémoire et était considérée comme prophétesse, ses gendres et
ses petits-fils étalent déjà secrètement affiliés à la doctrine sabba-
tienne, et ils éprouvaient une profonde satisfaction de pouvoir
maintenant manifester publiquement leur dédain pour les pres-
criptions rabbiniques.
Un jour, on surprit Frank avec une vingtaine de ses adeptes à
Laskorun, où ils s'étaient réunis dans une auberge et avaient
verrouillé la porte. Ils prétendaient qu'ils s'étaient simplement en-
fermés pour réciter des cantiques dans la langue du Zohar. Mais
leurs advei^aires affirmaient qu'ils les avaient vus se livrer à des
actes immoraux, dansant autour d'une femme demi-nue et allant
ensuite l'embrasser. Ils avertirent la police qu'un Turc était venu
en Podolie pour convertir les Juifs à l'islamisme et les emmener
ensuite en Turquie, et que ses adhérents avaient des mœurs déré-
glées. Frank fut arrêté avec ses partisans, mais, comme il excipa
de sa qualité d'étranger, on le remit en liberté; leâ Frankistes
restèrent détenus.
La découverte des menées de Frank produisit un affreux scan-
dale. Pour arrêter ce nouveau mouvement, les rabbins et les admi-
nistrateurs des communautés eurent recours à leurs procédés
habituels : Tanalhème et la persécution. Gagnées à prix d'argent,
les autorités polonaises leur accordèrent un appui énergique.
Aussi les défections furent-elles nombreuses parmi les Frankistes.
K,
t
f
2oi : . HISTOIRE DES JUIFS.
On apprit ainsi bien des faits qui éclairèrent d*un triste jour la
situation morale de certaines communautés de la Pologne. Devant
te collège rabbinique de Satanov, des hommes et des femmes
confessèrent publiquement que, conformément aux enseignements
qu*on leur avait inculqués au nom de la Gabbale, ils s'étaient livrés
è des actes d*une répugnante immoralité.
A la suite de ces aveux, les Frankistes furent frappés d*un
sévère anathème parles rabbins de Brody (1756) : il fut défendu
aux Juifs orthodoxes de s*allier à eux, leurs enfants étaient
déclarés adultérins, et les suspects même ne pouvaient ni exercer
de fonctions religieuses, ni enseigner dans une école. Tout Juif était
tenu de dénqncer les Sabbatiens qu*il connaîtrait. Cette formule
d'excommunication, adoptée par plusieurs communautés, fut
imprimée, distribuée, et devait être lue chaque mois dans les
synagogues. Elle contenait un article très important. Dorénavant,
rétude du Zohar ou de tout autre ouvrage cabbalistique était
défendue avant Tâge de trente ans. Les rabbins avaient enHn
reconnu que, surtout depuis Isaac Louria, la Cabbale avait infecté
le judaïsme do son poison. Cette constatation venait malheureu-
sement trop tard; le mal était fait. En même temps, le synode de
Constantinov demanda à Jacob Emden, qui, par sa Julte avec
Eibeschiltz, était devenu le champion de l'orthodoxie, d*envoyer
en Pologne un Juif portugais instruit et habile orateur, qui pût
faire ressortir devant les autorités et les ecclésiastiques polonais
le côté immoral et dangereux des pratiques des Frankistes.
En présence de l'action malfaisante que la Cabbale avait exercée
sur les Juifs, Emden se demanda si le Zohar ^ placé par les Sabba-
tiens et les antitalmudistes au-dessus de la Bible, et invoqué pour
justiQer leurs dérèglements et leurs blasphèmes, avait eu réelle-
ment pour auteur un docteur estimé et vénéré comme Simon ben
Yohaï. Après une étude minutieuse, il arriva à cette conclusion
qu'un partie, au moins, de ce livre était due à un imposteur.
Forts de l'approbation d'Emden, qu'ils avaient également
consulté sur ce point, les rabbins orthodoxes prirent des mesures
très sévères contre les. Frankistes et ne craignirent pas de
les dénoncer au clergé catholique comme de dangereux héré-
tiques. L'évêque de Kamieniec^ Nicolas Dembowski, paraissait tout
CONTROVERSE DES ORTHODOXES ET DES FRANKISTES. 255
\ ;
.1
disposé à les châtier avec rigueur. Mais Frank fut assez habile
pour écarter le dauger dont lui et ses partisans étaient menacés.
Sur ses conseils, ses adeptes déclarèrent qu'on les persécutait ^]
parce quUls croyaient à la Trinité et rejetaient les prescriptions ]i
talmudiques. Ils allèrent même jusqu*à répéter cette infâme ca-
lomnie que les sectateurs du Talmud se servaient de sang chré-
tien et que le Talmud prescrivait le meurtre des chrétiens. - .^
Enchantés de ces déclarations, Dembowski et son chapitre iirent
remettre tous les Frankistes en liberté, les autorisèrent à s*éta*
blir dans le diocèse de Kamieniec et à vivre conformément à leurs ^:
usages, et eurent soin d*attiser leur haine contre les partisans du %
Talmud. Ils espéraient amener ainsi beaucoup de Juifs polonais au j
catholicisme. *t
Non contents de ce premier succès, les Frankistes demandèrent Â
à révêque Dembowski (1757) de convoquer les talmudistes et les il
antitalmudistes à une controverse publique. Ils promettaient de
prouver que le ZoAar et d'autres écrits enseignent la Trinité,
et que le Talmud prescrit « de tromper et de tuer les chré-
tiens ». Le prélat donna suite à cette proposition. Il invita les
rabbins à envoyer des délégués à Kamieniec pour prendre part à
un colloque sur le Talmud^ les menaçant de faire brûler cet
ouvrage comme antichrétien et de leur infliger une forte amende -^
s'ils ne se présentaient pas (1757). Ce fut en vain que les Juifs polo-
nais invoquèrent leurs privilèges et firent intervenir la noblesse.
Dembowski tint bon. Ignorants de tout ce qui n'était pas la litté-
rature talmudique, timides, troublés, ne parlant qu'un mauvais
jargon, les délégués juifs purent alors juger par eux-mêmes combien j
il était important de posséderune culture générale, et déplorable que
les rabbins polonais en eussent toujours été tes adversaires. Aux
imputations audacieuses des Frankistes, ils ne surent opposer
que le silence ou des réponses embarrassées. Dembowski donna
gain de cause aux Frankistes. Par un mandement public (14 oc-
tobre 1757), il fit savoir que les antitalmudistes, ayant démontré
la vérité de leurs croyances, étaient autorisés à soutenir partout
des controverses contre les talmudistes. Puis, avec l'aide de la
police, il ordonna dans son diocèse la saisie de tous les exem*
plaires du Talmud, qui furent entassés dans une fosse et brûlés
•1
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•3
4
.i
256 HISTOIRE DES JUIFS.
de la main du bourreau. Cette fois, c'était la Cabbale qui avait
allumé la torche pour mettre le feu au Talmud.
La mort subite de Dembowski amena un revirement. On cessa
de persécuter le Talmud et on se mit à traquer les Frankistes.
Six d'entre eux se rendirent alors auprès de Wratislaw Lubienski,
archevêque de Lemberg, pour lui déclarer <c au nom de tous >
qu'ils étaient prêts, sous certaines conditions, à accepter le bap-
tême. Us réclamaient un nouveau colloque public pour prouver
c que les talmudistes, plus encore que les païens, versaient du
sang chrétien innocent >. Pour rendre publique la promesse de
conversion des Frankistes et en informer les catholiques, Lu-
bienski fit imprimer et répandre leurs propositions, mais ne se
soucia nullement d'autoriser le colloque demandé.
Après le départ de Lubienski pour sa résidence de Gnesen, l'ad-
ministrateur de l'archevêché de Lemberg, le chanoine de Mikulicz
Mikolski, qui avait hâte de voir les Frankistes opérer leur con-
version, leur promit d'autoriser une controverse dès qu'ils auraient
embrassé le christianisme. En effet, lorsque Leib Krysa et Salo-
mon de Rohatyn eurent fait, au nom de toute la secte, une profes-
sion de foi catholique, Mikolski entama des pourparlers, à Tinsu
de Serra, nonce du pape, pour une deuxième controverse publique
à Lemberg (juin 1759). Les rabbins reçurent Tordre de venir prendre
part à ce colloque, sous peine d'amende, le 16 juillet. Ils s*en
plaignirent alors au nonce à Varsovie, mais Serra, tout en n*étant
pas favorable à cette controverse, ne voulait pourtant pas s'y
opposer. II espérait que cette discussion lui fournirait enfin
des renseignements exacts sur l'accusation de meurtre rituel si
fréquemment lancée contre les Juifs. Car, précisément à ce mo-
ment, le pape Clément XIII avait eu à s'occuper de cette question.
Un Juif polonais d'un grand dévouement, Jacob Yelek, avait entre-
pris le voyage de Rome pour que le pape déclarât cette accusa-
tion mensongère. Clément XIII avait alors proclamé que le sacré
Collège, après avoir examiné les documents invoqués pour prouver
que les Juifs se servent de sang chrétien pendant la fête de
Pâque et tuent des enfants chrétiens, avait conclu qu'ils ne pour-
raient plus être condamnés sur le simple énoncé de l'accusation,
mais qu'il faudrait suivre à leur égard la procédure ordinaire pour
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i
V.
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1,
CONVERSION DES FRANKISTES AU CHRISTIANISME 257 i
'û
démontrer la réalité du crime qu'on leur imputait. Pourtant, de- ]
vant les affirmations des Frankistes, le nonce hésitait à se rallier
entièrement aux conclusions du sacré Collège, et il comptait que
le colloque Téclairerait complètement sur ce point. 'i
Ce colloque, qui devait amener la conversion de tant de Juifs,
excita le plus vif intérêt. La noblesse, venue en foule, paya très
cher le droit d'assister à ce spectacle, parce que la recette devait
être remise aux convertis pauvres. Les débats eurent lieu à la ca-
thédrale de Lemberg, sous la présidence du chanoine Mikolski. . «
Ce fut un spectacle affligeant que celui de ces Juifs s'accusant
mutuellement des vices et des crimes les plus atroces. Comme à la
première controverse, les talmudistes, au nombre d'environ qua-
rante, se n\ontrèrent gauches et maladroits, forcés de recourir à un
interprète pour se faire comprendre des assistants. Il est vrai que
leur situation était extrêmement délicate. Les Frankistes affir-
maient que le Zohar enseigne la Trinité et le dogme de l'in-
carnation. Les orthodoxes n'osaient pas parler trop énergique- /
ment contre ces dogmes, de crainte d'irriter les catholiques. Du
reste, il est incontestable que le Zohar fait des allusions à ces
croyances. Après trois jours de discussions, les talmudistes furent
encore une fois jugés vaincus. Ils n'avaient même pas réussi à
réfuter nettement Taccusation de meurtre rituel !
Après ce colloque, le clergé catholique pressa les antitalmu-
distes d'embrasser enfin le christianisme. Mais ils hésitaient à
apostasier ; ils ne s'y décidèrent que sur l'ordre formel de Frank.
Celui-ci, qui avait disparu quelque temps, était brillamment ren-
tré en scène dès la fin de la controverse. Pour en imposer aux Polo-
nais, il sortait dans un équipage à six chevaux, revêtu d'un cos-
tume turc et accompagné de gardes du corps habillés également à
la turque. Environ mille Frankistes abjurèrent alors le judaïsme
à Lemberg. Quant à Frank, il n'accepta le baptême qu'à Varsovie,
où il déploya une grande pompe et où le roi consentit à lui servir
de parrain.
Éclairé sur le caractère du néophyte, leclergécatholiqueavait une
médiocre confiance dans la sincérité de sa conversion. Il le soup-
çonnait de n'avoir pris le masque du christianisme, comme il avait
pris celui de Tislamisme, que pour satisfaire plus facilement son
v. 17
. *
V
r »
258 HISTOIRE DES JUIFS.
ambition et jouer le rôle d*un chef de secte. Bientôt^ plusieurs de
ses partisans, achetés par le clergé, le trahirent. Us Taccusèrent
de n'être chrétien qu*en apparence et de se faire adorer comme
le Messie, Tincarnation de la divinité, a le saint Seigneur ». L*of-
;^ flcial de Tlnquisition polonaise le flt alors arrêter pour imposture
'%. et blasphème et enfermer dans la forteresse de Czenstochow,
dans un cloître (1760). Si on ne le brûla pas comme relaps, ce fut
tout simplement parce que le roi était son parrain, mais on lui
imposa les travaux les plus pénibles. Bien des Frankistes furent
réduits à la mendicité et eurent à subir le mépris et les outrages
de la population, mais ils restèrent fidèles à leur Messie. A leurs
yeux, tous leurs malheurs devaient fatalement arriver : le Zohur
l'avait prédit. Ils appelèrent le cloître de CzenstochoWi où était
détenu leur chef, a la porte de Rome ». Tous ces convertis prati-
quaient extérieurement le catholicisme, en observaient tous les
rites, mais, comme leurs collègues musulmans, les Donmèh, ils
vivaient séparés des autres habitants et ne se mariaient qu'entre
eux. Encore aujourd'hui, les familles Wolowski, Dembowski,
Dzalinski et autres, qui descendent de ces sectaires, sont connues
en Pologne sous le nom de Frenks ou Schebs.
Après une détention de treize ans, Frank fut délivré par les
Russes (1771); il se flt catholique grec et joua encore pendant
plus de vingt ans à Vienne, à Brûnn et à OfTenbach, son rôle de
mystificateur. A la fin, il présenta sa fille Eve comme l'incarna-
tion de la divinité, et jusqu'à sa dernière heure, et même audelà
de la tombe, il sut en imposer à ses adhérents et les faire croire
au caractère messianique de sa mission.
Jonathan Eibschutz eut sa part de responsabilité dans ces
tristes événements. Revendiqué par les Frankistes comme un des
leurs, il ne se risqua jamais à les démentir. Lorsqu'il fut solli-
cité par ses coreligionnaires de Pologne de les appuyer de son
autorité pour repousser l'odieuse accusation de meurtre rituel, il
garda le silence, comme s'il avait craint d'irriter les Zoharites par
son intervention. Son plus jeune fils, Wolf, eut d'étroites relations
avec le frankiste Salomon Schor Wolowski, s'adonna à l'alchimie,
mena une existence de grand seigneur, promit à la cour d'Au-
triche de se convertir pour obtenir le titre de baron d'Adlersthal,
■i .
LES JUIFS ANGLAIS SOUS GEORGE II. 259
trompa tout le moDdc et surtout sou père, qui fit imprimer à la
bâte son premier ouvrage pour essayer de payer en partie les
dettes de son flls.
En général, le prestige des rabbins subit une atteinte considé-
rable de Taflaire des amulettes et de la lutte entre hérétiques
et orthodoxes. Divisés en deux camps, se combattant avec une
violence excessive, s'excommuniant mutuellement, les rabbins
devaient perdre forcément, dans ces tristes débats, une partie
de leur crédit et de leur autorité. En Allemagne, les savants
chrétiens suivirent ces querelles avec un vif intérêt, et de nom-
breux journaux en rendirent compte avec une grande exactitude
et dans des termes très modérés.
En Angleterre et en France, Tattention publique fut aussi appe-
lée, à cette époque, sur les Juifs : en France par les attaques de
Voltaire, et en Angleterre par une première tentative d'émanci-
pation.
Depuis leur retour, sous Cromwell, les Juifs d'Angleterre, sur-
tout à Londres, formaient un groupe isolé dont la situation n*était
pas nettement déflnie. Ils n'étaient pas inquiétés par les pouvoirs
publics et pratiquaient librement leur culte, sans pourtant y avoir
jamais été formellement autorisés par une loi. On les considérait
comme des étrangers, ils étaient qualifiés d'Espagnols, Portugais,
Hollandais ou Allemands, et ils payaient la taxe des étrangers
[alien duty). Par exception, le roi accordait parfois le droit de
cité à quelque membre riche ou très considéré de la communauté
portugaise. Mais, en général, ils étaient soumis à de nombreuses
restrictions et même à des vexations. On les dispensait toutefois
de certaines obligations le jour de sabbat, par exemple de com-
paraître comme témoins devant les tribunaux.
Lorsque les Juifs établis dans les possessions anglaises de TAmé-
rique eurent été naturalisés, des négociants et des fabricants
chrétiens adressèrent une pétition au Parlement pour qu'en Angle-
terre également les Juifs pussent obtenir les droits de citoyen sans
être obligés de communier. Le ministère Pelham appuya la péti-
tion, mais elle fut combattue par ceux qui, par préjugé reli-
gieux ou par esprit de concurrence, étaient hostiles à Témancipa-
tion des Juifs. Malgré cette opposition, la Chambre des lords vota
260 HISTOIRE DES JUIFS.
un bill qui accordait la naturalisation aux Juifs établis depuis
trois ans en Angleterre ou en Irlande; ils restaient seulement
exclus des fonctions publiques et ecclésiastiques et ne pouvaient
pas participer à l'éleclion des membres du Parlement. La Cham-
bre des communes adopta également ce bill, qui fut érigé en loi
par George II (mars 1753). Aussitôt, dans les églises, dans
les tavernes et parmi les corporations, éclatèrent de violentes
protestations contre cette loi. Un ecclésiastique, le doyen Tucker,
qui avait défendu le bill de naturalisation, fut grossièrement inju-
rié dans des journaux et des pamphlets, et son portrait ainsi que
son mémoire en faveur des Juifs furent brûlés a Bristol. Au vif
chagrin des esprits libéraux, le ministère eut la faiblesse de céder
aux clameurs des fanatiques et des commerçants jaloux et de
renier son œuvre. Il abrogea la loi (1754), « parce qu'elle avait
été mal accueillie et qu'elle avait troublé la conscience de nom-
breux sujets du roi ».• Toutefois, on continua, comme auparavant,
à se montrer assez tolérant à Tégard des Juifs.
En France aussi, on s'occupait alors d'eux. Voltaire, qui, au
xviii* siècle, tenait le sceptre de l'esprit et réussit, par ses sar-
casmes et son rire sardonique, à battre en brèche les institutions
barbares du moyen âge, cet écrivain illustre qui combattait si
vaillamment pour les idées de justice et de tolérance, détestait
les Juifs et déversa les railleries sur leurs croyances et leur
histoire. Il se laissa entraîner à ces attaques par ses rancunes
contre l'Église et aussi par ses rancunes privées. Pendant son
séjour à Londres, il avait perdu de l'argent à la suite de la ban-
queroute du flnancier juif de Médina. L'irritation qu'il en res-
sentit lui nt englober tous les Juifs dans la môme haine.
Un autre incident fournit à cette haine un nouvel aliment. Du
temps qu'il résidait à Berlin et à Potsdam, il chargea un joaillier
juif, llirsch ou Hirschel, d'une affaire équivoque (1750), puis, sur
les conseils d'un concurrent envieux, Efraïm Veitel, il rompit le
marché. De là de violentes discussions entre Hirsch et Voltaire.
Celui-ci, pour se venger, commit à l'égard de son adversaire
toute une série d'actes malhonnêtes, le trompa dans une affaire
de diamants, le maltraita, usa envers lui de mensonge et de faux
et, à la (In, se plaignit d'être dupé! Il en résulta un procès très
VOLTAIRE ET LES JUIFS. 261
embrouillé. Afln de se rendre compte de quel côté était le droit,
Frédéric II prit connaissance des divers documents et conclut à
la culpabilité de Voltaire. Il écrivit alors contre lui une comédie
en vers français intitulée : « Tantale en procès. » Exposé, à cause
de celte histoire, aux railleries de ses ennemis. Voltaire en con-
çut encore un ressentiment plus vif contre tous les Juifs sans
exception. En toute occasion, il faisait porter au judaïsme le poids
de ses rancunes personnelles et outrageait aussi bien les Juifs
du passé que ceux de son temps. Mais en attaquant la Bible, il
visait plutôt rÉvangile. Comme il n*osait pas s'en prendre ouver-
tement aux croyances chrétiennes, il dirigeait ses traits acérés
contre la religion qui leur avait donné naissance.
Ces attaques injustes et grossières indignèrent bien des savants
et des philosophes, mais on redoutait trop Tironie mordante de
Voltaire pour oser entrer en lice contre lui. Un Juif instruit, Isaac
Pinto (1715-1787), ne craignit pourtant pas de riposter aux dia-
tribes de Voltaire. Né à Bordeaux, Pioto, qui descendait d'une
famille marrane, était allé s'établir à Amsterdam, où il rendit de
grands services à la communauté portugaise et avança des sommes
élevées au gouvernement hollandais. Il occupait une situation
brillante et était toujours prêt à user de son crédit en faveur de
ses coreligionnaires portugais, tout en se montrant indiflcrent et
parfois même dur pour les Juifs d'origine allemande ou polo-
naise. Du reste, les autres Juifs portugais témoignaient égale-
ment un injuste dédain à leurs coreligionnaires des autres régions,
comme le prouve le différend qui éclata alors dans la commu-
nauté de Bordeaux.
Les membres de cette communauté, formée, à l'origine, de
« nouveaux chrétiens », étaient pour la plupart armuriers, ban-
quiers et armateurs. Ils s'adonnaient au commerce maritime et
avaient de fréquentes relations avec les colonies françaises. La
maison Gradis était connue au loin et jouissait partout d'une
grande considération. Par leur probité scrupuleuse, la dignité de
leur vie, leur bienfaisance et la noblesse de leurs manières, les
Juifs de Bordeaux avaient acquis l'estime et la sympathie de la
population chrétienne. Aux Juifs portugais vinrent se joindre des
émigrants d'Alsace et du Comtat Venaissin. Craignant d*ètre con-
>' I
t,
262 HISTOIRE DES JUIFS.
fondus peu à peu avec les nouveaux venus, qui leur étaient infé-
rieurs par réducation, la position sociale et Tinstruction, les Juifs
portugais s*efTorcèrent de les faire expulser en invoquant Tancien
édit qui interdisait aux Juifs de séjourner en France. Comme ils
n'y réussirent pas, ils rédigèrent un règlement (1760) où les Juifs
autres que ceux du rite portugais étaient qualifiés de <c vaga-
bonds » que Tadministration avait pour devoir de faire partir
dans un délai de trois jours. Mais ce règlement ne pouvait pas
être appliqué sans Tassentiment royal. La communauté portu-
gaise s'adressa donc à Louis XV par Tintermédiaire de Jacob
Pereire.
Jacob-Rodrigue Pereire était né en Espagne (1715). Après
avoir été obligée par Tlnquisition, qui la soupçonnait d*hérésie,
de se tenir toute une année aux portes des églises, sa mère avait
quitté TEspagne avec toute sa famille et 8*était établie à Bor-
deaux. Là, Jacob Pereire avait créé une école où il enseignait
aux sourds-muets, avant Tabbé de TÉpée, à communiquer entre
eux à Taide de signes qu*il avait inventés. Ses succès furent tels
que le roi lui accorda une récompense et que les personnages les
plus illustres lui adressèrent des remerciements. Plus tard, il fut
nommé interprète royal et membre de la Société royale des
sciences de Londres.
Comptant sur son influence, la communauté portugaise de
Bordeaux le nomma son « agent » à Paris pour faire ratifier par
Louis XY le règlement si égoïste qu'elle avait rédigé. Pereire, si
pitoyable aux malheureux sourds-muets, n*hésita pas à faire des
démarches contre ses coreligionnaires d* Avignon et d'Alsace. Le
sort de ces derniers fut remis par le roi entre les mains du gou-
verneur de Bordeaux, qui était alors le duc de Richelieu. Comme
Isaac Pinto était lié avec lui, il joignit ses instances à celles de
la communauté de Bordeaux, et le duc de Richelieu ordonna
(novembre 1761) que, dans un délai de quinze jours, tous les Juifs
étrangers fussent sortis de Bordeaux.
La dureté des Juifs portugais de Bordeaux à regard de leurs
autres coreligionnaires de la ville produisit une pénible impres-
sion. On se demandait de quel droit eux-mêmes résidaient en
France si, comme ils l'avaient fait ressortir dans leur protesta-
ISAAC PINTO CONTRE VOLTAIRE. 263
tion, le séjour de ce pays était interdit aux Juifs. Ils se crurent
donc obligés de justifier leur conduite, et ils chargèrent Isaac
Pinto d'écrire un mémoire où il montrerait la supériorité des
Juifs de rite portugais sur les autres. Pinto prit occasion des
attaques de Voltaire contre le judaïsme pour publier le plaidoyer
qu*on lui demandait (1762). Il reproche d'abord à Voltaire de
rendre responsables tous les Juifs des défauts de quelques-uns,
et il montre que la calomnie, blâmable en tous les cas, est par-
ticulièrement odieuse quand elle s'attaque à toute une collecti-
vité. Il se plaint ensuite que Voltaire, qui se glorifie de combattre
tous les préjugés, n'ait pas su se guérir de ses préjugés contre
les Juifs, et il affirme que ses coreligionnaires ne sont ni plus
ignorants, ni plus barbares, ni plus superstitieux que les autres
croyants. Comme Pinto a surtout en vue l'apologie des Juifs por-
tugais, il sépare nettement leur cause de celle des Juifs alle-
mands ou polonais. Représentant les Juifs portugais comme les
descendants des meilleures familles de la tribu de Juda, il affirme
que la noblesse de leur origine les a préservés de tout vice et
de toute bassesse en Espagne et en Portugal et leur a inspiré
les plus généreux sentiments et les plus hautes vertus. Tout en
sacrifiant les Juifs de rite allemand, il excuse quand même leurs
défauts, qui proviennent, dit-il, de l'humiliation et des souffrances
qu'ils ont subies pendant des siècles et qu'on n'a pas encore cessé
de leur infliger.
Pinto atteignit son but. Dans sa réponse. Voltaire reconnaissait
qu'il avait eu tort d'attaquer les Juifs portugais. Mais, après avoir
fait leur éloge, il n'en continua pas moins a outrager tout le passé
du judaïsme, sans distinction. A l'exemple de Pinto, d'autres écri-
vains publièrent contre Voltaire des « Lettres juives », qui valaient
surtout par l'intention. Elles eurent pourtant cette utilité d'en-
tretenir le public des Juifs et de montrer aux esprits impartiaux
l'injustice et la faiblesse des critiques de Voltaire.
Dans des journaux français et anglais on loua l'ouvrage de
Pinto, et, en même temps, on défendit les Juifs contre les attaques
de Voltaire. Il y en eut, pourtant, qui lui reprochèrent sa par-
tialité en faveur des Juifs portugais et au détriment des Juifs du
rite allemand. L'éloge même qu'il fit des Juifs portugais provo-
264 HISTOIRE DES JUIFS
qua la publication d*un écrit malveillant contre la communauté
de Bordeaux (1161) : « Requête de la corporation des marchands
contre Tadmission des Juifs aux brevets. « On accusait les Juifs
de Bordeaux d*avoir falsifié en partie leurs anciens privilèges,
vu que ces privilèges avaient été seulement accordés aux n nou-
veaux chrétiens » par Henri II et ses successeurs, et qu'en leur
qualité de Juifs il leur était interdit d*habiter la France. Les
Juifs portugais de Bordeaux étaient ainsi avertis que Tintolérance
ne tenait nullement compte de la distinction quils avaient essayé
d*établir et qu*ello ne séparait pas leur sort de celui de leurs
aulres coreligionnaires. Rodrigue Pereire publia une réplique
à cette « Requête » (1767). Un autre Juif composa une apo-
logie (1769), sous le titre de « Lettre d*un milord », où il expo-
sait les services que les Juifs avaient déjà rendus aux divers pays
de l'Europe et qu'ils pourraient encore leur rendre.
Mais tous ces écrivains juifs allaient être éclipsés par une per-
sonnalité autrement brillante, autrement utile au judaïsme, par
iMoïse Mendelssohn.
JEUNESSE DE MOÏSE MENDELSSOHN 265
QUATRIÈME ÉPOQUE
LE RELÈVEMENT
CHAPITRE XII
moïse MENDELSSOHN ET SON TEMPS
(1760-1786)
Moïse Mendeissohn, qui contribua pour une si large part au relè-
vement du judaïsme, présentait, en quelque sorte, dans sa per-
sonne, rimage même de son peuple. Petit, contrefait, un peu
gauche, il était d'un extérieur assez déplaisant; mais ce corps,
d'apparence frêle et débile, était animé d'une intelligence vigou-
reuse à laquelle nul effort ne coûtait pour arriver a la vérité. Le
peuple juif aussi apparaissait alors, non seulement aux yeux de
ses détracteurs, mais même de ses amis, comme déformé par les
persécutions qu'il avait subies, de manières maladroites, peu
considéré, Tesprit troublé par les idées les plus fausses. Mais il
suffit qu'on lui montrât la lumière pour qu'il abandonnât ses
erreurs, se redressât sous l'impulsion du sentiment de sa dignité
et revint a ses pures et généreuses croyances. Mendelssohn, qui
fut le principal auteur de cette œuvre de rénovation, offre ce
trait particulier qu'il accomplit cette belle mission sans y avoir
préalablement songé, presque à son insu, et sans avoir jamais
occupé aucune fonction officielle. Car, sa modestie le retint tou-
jours dans l'ombre, et jamais il n'accepta ni honneurs, ni di-
gnités.
Né àDessau le 17 août 1728, Moïse Mendeissohn était pauvre et
misérable comme tous les enfants juifs de sa condition. A cette
époque, les jeunes gens juifs ne connaissaient pas l'insouciance
et la gaité de leur âge. Dès leur enfance, la triste réalité les enve-
loppait de son souffle glacial et les mettait aux prises avec les
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266 HISTOIRE DES JUIFS.
difficultés de la vie. Par contre, leur esprit mûrissait vite. Men-
delssohn avait à peine quatorze ans quand il se présenta, malin-
gre et maladif, à une des portes de Berlin pour pénétrer dans la
ville. Un préposé juif, chargé d'interdire Taccès de la ville à ceux
de ses coreligionnaires qui étaient dénués de ressources, le ques-
tionna avec rudesse sur ses moyens d'existence. Il répondit timi-
dement qu'il désirait fréquenter l'école talmudique du nouveau
rabbin de Berlin. Autorisé alors à entrer, il se rendit auprès de
David Frsenkel, qui, de Dessau où il avait déjà eu Mendeissohn
pour élève, venait d'être appelé au poste rabbinique de Berlin.
Pour gagner sa maigre subsistance, Mendeissohn copia les com-
mentaires de son maître Frœnkel sur le Talmud de Jérusalem.
Comme la plupart des élèves des écoles talmudiqucs
{Behourim), Mendeissohn menait forcément la vie de priva-
tions recommandée par le Talmud à ceux qui s*adonnent aux
études sacrées : « Manger du pain avec du sel, boire de l'eau,
coucher sur la dure, s'interdire toute jouissance matérielle et se
consacrer tout entier à ses études ». A son arrivée à Berlin,
son unique but était de se familiariser avec la littérature talmu-
dique. Mais l'esprit de réforme et l'amour des sciences et des
lettres qui s'étaient réveillés avec force dans la capitale prus-
sienne, sous le règne de Frédéric le Grand, avaient aussi fait
sentir leur influence parmi les Juifs et avaient pénétré jusque dans
l'école de FrœnkeL Mendeissohn apprit les mathématiques, le
latin, la philosophie. Un talmudiste, Israël Lévi Zamosc, lui flt
connaître le « Guide des Égarés » de Maïmonide. En même temps
qu'il étendait ses connaissances, il faisait son éducation morale,
trempant son caractère, s*habituant a subordonner ses passions à
sa raison et à vivre en vrai sage.
Vers l'âge de vingt ans, Mendeissohn trouva un emploi mo-
deste de précepteur dans la maison d'un riche coreligionnaire,
Isaac Bernard. A l'abri des préoccupations matérielles, il s'ap-
pliqua avec plus d'ardeur encore à augmenter son savoir. Il eut
la bonne fortune de se lier alors avec un des esprits les plus
remarquables que l'Allemagne eût produits au xvin*' siècle, avec
Gotthold-Ephraïm Lessing. Adversaire déclaré du mauvais goût,
de l'érudition lourde et pédante et de l'intolérance religieuseï
LESSING ET MENDELSSOHN. 267
Lessing provoqua une véritable révolution dans la littérature et
les idées en Allemagne. Son action sur ses concitoyens fut
peut-être plus profonde et plus durable que celle de Voltaire en
France. Lessing, qui était flls d*un pasteur protestant, était de
tempérament démocratique. Il avait pitié des humbles, de ceux
pour qui la société professait un injuste dédain ; il ne craignait
même pas d*entretenir des relations avec les Juifs. Il consacra, du
reste, à ces derniers sa première œuvre dramatique. Dans ses
(( Juifs », il osait montrer qu'un Juif est également capable de
désintéressement et de générosité, et il s'attira par là le blâme
de ses compatriotes chrétiens.
On raconte que Lessing fut mis en rapport avec Mendelssohn
par un joueur d'échecs passionné, Isaac Hess, dont l'un et l'autre
étaient parfois les partenaires (1754). Il conçut une vive admira-
tion pour la dignité de caractère, la profonde honnêteté, l'amour
de la vérité et les connaissances philosophiques de son ami juif,
qui apparaissait à ses yeux comme un second Spinoza. Mendels-
sohn, de son côté, ne trouvait pas moins de charme dans la so-
ciété de Lessing, qui lui plaisait par son aménité, sa franchise et
son courage; il apprit de lui à aimer l'art, la poésie, le beau sous
toutes ses formes. Grâce à l'amitié de Lessing, Mendelssohn éten-
dit le cercle de ses relations et se corrigea peu à peu des manières
gauches qu'il avait contractées au ghetto. Il s'appliqua surtout à
acquérir un style clair et attrayant, tâche malaisée pour lui qui
savait à peine l'allemand et était habitué à l'informe jargon que
parlaient ses coreligionnaires. Les modèles aussi faisaient défaut
même parmi les écrivains allemands, car, avant Lessing, le style
allemand était lourd, raboteux et déplaisant. Mais l'énergie et
l'ardeur de Mendelssohn triomphèrent de toutes les difficultés.
Mendelssohn n'était pas encore lié depuis un an avec Lessing
quand il écrivit (au commencement de 1755) des « Dialogues phi-
losophiques )> qui se distinguaient déjà par un style agréable, et
où il blâmait les Allemands, lui Juif, de méconnaître leur carac-
tère propre pour imiter servilement les Français. Il montra ces
a Dialogues » a Lessing, qui, les trouvant bien composés, les flt
imprimer a l'insu de l'auteur. Du reste, Lessing ne négligea
rien pour faire connaître son ami dans les milieux instruits,
*
f
V
».
268 HISTOIRE DES JUIFS.
et, quand uq certain nombre d*auteurs créèrent à Berlin un
« café littéraire v, Mendelssohn fut invité à en faire partie.
Tous les mois, un membre de cette association faisait une
conférence sur un sujet littéraire ou philosophique. Encore
timide et se déflant de sa voix un peu faible, Mendelssohn chargea
un de ses collègues de lire un travail de lui, sans que son nom
fût prononcé. C*étaient des « Considérations sur la probabilité ».
Les auditeurs ne tardèrent pas, par certains détails, à deviner
l'auteur de cette étude, et ils lui en exprimèrent leurs félicita-
tions. Mendelssohn collabora aussi à des Revues importantes
ainsi qu*à la « Bibliothèque des Belles-Lettres et des Sciences »
fondée par son ami Nicolaï. De jour en jour, son goût devenait
plus pur, son style plus élégant et ses pensées plus élevées ;
sa renommée s*élendit de plus en plus parmi les écrivains et les
savants. Bientôt même, on se montra curieux à la cour de Fré-
déric le Grand de connaître le « fameux Juif ».
Rendu courageux par Ténergie de Lessing et entraîné par
Tamour de la vérité, Mendelssohn, en rendant compte un jour,
dans une Revue, des publications poétiques du roi, ne craignit
pas d'y glisser une critique (1760). Il était froissé du dédain ma-
nifesté par Frédéric pour tout ce qui était allemand, et il ne res-
sentait qu'une médiocre admiration pour les traits d'esprit du
souverain. Quoiqu'il eut su habilement dissimuler son blâme
sous des éloges, un courtisan, le prédicateur Justi, démêla sa
véritable pensée et reprocha vivement au « Juif d'avoir oublié le
respect dû à la personne sacrée du roi en osant critiquer
audacieusement ses poésies ». Un beau jour, Mendelssohn fut
mandé à Sans-Souci, et là on lui demanda s'il était vraiment
l'auteur du compte rendu critiquant les œuvres littéraires du roi.
Il avoua courageusement son méfait et se disculpa par cette obser-
vation : a Faire des vers, c'est comme jouer aux quilles. Le joueur
de quilles, qu'il soit roi ou paysan, est obligé de laisser apprécier
la façon dont il joue. »
En définitive, Mendelssohn n'avait qu'à se louer de la fortune.
Il avait acquis des amitiés solides, il put échanger sa situation si
précaire et un peu humiliante de précepteur contre l'emploi plus
lucratif, quoique bien modeste encore, de teneur de livres ; enfin
MENDELSSOHN PHILOSOPHE. 269
il fut assez heureux d*associer à sa destinée une compagne vail-
lante et dévouée. Il remporta aussi un brillant succès, qui aug-
menta sa réputation d*écrivain et de penseur. L'Académie de
Berlin avait mis au concours la question suivante : « Les vérités
philosophiques (métaphysiques) sont-elles susceptibles d'une évi-
dence égale à celle des sciences mathématiques? » Hendelssohn
obtint le prix (juin 1763) contre Kant, qui n'eut qu'une mention
honorable. C'est que son Mémoire était écrit dans un style clair et
facile et que ses idées philosophiques étaient présentées sous une
forme facilement accessible à ses lecteurs. Son travail ainsi que
celui de Kant furent traduits en français et en latin aux frais de
TÂcadémie, et son nom fut ainsi connu également hors de TÂlIe-
magne. Cette même année (octobre 1763), le roi lui accorda une
distinction qui montre l'état d'infériorité civile où les Juifs de Prusse
se trouvaient encore en ce temps : il le déclara Schutzjude, « Juif
protégé », en d'autres termes il lui accorda le droit de séjourner
a Berlin. Jusqu'alors, il n'avait été toléré dans la capitale prus-
sienne que comme membre du personnel de la famille où il était
employé.
Quelque temps après, Mendelssohn publia un ouvrage qui lui
valut l'admiration de toutes les classes de la société. Depuis seize
siècles, tous les peuples chrétiens acceptaient comme fondement
de la morale et de la religion la croyance à une rémunération
future. L'Église les excitait à pratiquer le christianisme en leur
promettant des récompenses dans une autre vie. Mais certains
penseurs s'étaient avisés de discuter la valeur de ces promesses,
se demandant si la croyance à une autre vie était plus qu'un
simple leurre. Gravement ou en plaisantant, les philosophes
français du xviii* siècle avaient proclamé que le ciel est vide,
qu'il n'y a pas de Dieu et que rien n'existe pour l'homme au
delà de la tombe. De divers côtés on exprimait des doutes sur
la réalité de Timmortalité de l'âme.
Mendelssohn était convaincu que l'humanité s'élevait ou s'a-
baissait selon qu'elle croyait ou ne croyait pas à l'immortalité de
lame. Il s'imposa donc la tâche de démontrer la vérité de celte
croyance, de réfuter les objections qu'elle soulevait et de rendre
ainsi aux hommes cette espérance fortifiante que tout ne flnit point
r
270 HISTOIRE DES JUIFS.
ici-bas. Il écrivit un dialogue intitulé c Phédon ou rimmortalilé
de rame », qui, par l'attrait et la clarté du style,' ressemble au
dialogue de ce nom composé par Platon, mais où les arguments
sont tout autres.
Son point de départ, dans cet ouvrage, est Texistence de Dieu, à
laquelle il croit avec une absolue conviction. Dieu, dit -il, a
créé rame comme il a créé le corps. Du moment que le corps ne
disparaît pas après la mort, mais se transforme en d^autres élé-
ments, rame, qui est une substance simple, peut encore moins
disparaître, a Si notre âme était sujette à la destruction, toutes
nos pensées ne seraient que des illusions par lesquelles Jupiter
veut nous duper; nous ressemblerions aux animaux, dont la des-
tinée est de manger et de mourir. » Donc, les idées de Thommc
arflrmant une vie future sont également vraies et répondent à
une réalité.
Par son Phédon j Hendeissohn espérait « émouvoir les cœurs et
porter la conviction dans les esprits » en faveur de la croyance à
rimmortalilé de Tâme. Il réussit au delà de toute prévision. Le
Phédon fut traduit en plusieurs langues, et naturellement aussi
en hébreu ; tout le monde voulait le connaître. Théologiens, phi-
losophes, artistes, poètes (Herder, Gleim), lejeune Goethe, hommes
d*État et princes lurent cet ouvrage avec une religieuse ferveur
et manifestèrent pour Tauteur un enthousiasme qui, de nos jours,
fait un peu sourire. On était reconnaissant au philosophe juit d'avoir
rendu une nouvelle vigueur à une croyance réconfortante que la
religion seule ne suffisait plus à faire accepter avec une entière
confiance. Le duc de Brunswick s'efforçait de l'attirer dans son
pays, le prince de Lippe-Schaumbourg le traitait en ami et en
confident. L'Académie des sciences de Berlin voulut l'élire parmi
ses membres, mais Frédéric le Grand raya son nom de la liste
des présentations. Deux Bénédictins le consultèrent comme
directeur de conscience, lui demandant de leur faire connaître
les principes philosophiques et moraux dont ils devaient s'ins-
pirer dans leur vie.
Malgré sa célébrité et les conseils insidieux de quelques-uns
de ses admirateurs, Mendelssohn resta fermement attaché
au judaïsme. Jean -Gaspard Lavater, pasteur évangélique de
LAVATER ET MENDELSSOHN. 271
Zurich, essaya de le cooverlir au christianisme, mais sans
succès. A la fois mystique et rusé, Lavater prétendait deviner le
caractère et la valeur intellectuelle d*un homme au simple exa-
men des traits de son visage. Lorsque Mendelssohn eut publié le
Phédon, où il parle et pense comme un vrai Grec sans que rien
trahisse son origine Juive, Lavater en conclut que le philosophe
de Berlin était complètement détaché du judaïsme. Il se sentait
encore confirmé dans son opinion par une controverse reli-
gieuse où Mendelssohn s'était exprimé avec calme et modéra-
tion sur le fondateur du christianisme et lui avait même re-
connu de grandes vertus. Il ne désespérait donc pas de voir un
jour Mendelssohn définitivement touché de la grâce, et il ne né-
gligea rien pour amener rapidement ce résultat. Un professeur
de Genève, Bonnet, venait de publier en français une apologie de
la religion chrétienne, les Recherches philosophiques sur les
preuves du christianisme. Lavater la traduisit en allemand et
renvoya à Mendelssohn avec une dédicace prétentieuse qui avait
toute l'apparence d'un piège (septembre 1769). Il le mettait en de-
meure de réfuter publiquement les arguments exposés par Bonnet
en faveur du christianisme, ou, dans le cas où il les trouverait
probants, de faire « ce que lui commandaient la prudence, Thonnè-
teté et Tamour de la vérité, ce qu*aurait fait Socrate s'il avait lu
ce livre sans pouvoir y répondre».
Cette provocation eut un résultat très heureux, car elle fit sortir
Mendelssohn de la réserve dans laquelle il s'était enfermé jus-
que-là et qui ressemblait presque à de Tindifl'érence pour le
judaïsme. Sur Tinvitation de Lavater, il descendit dans Tarène et
défendit chaleureusement sa religion (décembre 1766). En ter-
mes modérés, il dit à Lavater et aux autres chrétiens des vérités
très dures qui, en d'autres temps, l'auraient fait monter sur le
bûcher. Il ajouta que, dés sa jeunesse, il s'était appliqué à Texa-
men du judaïsme, qu'il avait repris ensuite cette étude quand il
eut acquis des connaissances plus étendues, et qu'il avait pu ainsi
se convaincre de la haute valeur de sa religion, a J'avoue, con-
tinuait-il, que, dans le cours des siècles, il s'est grefi'é sur le
judaïsme certains abus qui ternissent en partie son éclat; c'est
là un fait qui s'est produit également pour d'autres religions.
272 HISTOIRE DES JUIFS.
Mais en ce qui concerne les principes essentiels de ma religion,
j*y crois de toutes les forces de mon être, et j'affirme devant Dieu
que j'y resterai fermement attaché tant que mon âme n'aura pas
changé totalement de nature. « Après avoir affirmé qu'il avait
peu de goût pour les controverses religieuses, parce qu'il était
d'avis « de répondre par des vertus, et non pas par des polémi-
ques, au dédain qu'on professait pour les Juifs », il terminait par
cette déclaration : « Moi, qu'on nomme le Socrate allemand et à
qui on reconnaît une âme pénétrée des vérités divines, je reste
attaché à la religion méprisée des Juifs et je considère le chris-
tianisme comme une erreur. »
La réponse de Mendeissohn à Lavater reçut l'approbation de
tous les esprits éclairés. Le prince héritier de Brunswick,
déjà prévenu en faveur du philosophe juif, le loua a d'avoir su
traiter une question aussi délicate avec tant de tact et un si grand
amour des hommes». Bonnet lui-même donna son approbation à
Mendeissohn et blâma le zèle intempestif de Lavater. Celui-ci dut
s'excuser, à la fin, auprès de Mendeissohn de lui avoir demandé
d'abjurer.
Pendant longtemps on s'entretint^ dans les milieux instruits,
de la controverse de Mendeissohn et de Lavater, qui fut également
racontée, discutée, jugée dans de nombreux opuscules alle-
mands et français. Un méchant écrivaiu, Jean-Balthazar Kôlbele,
de Francfort-sur-le-Mein, profita de cette circonstance pour dé-
verser les plus grossiers outrages sur Mendeissohn, les rabbins,
les Juifs et le judaïsme. La violence même de ses attaques en
détruisit d'avance tout l'effet. Il se montra particulièrement per-
fide dans sa c^ Lettre à monsieur Mendeissohn sur ses rapports
avec Lavater et Kôlbele » (mars 1770), où il osait insinuer que
rintérêt seul retenait Mendeissohn dans le judaïsme. Mendeissohn
lui répliqua brièvement, dans une note qu*il ajouta à une lettre
adressée à Lavater. Ce libelle venimeux eut, au moins, pour résul-
tat d'arrêter les attaques contre les idées exposées par Men-
deissohn, car aucun écrivain sérieux ne voulut se compromettre
en la société de Kôlbele.
Après avoir si vaillamment défendu le judaïsme contre les chré-
tiens, Mendeissohn eut à subir les reproches de. ses propres core-
MENDELSSOHN ET LES ORTHODOXES. 273
lîgioDnaires. Les orthodoxes, qui témoignaient le même respect
pour les pratiques établies par les rabbins que pour les prescrip-
tions de la Bible, lui en voulaient d'avoir déclaré publiquement
c( qu'on trouvait dans le judaïsme des lois instituées par les
hommes, et même des abus ». Hirschel Levin, qui était alors rab-
bin de Berlin, lui demanda des explications au sujet de cette
assertion. Mendelssohn n*eut pas de peine à se justifier. Il n'en
resta pas moins suspect aux yeux des rigoristes.
Bientôt il donna à ces derniers un nouveau motif de méconten-
tement. Par un décret conçu en termes presque paternels (avril
1772), le duc de Mecklembourg-Schwerin avait interdit aux Juifs
de son pays d'inhumer trop vite leurs morts, pour qu'on ne ris-
quât pas d'enterrer des personnes encore vivantes. Il était alors
de coutume chez les Juifs d'enterrer le mort, autant que possible,
le jour même du décès. Les délégués de la communauté deman-
dèrent donc à Jacob Emden, d'Altona, de rédiger un mémoire
pour prouver au duc de Mecklembourg que son décret était con-
traire à un de leurs usages religieux. Sur le conseil d'Em-
den, ils sollicitèrent l'intervention de Mendelssohn. A leur grand
étonnement, celui-ci déclara (mai 1772) que lui aussi était d'avis
de ne laisser inhumer les morts que trois jours après le décès,
pour éviter toute erreur. Il prouvait en môme temps que cette
réforme n'était pas tout à fait une innovation et qu'à l'époque
talmudique on avait également pris certaines mesures pour em-
pêcher les inhumations précipitées. Cette hardiesse de Mendelssohn
déplut à Emden et aux orthodoxes.
Ce fut vers celte époque que Lessing, l'ami de Mendelssohn,.
provoqua dans l'Allemagne chrétienne un formidable orage, dont
récho retentit jusque parmi les Juifs. A Hambourg, où l'avait
poussé son besoin de mouvement, il avait fait la connaissance
d'une famille estimée et très libérale, la famille Reimarus. Pour
combattre Tesprlt sectaire et l'outrecuidance des pasteurs luthé-
riens de celte ville, un membre de cette famille, Hermann-Samuel
Reimarus, avait écrit un « Plaidoyer pour les adorateurs éclairés
de Dieu » où il faisait l'apologie de la raison et parlait en termes
irrespectueux du fondateur du christianisme. Mais il n'avait pas
eu le courage de publier cet écrit. Lui mort, sa fille, Élisa Reima-
v. 18
274 HISTOIRE DES JUIFS.
rus, intelligente et courageuse, fit lire à Lessing quelques frag*
ments de cet ouvrage. Celui-ci en' fut profondément impressionné
et conçut le projet de les faire imprimer. Mais, comme la censure
en aurait sûrement interdit la publication sous le nom du
véritable auteur, il usa d*un stratagème. Placé à la tête de la
bibliothèque du duc de Brunswick à Wolfenbuttel, il les fit
paraître (1770-1775) sous le litre de « Fragments d'un inconnu »,
comme s'il les avait découverts parmi les manuscrits de cette
bibliothèque.
Dans ces extraits, Tauteur rejette les miracles, nie la résurrec-
tion de Jésus, déclare que le fondateur du christianisme a été
condamné à mort pour avoir usurpé le titre de « roi des Juifs »
et comploté la ruine du Synhedrin ; il affirme, enfin, que les Évan<*
giles ont totalement altéré les enseignements de Jésus. Ces asser-
tions audacieuses causèrent un énorme scandale. Comme on n*en
connaissait pas Tauleur, tous s'en prirent à Lessing. Quoique aban-
donné de tous ses amis, Lessing tint tète avec vaillance à ses nom-
breux adversaires; il accabla surtout de ses coups le représen-
tant le plus passionné de Torthodoxie présomptueuse et fanatique,
le pasteur Goeze, de Hambourg. Son talent d'écrivain et de dia-
lecticien rayant fait triompher dans la controverse, ses ennemis
firent appel contre lui au bras séculier. Ses « Fragments »
furent confisqués, il dut même livrer le manuscrit aux autorités,
et on lui défendit de traiter désormais de telles questions (1778).
Il se vengea de l'intolérance chrétienne en écrivant une de ses
plus intéressantes œuvres de théâtre, a Nathan le Sage >».
Dans ce drame, Lessing met en scène un Juif qui donne l'exem-
ple des plus belles vertus et de la plus haute sagesse. C'est le
portrait de son ami Mendeissohn. Comme ce dernier, le héros de
Lessing est marchand et philosophe, « aussi bon qu'intelligent,
aussi intelligent que sage ».
Libre de tout préjugé
Était son esprit, et son cœur était ouvert à toute vertu.
Il était orné de toutes les beautés morales.
Quel Juif!
Et il tenait à être considéré comme un vrai Juif.
Des croisés, qui, à Jérusalem, se sont livrés sur les Juifs aux
k
LE DRAME DE « NATHAN LE SAGE » 275
plus déplorables excès, ont tué la femme et les sept enfants de
Nathan. Pendant qu'il pleure la perte de tous les siens, le domes-
tique d*un chevalier lui amène un enfant chrétien, une petite fille
qui est orpheline et complètement abandonnée. Nathan remercie
Dieu de lui avoir envoyé une consolation dans sa douleur. Il
adopte cette enfant et s'occupe de son éducation avec une tendre
soUicilude et une rare délicatesse. Sa conscience lui défend d'éle-
ver cette jeune fille chrétienne dans la religion juive, il lui apprend
seulement à connaître Dieu, lui enseigne le bien et lui inspire les
plus purs et les plus généreux sentiments. Telle est la conduite
du Juif.
Le représentant du christianisme agit, au contraire, avec une
coupable déloyauté. Le patriarche de Jérusalem témoigne sa re-
connaissance au sultan, qui lui a permis de créer une commu-
nauté chrétienne dans cette ville, en conspirant contre lui et en
le trahissant :
Il croit, le patriarche, que ce qui est criminel
Aux yeux des hommes n'est pas criminel devant Dieu.
Ce patriarche veut faire monter Nathan sur le bûcher, parce
qu'il a adopté un enfant chrétien abandonné, a veillé sur lui avec
amour, a orné son esprit et son cœur. Et quand on lui objecte
que, sans les soins du Juif, cet enfant aurait peut-être péri, il
répond avec obstination :
*
N*empêche I II faut brûler le Juif.
Un autre représentant du christianisme, le Templier Leu de
Filneck, est animé de très nobles sentiments, mais n'éprouve que
du mépris pour les Juifs. Peu à peu, l'amour opère le miracle de
le guérir de ses préjugés de chrétien. Il est vrai qu'il a du sang
mahométan dans les veines. Seul, le frère convers Bonafides, dans
sa sainte simplicité, sait concilier une grande bonté avec une
piété rigoureuse. Mais il ne connaît qu'un devoir, l'obéissance,
et, sur un ordre du patriarche, il n'hésiterait pas à commettre
les actes les plus abominables.
Ainsi, des divers personnages du drame de Lessing, le Juif
seul montre vraiment de la noblesse. Le Templier, qui est le plus
276 HISTOIRE DES JUIFS.
vertueux des personnages chrétiens, ne devient réellement bon
qu'après s*être corrigé de certains préjugés. L*auteur expose,
dans ce drame, que c'est une folie de rechercher quelle est
la \raie religion. Lequel des trois fils peut se vanter de posséder
le vrai anneau ? Le Père céleste aime surtout ceux de ses enfants
qui se distinguent par leur douceur, leur bienveillance et leur
esprit de charité.
Par ce drame, publié au printemps de Tannée 1779, Lessing
irrita profondément les chrétiens. Partout on l'accusa d'avoir
abaissé le christianisme au profit de la religion juive. Ses amis
mêmes n'osèrent pas le défendre et, de peur de se compromettre^
l'évitèrent de plus en plus. Exclu de diverses sociétés, isolé,
froissé dans ses sentiments les plus intimes, Lessing ressentit
vivement les vexations qu'on lui infligeait. Il en fut profondément
chagrfné, et sa belle intelligence en éprouva le contre-coup ; il
perdit sa vigueur, sa netteté d'esprit. Quoiqu'il mourût dans la
force de l'âge, il paraissait brisé comme un vieillard, victime de
son amour pour la vérité et la justice. Du moins sa lutte en faveur
de la tolérance ne resta-t-elle pas stérile en Allemagne.
Pendant que Lessing, sous l'influence de l'admiration qu'il avait
conçue pour Mendeissohn, s'efforçait de détruire les préjuges
encore si vlvaces contre les Juifs, iMendelssohn travaillait a l'amé-
lioration morale de ses coreligionnaires en traduisant le Penta-
teuque. Ce livre, bien des Juifs pouvaient le réciter de mémoire,
mais ne le comprenaient plus. Les nombreux commentaires
rabbiniques et cabbalistiques qui prétendaient l'expliquer en
avaient altéré le sens. Dans les écoles, les maîtres, tous
Polonais, le faisaient traduire aux enfants dans un affreux
jargon et entremêlaient tellement le texte et les gloses que leurs
élèves pouvaient croire que le Pentateuque contient les plus
grandes absurdités. Depuis longtemps, Mendeissohn déplorait cette
manière d'enseigner la Bible et reconnaissait la nécessité d'en
donner une traduction simple et élégante. Il avait fait une ver-
sion allemande du Pentateuque pour ses enfants, mais, dans sa
modestie, ne voulait pas la publier. 11 ne s'y décida que sur les
instances pressantes de ses amis. Mais, comme il savait que la
plupart de ses coreligionjiaires, accoutun^és à voir toujours la
. . i
TRADUCTION ALLEMANDE DU PENTATEUQUE. 277
Bible accompagnée de commentaires, n'apprécieraient sa version
allemande que s*il la présentait sous la forme habituelle, il
y fit joindre un commentaire hébreu par un Polonais instruit,
Salomon Dubno.
Avant de publier l'ouvrage entier, Mendelssohn en fit paraître
une petite partie, à titre de spécimen. Aussitôt les rabbins ortho-
doxes protestèrent vivement contre son entreprise, et ils s'appli-
quèrent à la faire échouer. A Fiirth, la traduction allemande de
« Moïse Dessau » fut frappée d*anathème et on menaça d'excom-
munication ceux qui s*en serviraient. On raconte même que dans
quelques villes polonaises, à Posen, à Lissa, cet ouvrage fut livré
aux ilammes. Mais les clameurs des orthodoxes polonais ne pou-
vaient nuire que médiocrement à Mendelssohn. Il y avait plus à
se préoccuper de Fhostilité de Raphaël Kohen, rabbin de Ham-
bourg et AI tona, qui était estimé et respecté. Ce rabbi n prononça éga-
lement l'excommunication contre la traduction de Mendelssohn.
Mais, comme le roi et le prince héritier de Danemark, sur la de-
mande du conseiller d'État Hennigs, s'étaient fait inscrire comme
souscripteurs à cette œuvre, Raphaël Kohen ne pouvait pas la
combattre ouvertement dans les communautés qu'il dirigeait.
D'ailleurs, malgré les protestations de leurs maîtres, les élèves
des écoles talmudiques lisaient avidement la traduction de Men-
delssohn. Ils apprenaient ainsi la langue allemande et, en même
temps, s'habituaient à étudier la Bible dans son texte même, et non
plus à travers les commentaires. Leur esprit s*élargit, leurs idées
s'élevèrent au-dessus de l'étroit domaine talmudique, un ardent
désir de savoir embrasa leur âme. En étudiant le Talmud, ils avaient
acquis une vive pénétration, une grande facilité de conception et
une dialectique serrée. Ces qualités, ils les appliquèrent ensuite
aux autres sciences, qui étaient nouvelles pour eux. Des milliers
de jeunes gens, disséminés dans les écoles de Hambourg, de
Prague, de Nikolsbourg, de Francfort-sur-le-Mein et même de
Pologne, se pénétrèrent des écrits et des exemples de Mendels-
sohn. Tous les savants juifs de la fin du xvin® siècle et du
commencement du xix® n'avaient étudié dans leur jeunesse que
le Talmud, et ce fut sous l'influence du philosophe juif de Berlin
qu'ils se mirent à cultiver les diverses branches du savoir humain
278 HISTOIRE DES JUIFS.
et travaîlicrent ainsi à la rénovation intellectuelle et morale de
leurs coreligionnaires.
En même temps que Mendelssohn faisait entrer les Juifs, peut-
être sans ravoir prémédité, dans la voie du progrès et de la
civilisation, il contribua également à améliorer leur situation
matérielle. Il leur avait déjà suscité un courageux défenseur dans
la personne de Lessing ; il gagna à leur cause un autre de ses
amis, Dohm, qui composa un Mémoire remarquable en faveur des
Juifs d*Alsace.
Dans aucune contrée de TEurope, la situation des Juifs n*élait
plus misérable, à cette époque, qu*en Alsace. Toutes les classes de
la population s'entendaient pour les opprimer et les maltraiter;
ils avaient à souffrir de Tintolérance du clergé, de Tarbitraire de
la noblesse, de la jalousie des corporations. Parqués dans des
ghettos, ils n'étaient autorisés qu'exceptionnellement à se rendre
dans les autres quartiers de la ville. Par contre, ils étaient acca-
blés d'impôts : taxes à payer au roi, à Tévêque de Strasbourg,
aux comtes de Haguenau, aux nobles dont ils habitaient les do-
maines, enfin taxes de guerre. En outre, ils devaient entretenir
leurs synagogues et leurs écoles. D'où tirer tout Targent qu'on
leur demandait? La plupart des branches de l'activité humaine
leur étaient inaccessibles ; la loi ne leur permettait que lecommerce
du bétail et Torfèvrerie. Voulaient-ils sortir de la province où ils
résidaient, ils étaient obligés de payer un péage. A Strasbourg,
aucun Juif ne pouvait passer la nuit. Pour payer les impôts mul-
tiples dont on les accablait et pour se défendre contre les
vexations qu'on leur faisait subir, ils avaient besoin de beaucoup
d'argent. Cet argent, ils s'efforçaient de le gagner en prêtant a
intérêt. Comme ils couraient de grands risques de ne pas rentrer
dans le capital avancé, ils exigeaient un taux élevé. Mais les
débiteurs ne voyaient que les gros intérêts qu'on leur réclamait,
et l'impopularité des Juifs s'en accrut encore.
Un greffier alsacien, Hell, intelligent et d'esprit cultivé, mais
sans conscience et très cupide, profita de la haine qu'inspiraient
les Juifs pour exciter le peuple contre eux. Il apprit même
l'hébreu pour pouvoir prendre connaissance par lui-même de
leurs livres de commerce et mieux pénétrer le secret de leurs
- i
LES JUIFS D'ALSACE. 279
opérations. Uo jour, il leur fit adresser des lettres en hébreu, les
menaçant de les dénoncer pour usure et tromperie s'ils ne lui
remettaient pas une somme déterminée. Nommé bailli par quel-
ques nobles d'Alsace, il eut les Juifs enliérement à sa merci.
Ceux qui ne se soumettaient pas à ses exigences, il les citait en
justice et les condamnait. Lorsqu'on commença à soupçonner ses
exactions, il s'en irrilaet, dans sa colère, chercha à nuire encore
plus aux Juifs. 11 enseigna aux débiteurs à fabriquer de fausses,
quittances, qu'ils opposaient ensuite aux réclamations des prê-
teurs juifs. Il se rencontra bien, parmi les débiteurs, d'honnêtes
gens qui hésitèrent à user d'un tel moyen; mais des ecclésiasti-
ques calmaient leurs scrupules en leur affirmant que frauder les
Juifs était une œuvre pie. Afin de couronner son œuvre de haine,
Hell publia (17791 des Observations d'un Alsacien sur les
ajfaires des Juifs en Alsace^ où il excitait la population à exter-
miner les Juifs. Dans ce libelle, il reconnaissait bien qu'on avait
falsifié des quittances, mais il ajoutait que c'était la Providence
qui avait envoyé cette inspiration aux débiteurs pour punir les
Juifs de la mort de Jésus. Heureusement,, toutes les autorités ne
partageaient pas l'avis de Hell. Ce singulier bailli fut incarcéré,
sur l'ordre de Louis XVI, puis éloigné d'Alsace. Par un décret
royal (mai 1780), les procès d'usure furent enlevés à la juridiction
des nobles pour être portés directement devant le Conseil souve-
rain d'Alsace.
Cette intervention bienveillante de Louis XVI encouragea les
Juifs d'Alsace à appeler l'attention du souverain sur les abus
et les iniquités dont ils étaient sans cesse victimes et à solliciter
sa protection. Leurs représentants composèrent un Mémoire pour
le Conseil d'État, où ils énuméraient les lois oppressives dont ils
souffraient et où ils indiquaient les mesures qui amélioreraient
leur situation. Mais ils sentaient que ce Mémoire devait être
rédigé de façon à impressionner également l'opinion publique
qui, à cette époque si rapprochée de la Révolution, était déjà très
puissante. Ils le soumirent donc avant tout à Mendelssohn, dont
la réputation était très grande parmi ses coreligionnaires d'Eu-
rope. Mais, comme il n'avait ni le loisir ni peut-être le talent
spécial nécessaire pour donner à ce document une forme émou-
280 HISTOIRE DES JUIFS.
vante et persuasive, il s'adressa à un de ses amis qui, par sa
situation et ses connaissances, était excellemment préparé à un
tel travail. Cet ami s'appelait Dohm.
Chrétien-Guillaume Dohm (1751-1820), qui était un savant
historien, venait d'être attaché par Frédéric le Grand, avec le
titre de membre du Conseil de la guerre, aux Archives de l'État.
Comme beaucoup d'écrivains et de philosophes de ce temps,
il avait cultivé l'amitié de Mendelssohn et avait été séduit
par l'élévation de son esprit et la douceur de son carac-
tère. Son admiration pour Mendelssohn l'avait amené a étu-
dier de près le glorieux passé des Juifs et les persécutions
dont ils étaient l'objet depuis tant de siècles. Il avait même conçu
le projet de publier un travail sur « l'histoire de la nation juive
depuis la chute de leur État. » 11 accepta donc avec empresse-
ment la proposition de reviser le Mémoire des Juifs d'Alsace.
Dans le cours de son travail, il eut l'idée de donner une portée
plus haute à ce Mémoire en plaidant la cause non seulement des
Juifs d'Alsace, mais aussi des Juifs d'Allemagne, qui souffraient
des mêmes iniquités. Le Mémoire primitif devint ainsi un véri-
table livre, achevé en août 1781 et intitulé : « De la réforme poli-
tique des Juifs. ))
Laissant de coté toute déclamation, Dohm, dans son ouvrage,
se place au point de vue politique et économique pour conseiller
aux hommes d*État d'améliorer la situation des Juifs. La tâche
^u'il poursuivait offrait des difQcultés exceptionnelles, car les
arguments mêmes qu'il pouvait faire valoir en faveur des Juifs
<3laient invoqués contre eux par leurs ennemis. Intelligents et
actifs, ils étaient accusés d'être remuants et rusés, leur attache-
ment a leur religion était qualifié d'obstination, la flerté qu'ils
<3prouvaient de l'antiquité de leur race et de la valeur de leurs
<;royances passait pour de l'orgueil et de la présomption. Mais,
sans se laisser arrêter par les préjugés qui régnaient contre eux,
Dohm prit vaillamment leur défense.
Après avoir exposé que dans les premiers siècles de l'ère chré*
•tienne, les Juifs jouissaient dans l'Empire romain des droits de
citoyen, Dohm montre qu'ils furent soumis peu à peu à des lois res-
trictives par les Byzantins et les Germains, surtout par les Yisi-
LE MÉMOIRE DE DOHM. 281
goths d'Espagne. Et pourtant ils étaient plus cultivés et plus ins-
truits que leurs persécuteurs. Les Juifs et les Arabes d'Espagne
étaient bien supérieurs, par leur savoir, à l'Europe chrétienne.
Durant tout le moyen âge, les Juifs avaient été traités par les
chrétiens de la plus cruelle façon.
Sans doute, continue Dohm, les Juifs ont également leurs dé-
fauts^ dont quelques-uns sont peut-être tellement enracinés qu'ils ne
pourront s'en corriger qu'à la troisième ou laquatrièmegcnération*
Raison de plus de tenter des réformes, afln que les générations
futures soient meilleures. D'ailleurs, on a le droit d'espérer d'ex-
cellents résultats de ces réformes, parce que la pauvreté ne sévit
pas autant chez les Juifs que chez les chrétiens et que plusieurs
d'entre eux se sont distingués par les plus brillantes qualités de
cœur et d'esprit. En général, ils sont prévoyants, laborieux,
doux, se plient facilement aux circonstances.
Enfin, il termine par cette déclaration que la nature a doué les
Juifs aussi favorablement que les autres hommes, qu'ils peuvent
devenir des citoyens utiles ; c'est l'oppression qui a pesé sur eux
pendant si longtemps qui les a pervertis en partie. L'humanité,
la justice ainsi qu'une politique avisée conseillent de faire cesser
cette oppression et de les relever de leur avilissement ,dans leur
propre intérêt comme dans l'intérêt de l'État.
En demandant qu'on améliore la situation des Juifs, Dohm
indique en même temps les mesures qu'il faut prendre pour y
réussir. Tout d'abord il est nécessaire de leur accorder les mêmes
droits qu'aux autres habitants du pays, il faut ensuite les en-
courager à créer de bonnes écoles ou les admettre dans les écoles
chrétiennes; la prédication dans les synagogues pourra aussi
avoir d'heureux effets. En outre, il appartient au clergé de faire
comprendre aux chrétiens qu'ils doivent considérer et traiter les
Juifs comme leurs semblables, et non comme des parias.
Dohm veut qu'on laisse aux Juifs liberté complète pour leurs
affaires religieuses et administratives : pour l'exercice de leur
culte, la création de synagogues, la nomination d'instituteurs et
l'organisation d'œuvres de bienfaisance. Il ne leur dénie qu'un
seul droit, celui d'être appelé à des emplois publics ou à des fonc-
tiens de l'Etat. Ils ne lui paraissaient pas encore assez mûrs pour
282 HISTOIRE DES JUIFS.
jouir d*iJDe liberté aussi large. Un prochain a^nir devait donner
un démenti à ces craintes.
Dès son apparition, l*ouvrage de Dohm produisit une pro-
fonde impression. Il fut beaucoup lu, beaucoup discuté et surtout
beaucoup critiqué. Des protestations vives s*élevèrent contre les
« utopies » de Fauteur. On alla même jusqu'à Taccuser d'avoir
vendu sa plume aux Juifs. Il ne l'aurait pas vendue bien cher! La
communauté de Berlin lui offrit un couvert en argent au jour anni-
versaire de sa naissance, les Juifs du Brésil lui envoyèrent une
adresse de remercîmenls, et une famille juive de Breslau prit en
son honneur le nom de Dohm. Ce sont là les seuls témoignages
qu'il reçut de la reconnaissance juive. Sa plus douce récompense
fut certainement la promulgation de l'édit de tolérance de Jo-
seph II, qui suivit de près la publication de son ouvrage.
Par cet édit (19 octobre 1781), les Juifs furent autorisés, sous
certaines réserves, à apprendre des métiers manuels, à s'occuper
d'arts et de sciences et à s'adonnera l'agriculture; ils avaient
aussi accès, désormais, dans les Universités et les Académies.
Joseph II décréta la création, parmi les Juifs, d'écoles élémen-
taires et d'écoles normales, et il déclara obligatoire pour eux l'en-
seignement de la langue nationale. Par une attention délicate, il
ordonna qu'on évitât, dans les écoles mixtes, de froisser leurs
croyances religieuses et que les chrétiens les traitassent comme
a leurs semblables ». Il abolit aussi le péage personnel ou leid-
zoll, que les Juifs étaient tenus de payer. Pourtant, il ne voulut pas
leur accorder les mêmes droits qu*à ses autres sujets. Ainsi, ils
continuaient à ne pas pouvoir résider dans certaines villes dont le
séjour leur avait été autrefois interdit. A Vienne même, ils ne
pouvaient s'établir qu'exceptionnellement et en payant le « di*oit
de tolérance », et ils n'avaient pas le droit d'y élever officielle-
ment une synagogue. Les notables juifs eurent cependant la per-
mission (2 janvier 1782), eux et leurs fils, de porter l'épée.
Klopstock célébra dans une ode magnifique l'esprit libéral de
Joseph II.
f Une première brèche était donc faite aux anciennes barrières
élevées contre les Juifs par le fanatisme de lËgUse, la rapacité
des princes et les préjugés des peuples. Les idées développées par
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DIEZ. 283
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Dohm ne pouvaient plus être qualifiées de simples utopies, puis-
qu'un souverain les avait réalisées en partie. Un ami de Dohm, '^.
Diez, un des plus généreux esprits de cette époque, qui repré- -q
senta plus tard la Prusse en Turquie, estimait même que Dohm i
n'avait pas réclamé des droits assez étendus pour les Juifs. « Vous \
avez eu raison, lui dit-il, d'affirmer que les défauts actuels des
Juifs sont le résultat de Toppression séculaire qui a pesé sur eux.
Mais pour achever le tableau et atténuer les reproches que vous
adressez aux Juifs, vous auriez dû également peindre les mœurs
corrompues des chrétiens, qui ne valent certainement pas mieux
que les Juifs ».
Mais des hommes tels que Diez étaient de rares exceptions. Dans
les cercles savants de TAllemagne, Touvrage de Dohm était, au
contraire, jugé très sévèrement. On ne voulait pas croire que les
Juifs fussent jamais capables de se relever et de devenir d'utiles
citoyens. Déjà, trente ans auparavant, à Tapparition du drame de
Lessing intitulé : « Les Juifs », un théologien, qui était en même ^:
temps un hébraïsant, Jean-David Michaelis, avait rendu solennel-
lement cet oracle « qu*un Juif animé de sentiments élevés était une
pure chimère ». Mendelssohn, par son caractère, sa conduite et ses
œuvres, était bien venu donner un éclatant démenti à cette asser-
tion méprisante. Mais, comme il n*est pas possible qu'un savant
allemand se trompe, Michaelis persista dans son opinion que la
race juive était vouée à une irrémédiable dégénérescence. Ses
assertions malveillantes ne causèrent alors aucun tort aux Juifs,
parce qu*à ce moment ni les princes, ni les peuples n'étaient en-
core disposés en Allemagne à traiter les Juifs en citoyens.
Même Frédéric le Grand, le prince philosophe, dont Dohm espé-
rait le plus, n'améliora en rien leur situation, et lorsqu*Ephraïm
Veitci lui demanda de leur permettre au moins Taccès des pro-
fessions manuelles, il refusa. Mais Dohm eut le grand mérite de
créer une opinion publique au sujet des Juifs.
Pendant que Dohm plaidait la cause des Juifs, Mendclsshon avait
gardé une réserve discrète. Il craignait qu'une intervention pu-
blique de sa part entravât les efforts de Dohm et nuisit à la
cause de ses coreligionnaires. Mais il manifestait hautement sa
joie de voir des chrétiens défendre énergiquement les Juifs.
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284 HISTOIRE DES JUIFS.
a Bénie soit la Providence, dit-il, qui a daigné prolonger ma vie
jusqu'à ce temps heureux où Ton commence enfin à comprendre
les droits de Thumanité! » Pourtant, de crainte que la « réforme
politique des Juifs », inspirée par la plus noble pensée, ne prêtât
a certains malentendus, il crut nécessaire de rompre le silence
pour compléter et, sur quelques points, rectifler les arguments de
Dobm. Il chargea donc un de ses jeunes amis, le médecin Marcus
Ilerz, de traduire de l'anglais le fameux mémoire de Manassé ben
Israël, où se trouvaient réfutées les nombreuses accusations pro-
duites sans cesse contre les Juifs, et il fit précéder cette traduc-
tion d*une remarquable préface (mars 1782).
Une pensée exprimée dans celte préface frappa vivement les
lecteurs chrétiens. Mendelssohn y déclarait, en effet, que « la re-
l ligion n*a pas le droit d*agir par contrainte ». C'était là une
attaque directe contre les procédés de TËglise, qui n*avait cessé
d'employer contre les hérétiques et les mécréants l'anathème, le
cachot, les tortures et le bûcher. Quelques ecclésiastiques chré-
tiens approuvèrent publiquement ces paroles. Un autre chrétien,
dans un ouvrage intitulé : a Recherche de la lumière et de la vé-
rité, » félicita hypocritement Mendelssohn de s'être éloigné du
judaïsme, qui use de rigoureux châtiments et d'anathèmes, pour
suivre une religion d'amour. Afin de ne laisser naître aucune
confusion, Mendelssohn riposta par un nouveau livre (prin-
temps 1783) qu'il appela Jérusalem ou a Le Pouvoir religieux et
le Judaïsme ».
Dans cet ouvrage, Mendelssohn développe cette idée que l'auto-
rité supérieure possède le droit de contrôle sur les actes, mais
non sur les opinions et les croyances. L'Église surtout n'a
pas le droit de punir. Sa mission est d'enseigner et de con-
soler. Il ajoute que la religion juive reconnaît à ses adeptes
la liberté de croire selon leur conscience. Le judaïsme primitif
ne contient aucun dogme obligatoire, il ne prescrit pas de croire,
mais de savoir. Aussi les Juifs ne peuvent-ils jamais être taxés
d'hérétiques, quelles que soient leurs opinions religieuses.
Ils n'encourent de punition que s'ils traduisent leurs croyances
erronées en actes. Car le judaïsme n'est pas une religion révélée,
mais une législation révélée. Dans la Constitution donnée par
« JÉRUSALEM » DE MENDELSSOHN. 285
, 1
•S.
• *
Dieu, les droits de rËtat et de la religion se confondent. Autrefois,
11 n'y avait aucune différence entre les lois civiles et les lois reli-
gieuses. Se rendre coupable envers Dieu était se rendre cou-
pable envers TÉtat. Avec la destruction du temple de Jérusalem,
c'est-à-dire avec la disparition de TÉtat, disparurent aussi les
peines corporelles et capitales ainsi que les amendes dont étaient
punies les transgressions religieuses.
A ceux qui, avec une sincérité feinte ou réelle, avaient pré-
tendu qu'il avait rompu avec le judaïsme, Mendelssohn répondit
par une déclaration qui n'était qu*unhors-d'œuvre dans sa « Jéru-
salem ». Il affirmait, en effet, que les lois rituelles sont également
d'origine divine et restent obligatoires « jusqu'à l'époque où il
plaira au Tout- Puissant de les abolir dans les mêmes conditions
de publicité où il les a révélées n. Il démontrait ensuite, par une
argumentation originale, la nécessité des lois cérémonielles.
Cet ouvrage, où Mendelssohn, au lieu de se tenir sur la défen-
sive, parle en accusateur et montre très nettement, quoique avec '-'l
beaucoup de mesure et d'habileté, les points faibles de la ^-^
Constitution de l'Église, produisit une profonde impression. L'illus- ^h
tre philosophe Kant lui écrivit qu'il avait lu « Jérusalem » et en
avait admiré la profondeur de pensée et la finesse des aperçus. }
« A mon avis, lui dit-il, votre livre est le précurseur d'une grande *i
réforme, dont votre nation ne profitera pas seule; vous avez
prouvé que votre religion laisse à ses adeptes une plus grande
liberté de conscience qu'on ne supposait et qu'on ne trouve ail- ■]
leurs ». Michaelis, qui , malgré son rationalisme, haïssait tant les
Juifs, fut tout troublé de la hardiesse de l'auteur de « Jérusalem ».
En même temps que Mendelssohn glorifiait ainsi le judaïsme et
s'appliquait, soit par ses propres ouvrages, soit par ceux de ses
amis, à améliorer la situation des Juifs, il s'occupait aussi de leur
relèvement intellectuel et moral. Dans cette dernière tâche, il fut
puissamment aidé par Wessely.
Hartwig ou Naphtali-Iierz Wessely (né à Hambourg en 1723,
mort en 1805), était un esprit original, à la fois enthousiaste et
plein de sang-froid. La lâche qu'il s'imposa fut d'étudier la Bible
hébraïque et d'en pénétrer le sens. Comme Mendelssohn, il s'était
instruit sans maîtres, et, dès sa jeunesse, s'étaient manifestés chez
: I
■■•(
t
286 HISTOIRE DES JUIFS.
lui le seatiment du beau et le goût d*uQ langage pur et châtié. Il
avait encore un autre point de ressemblance avec Mendelssobn.
Lui aussi était d'un caractère élevé, d'une loyauté scrupuleuse et
d'une grande dignité, mais il était moins conciliant, moins souple,
moins doux. Raide, compassé, pédant, il avait plus d'érudition que
de profondeur de pensée. Ce fut Mendelssobn qui le fit sortir de son
obscurité. La communauté deTrieste, composée surtout de Juifs ita-
liens et portugais, qui manifestaient moins d*aversion pour les
sciences profanes que leurs coreligionnaires allemands, avait
demandé au comte Zinzendorf, gouverneur de la ville, de Tcclai-
rer de ses conseils pour Torganisation des écoles, telles que les
désirait l'empereur Joseph. Zinzendorf l'engagea à s'adresser à
Mendelssobn. Celui-ci signala alors à Joseph Hayyim Galaigo ,
délégué de la communauté de Trieste, les efforts tentés par son
ami Wessely pour faire appliquer par ses coreligionnaires la loi
édictée par Joseph II, et il lui recommanda de se mettre en
relations avec lui.
Wessely avait, en effet, écrit un vrai dithyrambe en l'honneur
de cette loi, parce qu'il en attendait les meilleurs résultats pour
le judaïsme. Aussi, quand il apprit que les rigoristes de Vienne
déploraient presque cette ordonnance de l'empereur comme une
violation de conscience, envoya-t-il aux communautés d'Autriche
une lettre hébraïque : « Paroles de paix et de vérité » (mars 1782),
oïl il démontrait que c'était une obligation religieuse pour les
Juifs d'acquérir une culture générale. Il traçait en même temps
une sorte de programme d'études qui devait conduire graduelle-
ment la jeunesse juive de l'enseignement élémentaire jusqu'au
Talmud. Son enthousiasme pour les réformes de Joseph II lui
attira la colère des ultra-orthodoxes. Mais, comme il défendait, en
réalité, les idées de Joseph II, ceux-ci n'osèrent pas l'attaquer
ouvertement. Ils essayèrent simplement d'exciter contre lui quel-
ques rabbins polonais pour faire condamner sa lettre et le frap-
per lui-même d'anathème. Hirschel, rabbin de Berlin, tenta aussi
de le rendre suspect à ses coreligionnaires. Mais la communauté
de Berlin était trop imprégnée de l'esprit de Mendelssobn pour
prendre parti contre Wessely.
Malgré cet échec, les rigoristes continuèrent leurs attaques
LES ORTHODOXES CONTRE WESSELY. 287
contre Wessely, et ils réussirent a faire brûler publiquement sa
lettre à Lissa. Cet acte de fanatisme froissa vivement les esprits
libéraux. A Triesle, à Ferrare, à Venise, les rabbins se prononcèrent
avec énergie en faveur de Wessely. Dans plusieurs villes, et même
à Prague, les Juifs fondèrent des écoles pour y organiser le nouvel
enseignement. En réalité, les orthodoxes, dans leur haine contre
les innovations, voyaient plus juste que Mendeissohn et Wessely.
Ces deux nobles esprits, profondément attachés au judaïsme,
espéraient provoquer, par leurs réformes, Tabolition des abus
que le temps et les circonstances y avaient introduits; ils ne se
doutaient pas qu'ils Tébra nieraient jusque dans ses fondements.
Wessely, toujours maltraité par la destinée, eut encore la dou-
leur de voir porter les coups les plus violents aux principes
mêmes de la religion qu*il vénérait. Ce chagrin fut épargné à
Mendeissohn. Il se préparait à écrire Tapologie de Lessing pour
le présenter à la postérité dans toute sa gloire, quand il apprit de
Jacobi que, peu de temps avant sa mort, son ami s'était déclaré
partisan de la philosophie de Spinoza. Lessing spinoziste! Men-
deissohn en fut profondément affecté. La tristesse qu*il en
ressentait hâta certainement sa fln. Il mourut le 4 janvier 1786.
Au moins n*eut-il pas la douleur de voir une de ses filles aban-
donner son mari et ses enfants pour s'enfuir avec un amant,
une autre embrasser le christianisme, et un de ses fils livrer
ses enfants à TÉglise.
La mort de Mendeissohn fut un deuil non seulement pour tous
ses coreligionnaires allemands, mais aussi pour de nombreux
chrétiens de Berlin et d'autres villes. Ses amis chrétiens Nicolaï,
Biester et Engel, précepteurs du prince- héritier Frédéric-Guil-
laume III, unirent leurs elTorts à ceux de ses admirateurs juifs
pour essayer de lui faire élever une statue sur la place de TOpéra,
à Berlin, à côté de celles de Leibniz, de Lambert et de Sulzer.
L'enl'aut du modeste scribe de Dessau était devenu une des gloires
de la capitale prussienne.
288 HISTOIRE DES JUIFS,
CHAPITRE XIII
EXCÈS DE l'orthodoxie ET DE LA RÉFORME
(1760-1789^
Pendant qu*en Allemagne, Hendeissohn s'efforçait de démontrer
que le judaïsme est conforme à la raison et que les vérités qu*il
enseigne sont identiques aux vérités de la religion naturelle,
une secte se développait en Pologne qui acceptait et propageait
les croyances les plus absurdes et les plus extravagantes. C'était
la secte des Nouveaux Hassidim qui, par bien des pratiques,
rappelaient les Esséniens. Comme ces derniers, ils faisaient de
fréquentes ablutions, mettaient des vêtements blancs, opéraient
des guérisons miraculeuses et prédisaient Tavenir. Le fondateur
de cette secte fut un charretier, Israël Miedziboz, surnommé par
ses partisans « le thaumaturge », en hébreu Baal Schem, et^ par
abréviation, Bescht. Orphelin dès le bas âge, pauvre, abandonné
à lui-même, Israël avait passé sa jeunesse dans les forêts et les
cavernes des Carpathes. Là, il avait sans doute appris des
paysannes Tusage des simples, et, à Texemple de ces bonnes
femmes, il évoquait les esprits et faisait des conjurations pour
rendre plus efficace l'action de ses remèdes. Il acquit ainsi la
réputation d'un médecin infaillible, et souvent les nobles polo-
nais eux-mêmes le consultaient dans les cas difficiles.
Dans les gorges solitaires où il errait, Israël Baal Schem s'était
habitué à prier autrement qu'on ne le fait dans les synagogues. Il
récitait les mêmes formules usuelles, mais les prononçait avec
une extrême ferveur, élevant la voix très haut et imprimant à
tout son corps des mouvements désordonnés. Il prétendait que,
grâce a cette agitation de tous ses membres, il s'élevait plus faci-
lement jusqu'à son Créateur. Son exemple fut suivi, et bientôt il
eut autour de lui de nombreux partisans qui, comme lui, mani-
ISRAËL BAAL SCHEM. 289
Testaient leur ferveur pendant la prière en frappant des mains, en
s'agitant, en sautant et en criant. D*ailleurs, vers cette époque, on
retrouve aussi ces extravagances chez deux sectes chrétiennes,
les « sauteurs » ou jumpers, en Angleterre, et les « agitateurs »
ou shakers, dans l'Amérique du Nord. Le mysticisme et la folie
peuvent exercer leurs ravages dans toutes les confessions.
En l'espace de dix ans, Israël Bescht groupa autour de lui
près de dix mille Uassidim qui, au début, ne se distinguaient
des autres Juil's polonais que parleur façon particulière de prier,
par leurs nombreuses ablutions, leur constante sérénité d'humeur
et peut-être aussi les longues boucles de cheveux qu'ils laissaient
pendre le long de leurs joues. Leur chef étant un ignorant, les
Hassidim affectaient un profond mépris pour Tétude du Talmud qui,
selon eux, est incapable de former des Juifs vraiment religieux.
Après la mort d'Israël Bescht, les dissentiments existant entre
orthodoxes et Hassidim prirent un caractère plus aigu, et il ^e
produisit une véritable scission entre les deux partis.
A Israël Bescht succéda Dob Béer, de Mizricz (1700-1772). D'un
esprit plus cultivé que son prédécesseur, il était aussi plus habile
à gagner des partisans et à imposer sa volonté. Il était versé dans
la Cabbale, se montrait prédicateur fort adroit (Magguidj, et, pour
appuyer ses opinions, savait établir des rapports entre des pas-
sages de la Bible, du Midrasch et du Zohar qui semblaient n'avoir
absolument aucun lien entre eux. Sa figure imposante inspirait
le respect. Enfermé toute la semaine dans sa petite chambre, où
il ne recevait que ses intimes, ses allures mystérieuses contri-
huaient encore à le faire vénérer du peuple. La foule désireuse
de contempler sa face ne pouvait le voir que le jour du sabbat,
où il se montrait habillé de soie blanche. En ce jour, il daignait
se joindre, pour prier d'après les rites de Bescht, à ses amis,
à ses partisans du dehors qui ne cessaient d'affluer auprès de
lui, et à tous ceux qui étaient venus en simples curieux. Afln de
mettre les assistants en bonne humeur pour la prière, il se
livrait aux plus enfantines plaisanteries. Lorsqu'il voyait tout le
monde en gaieté, il s'écriait subitement : a Maintenant, servez
l'Éternel avec allégresse. »
Sous la direction de Bcer, la secte des Hassidim était restée la
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290 HISTOIRE DES JUIFS.
même, en apparence, que sous son prédécesseur. En réalité, elle
avait subi un changement important. Israël avait été sincère.
f/' Quand il s'agitait pendant la prière, quand tout son corps était
secoué comme par des convulsions et qu'il avait des visions, il
était réellement en extase.Beer manquait d'enthousiasme naturel,
il n*était pas possédé du démon intérieur. Il prit alors l'habitude
de puiser l'inspiration divine dans de fréquentes libations, dans
de copieuses rasades d*eau-de-vie. De plus, pour faire croire qu'il
savait pénétrer tous les mystères, il entretint une sorte de
police secrète, très habile, qui le renseignait sur bien des choses
intimes. C'est par de tels procédés qu'il parvint à en imposer à
ses nombreux partisans.
Béer réussit aussi a inspirer à la foule une vénération supersti-
tieuse pour le chef de la secte appelé Çaddik, Il plaça le çaddik
sur un piédestal si élevé qu*il le rendait presque semblable à Dieu.
Il le représentait comme un être parfait, protégé contre toute
souillure et tout péché, dont les actes et les pensées exercent
sur l'univers entier une influence toute-puissante. Dans sa petito
chambre sale et obscure, Béer se considérait l'égal du pape,
vicaire, comme lui, de Dieu sur la terre.
L'expansion de la secte des Hassidim était due à deux raisons
principales : l'union étroite et fraternelle dans laquelle ils vivaient
tous ensemble et l'aridité de l'enseignement talmudique en
Pologne. Dès le début, les Hassidim formèrent une sorte de con-
frérie, qui, il est vrai, ne possédait pas une caisse commune,
comme autrefois les Esséniens, mais dont les membres fortunés
se croyaient tenus de venir en aide a ceux qui étaient dans le
dénûment. En plus, pendant les fêtes du nouvel An et de l'Expia-
tion, tous abandonnaient femme et enfants pour se rendre auprès
du çaddik et passer ces saintes journées dans la contemplation
de leur chef. D'un autre côté, le mysticisme des Hassidim répon-
dait trop à certaines aspirations de la nature humaine pour ne pas
séduire même des esprits sérieux. Le judaïsme rabbinique, tel
qu'il était alors pratiqué en Pologne, ne donnait aucune satisfac-
tion au véritable sentiment religieux. On attachait surtout de
l'importance à l'interprétation plus ou moins subtile du Talmud,
mais on se préoccupait très peu de tout ce qui pouvait émouvoir
k.
*
LE G AON ELI A VILNA 291
le cœur et mettre I*âme en communication avec le ciel. De là, de
nombreuses recrues pour les Hassidim, qui faisaient la part si
large à Texlase et au sentiment religieux.
De plus en plus les Hassidim s'éloignèrent des orthodoxes.
Déjà sous la direction de Béer ils se sentirent assez forts pour
adopter une réforme qui irrita profondément les rabbins. Au lieu
de continuer à réciter seulement les prières prescrites, et à des
heures déterminées, comme Texige le code religieux, ils priaient
toutes les fois qu'ils s'y sentaient disposés, sans tenir compte de
rheure, et ne craignaient pas de supprimer arbitrairement une
partie des prières obligatoires. Béer Mizricz recommanda à ses
partisans le Rituel de prières du cabbaliste Isaac Louria, d'où les
pioutim avaient été totalement éliminés.
Peut-être les rabbins polonais eussent-ils pu réduire assez vite
les Hassidim à l'impuissance, s'ils avaient encore, joui de la même
autorité que quelques années auparavant. Mais, en 1764, le roi
Stanislas-Auguste Poniatowski avait décrété la dissolution du
« synode des quatre pays », qui était investi du droit de pro-
noncer Texcommunicalion contre les Juifs de Pologne et même
de leur infliger des amendes. Il n'existait donc plus, en Pologne,
de pouvoir central juif qui pût prendre des résolutions applicables
à tout le pays, et chaque communauté était libre de se comporter
à l'égard des Hassidim comme il lui convenait. H en résulta un
manque d'entente que les Hassidim surent mettre à profit pour
répandre plus facilement leurs doctrines et pénétrer jusque dans
de vieilles et importantes communautés. Leur nombre augmenta
rapidement, et ils formèrent bientôt deux groupes importants, les
Mizricziens et les KarUniens. Dès que dix Hassidim se trouvaient
ensemble dans une localité, ils louaient une chambre pour y célé-
brer leurs olTices et entreprenaient une propagande active.
Ils agissaient avec prudence et discrétion jusqu'à ce qu'ils fus-
sent assez forts pour soutenir la lutte contre leurs adversaires.
Ils réussirent ainsi à faire des recrues dans l'importante com-
munauté de Vilna. Mais là ils attirèrent sur eux un orage qui
eût peut-être amené leur ruine sans leur ténacité et leur remar-
quable habileté.
A Vilna vivait alors un savant talmudiste,Élia Vilna (1720-1797]f
/.f
292 HISTOIRE DES JUIFS.
qui, aujourd'hui encore, est vénéré, sous le nom de « gaon »,
par les Juifs de la Lithuanie. D'un caractère élevé, d*une
intelligence remarquable, d'une science profonde, il occupait
un rang à part parmi les rabbins polonais. Il va sans dire qu'il
était familiarisé avec le Talmud et ses commentaires, mais il se
gardait bien de se livrer à cette dialectique excessive qui abou-
tissait aux subtilités et à l'ergotage. 11 s'appliquait simplement
à comprendre le texte et à le soumettre a une sérieuse critique.
Ce talmudiste offrait encore une autre particularité, il ne dédai-
gnait pas d'étudier la Bible et même la grammaire hébraïque.
Lorsque Ella fut informé qu'un groupe de Hassidim s'était orga-
nisé à Vilna et avait entrepris une campagne contre le Talmud, il
ordonna une enquête. On découvrit des écrits où les Hassidim ne
se contentaient pas de recommander la sérénité d'humeur et
même la gaieté, mais proposaient aussi de modifler les prières et
s'exprimaient d'une façon peu respectueuse sur les rabbins.
Encore sous Timpression des égarements des Frankistes, Élia prit
immédiatement les mesures les plus rigoureuses contre les Hassi-
dim. Il condamna même leurcheflssar au pilori. Les administrateurs
de la communauté n'osèrent pas appliquer une peine aussi sévère.
Issar fut excommunié un jour de sabbat, en présence de toute la
communauté, incarcéré et flagellé, et les ouvrages découverts
furent brûlés (1772). Les rabbins de Vilna écrivirent aussi à toutes
les grandes communautés de Pologne pour les engager à surveil-
ler étroitement les Hassidim et à les frapper d'anathème. Dans
cette même année, la secte perdit son chef, Dob Béer Mizricz. Ces
coups répétés découragèrent les Hassidim, qui suspendirent
momentanément leur activité.
Ils ne tardèrent pourtant pas à recommencer leur propagande.
Ils étaient alors au nombre d'environ cinquante à soixante mille,
divisés en petites communautés dont chacune avait à sa tète
un rebben. Tous ces groupes étaient unis entre eux par le
çaddik suprême, descendant de Béer Mizricz, dont l'autorité s'é-
tendait sur tous les rebben et qui recevait une part de leurs
revenus. Le premier çaddik en chef fut Abraham, fils de Béer,
surnommé par ses partisans ha-Malakh ou « l'Ange ». Pour atté-
nuer l'effet qu'auraient pu produire l'excommunication prononcée
ELIA VILNA CONTRE LES HASSIDIM 293
contre les Hassidim par le rabbinatde Viloa ou les divers ouvrages
polémiques, les rebben interdisaient la lecture de tout écrit qu'ils
n'avaient pas préalablement approuvé. Par contre, ils recomman-
daient chaleureusement des recueils de sermons et de sentences
attribués à Israël Baal Schem et à Béer Mizricz.
Après la mort de Deer, deux de ses successeurs contribuèrent
particulièrement au développement de la secte des Hassidim :
Israël, de Kozieniz, au nord de Radom,et Salmande Liadi.Le pre-
mier, connu sous le nom de « Magguid de Kozieniz », était d'un
mysticisme exalté et avait la réputation d'un grand thaumaturge,
même chez les chrétiens. Ses revenus étaient considérables, mais
il distribuait aux nécessiteux Tor que ses admirateurs lui appor-
taient. Salman de Liadi se distingua surtout par sa vaste érudi-
tion talmudique et sa dignité de caractère. Il fonda un groupe
spécial qu'on désignait sous le nom AeB'aàad^ .
Une seconde fois, Ëliaetses collègues de Vilna excommunièrent
les Hassidim. A Brody et à Cracovie on brûla plusieurs de leurs
livres (1781). Mais ces procédés de répression n'avaient plus la
même efficacité qu'autrefois. Dans la province austro-polonaise
de la Galicie, les disciples de Mendelssôhn essayèrent de combattre
cette secte en créant des écoles élémentaires d'après le programme
de Joseph II. Elle triompha pourtant de toutes les résistances, et,
à la fln du xvin* siècle, elle était déjà forte de cent mille âmes.
C'est que de ses revendications, une au moins était justifiée : la
nécessité de réprimer Texcès des études talmudiques. Aujourd'hui,
les Hassidim donnent le ton dans les communautés où ils étaient
autrefois persécutés et ne cessent de faire de nouvelles recrues
en Pologne.
Pendant que cette secte exerçait son action funeste en Pologne,
les disciples de Mendeissohn continuaient l'œuvre de leur mailre.
Toute une légion déjeunes hommes, en Allemagne, dans l'est et
le sud de l'Europe, travaillaient à la rénovation de leur religion
et s'efforçaient de faire pénétrer une sève plus jeune dans le vieux
tronc du judaïsme. Comme s'ils s'étaient tous entendus, ils mirent
de côté le Talmud pour s'adonner à l'étude de la Bible et à la
1. Ce nom est formé des lettres initiales des mots "Rokhina « sagesse»,.
Stna « intelligence », et "Daal «> connaissance ».
294 HISTOIRE DES JUIFS.
cullure de la science. Ardents, enthousiastes, ils prêchaient le
progrès, prédisaient de nouvelles destinées au judaïsme, sans
savoir eux-mêmes quelles seraient ces destinées. Depuis Kœnigs-
berg jusqu'en Alsace, depuis Tltalie jusqu'à Amsterdam, à Lon-
dres et à Copenhague, on entendait un concert de voix fraîches et
mélodieuses qui chantaient comme à Taurore d'une joyeuse jour-
née de printemps. Chaque voix prise à part aurait peut-être paru
frêle et un peu fruste, mais dans leur ensemble elles produisaient
un effet d'une belle harmonie. Ces jeunes gens, qui s'étaient mis
a lire la Bible dans le texte original et en étaient vivement
impressionnés, désiraient rendre à la langue hébraïque dé-
formée et modifiée sa pureté primitive. Ils poursuivaient aussi
le but de réveiller, parmi les Juifs, le goût de la poésie et de
la science. Dans leur inexpérience et leur bel enthousiasme, ils
n'apercevaient pas les nombreuses difficultés qu'ils rencontre-
raient dans leur entreprise. Aussi n'hésitèrent-ils pas à aller de
l'avant et eurent-ils la joie de voir le succès couronner leurs
efforts. Mendelssohn, prudent et circonspect, rendit, en réalité,
moins de services au judaïsme que ses disciples, qui étaient dans
la vigueur de l'âge, pleins de feu et d'audace, et ne craignaient
ni de se compromettre ni de froisser les consciences timides.
Des circonstances particulières favorisèrent ce mouvement.
Dans le désir d'enrichir son pays, le roi Frédéric II avait encouragé
l'activité et l'esprit d'entreprise des Juifs de son royaume et surtout
de ceux de Berlin. Sous son impulsion, plusieurs Juifs avaient créé
des fabriques, fondé d'importantes industries et acquis de grandes
richesses. Mais que faire de leur argent? Ils n'avaient accès ni à
la cour ni dans la noblesse ; la bourgeoisie même, jalouse de
leur fortune, ne voulait pas les recevoir. Pour se distraire de leurs
occupations habituelles, ils eurent alors l'idée de s'intéresser à la
littérature, protégeant les savants juifs et favorisant la publi-
cation de leurs œuvres.
Le signal partit de Kœnigsberg, qui était alors, en quelque sorte,
une colonie de Berlin. Cette ville était habitée par un certain
nombre de Juifs riches qui étaient des esprits cultivés et avaient
pris une part active au mouvement provoqué en Allemagne, é
cette époque, par l'influence de la littérature française. A leur tête
LES MEASSEFIM. 295
se trouvaient les trois frères Friedlaender (Baermann, Meyer et
Wolf). Un membre de cette famille, David Friedlaender (1750-1834),
devint influent dans la communauté de Berlin, par suite de son
alliance avec le banquier Daniel Itzig, et établit des relations suivies
entre la capitale prussienne et Kœnigsberg. Ç*avait été un événe-
ment considérable pour les Juifs de Kœnigsberg que la visite de
Mendelssohn à leur ville, où il avait été accueilli avec une res-
pectueuse déférence par des professeurs, des écrivains et d'au-
tres personnages connus, et où Tillustre philosophe Kant Tavalt
embrassé en public. Ces marques de respect et d*amitié don-
nées a leur coreligionnaire les encouragèrent à redoubler d^ef-
forts pour cultiver leur esprit et s'imposer ainsi à l'estime de
leurs concitoyens. Du reste, sur la demande de quelques maîtres
libéraux et principalement de Kant, l'Université de Kœnigsberg
leur ouvrit ses portes. Parmi les étudiants juifs qui suivaient les
cours de cette Université, deux surtout s'atlachèrent à continuer
l'œuvre de Mendelssohn, Isaac-Abraham Euchel et Mendel Bresse-
lau, tous deux précepteurs dans la famille Friedlaender.
Isaac Euchel (1756-1804) s'appliqua à écrire l'hébreu, comme
Mendelssohn et Wessely, avec correction et élégance, et il y réus-
sit parfaitement. Son style était pur, clair et agréable. Son ami,
Mendel Bresselau (1760-1829), qui, plus tard, prit si vigoureuse-
ment à partie les vieux rabbins, avait encore plus de talent, 11
maniait la langue hébraïque avec un véritable art et savait se
servir très habilement du langage biblique pour exprimer des
idées modernes et raconter les événements les plus divers. Sou-
tenus par deux jeunes gens de la famille Friedlaender, Euchel et
Bresselau adressèrent un appel à tous les Juifs, encore du vi-
vant de Mendelssohn (en 1783), pour fonder une société qui ré-
pandît la connaissance de la langue hébraïque et pour créer un
recueil périodique. Ce journal, appelé Meassef, le a Collectionneur »,
était rédigé en hébreu afin d'être accessible à tous les Juifs. Ce fut
à Berlin que le Meassef trouva ses meilleurs collaborateurs et
ses plus fermes soutiens. Mendelssohn lui-même ne dédaigna pas
de publier dans ce journal, sous le voile de Tanonyme,, quel-
ques poésies hébraïques à côté des œuvres de simples dé-
butants. Parmi les principaux rédacteurs de ce recueil, surr
296 HISTOIRE DES JUIFS.
iMMiiiDés les Measu/iw^ il (aot citer : Joël Lœwe et Anm Halle,
appelé aussi Wolfesohn, doot le premier était an remarqaaUe
savant et faotre on fbagaeox polémiste, et qui soecéd^ent plus
tard à leurs amis Eaebel et Bresselaa dans la direction do journal ;
David Friedlaender, qoi Uiocba à toot; Joseph Haltem et Joseph
Witzeohausen ou Veit ; baac Satanowet Ben Zeèb, deox Polonais
établis à Berlin qui comptaient parmi les meilleurs écrivains hé-
breux. Wolf Heidenheim aus» collabora au Meassef. Ce dernier
était un esprit assez bizarre, mécontent du style incorrect des
anciens et des connaissances un peu superficielles des modernes,
et qui consacra son temps à Fétode minutieuse de la grammaire
hébraïque et de la Massora.n a rendu service à la littérature joive
en publiant de nouvelles éditions, très soignées, d*un certain
nombre d'ouvrages hébreux où pullulaient les incorrections et les
fautes d'impression.
En France, le MeasseféXaii représenté par Moïse Ensheim ou
Moïse Metz, qui avait été pendant quelques années le précepteur
des enfants de Mendelssohn et avait inspiré a ses jeunes élèves
une grande affection. H était très bon, tK^ doux et d*une
grande modestie. Ses connaissances mathématiques étaient très
appréciées de savants tels que Lagrange et Laplace. En Italie aussi,
le MeassefevX des partisans. Môme dans les milieux chrétiens,
rapparition de ce journal fut saluée comme le signal d'une sé-
rieuse rénovation parmi les Juifs. Bientôt le groupe qui avait fondé
le Meassef ne borna plus son ambition à la simple littérature, il
voulut agir plus directement sur les mœurs et, dans ce but, orga-
nisa en 1787 la c Société pour le bien et Télévation des senti-
ments ». Son influence s*étendit de plus en plus, et bientôt
chaque communauté importante eut son parti des o éclairés »,
qui, sans rompre complètement avec le passé, étaient bien
près de délaisser tout ce qui rappelait l'ancien judaïsme.
L'école de Mendelssohn eut aussi ses philosophes, dont plusieurs
avaient une réelle valeur et égalaient leur maître en profondeur
et en force de dialectique. Trois surtout acquirent de la célé-
brité : Marcus Herz, Salomon Maïmon et Lazarus Ben-David.
Pénétrés des idées de Kant, dont ils admiraient la grandeur mo-
rale et la rigoureuse logique, ils se déclarèrent ses disciples
k
SALOMON MAIMON. 297
dévoués et rendirent plus accessibles au public les conceptions de
ce philosophe exposées dans un langage obscur et rocailleux.
Marcus Herz (1747-1805) se fit remarquer par Kant pour sa pé-
nétrante sagacité. A Berlin, où il était établi comme médecin,
ses conférences sur la philosophie et la physique attiraient de
grands savants et parfois des princes. Grâce à ses connaissances
variées et à son brillant esprit, grâce aussi à son mariage
avec la belle Henriette de Lemos, il réussit à faire de sa maison le
rendez-vous de la meilleure société de Berlin et exerça ainsi une
puissante influence sur les milieux juifs et même chrétiens.
Un autre philosophe, Salomon Maïmon (1753-1800), est certai-
nement une des figures les plus curieuses de ce temps. S*appelant
de son vrai nom Salomon de la Lithuanie ou de Nieswiesz, ce
Juif polonais ressentit un tel enthousiasme pour le Guide des
égarés^ de Maïmonide, qu*il ajouta le nom de Maïmon à son propre
nom. 11 offre un exemple frappant de la facilité avec laquelle les
Juifs s'assimilent les plus diverses connaissances. Venu en Alle-
magne dans un complet dénûment, comprenant à peine la langue
du pays, ne sachant que le Talmud, il devint un profond et origi-
nal philosophe. Kant, à qui Marcus Jlerz Tavait recommandé,
admirait sa puissance de dialectique, son esprit pénétrant et
faisait de lui le plus grand éloge, quoique Maïmon combattit une
partie de ses idées. Celui-ci publia de nombreux ouvrages phi-
losophiques et, quoique Polonais, sut exposer en allemand avec
une suffisante clarté les plus obscurs et les plus arides pro-
blèmes métaphysiques. Le grand public apprit surtout à le
connaître par son Autoiio graphie y où il dénonce sans ménage-
ment les défauts de ses compatriotes juifs et témoigne d'un rare
cynisme. Cette œuvre a des points de ressemblance avec les Con-
fessions de J.-J. Rousseau.
Malgré ses mœurs dépravées, sa malpropreté presque repous-
sante et son caractère insupportable, Salomon Maïmon rencontra de
généreux protecteurs. Son ArUobiographie surtout le fit connaître
dans toute TAllemagne. Schiller et Gœthe manifestèrent pour lui
la plus vive sympathie, et le second exprima même le désir de
rappeler auprès de lui. Mais sa célébrité ne le rendit ni plus
heureux ni moins repoussant. Il persista dans ses dérèglements.
298 HISTOIRE DES JUIFS.
conserva des manières grossières et, jusqu'à sa mort, dut vivre
de subsides.
Le troisième philosophe juif de ce temps, Lazarus Ben-
David (1762-1832), de Berlin, fut aussi un disciple fidèle
de Kant, qui parle de lui, dans ses ouvrages, avec la plus
haute estime. Peut-être out-il tort de se rendre à Vienne pour y
faire des conférences sur la philosophie, car en Autriche on
n'avait alors aucun goût pour cette science. Au début, il fut auto-
risé à enseigner à TUniversité même, mais il dut bientôt y renon-
cer. Il fut alors accueilli dans le palais du comte de Harrach, où
il put continuer ses leçons pendant quatre ans devant un audi-
toire choisi. II retourna ensuite a Berlin.
Les Juifs d'Allemagne, en cultivant leur esprit sous l'impulsion
de Mendeissohn et de ses élèves, travaillèrent en même temps à
la culture intellectuelle de leurs concitoyens chrétiens. Ce fut, en
effet, dans la haute société juive de Berlin que naquit ce ton de
bonne compagnie qui devint un des traits distinctifs de la capi-
tale et agit ensuite sur le restant du pays. Frédéric le Grand avait
implanté en Prusse la littérature française, et celte littérature
rencontra plus d'admirateurs parmi les Juifs que parmi les chré-
tiens. L'esprit français était un peu parent des saillies humoris-
tiques du Talmud et, par conséquent, était mieux compris et plus
apprécié dans les maisons juives que partout ailleurs. Les femmes
juives surtout étudiaient avec ardeur la langue française : c'était
devenu une question de mod^, et elles n'avaient garde de s'y
soustraire. Elles s'appliquaient pourtant à acquérir également des
connaissances sérieuses pour pouvoir se montrer aussi instruites
que les hommes. Les filles de Mendeissohn, en constantes rela-
tions avec des littérateurs et des savants, donnèrent l'exemple,
et elles furent suivies par un grand nombre de jeunes filles et de
femmes juives.
C'est la maison de Mendeissohn qui avait été d'abord le rendez-
vous des amis des lettres et de la philosophie à Berlin. Après la
mort de leur maître, David Friedlaender et Marcus Herz prirent
sa place. Mais Friedlaender manquait de grâce et de souplesse et
n'avait rien qui attirât. Ce fut donc dans la maison de Herz que
les amis de Mendeissohn prirent l'habitude de se réunir. Herz
HENRIETTE HERZ. 299
était un médecin distingué, fort savant, qui avait un esprit mor-
dant et savait entretenir la conversation. Mais le grand charme de
sa maison était sa femme, Henriette Herz (1764-1847), dont la ra-
dieuse beauté et le brillant esprit exerçaient une action puissante
et lui valaient un nombre considérable de courtisans.
Fille d'un Juif portugais. Benjamin de Lemos, qui avait épousé
une Allemande, Henriette réunissait dans sa personne Tardeur
méridionale et la dignité castillane avec la souplesse et la dou-
ceur des Allemandes. Elle faisait sensation partout où elle se
montrait par la flnesse de ses traits autant que par sa démarche
gracieuse ; on l'appela la a Muse tragique ». Son intelligence
aussi était remarquable et faisait encore valoir son éblouissante
beauté.
Le salon de Henriette Herz devint un centre de réunion pour
rélite de la société de Berlin. Tous les personnages de marque de
l'Allemagne et de l'étranger qui venaient dans la capitale prus-
sienne s'empressaient de s'y rendre. On y rencontra d'abord les
amis chrétiens de Mendelssohn, Nicolaï, Engel, le précepteur du
prince héritier (Frédéric-Guillaume H), et Ramier, le directeur
de conscience des poètes. A ceux-ci se joignirent bientôt d'autres
hommes distingués, les conseillers consistoriaux Teller et Zœllner,
Knuth, le précepteur des frères Alexandre et Guillaume de Hum-
boldt, Gentz, Schleiermacher, Frédéric de Schlegel. Mirabeau
aussi, pendant sa mission diplomatique secrète à Berlin (1786), fré-
quenta la maison Herz. Peu à peu, des femmes chrétiennes qui
occupaient à Berlin les plus hautes situations par leur naissance
ou leur esprit entrèrent également en relations avec Henriette Herz
et ses amis, dont elles admiraient le savoir solide et la spirituelle
gaieté.
ê
Ce rapprochement entre Chrétiens et Juifs faisait espérer à ces
derniers qu'ils réussiraient à obtenir l'abolition des mesures hu-
miliantes auxquelles les autorités pouvaient encore les soumettre
et, sinon leur émancipation complète, du moins ramclioration de
leur situation légale. Leur espoir grandit encore après l'avène-
ment de Frédéric-Guillaume H, qui était un prince doux et bien-
veillant. Sur le conseil de David Friendlaender^ les « anciens » de
la communauté de Berlin adressèrent une supplique au souverain
J
300 HISTOIRE DES JUIFS.
pour lui demander de supprimer le péage personnel [leibzolJ), do
révoquer les lois barbares qui les régissaient et de leur accor-
der une plus grande liberté. Cette requête fut accueillie favo-
rablement. Le roi les invita à « choisir parmi eux des hommes
honnêtes » avec lesquels le gouvernement étudierait la question,
il agréa aussi leur demande de convoquer a Berlin des délégués
de tous les Juifs du pays, à Texception de ceux des provinces de
la Silésie, de la Prusse occidentale et de la Frise orientale. On
nomma une commission chargée d'examiner les griefs des Juifs
et d'indiquer les améliorations qu'on pourrait apporter à leur
situation.
La délégation énuméra d*abord les divers procédés dont on
usait pour exiorquer de l'argent aux Juifs : ils étaient tenus
d'acheter aux manufactures royales, à un prix très élevé, de la
porcelaine de mauvaise qualité, appelée ironiquement de la a por-
celaine juive », pour la revendre a l'étranger; ils étaient égale-
ment obligés d'entretenir des fabriques de bonnets, de bas, d'cta-
mine et de dentelles. Courageusement, les députés demandaient
pour leurs coreligionnaires l'égalité civile, c'est-à-dire la faculté,
non seulement de pratiquer l'agriculture ou les professions ma-
nuelles, mais aussi d'occuper des emplois publics et des chaires
à l'Université (mai 1787). Le gouvernement prussien commença
par supprimer le péage personnel et dispensa les Juifs, contre le
payement d'une somme de 42,000 marcs, d'acheter dorénavant
de la porcelaine. Les autres réformes furent ajournées pour
laisser a la commission royale le temps de les étudier. Pendant
qu'on les examinait, Wallner et Bischoffswerder réussirent à
circonvenir le roi et à provoquer une réaction contre les idées
libérales. Les députés juifs ne purent donc plus compter sur au-
cune amélioration. Ils eurent le courage et le grand mérite de
repousser les concessions insignifiantes qu'on voulait leur accor-
der : « Les faveurs qu'on est disposé à nous offrir, disaient-ils,
sont au-dessous de toute attente et ne répondent nullement aux
joyeuses espérances que nous avons nourries lors de l'avènement
au trône de notre souverain. » On leur proposait bien d'appeler les
Juifs au service militaire, mais sans qu'ils pussent être élevés à
un grade quelcon({ue. Ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas les pou-
LES m ÉCLAIRÉS » DE BERLIN. 301
voirs nécessaires pour accepter une réforme qui imposait de nom-
breuses restrictions et présentait très peu d'avantages.
Cet échec ne découragea pas le groupe des « éclairés « de Ber-
lin dans son œuvre de rénovation. De la capitale il s'eflbrça
d'étendre son action dans les provinces au moyen de deux instru-
ments de propagande : une école et une imprimerie. L'organi-
sation de récole, dirigée par David Friediaender et son riche beau-
frère, Daniel Itzig, répondait peu au programme de Wessely.
On y accordait une place très large aux matières de culture géné-
rale, au détriment de tout ce qui avait un caractère juif : Thé-
breu, la Bible et le Talraud. En l'espace de dix ans (1781-1791);
cette école forma plus de cinq cents élèves, qui répandirent dans
toute la Prusse les idées des réformateurs juifs de Berlin. Sur son
modèle, d'autres écoles furent créées en Allemagne et hors de
l'Allemagne. L'imprimerie rattachée à celte école agissait dans le
même esprit en publiant et en faisant pénétrer dans les ghettos
des ouvrages d'instruction et d'éducation en hébreu et en allemand.
Au commencement, tous ces efforts produisirent des fruits
déplorables, car l'enseignement donné par les réformateurs avait
très souvent pour résultat la négation du judaïsme et la légèreté
des mœurs. On écartait tout ce qui, dans l'ancienne vie juive,
pouvait froisser le goût moderne, tout ce qui ne paraissait pas
s'expliquer par la raison humaine, tout ce qui avait un caractère
national, rappelait les événements du passé et contribuait à
distinguer le Juif du Chrétien. « Être éclairé », c'est-à-dire res-
sembler en tout point aux chrétiens, tel était le mot d'ordre de
ces réformateurs. En agissant ainsi, ils croyaient sincèrement
être restés fldèles aux idées de Mendelssohn, oubliant que leur
maître n'avait jamais cessé de manifester un ferme attachement
aux pratiques du judaïsme.
Ce mépris professé pour l'antique religion d'Israël blessait
profondément les sentiments de la très grande majorité des Juifs,
qui avaient conservé le respect des anciennes traditions et qui
auraient peut-être accueilli avec faveur de sages réformes. De là,
des malentendus, des froissements, des récriminations et des
querelles. Wessely lui-même, cet admirateur passionné de Men-
delssohn, reprocha amèrement leurs exagérations aux « éclai-
302 HISTOIRE DES JUIFS.
rés » de Berlin, dont le chef était le faible et superficiel David
Friedlaender, et il déclara publiquement qu*il se séparait d'eux.
Mais si, parmi les novateurs, on trouvait peu d'esprits supé-
rieurs, capables de diriger le mouvement avec habileté et clair-
voyance, les orthodoxes étaient encore moins favorablement par-
tagés. Leur principal chef ou, du moins, celui qui était considéré
comme tel, Ezéchiel Landau, de Prague, n'avait pas la moindre
intelligence des nécessités des temps modernes. Il s'obstinait à
exiger le maintien des pratiques les moins justifiées, et nuisit
ainsi considérablement à la cause qu'il défendait. lorsque le gou-
vernement autrichien voulut interdire l'ensevelissement préci-
pité des morts, ainsi qu'il était d'usage chez les Juifs, Landau
combattit la modiflcation proposée par les plus pitoyables argu-
ments. Les « éclairés » saisirent avec empressement celte occa-
sion pour fulminer contre l'étroitesse d'esprit et le fanatisme de
leurs adversaires. Les orthodoxes, de leur côté, par l'organe d'un
prédicateur de Prague, Eléazar Fleckelès, protestèrent avec vio-
lence contre David Friedlaender et Euchbl, parce qu'ils avaient
traduit en allemand, pour l'usage des femmes, les prières du
Rituel.
Surexcités par ces luttes, les « éclairés » comme les orthodoxes
élargissaient encore le fossé qui les séparait. La jeunesse juive
de Berlin, précepteurs, commis de magasin, fils de famille, vi-
veurs, se faisaient gloire de mépriser le judaïsme et qualifiaient
de préjugés, de superstitions et d'absurdités les vieilles croyances
de leurs pères. Naturellement, les orthodoxes répondaient à ces
attaques par une piété plus rigoureuse et plus pointilleuse. Comme
ils étaient à la tète de la communauté et des diverses institutions
de bienfaisance, ils refusaient tout subside aux « éclairés » néces-
siteux, ne les accueillaient pas dans les hôpitaux juifs et ne leur
accordaient pas, après leur mort, d'emplacement convenable dans
les cimetières. Les a éclairés », sous la direction du fils aine de
Mendelssohn, Joseph, créèrent alors (1792) la « Société des amis »,
composée exclusivement de jeunes gens, qui devaient se traiter
en frères, s'éclairer mutuellement de leurs conseils, se secourir
en cas de maladie ou de pauvreté. Ils cherchaient aussi à ins-
truire et à a éclairer ».
APOSTASIES EN ALLEMAGNE. 3f)3
Mais les membres de celte Société manquaient d*ardeur et
de conviction. Ils avaient bien délaissé les pratiques du judaïsme,
mais n'avaient remplacé leur ancienne foi par aucune autre
croyance ; ils ne possédaient plus aucun idéal religieux. Cette
absence de principes et d*idéal se manifestait encore plus
ouvertement chez les riches marchands « éclairés », qui aimaient
le luxe et étaient heureux de pouvoir fréquenter des chrétiens.
Comme rien ne les retenait plus dans la religion de leurs aïeux,
ils embrassèrent en masse le christianisme. « Semblables a de
légers papillons, ils voltigèrent autour de la flamme et, à la Tin,
s*y laissèrent brûler. » Pourquoi, en efTet, auraient-ils continué à se
soumettre aux restrictions du a privilège général » et à supporter
les humiliations imposées aux Juifs a protégés », eux qui avaient
totalement rompu avec les usages, les mœurs et les croyances du
judaïsme, quand, par le baptême, ils pouvaient devenir les égaux
des chrétiens ? Aussi les apostasies furent-elles nombreuses à
Berlin, à Bresiau et à Kœnigsberg. En trente ans, la moitié de la
communauté de Berlin accepta le baptême. Il est probable que
tous les « éclairés n de TAIlemagne eussent déserté le judaïsme,
s'ils n'avaient élé arrêtés par leur antipathie profonde pour les
croyances chrétiennes, par leur attachement inébranlable à leur
famille et aux souvenirs du passé merveilleux du peuple juif, et
enfln par leur amour pour la langue et la littérature hébraïques.
Quiconque pouvait apprécier la grandeur sublime et les beautés de
la Bible dans le texte original et savait manier lui-même la langue
hébraïque, restait Adèle au judaïsme, malgré ses doutes, malgré
les restrictions légales dont il souffrait en sa qualité de Juif.
Pourtant, David Friedlaender fit exception. Ni la gloire du
passé, ni la poésie hébraïque, ni le sentiment de la famille n'eu-
rent le pouvoir de le retenir dans le judaïsme. Esprit étroit et
superficiel, il n'avait ni élévation de pensée, ni dignité de carac-
tère. Sans originalité aucune, il avait emprunté quelques lam-
beaux d'idées à Mendelssohn qu'il avait cousus ensemble pour en
faire ce qu'il appelait un système religieux épuré. Comme il n'ob-
servait plus rien du judaïsme, il croyait qu'il pourrait facilement
se soustraire aux lois humiliantes qui pesaient sur les Juifs. Il
demanda donc pour lui et toute la famille Friedlaender la natura-
304 HISTOIRE DES JUIFS.
lisation avec les droits et les obligations qui en découlaient.
Sa demande fut rejetée. Au lieu d opposer à ce refus une ficre
impassibilité et de chercher à s'en consoler par le souvenir du
passé héroïque d'Israël; il écrivit, avec d'autres pères de famille
(probablement des membres de la famille lizig), à Teller, conseil-
ler supérieur du Consistoire, pour lui annoncer leur intention de se
faire baptiser. Ils y mettaient pourtant une condition : on devait les
dispenser de croire à la divinité de Jésus et d'observer les pra-
tiques du christianisme, parce qu'ils ne partageaient pas la foi de
l'Église et qu'il leur répugnait d'agir en hypocrites.
Teller éconduisit poliment, mais avec fermeté, ces singuliers
Juifs qui voulaient se faire chrétiens tout en déclarant qu'ils ne
pourraient pas croire aux dogmes du christianisme. Friedlaender
resta donc forcément juif. Mais sa lettre à Teller produisit une
vive sensation. Plusieurs chrétiens l'apprécièrent avec sévérité ;
ils y voyaient une trahison à l'égard du judaïsme et une inconsé-
quence. Dans l'ignorance où il était de l'origine de cette lettre,
Schleiermacher disait : « Que cette démarche inconsidérée doit
donc blesser l'excellent Friedlaender! Je serais étonné qu'il ne
protestât pas contre une telle trahison, lui qui est un si fervent
admirateur de Mendelssohn. » Quelle condamnation pour Friedlaen-
der que ce jugement de croyants chrétiens exprimant leur dédain
pour ces apostats qui, de leur plein gré, auraient voulu renier
le glorieux passé de la plus ancienne nation pour prendre simple-
ment le masque du christianisme I Les Juifs gardèrent prudem-
ment le silence sur cette affaire.
Les femmes juives montraient encore moins de fierté et de
dignité que les hommes. Le salon de Henriette Herz était devenu le
rendez-vous de belles femmes juives, dont les maris étaient
absorbés par leurs occupations, et de jeunes gens chrétiens.
Dans ce milieu, le ton était donné par Frédéric de Geutz, homme
égoïste, avide de jouissances, plein de vices et dénué de scru-
pules. Grisée par les adulations dont elle était l'objet, Hen-
riette Herz se laissait aller à des coquetteries qui rendaient sa
conduite très suspecte. La légèreté des mœurs était presque un
article de foi pour cette société. Les libertins chrétiens avaient,
en effet, organisé avec les femmes et les jeunes filles juives une
DOROTHÉE MENDELSSOHN ET RAHEL LEWIN. 305
A liguo de la vertu », sorle d'association dont les membres des deux
sexes devaient se tutoyer et ne tenir aucun compte, dans leurs
relations, des bienséances observées d*habitude dans le monde.
On était alors au début du romantisme allemand, créé par les
œuvres poétiques de Gœthe, et dont les partisans prétendaient
réaliser dans la vie les sentiments lyriques exprimés parla poésie.
Ce mouvement eut pour résultat de développer un faux sentimen-
talisme et d'encourager les unions libres entre personnes qui
déclaraient avoir de Taffinité Tune pour l'autre. Les femmes
juives se trouvaient flattées d'entretenir un commerce aussi
intime avec les chrétiens des classes élevées.
La « ligue de la vertu » comptait parmi ses membres Henriette
Herz, les deux filles de Mendelssohn et d'autres jeunes femmes
juives. Henriette Herz noua d'abord une intrigue amoureuse avec
Guillaume de Humboldt, puis avec Schleiermacher, cet apôtre d'un
nouveau christianisme. Un autre hôte assidu du salon Herz, Fré-
déric Schlegel, courtisa Dorothée Mendelssohn, qui était mariée.
Celle-ci, sous l'influence des principes prêches par la « ligue de
la vertu », se croyait très malheureuse avec son mari; elle le
quitta pour aller vivre avec Schlegel. C'est à ce moment que
Schlegel publia son roman immoral Lucinde, où il fait consister
la sagesse dans une complète licence de conduite et où il approuve
l'adultère. Schleiermacher fut le parrain de ce roman.
Dne autre femme juive de ce cercle, Rahel Lewin, était d'une
remarquable intelligence. Elle avait trop d'esprit et de clair-
voyance pour s'affllier a la « ligue de la vertu » , mais elle
n'échappa pourtant pas à l'influence funeste des mœurs dissolues
qui régnaient alors dans la haute société chrétienne. Cette a petite
femme avec une grande âme », comme on l'appelait, admirait
passionnément Gœthe. Elle puisait ses principes de morale et ses
règles de conduite dans les œuvres de ce poète, qui célèbre la
sagesse païenne , et, en des périphrases fleuries , conseille de
jouir de la vie.
Toutes ces pécheresses juives, sans dommage pour le judaïsme,
se firent baptiser. Les filles de Mendelssohn et Rahel se con-
vertirent bruyamment, mais Henriette Herz, pour ne pas chagri-
ner ses amis juifs, alla recevoir le baptême dans un petit village,.
T 20
306 . HISTOIRE DES JUIFS.
et cela seulement après la mort de sa mère. Fait curieux, c'était
dans le salon judéo-chrétien de Henriette llerz, à Berlin, que la réac-
tion ecclésiastique, avec Schleiermacher et Scblegel, et la réaction
politique, avec Gentz, tenaient leurs assises. Mais, dans la même
année où Schleiermacher déclarait dédaigneusement que le
.« judaïsme était une momie », Bonaparte adressait un appel aux
Juifs afin de les réunir autour de lui. La liberté que les Juifs
de Berlin sollicitaient du gouvernement en s*humiliant devant
rÉglise, la France allait la leur donner sans imposer le moindre
sacriOce à leur dignité.
CHAPITRE XIV
. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET L'ÉMANCIPATION
DES JUIFS
(1789-1806)
La Révolution française fut vraiment, selon l'expression du pro-
phète, a le jour du Seigneur où les orgueilleux furent abaissés et
les humbles relevés ». Parmi tant d'injustices qu'elle répara, elle
mit aussi fln à cette iniquité révoltante qui, depuis tant de siècles,
faisait considérer les Juifs comme les parias des nations euro-
péennes. Ce que Mendelssohn ne croyait possible que dans un
avenir lointain, ce que les défenseurs des Juifs, Dohm et Diez,
n'osaient exprimer que sous forme de vœu, la France le réalisa
avec une merveilleuse rapidité.
Ce ne fut pourtant que par des efforts multipliés que les Juifs
de France réussirent à obtenir leur émancipation. Un homme cou*
rageux, Herz. Medelsheim, plus connu sous le nom de Cerf Berr
(né vers 1730 et mort en 1793), fut le premier à déployer une
infatigable activité en faveur de ses coreligionnaires. Fournisseur
des armées de Louis XV, il fut autorisé, pour un hiver, à résider à
Strasbourg, dont le séjour était interdit aux Juifs. Comme il avait
rendu des services considérables à l'Etat au moment d'une guerre
CERF BERR. 307
et pendant une famine, on lui permit de continuer à habiter cette
ville. Il y attira alors quelques autres Juifs. Pour le récompenser
de ses services, Louis XVI lui accorda les mêmes droits qu'aux
autres Français et Tautorisa à acquérir des immeubles et des biens
fonciers. II créa des fabriques à Strasbourg et y employa des ou-
vriers juifs pour habituer ses coreligionnaires à gagner leur vie
par le travail manuel et les mettre ainsi à Tabri des reproches
de leurs adversaires. Les bourgeois de Strasbourg voyaient
d*iin œil jaloux Tarrivée de Juifs dans cette ville, et ils s^efîorcërent
d'obtenir Texpulsion de Cerf Berr et de ses protégés. Ému de cette
malveillance et encouragé, d'autre part, par le Mémoire de Dohm
et redit de tolérance promulgué par Joseph II en Autriche, Cerf
Berr résolut d'entreprendre d'activés démarches à la cour afin
que les Juifs fussent émancipés ou, au moins, autorisés à ré-
sider dans la plupart des villes françaises. Il fit aussi répandre la
traduction française de l'ouvrage de Dohm.
Louis XVI était animé des meilleurs sentiments et se montrait
tout disposé à donner suite aux réclamations des Juifs. Sur son
ordre, Malesherbes convoqua une commission de notables juifs
chargés de proposer les mesures qui pourraient améliorer la con-
dition de leurs coreligionnaires. Cerf Berr et Berr Isaac Berr de
Nancy représentèrent à cette commission les Juifs de Lorraine;
ceux de Bordeaux et de Bayonne y envoyèrent comme délégués,
entre autres, le riche armateur Gradis, Furtado, qui joua plus
tard un certain rôle dans la Révolution française, et Isaac Ro-
drigues. Ce fut probablement sur leurs instances que Louis XVI
abolit (24 janvier 1784) le péage corporel {leibzoll\ qui pesait
surtout sur les Juifs d'Âlsacc.
Aux eflbrts de Cerf Berr et de ses amis se joignirent bientôt
ceux de deux hommes qui devaient occuper une place considérable
dans la Révolution française : le comte de Mirabeau et l'abbé Gré-
goire. Mirabeau, âme ardente, débordant d'idées généreuses, se
décida, à la suite d'un voyage à Berlin, à élever sa voix éloquente
en faveur des Juifs. Pendant une mission secrète dans la capitale
de la Prusse, où il était arrivé peu de temps après la mort de Men-
delssohn, il entendit célébrer dans les milieux chrétiens les
vertus du philosophe juif. Il se Jia également avec Dohm et
r
1
308 HISTOIRE DES JUIFS.
plusieurs Juifs distingués. Plein d'admiration pour Mendelssobo
et pressentant Tavantage que la France pouvait tirer des Juifs,
asservis depuis des siècles, si elle les appelait à la liberté, il ré-
solut de faire connaître au public français le mouvement de réno-
vation qui s^accomplissait alors en Allemagne. C*est ainsi qu*il
publia son opuscule si rempli dé choses : Sur Moses Men-
delssohn et sur la réforme politique des Juifs (1787). Il y
expose brièvement Thistoire tragique des Juifs et y fait ressortir
le martyre glorieux de ce peuple et la cruauté de ses persé-
cuteurs, a Voulez-vous, dit-il, que les Juifs deviennent des
bommes meilleurs, des citoyens utiles? Bannissez de la société
toute distinction avilissante pour eux, ouvrez-teur toutes les voies
de subsistance et d*acquisitions. Veillez à ce que, sans négliger
la doctrine sacrée de leurs pères, les Juifs apprennent à mieux
connaître la nature et son auteur, la morale et la raison, les prin-
cipes de Tordre, les intérêts du genre bumain, de la grande so-
ciété dont ils font partie. » Il répond ensuite aux accusations for-
mulées contre les Juifs et termine par ces paroles cbaleureuses :
a Voulez-vous enfln que les prétendus vices des Hébreux soient
si profondément enracinés qu*ils ne puissent disparaître qu'à la
troisième ou quatrième génération? Eh bien ! commencez tout à
l'heure; car ce n'est pas une raison pour reculer cette grande
réforme politique d'une génération, puisque sans cette réforme
on ne verrait jamais une génération corrigée, et la seule chose
que vous ne puissiez pas reconquérir, c'est le temps perdu. » Mi-
rabeau saisit toute^ les occasions pour plaider la cause des Juifs
et dissiper les préjugés que Voltaire avait répandus en France
contre eux.
Ailleurs aussi on s'occupait à ce moment des Juifs. En Alsace,
les Juifs se peignaient des humiliations et des souffrances qu'on
leur infligeait, et les chrétiens accusaient les Juifs de les réduire
à la misère. A Metz parut un pamphlet : Cri des citoyens
contre les Juifs^ qui contenait les plus haineuses excitations. Ce
réquisitoire venimeux fut réfuté par un écrivain instruit et élo-
quent, Isaïe Béer Bing (1759-1805), qui connaissait mieux Tbis-
toirede son peuple que la plupart de ses contemporains juifs, sans
excepter les savants de Berlin.
L'ABBÉ GRÉGOIRE, 309
Ces écrits, conçus en sens divers, mirent les Juifs à Tordre du
jour en France. La Société royale des sciences et des arts à Metz
mit au concours la question suivante : a Est-il des moyens de
rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France? »
Neuf mémoires furent pj^sentés, dont sept favorables aux
Juifs, entre autres, ceux de deux ecclésiastiques, Tabbé Gré-
goire et Tabbé de la Louze. Trois concurrents partagèrent le prix,
Tabbé Grégoire, Salkind Horwitz, Juif polonais, attaché à la bi-
bliothèque du roi, et Tavocat Thierry. Tous émettent cette idée
que les Juifs sont des hommes comme les chrétiens et méritent,
par conséquent, de devenir citoyens français, et que les défauts
qu'on leur reproche sont Tœuvre des chrétiens.
Il n*y avait pourtant pas un nombre considérable de Juifs en
France au moment où éclatait la Révolution. Tant en Alsace qu'à
m
Metz, à Paris, à Bordeaux et dans les Etats pontificaux d'Avignon
et de Carpentras, on en trouvait à peine cinquante mille. Encore
n'étaient-ils pas unis. Les Juifs de rite portugais témoignaient un
injuste dédain à ceux de rite allemand, et les rapports entre eux
étaient parfois très tendus. Aussi, malgré le conseil de Tabbé
Grégoire, n'avaient-ils concerté aucun plan en commun quand
Toccasion se présenta de demander leur émancipation à TÂssem-
blée nationale.
On sait que la Révolution débuta par la prise de la Bastille. Les
excès du peuple de Paris furent imités sur bien des points en
France, où des châteaux furent brûlés, des couvents détruits et
des nobles maltraités ou tués. En Alsace, les paysans et la popu-
lace tournèrent leur fureur contre les Juifs (août 1789), dont ils
démolirent les maisons et pillèrent les biens. De nombreux Juifs
furent obligés de se réfugier à Bâle, où on les accueillit avec bien-
veillance, quoique le séjour de cette ville leur fût interdit d'habi-
tude. Wessely a célébré dans une belle poésie hébraïque la con-
duite généreuse des Bâlois.
Les Juifs d'Alsace sollicitèrent alors l'appui de Tabbé Grégoire,
qui s'adressa en leur faveur à l'Assemblée. « Ministre d'une reli-
gion qui regarde tous les hommes comme frères, dit-il, j'invoque
l'intervention de l'Assemblée en faveur d'un peuple proscrit et mal-
heureux. » Pour agir sur l'esprit public, il écrivit sa Motion en
310 HISTOIRE DES JUIFS.
faveur des Juifs, où il demandait leur assimilation aux autres
citoyens. Arrive ensuite la fameuse nuit du 4 août où la noblesse
sacrifia ses privilèges sur Tautel de la patrie. Encouragés par ce
mouvement généreux, les Juifs multiplièrent leurs efforts pour
être déclarés citoyens. Des Juifs de Bordeaux s'enrôlèrent dans
les rangs de la garde nationale, et rund*eux fut même nomme
capitaine. Â Paris aussi, de nombreux Juifs faisaient partie de la
garde nationale et rivalisaient avec les autres Parisiens de patrio-
tisme et de courage civique. Onze délégués se rendirent à TAs-
semblée pour lui présenter une Adresse où ils demandaient à
i( être soumis, comme tous les Français, à la même jurisprudence, a
la même police, aux mêmes tribunaux ». A la tête de cette délé-
gation se trouvaient un Hollandais, Jacob Goldschmidt, et un Por-
tugaiSy Lopez Laguna.
Cependant, dans le sein même de TAssemblée, il existait des
préjugés religieux contre les Juifs. Lorsqu'un député, M. de Cas-
tellane, eut proposé un article ainsi conçu : « Nul homme ne
doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans
Texercice de son culte, » des prêtres catholiques, appuyés par un
certain nombre de laïques, firent entendre de violentes protes-
tations. Mais un autre député, Kabaud-Saint-Étienne , appuya
énergiquement la motion de Castellane. Après avoir fait observer
qu'il représentait une population de 500,000 âmes, dont 120,000
étaient protestants, et qu'il ne pouvait pas admettre que ces der*
niers fussent exclus de toutes les fonctions et de toutes les digni^
tés, il ajouta : a Je demande la liberté pour ces peuples toujours
proscrits, errants, vagabonds sur le globe, ces peuples voués à
Thumiliation, les Juifs. » Malgré une vive opposition, la motion
fut adoptée et inscrite en tête de la Constitution de 1791 dans les
termes suivants : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions
même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas
l'ordre public établi par la loi. » Cet article est aujourd'hui un
des principes fondamentaux des Constitutions européennes.
Ainsi, les Juifs avaient reçu satisfaction sur un point im«>
portant. Mais leur cause n'était pas encore gagnée; leurs
adversaires travaillaient activement à les tenir exclus de tous
les droits de citoyen. La question juive fut de nouveau discutée
LA QUESTION JXJIVE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE. 311
(28 septembre 1789) à la suite de persécutions que les Juifs avaient
subies dans quelques localités. L'abbé Grégoire recommença à
plaider leur cause avec beaucoup d'éloquence. Il fut soutenu par
le comte de Clermonl-Tonnerre. L'Assemblée décréta que le pré-
sident écrirait « aux différentes municipalités de la Lorraine pour
leur manifester que la Déclaration des droits de l'homme est
commune à tous les habitants de la terre » et que, par conséquent,
elles ne devaient plus maltraiter les Juifs. Mais au milieu des
passions déchaînées par la Révolution, la voix de l'Assemblée ne
fut pas entendue, et les Juifs continuèrent d'être maltraités. C'est
alors que, sur la demande des députés de la Lorraine, plusieurs
délégués juifs des Trois-Évêchés, de l'Alsace et de la Lorraine
furent autorisés à se présenter à la barre de l'Assemblée (14 octo-
bre). Un des délégués, Berr-Isaac Berr, exposa avec une tou-
chante émotion les souffrances endurées depuis tant de siècles
par ses coreligionnaires et demanda qu'on consentit enfîn à les
traiter avec justice. Le président lui promit que l'Assemblée
a prendrait sa requête en considération et se trouverait heureuse
de rappeler les Juifs à la tranquillité et au bonheur. » On applau^
dit, et les Juifs furent admis aux honneurs de la séance.
A propos de la discussion relative a la loi électorale, l'Assemblée
traita de nouveau la question juive. On se demanda si les Juifs
seraient également compris parmi les « citoyens actifs » aux-
quels devait appartenir réligibihté. La discussion fut longue
(21,23,24 décembre). Clermont-Tonnerre, Robespierre, Duport,
Barnave et Mirat^eau prirent la parole en leur faveur, mais Tabbé
Maury, de la Fare, évèque de Nancy, Rewbell et l'évêque de Cler-
mont se firent les interprètes des plus étroits préjugés.
L'Assemblée, a moitié ébranlée par les arguments spécieux des
membres du clergé, émue par la crainte de provoquer des troubles
dans les provinces de l'Est, décida d'ajourner toute résolution au
sujet des Juifs (24 décembre). Cet ajournement froissa profondé-
ment les Juifs portugais, qui, jusqu'alors, n'avaient pas été
confondus avec les Juifs allemands et avaient joui de droits par-
ticuliers. Sur le rapport de Talleyrand, évèque d'Autun, énergique-
ment appuyé par de Sèze, député de Bordeaux, et malgré l'oppo*
sition acharnée des adversaires habituels des Juifs, tels que
k:
312 HISTOIRE DES JUIFS.
Rewbell et Tabbé Maury, TAssemblée décida (28ianvier 1790) que
a tous les Juifs connus on France sous le nom de Juifs portugais,
,, espagnols et avignonnais » jouiraient des droits de citoyens actifs.
Cette loi fut ratifiée par le roi. C'était là un premier pas dans la
voie de l'émancipation.
Stimulés par le succès de leurs coreligionnaires de ril& por-
^ tugais, les autres Juifs, au lieu de continuer à envoyer des
Adresses à TAssemblée, résolurent d'agir sur elle d'une autre
façon. Ils avaient gagné à leur cause Tavocat Godard, qui se
î' fit le défenseur de leur émancipation auprès de la garde na-
tionale et des sections de la Commune de Paris. Le 25 fé-
vrier, l'abbé Mulot, président de la Commune, se présenta avec
d'autres délégués devant l'Assemblée nationale pour la a sup-
plier d'étendre aux Juifs domiciliés dans Paris le décret qui a
déclaré citoyens actifs » les Juifs portugais. Mais, à cause des
préoccupations de toute sorte qui absorbaient alors lattention de
l'Assemblée, la question fut encore une fols ajournée.
Pourtant, la population de l'Alsace s'était familiarisée peu à peu
avec l'idée de voir les Juifs jouir des mêmes droits que les autres
<^ltoyens. Plusieurs municipalités, dans la prévision que l'émanci-
pation des Juifs serait bientôt votée, avaient réservé leur part dans
le partage des biens communaux. Une municipalité d'Alsace solli-
cita même l'Assemblée de « s'occuper incessamment du sort des
Juifs, parce que l'incertitude de leur état les exposait à des dan-
gers ». On se contenta de décréter à nouveau qu'ils étaient placés
1S0US la sauvegarde de la loi et qu'il était défendu d'attenter à
leurs intérêts ou à leurs personnes, mais on ne décida rijen au
sujet de leur émancipation. Heureusement, a la question juive se
rattachaient d'autres questions qui la rappelaient à l'attention de
l'Assemblée. Les Juifs d'Alsace et de Metz payaient une rede-
vance connue sous le nom de « droit d'habitation, protection et
tolérance ». Il s'agissait de décider s'ils continueraient ou non à
rester soumis à ces taxes. Dans une pensée de libéralisme^ l'As-
semblée abolit ces impôts surannés (20 juillet 1790).
Le 18 janvier 1791, une nouvelle tentative fut faite en faveur
de l'émancipation complète des Juifs. Le prince de Broglie 8*y
montra défavorable» a Toute cette intrigue, dit-il, est ourdie
^
i
PROCLAMATION DE L'ÉMANCIPATION DES JUIFS. 313
depuis longtemps par quatre ou cinq Juifs puissants, établis dans
le département du Bas-Rhin. Un d'entre eux (Cerf Rerr), qui a
acquis une fortune immense aux dépens de l'Etat, répand depuis
longtemps des sommes considérables dans cette capitale pour s'y
faire des protecteurs et des appuis. » Ces insinuations eurent le
résultat désiré : la question juive subit un nouvel ajournement.
Enfln, dans la séance du 27 septembre, peu de jours avant la
séparation de l'Assemblée, le député Duport, membre du club des
Jacobins, rappela la proclamation récente de la Constitution de
1791 pour réclamer l'émancipation complète des Juifs. «Je crois,
dit-il, que la liberté des cultes ne permet plus qu*aucune distinc*
tion soit mise entre les droits politiques des citoyens à raison de
leur croyance. La question de l'existence politique [des Juifs] a
été ajournée. Cependant, les Turcs, les Musulmans, les hommes
de toutes les sectes, sont admis à jouir en France des droits poli-
tiques. Je demande que l'ajournement soit révoqué et qu'en con-
séquence il soit décrété que les Juifs jouiront en France des droits
de citoyen actif. » Ces paroles furent couvertes d'applaudisse-
ments. Rewbell demanda à combattre la proposition de Duporl.
Mais Regnault, député de Saint-Jean-d'Angely, répliqua : « Je
demande que Ton rappelle à Tordre tous ceux qui parleront contre
cette proposition, car c'est la Constitution elle-même qu'ils com-
battront. » L'Assemblée vota alors, sans autre discussion, la
motion de Duport, et le lendemain elle adopta déflnitivement la
rédaction de la loi « révoquant tous les ajournements, réserves,
exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux
individus juifs qui prêteront le serment civique ». Deux jours plus
tard, l'Assemblée nationale se sépara, et, le 13 novembre,
Louis XVI ratifia la loi déclarant les Juifs citoyens français.
Justement fier de ce succès, qu'il avait contribué à obtenir par
ses efforts persévérants, Isaac Berr adressa à ses coreligionnaires
une lettre d'une remarquable élévation de pensée pour leur faire
mieux apprécier la grandeur du résultat obtenu, et leur recom-
mander de se montrer dignes de leur nouvelle situation. Dans un
langage paternel, sensé et persuasif, il les exhorte à se corriger
des défauts qu'ils doivent aux longues persécutions dont ils ont
souffert, et à développer les qualités qui les distinguent. Qu'ils
314 HISTOIRE DES JUIFS.
restent fidèles à la foi de leurs pères, mais qu'ils renoncent à
s'enfermer dans leur isolement et à se séparer du reste de la
société. Qu'ils témoignent surtout en toute circonstance d'un
sincère patriotisme et s'occupent avec zèle de l'éducation de la
jeunesse.
Cet appel fut entendu. Les Juifs français ne tardèrent pas à
manifester leur attachement à leur nouvelle patrie. La petite
communauté de Bordeaux, à elle seule, versa plus de 100,000 francs
comme contribution patriotique. Dans l'armée, on trouvait des
soldats juifs, qui se battaient avec vaillance. Pendant cette période
de troubles et de guerres, la plupart des Juifs français per-
dirent rapidement ces allures humbles et craintives qui les avalent
exposés si souvent à la raillerie.
Cependant, les communautés juives ne furent pas épargnées
par la tourmente révolutionnaire. A Bordeaux, au moment où
sévissait la Terreur^ plusieurs banquiers juifs, compromis comme
partisans des Girondins, faillirent être guillotinés. Abraham Fur-
tado n'échappa à la mort que par la fuite. Charles Peixotto, dénoncé
comme aristocrate parce qu'il appartenait à la tribu de Lévi, fut
sauvé parce qu'on rappela devant le tribunal qu'il avait acheté
des biens nationaux. On se contenta alors de le condamner à une
amende de 1,200,000 francs, et il ne fut remis en liberté qu'après
avoir payé cette énorme somme. Pourtant, en général, les Juifs
n'eurent pas trop a souffrir du règne de la Terreur. Habitués
depuis des siècles aux persécutions, ils surent déployer, pendant
celte tourmente, une grande prudence, se faisant petits pour
laisser passer l'orage par-dessus leur tète, et restant en dehors de
la lutte des partis. Ils fournirent pourtant un certain nombre
de victimes à la guillotine, entre autres le fils d'un riche pro-
priétaire, Isaac Calmer.
Le décret de la Convention instituant le culte de la déesse Raison
était surtout dirigé conre le catholicisme, mais les Juifô en ressen-
tirent également le contre-coup. La Convention avait bien rejeté un
projet de loi proposant ^ d'interdire aux Juifs la circoncision et
le port de la barbe, pour faire disparaître toute distinction entre
eux et les autres citoyens d, mais eu province, sous l'impulsion
des clubs, les Juifs aussi subirent les attaques du fanatisme révor
LES JUIFS SOUS LA TERREUR. 315
lutionnaire. Â Nancy, ils ireçu^ent l'ordre de se rendre, à ud jour
déterminé, dans le temple national pour y abjurer a leurs supersti-
tions p, et surtout pour remettre entre les mains des autorités les
ornements en argent et en or consacrés au culte. Dans d*autres
localités, des synagogues furent pillées, les rouleaux de la Loi
déchirés et brûlés, et les livres hébreux détruits. Lorsque la Con-
vention eut ordonné de ne plus célébrer de jour de repos que de
dix jours en dix jours, et de déclarer le dimanche jour ouvrable,
les maires de quelques villes (Strasbourg, Troyes, etc.) étendirent
cet ordre au sabbat. Â la campagne, des Juifs furent contraints de se
livrer aux travaux des champs le samedi et les jours de fêtes juives.
Les rabbins aussi furent persécutés comme le clergé catholique.
Le rabbin de la communauté de WesthofTen, près de Strasbourg,
Isaac Lenczye, fut incarcéré et faillit être exécuté (juin-juillet
1794). David Sintzheim, qui fut élevé plus tard à la présidence
du Sanhédrin et qui séjourna alors à Strasbourg, dut fuir de
villd en ville pour échapper à la détention, et peut-être à la
mort. Â Metz, pour que les Juifs pussent préparer le pain azyme
pour Pàque, une femme eut Tidée de déclarer aux autorités que,
de temps immémorial, ce pain était a leurs yeux le symbole de la
liberté. Séligmann Alexandre, de Strasbourg, parent de Cerf Berr,
qui était riche et pratiquait ouvertement sqn culte, fut accusé
c d'égoïsme et de fanatisme » et jeté en prison, quoiqu*il eût
versé plus de 40,000 francs à titre de contribution patriotique.
Eufln, à Paris on obligea des instituteurs juifs a conduire leurs
élèves, les jours de décadi, à l'église Notre-Dame, devenue le
temple de la déesse Raison. Mais, eu égard aux excès de celte
époque, ce furent là des incidents presque insigniflants. Ce qui fut
plus important, c'est que, au milieu des changements de gouverne-
ment, le principe de Tégalité des Juifs fut maintenu. La Constitu-
tion de Tanin (août 1795) proclama, en effet, à son tour, Tégalitc
de tous les citoyens, en déclarant que « nul ne peut être empêché
d'exercer le culte qu'il a choisi ». Elle ajouta sagement : « Nul ne
peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte, la Répu«
blique n'en salarie aucun. » Seule la communauté de Metz souffrit
encore quelque temps de certains usages datant du moyen âge.
Dans d*autre3 pays aussi, où les armées victorieuses de la Repu-
316 HISTOIRE DES JUIFS.
bllque française vinrent implanter les idées de liberté et d'égalité,
les Juifs obtinrent leur émancipation. Ils furent d'abord affrancbis
en Hollande, quand ce pays fut devenu la République batave
(1796). La population juive de la Hollande, au nombre d'environ
cinquante mille àmcs et divisée en communautés portugaises et
allemandes, y jouissait depuis deux siècles d'une large tolérance,
mais était pourtant soumise à de nombreuses restrictions. L'accès
des fonctions publiques leur était fermé; ils étaient également
exclus de certaines corporations. Ils devaient contribuer aux
dépenses du culte et des écoles de la msgorité sans proOt pour
eux. D'autres restrictions encore pesaient sur eux. Dès que la
République eut été proclamée, ils virent disparaître un certain
nombre de ces restrictions ; quelques voix s'élevèrent même pour
réclamer leur émancipation complète. Mais, à l'instar de ce qui
s'était passé en France, leurs adversaires s'efforcèrent, dans des
écrits malveillants, d'exciter l'opinion publique contre eux. L'ou-
vrage de Van Swieden, intitulé : c Conseil aux Représentants du
peuple», produisit surtout une impression fâcheuse. Ce qui parait
plus étrange encore, c'est que les rabbins et les administrateurs
des communautés, particulièrement les Par/t^z^^m, faisaient égale-
ment opposition à l'émancipation des Juifs.
Grâce â l'influence de ces chefs, les Juifs de Hollande, quoique
convoqués, comme leurs concitoyens, à participer à l'élection de la
première Assemblée nationale batave, ne s'y intéressèrent que
médiocrement. Aussi ne purent-ils faire passer aucun des leurs
comme député, même à Amsterdam, oii ils étaient au nombre de
plus de vingt mille. Les partisans de Témancipation juive eurent
donc à faire face de deux côtés à la fois, et aux Juifs eux-mêmes
et à leurs ennemis chrétiens. Sans se laisser décourager, ils
redoublèrent d'efforts et d'activité. EnAn, la question de l'émanci-
pation juive fut discutée au mois d'août 1796. Elle fut vivement
combattue par les députés conservateurs, qui étaient fermement
convaincus que, pour avoir tué Jésus, les Juifs devaient continuer
à être humiliés et avilis jusque dans les temps les plus reculés.
Mais un député français, Noël, réclama leur affranchissement avec
une vigoureuse éloquence; il eut gain de cause. Après de longs
débats, rassemblée nationale décréta (2 septembre 1796)
L'ÉMANCIPATION DES JUIFS DE HOLLANDE. 317
que les Juifs bataves, du moiDS ceux d'entre eux qui le désire-
raient, jouiraient de la plénitude des droits de citoyen.
En général, ce décret ne provoqua pas un grand enthousiasme
parmi les Juifs de Hollande. C'est qu'ils avaient joui jusqu'alors
d'une plus grande liberté que leurs coreligionnaires do France et
d'autres pays, et qu'ils ne voyaient dans leur émancipation que les
nouvelles charges qui allaient peser sur eux et les dangers qui
menaçaient leur religion. Loin de se réjouir de leur affranchisse-
Ynent, ils en voulaient aux hommes de courage et d'initiative qui
y avaient contribué. De là, dans les communautés d'Amsterdam, des
discussions et des dissentiments entre les partisans de l'ancien
régime et les amis de l'émancipation et des réformes. Ces der-
niers, principalement dans la communauté allemande, demandè-
rent, en effet, comme conséquence de la proclamation de l'éman-
cipation, l'abrogation des pouvoirs excessifs des rabbins et des
Pamassim. Sur le refus des administrateurs de faire droit à leur
requête, ils se séparèrent de la communauté établie et en organi-
sèrent une nouvelle (vers la fin de 1796), qu'ils appelèrent Adat
TeschouToun et où ils introduisirent plusieurs réformes. Ainsi,
dans la prière des Dix-Huit Bénédictions, ils supprimèrent le para-
graphe Welamalschinim, composé à l'origine contre les Judéo-
Chrétiens, mais que des ignorants appliquaient à tous les chré-
tiens sans exception ; ils défendirent aussi les inhumations
précipitées et construisirent un nouvel établissement de bains pour
la communauté, plus propre et plus confortable que l'ancien. Ces
réformes, si innocentes en réalité, excitèrent la colère des
rigoristes, qui menacèrent de mort les membres de la nouvelle
communauté et auraient mis leurs menaces à exécution sans l'inter-
vention de la force armée. Pourtant, malgré l'appui, assez inexpli-
cable, que leur prêtaient les autorités de la ville, les Pamassim de
la communauté allemande, plus tyranniques encore que leurs col-
lègues portugais, durent résigner leurs fonctions. Dans la nouvelle
administration entrèrent aussi des réformateurs. Peu à peu les
haines s'apaisèrent et les rigoristes se réconcilièrent avec le
nouvel état de choses. Ils étaient, du reste, flattés que deux Juifs
d'Amsterdam, Bromet et De Lémon, eussent été élus comme
députés de l'Assemblée batave. Plusieurs d'entre eux se rendirent
i
* ■
318 HISTOIRE DES JUIFS.
même à La Haye pour assister à Touverture des séances de cette
Assemblée (1797) ; ils se trouvaient honorés dans leur propre per-
sonne de la distinction échue à leurs coreligionnaires. L'année
suivante (1798), Isaac da Costa Atias fut nommé membre du
Conseil de la ville, puis élu député et même élevé à la dignité de
président de TAssemblée. Sur initiative du chef de la République
batave, le grand pensionnaire Schimmelpenik, des Juifs furent
également appelés à des fonctions publiques. Moresco eut un
emploi auprès du Conseil de la ville d'Amsterdam et Moïse Asser
au ministère de la Justice. De toute l'Europe ce fut la Hollande qui
nomma les premiers fonctionnaires juifs.
Fiers de leur titre de citoyen, les Juifs de Hollande étaient
indignés qu'une partie de leurs coreligionnaires fussent encore
traités en Allemagne comme des parias. Ils demandèrent donc à
l'Assemblée nationale d'inviter le représentant de la République
batave auprès de la République française à proposer au congrès
de la Paix, à Rastadt, d'exempter en Allemagne les Juifs hollan-
dais du péage personnel : dans le cas où les princes allemands
s'y refuseraient, tous leurs sujets seraient soumis en Hollande à ce
traitement humiliant. L'Assemblée nationale accueillit celte
demande.
Partout où pénétraient les héroïques soldats français, les Juifs
étaient émancipés. A Venise, qui avait eu le premier ghetto, les
murs en tombèrent à l'entrée des Français. Dans le Piémont, un prè^
tre catholique salua avec enthousiasme, dans la synagogue, l'alTran-
chissement des Juifs. La ville de Cologue, où, depuis le xv« siècle,
aucun Juif ne pouvait passer la nuit, dut accorder les droits de cité
à un Juif, Joseph Isaac, quand elle fut devenue française (1798).
Pourtant, en France même, l'égalité des Juifs n'était pas tout à
fait complète sous Napoléon Bonaparte. Quand ce dernier eut
rétabli l'ancien cuite catholique et conclu plus tard le Concordat
avec la papauté, il ne donna aucune sanction légale à l'existence
du culte public des Juifs. C'est qu'il n'avait pas une opinion bien
arrêtée sur le judaïsme. Il manifestait à la fois, pour cette reli-
gion, un profond respect et un grand dédain. Son admiration était
très vive pour le passé de ce peuple, qui avait opposé un courage
si héroïque, une si indomptable énergie, aux persécutions et aux
k
LA QUESTION JUIVE AU CONGRÈS DE RASTADT. 319
souffrances. Mais, d'un autre côté, eu voyant les Juifs humbles et
méprisés, il ne croyait pas qu'ils eussent conservé les qualités de
leurs ancêtres; il partageait à leur égard les préjugés de la foule.
Il hésitait donc encore à promulguer une loi qui plaçât le judaïsme
sur le même rang que les autres cultes.
Pendant qu*cn France, en Hollande, en Italie et dans toutes les
régions conquises par les Français, les Juifs étaient émancipés,
on les maintenait dans une situation inférieure en Autriche, en
Prusse et dans les nombreuses petites principautés allemandes.
Malgré la publication de a Nathan le Sage » et du « Mémoire » de
Dohm, les préjugés persistaient à leur égard. On eût dit que
les Allemands cherchaient à se consoler de Tasservissement dans
lequel les tenaient le clergé et TEtat en humiliant et en maltraitant
les Juifs. A Berlin môme, dans cette ville qui se prétendait si
éclairée, les médecins juifs, quelle que fût leur réputation, ne
pouvaient pas Dgurer sur la même liste que leurs collègues chré-
tiens. Deux écrivains célèbres de cette époque, le grand poêle
Gœthe et le profond penseur Fichte, proclamaient leur antipathie
pour les Juifs. Quoique ennemis des croyances de TÉglise, quoique
athées, ils détestaient les Juifs au nom de Jésus. Fichte surtout se
prononçait énergiquement contre leur émancipation.
Ils trouvèrent pourtant alors, en Allemagne, deux défenseurs
convaincus, qui plaidèrent chaleureusement leur cause devant le
Congrès de Rastadt. L*un publia, sous le voile de Tanonymat, un
intéressant écrit où il raillait avec beaucoup de verve Tétroitesse
d'esprit et la sottise des adversaires des Juifs. L'autre, appelé
Chrétien Grund, exposa avec une émotion communicative les ini-
quités dont souffraient les Juifs. Ils s'efforcèrent en même temps
d*agir sur l'opinion publique, afin d'appuyer la démarche tentée
par les Juifs hollandais auprès du Congrès de Rastadt pour lui
faire exercer une pression morale sur les princes allemands en
faveur de leurs sujets juifs. Mais les divers États de l'Allemagne
opposèrent une résistance obstinée.
C'était surtout l'obligation de payer le péage personnel {leiô^
zoll), inconnu même de nom en dehors des pays allemands, qui
révoltait les Juifs. Car, par cette taxe, ils étaient presque rabaissés
au rang d'animaux. L'empereur Joseph l'avait bien abolie en
320 HISTOIRE DES JUIFS.
Autriche et Frédéric-Guillaume II en Prusse. Mais elle continuait
à être prélevée dans rAUemagne centrale et occidentale, dans les
régions du Mein et du Rhin, où de nombreux États minuscules
se touchaient. Il en résultait que, dans une seule journée, un Juif
traversait parfois plusieurs de ces petits pays et, par conséquent,
était contraint de payer plusieurs fois cette taxe. Non pas qu*elle
fût très élevée, elle n'était souvent que de quelques kreutzers,
mais elle exposait les Juifs, de la part des autorités, aux plus inju-
rieux traitements.
Le péage personnel disparut avec rentrée des armées fran-
çaises en Allemagne. Mais, après la paix de Lunéville, les petites
principautés le rétablirent. Elles en exigeaient même le payement
des Juifs français que leurs affaires appelaient de Tautre côté du
Rhin, invoquant cette Clause du traité de Campo-Formio que, pro-
visoirement, aucune modification ne serait apportée aux conven*
tiens réglant les relations commerciales de l'Autriche et de la
France. Mais les Juifs français refusaient de se soumettre à cette
humiliation. A la suite de pressantes réclamations, le commissaire
du gouvernement, Jollivet, invita les représentants de la Répu-
blique française aux cours allemandes à ne pas tolérer qu'on exi-
geât des Juifs français le payement du péage personnel. Un certain
nombre de princes tinrent compte des protestations de la France,
mais leurs sujets juifs restèrent soumis à cette taxe.
Lorsque, à la suite du traité de paix de Lunéville, une Confé-
rence se réunit à Ratisbonne, pour délibérer sur les affaires de
TEmpire, les Juifs lui adressèrent une requête pour obtenir les
droits de citoyen passif (15 novembre 1802). Ils demandaient qu*oa
supprimât les restrictions dont ils souffraient encore, qu'ils ne
fussent plus astreints à demeurer dans des quartiers spéciaux,
qu*il leur fût permis de s'occuper librement de leurs affaires, et,
en général, qu'on les assimilât aux autres Allemands. Ils invo-
quèrent l'exemple de la France et de la Hollande. Contre leur
attente, leur requête fut présentée et appuyée par un des membres
les plus considérables de la Conférence, le délégué de l'Au-
triche (vers la fln de 1802). Mais des questions plus urgentes
absorbaient alors l'attention de la Conférence ; la pétition des Juifs
pe fut pas examinée.
WOLF BREIDENBACH. 321
Cet échec ne les découragea point. Voyant qu^ils ne réussissaient
pas en s*adressant à ceux qui représentaient la Confédération
allemande, ils résolurent de tenter des démarches auprès de
chaque prince en particulier. Deux Juifs surtout méritèrent bien
de leurs coreligionnaires dans cette circonstance, Israël Jacobson
(né à Halberstadt en 1769 et mort à Berlin en 1828; et Wolf Brei-
denbach (né près de Cassel en 1751 et mort à Offenbachen 1824).
Jacobson, qui était agent financier du duc de Brunswick, obtint
de ce prince Tabolition du péage corporel dans ses États de Bruns-
wick-Lunebourg (1803) . L'intervention de Wolf Breidenbach fut plus
féconde encore. C'était un homme d'une grande élévation de sen-
timents et d'une rare modestie, qui avait formé son esprit et son
cœur par l'étude des œuvres de Mendeissohn et des Measfim.
Pauvre étudiant talmudîste à Francfort, il sortit de son obscurité
grâce à son habileté au jeu d'échecs. Un personnage influent,
prince ou baron, qui aimait ce jeu passionnément, se lia avec
lui et lui avança ensuite des fonds pour lui permettre de s'établir
comme joaillier et changeur. Devenu riche, Breidenbach résolut
d'user de son crédit pour faire abolir le leibzoll partout où il
pesait encore sur les Juifs. Comme ii prévoyait qu'il aurait besoin
de beaucoup d'argent pour atteindre son but, il adressa un
appel à ses coreligionnaires d'Allemagne et d'autres pays (sep-
tembre 1803). Il entreprit alors des démarches actives auprès des
princes réunis à la diète de Ratisbonne, et, grâce à ses efforts
persévérants et à son énergie^ grâce aussi à l'appui du chancelier
Dalberg, il obtint la suppression du péage corporel dans les pro-
vinces rhénanes et en Bavière. Même à Francfort, le Sénat, d'or-
dinaire si malveillant pour les Juifs, consentit, sur les instances
de Breidenbach, à abolir la taxe spéciale que les Juifs devaient
payer en entrant par une des portes de la ville ou en traversant
le pont.
Les efforts des Juifs pour acquérir la liberté civile et l'accueil
favorable fait par quelques princes à leurs revendications exas-
pérèrent leurs adversaires. Sur plusieurs points de l'Allemagne
parurent des libelles qui renouvelaient contre eux les mensonges
et les calomnies du moyen âge. Toute une série d'écrivains,
Paalzov, Grattenauer, Buchholz et d'autres, moins connus ou ano-
V 21
322 HISTOIRE DES JUIFS.
Dymcs, établis pour la plupart à Berlin, accablèrent de leurs
outrages les doctrines du judaïsme et le passé du peuple juif»
injuriant même les Patriarches et les Prophètes. Grattenauer
surtout se distingua dans cette campagne d*invectives grossières
et d'odieuses excitations.
Deux catégories de Juifs, à Berlin, se sentirent tout particuliè-
rement blessés des attaques de Grattenauer, parce qu*ils n'avaient
reculé devant aucune lâcheté pour faire oublier leur origine et
qu'ils croyaient y avoir réussi. Ce furent la « Société des amis » ou,
comme .les appelait Grattenauer, « les jeunes élégants juifs», et
ceux qui fréquentaient le salon de Henriette Herz. Il leur parais-
sait dur, à eux qui avaient rompu tout lien avec le judaïsme,
d'être raillés et tournés en ridicule comme Juifs.
A ces sarcasmes et à ces injures, les chefs du judaïsme berli*
Dois ne surent opposer que le silence. David Friedlaender se
tut; Ben-David, décidé d'abord à riposter, s'en abstint. Dans leur
désarroi, ils eurent recours tout simplement à la protection de
la police. Sur leurs instances, il fut interdit de publier quelque
écrit que ce fût pour ou contre les Juifs. Cette démarche inconsi-
dérée fut regardée comme un aveu d'impuissance et une lâcheté,
elle provoqua une recrudescence d'attaques et de railleries. Il
parut bientôt contre eux un nouveau livre : a Peut-on laisser aux
Juifs leur constitution actuelle sans danger pour l'État? » Ce pam-
phlet, écrit sur un ton plus modéré que les ouvrages de Gratte-
nauer, était par cela même plus dangereux. Il proposait des
mesures qui dépassaient en iniquité et en violence les décrets
d'Innocent III et de Paul IV : « Il n'est pas seulement nécessaire,
y lisait-on, d'enfermer de nouveau les Juifs dans des ghettos, de
les placer sous la surveillance constante de la police et de les
obliger à attacher à une manche de leur vêtement un morceau
d'étoffe de couleur voyante, mais il faut également s'opposer, par
des moyens radicaux, à leur accroissement. » Ces dignes disciples
de Schleiermacher et de Fichte ne voulaient plus rien savoir des
idées de justice, de tolérance et de fraternité professées par
Dohm et Lessing.
Ces diatribes véhémentes, publiées à Berlin, à Francfort, à Bres-
lau et dans d'autres villes encore, surexcitèrent le fanatisme et la
PLAIDOYERS EN FAVEUR DES JUIFS. 323
haine de la population, à tel point que des ecclésiastiques crurent
prudent de recommander du haut de la chaire le calme et la bien-
veillance. Plusieurs auteurs chrétiens plaidèrent également la
cause des Juirs, mais d*une façon assez singulière. Ils reconnais-
saient que les Juifs avaient les défauts qu*on leur reprochait
et qu'il fallait déplorer leur présence parmi les chrétiens, mais
on devait se résigner à supporter le mal puisqu'il existait.
On proposa, parmi les Juifs mêmes, toute espèce de remèdes
pour mettre On à cette campagne. Tout Juif, déclarait l'un, devrait
être contraint par l'État de marier au moins une de ses filles à un
chrétien et un de ses fils à une chrétienne : les enfants issus de
ces unions seraient chrétiens. Dn autre manifestait des vues tout
opposées. Selon lui, un appel devait être adressé à toutes les
jeunes filles juives pour les engager à n'avoir aucun rapport avec
les chrétiens et à repousser toutes leurs avances.
Seuls, deux écrivains juifs surent intervenir utilement dans
cette lutte. Us comprirent que, pour répondre aux attaques de tous
ces ennemis du judaïsme^ il ne fallait pas développer de longs
arguments et d'interminables raisonnements, mais se servir de
l'arme acérée de l'ironie. L'un d'eux, médecin à Kœnigsberg,
exposa avec le plus grand sérieux, sous le nom de Dominius
Aman Epiphane, que le salut des États chrétiens exigeait la
prompte extermination de tous les Juifs mâles; quant aux femmes
juives, on les vendrait comme esclaves. L'autre, dissimulé sous
le pseudonyme de Lefrank, prit hardiment TofTensive : «Comment
expliquer, disait-il, que les prisons contiennent tant de meur-
triers, empoisonneurs, voleurs et adultères chrétiens?... Toi,
Grattenauer, tu prétends que l'habitude de tromper est un
défaut essentiellement juif. N'es-tu pas volé sans cesse par ton
tailleur chrétien, ton cordonnier chrétien, ton laitier et ton bou-
langer chrétiens? Ton vin est falsifié, tes domestiques s'entendent
pour te voler... Parmi les nombreuses faillites qui viennent de se
produire à Paris et à Londres, y en a-t-il une seule dont on puisse
accuser un Juif? C'est purement radoter que de prétendre, comme
le grand Fichle, que les Juifs forment un État dans TÉtat. Tu ne
peux pas leur pardonner qu'ils parlent bien l'allemand, s'habillent
plus convenablement et jugent parfois plus sensément que toi. Ils
324 HISTOIRE DES JUIFS.
n'ont même plus de barbe par laquelle on puisse les tirer... Depuis
vingt ans ils redoublent d'efforts pour se rapprocher des chrétiens,
mais ceux-ci, sans doute par humanité, persistent à les repous-
ser. » Ces réflexions de Lefrank montrent que les Juifs d'Allemagne
avaient alors le sentiment de leur dignité et de leur valeur, et elles
font déjà prévoir le triomphe final de leurs revendications. Ce triom-
phe fut, d'ailleurs, facilité par les conquêtes des Français en
Allemagne et le réveil, dans ce pays, du sentiment de la liberté.
CHAPITRE XV
LE SANHÉDRIN DE PARIS ET LA RÉACTION
(1806-1815)
Pendant l'époque orageuse de la Révolution, les paysans d'Al-
sace avaient cessé de produire contre les Juifs de celte province
leur accusation habituelle d'usure. C'est que créanciers juifs
et débiteurs chrétiens avaient subi le même sort : tous étaient
réduits à la misère. Au sortir de cette tourmente, de nombreux
Juifs qui, par leur activité et leur intelligence, avaient réussi à
acquérir de nouveau quelque fortune, reprirent leur ancien com-
merce d'argent. Ils y étaient en partie contraints par la nécessité
de gagner leur vie et s'y trouvaient encouragés par les circon-
stances. Les hommes mûrs ne pouvaient pas, à l'âge où ils étaient
arrivés, se mettre à apprendre l'agriculture ou la pratique de
métiers manuels. D'autre part, le moment était favorable, pour
ceux qui avaient de l'argent, à la réalisation de gros bénéfices.
Des a biens nationaux », confisqués sur le clergé et la noblesse,
étaient alors à vendre, et les paysans d'Alsace, désireux d'en
acquérir, manquaient des capitaux nécessaires. Beaucoup d'entre
eux avaient même dû vendre, pendant les années troublées de la
Révolution, tout leur bétail et leurs instruments de labour pour ne
pas mourir de faim. Ils s'adressèrent alors aux capitalistes juifs,
qui leur avancèrent de l'argent sur hypothèque, probablement à
PLAINTES CONTRE LES JUIFS D'ALSACE. 325
des taux très élevés. Mais si les Juifs bénéficièrent de cette situa-
tion, les paysans aussi y trouvèrent leur compte. Dénués de toute
Torigine, ils acquirent peu a peu une certaine aisance. Au bout de
quelques années, ils possédaient des biens-fonds d'une valeur de
soixante millions, dont ils devaient environ le sixième aux Juifs.
Seulement, ils n'avaient pas d'argent comptant pour payer les inté-
rêts de leurs dettes, surtout a l'époque des grandes guerres où
Napoléon enleva tant de bras à l'agriculture. Obérés par la masse
des intérêts qui s'accumulaient, poursuivis en justice, un grand
nombre de paysans se virent expropriés de leurs cbamps et de
leurs vignes au profit de leurs créanciers. De là des plaintes très
vives et très nombreuses.
Dans l'espoir de satisfaire leur haine, les adversaires des Juifs
s'empressèrent de renchérir encore sur ces plaintes. Peignant
sous les plus sombres couleurs les souflrances des paysans, ils
représentaient tous les Juifs comme des usuriers et des « sang-
sues )) et s'eflbrçaient de démontrer la nécessité de les priver de
nouveau des droits civils que la France leur avait accordés. A la
tète de ces implacables ennemis des Juifs, on trouva encore
une fois la municipalité de Strasbourg, qui supportait avec impa-
tience la présence de Juifs dans cette ville.
Lorsque Napoléon, au retour de sa campagne contre les Autri-
chiens (janvier 1806), traversa Strasbourg, le préfet ainsi qu'une
délégation des bourgeois lui exposèrent les prétendus maux causés
par les Juifs en Alsace. Ils lui affirmèrent que la surexcitation de
la population alsacienne était telle qu'il y avait à craindre le renou-
vellement des scènes de meurtre du moyen âge. Ils lui firent aussi
croire que tous les Juifs étaient usuriers ou colporteurs et que
ceux d'entre eux qui suivaient les armées pour acheter le butin
des maraudeurs étaient originaires de Strasbourg. Ce fut sous
cette impression défavorable que Napoléon arriva à Paris. Le
ministre de la Justice, circonvenu de tous côtés, lui proposa de
soumettre de nouveau tous les Juifs de France à des lois
d'exception. Cette tentative de réaction fut énergiquenient
appuyée par les ultra-catholiques, que gênait toute liberté,
surtout la liberté de conscience. A la tête de cette coterie
se trouvaient alors le vicomte de Bonald, Chateaubriand et de
326 -HISTOIRE DES. JUIFS.
Fontanes. De BoDéld surtout voyait dans la liberté des'JuîTs
une injure au catholicisme, et il exhortait ses concitoyens à
imiter les Allemands/ qui avaient bien consenti à abolir le péage
corporel, mais avaient laissé en vigueur toutes les autres lois
d'exception.
Ému par toutes ces clameurs, Napoléon décida de soumettre la
législation concernant les Juifs à Texamen du Conseil d*Élat. Un
jeune auditeur, le comte Mole, qu^on disait issu de Juifs, fut charge
de présenter un rapport sur cette question. A la grande surprise
des conseillers d'État, Mole épousa les rancunes du parti catho-
lique et réactionnaire et conclut à la nécessité d'enlever a tous les
Juifs de France les droits civils que la Révolution leur avait accor*
dés et de prendre contré eux dès mesures restrictives. Ce rapport
fut accueilli avec froideur par la majorité du Conseil, qui ne pou-
vait admettre qu'on touchât à la liberté des citoyens. Pourtant, sur
le désir de Napoléon, qui y attachait une grande importance, cette
question fut discutée dans une séance plénière du Conseil d'État
(avril 1806).
La cause des Juifs fut plaidée au Conseil, devant l'empereur,
par un homme très libéral, M. Beugnot. Use montra malheureuse-
ment, dans cette discussion, emphatique et déclamateur; ce qui
impatienta Napoléon. Une phrase surtout irrita l'empereur. Beu-
gnot déclara « qu'enlever aux Juifs leurs droits équivaudrait à
une bataille perdue sur le terrain de la justice. » Napoléon
s'emporta, parla des Juifs comme aurait pu le faire Fichte
ou Grattenauer, dénonçant leur avarice, leur improductivité,
soutenant qu'ils formaient un État dans l'État et niant qu'ils
pussent être placés sur le même rang que les catholiques et les
protestants.
Courageusement, Regnault de Salnt-Jean-d'Angély et le comte de
Ségur appuyèrent l'opinion de Beugnot. Ils firent remarquer qu'à
Bordeaux, à Marseille, ainsi qu'en Hollande et dans les villes ita-
liennes annexées à la France, les Juifs étaient très considérés et
qu*il serait inique de les rendre tous responsables des fautes
reprochées aux Juifs d'Alsace. Ces réflexions si sages calmèrent
Napoléon. On avait aussi appelé l'attention de l'empereur sur les
importants progrès réalisés en si peu de temps par les Juifs dans
-^
CONVOCATION DES NOTABLES. 327
les arts, les scieaces» ragriculture et les professions manuelles,
et on lui en avait signalé un certain nombre qui, pour leur
courage militaire, avaient obtenu des pensions ou avaient été
promus dans Tordre de la Légion d'honneur.
Dans la seconde séance du Conseil d*État (7 mai 1806), Napoléon
se montra bien radouci. Non pas que ses préjugés à regard des
Juifs eussent complètement disparu, mais il semblait décidé à
interdire toute persécution contre eux et à maintenir leur égalité
civile. Il rendit pourtant un décret prescrivant pour les Juifs d'Al-
sace des dispositions exceptionnelles, mais transitoires. Ce décret
(30 mai 1806) suspendait pour un an Texécution des jugements
rendus en faveur des créanciers juifs en Alsace et dans les pro-
vinces rhénanes récemment annexées à la France. Par ce même
décret, Tempereur convoqua à Paris une assemblée de notables
juifs de tous les points de Tempire français « pour. délibérer sur les
moyens d'améliorer la nation juive et de répandre parmi ses
membres le goût des arts et des métiers utiles ». Dans le préam-
bule de ce décret, Napoléon fait remarquer « combien il est
urgent de ranimer, parmi ceux qui professent la religion juive
dans les pays soumis à notre obéissance, les sentiments de morale
civile qui, malheureusement, ont été amortis chez un grand
nombre d'entre eux par Tétat d'abaissement dans lequel ils ont
trop longtemps langui, état qu'il n'entre point dans nos intentions
de maintenir ni de renouveler ».
Quoique le choix des notables e&t été laissé à l'arbitraire des
préfets, une grande partie des délégués, au nombre déplus de cent,
étaient des hommes distingués, comprenant l'importance de leur
mission et résolus à défendre vaillamment le judaïsme, en face de
l'Europe, contre les préjugés dont il avait encore à souffrir. On
comptait parmi eux Berr Isaac Berr, dont on connaît le dévoue-
ment infatigable à la cause de ses coreligionnaires ; son fils, Michel
Berr, auteur de l'appel adressé aux princes et aux peuples en
faveur de l'émancipation des Juifs; Abraham Furlado, de Bordeaux,
ancien ami des Girondins, cœur généreux et esprit clairvoyant.
Les parents deFurtado étaient des Marranes du Portugal qui, tout
en pratiquant extérieurement la religion chrétienne, avaient con-
servé un profond attachement pour la religion de leu;*s ancêtres. Lor3
f
328 HISTOIRE DES JUIFS.
du terrible tremblement de terre de Lisbonoe (1755), le père avait
f^ été tué, et la mère, enceinte à ce moment, avait été ensevelie sous
des décombres. Elle avait alors fait vœu que, si on réussissait à l'en
retirer vivante, elle reviendrait au judaïsme. Comme par miracle,
une nouvelle secousse avait dégagé Tendroit où elle s*était trouvée
enfermée. Elle avait alors quitté Lisbonne pour se rendre à
Londres, où elle s'était faite juive. C*est dans cette ville qu'était
né Abraham Furtado, qui était allé ensuite se flxer à Bordeaux.
II faut encore mentionner, parmi les notables de France, Joseph-
David Sintzheim, rabbin de Strasbourg (1745-1812). C'était un
talmudisle très érudit, de manières douces et affables, d'un carac-
tère élevé ; il était apparenté à Cerf Berr et possédait une fortune
sérieuse. Outre Sintzheim, rassemblée des notables français ne
comptait plus qu'un seul rabbin, le portugais Abraham Andrade,
de Saint-Esprit.
Comme la circulaire ministérielle (du 23 juillet 1806) n'avait
donné aucune indication précise sur le but que poursuivait Tem-
pereur par la convocation des notables, ceux-ci n'étaient pas sans
éprouver quelque inquiétude. La nomination de Mole comme
commissaire impérial, à côté de Portalis et de Pasquier, n'était
assurément pas faite pour calmer leurs craintes, car ils se rappe-
laient dans quel esprit de malveillance Mole avait parlé des Juifs
au Conseil d'État.
La veille do l'ouverture des séances (25 juillet), le Moniteur
publia une longue étude sur « l'état politique et religieux des
Juifs depuis Moïse jusqu'à présent ». On voulait ainsi informer le
peuple français tout entier de l'importance des questions soumises
à l'examen de rassemblée des notables. Cet exposé traçait à
grands traits les péripéties de l'histoire du peuple juif, tantôt
libre, tantôt soumis à d'autres nations, cruellement persécuté au
moyen âge, en butte à des accusations diverses, et souvent vic-
time des insultes et des violences de la foule. Sur bien des points,
ce résumé présentait de graves inexactitudes. De même» dans le
jugement qu'il publia sur les doctrines du judaïsme, le Moniteur
contenait de profondes erreurs. Pour l'histoire, il avait eu recours
à Touvrage de Basnage, et, pour la religion, aux œuvres de Léon
de Modène, ce rabbin sceptique qui avait parlé avec tant de légè-
DISCUSSIONS A L'ASSEMBLÉE DES NOTABLES. 329
reté du judaïsme talmudique. On s*attachaît surtout, dans cette
étude, à faire ressortir deux points : Tisolement daos lequel se
complaisaient les Juifs au milieu des diverses nations et Tusure
qu'ils pratiquaient à Tégard des autres croyants, et qui serait
autorisée, sinon prescrite^ par leur législation. Pour démontrer que
le Talmud est responsable de ces tendances antisociales, on
affirmait que les Juifs portugais, qui ne se livraient pas à Tusure,
observaient peu les prescriptions talmudiques, que les Juifs dis-
tingués de TAlIemagne, comme Mendelssohn, ne témoignaient
qu'un médiocre respect pour les rabbins, et qu'en France même
les Juifs qui s'adonnaient aux études profanes négligeaient les pra-
tiques religieuses.
Comme les notables devaient tenir leur première séance un
samedi, ils avaient à résoudre préalablement une question qui,
dès le début, mettait aux prises les exigences de la religion avec
celles de la loi civile. Il fallait, en effet, nommer à cette séance un
président et des secrétaires. Or, pouvait-on écrire des bulletins de
vote le jour du sabbat ? Les rabbins, appuyés par le parti de Berr
Isaac Berr, se déclarèrent énergiquement pour la négative. D'au-
tres membres, qu'on pourrait appeler les hommes politiques, tels
que Furtado, étaient, au contraire, d'avis de prouver à l'empereur
que les Juifs savaient subordonner l'observance des lois religieuses
aux ordres des autorités du pays. La discussion fut très vive. Dn
des délégués, Jacob Lazare, de Paris, proposa une combinaison
qui donnait satisfaction à tous : ceux qui ne voulaient pas écrire
le samedi pouvaient préparer leur bulletin de vote dès la veille.
Ce fut dans une salle de l'hôtel de ville, ornée d'emblèmes de
circonstance, que se réunirent les notables, sous la direction de
Salomon Lipmann, de Colmar, président d'âge. Pour la présidence
définitive, deux candidats s'imposaient au choix de l'assemblée :
Berr Isaac Béer et Abraham Furtado. Le premier fut présenté par
les scrupuleux observateurs des pratiques du judaïsme, le second
eut surtout l'appui des membres libéraux et s'intéressant à la poli-
tique. Sur quatre-vingt-quatorze voix, Furtado en obtint soixante-
deux ; il fut donc nommé président. Comme il avait l'habitude des
débats parlementaires, il sut diriger les travaux de l'assemblée
avec beaucoup de tact et d'habileté. D'ailleurs, les délégués, cpn*
330 HISTOIRE DES JUIFS.
scients de la grandeur de leur tâche, rivalisaient de zèle et d*ac«
tivité pour Taccomplir dignement. Ils avaient A cœur de mettre en
pratique les conseils d*un de leurs collègues, Lipmann Cerf Berr,
qui, dans une allocution chaleureuse, leur avait recommandé
d'oublier qu*ils étaient Alsaciens, Portugais ou Italiens, pour se
montrer tous animés des mêmes pensées et des mêmes senti-
ments.
Au commencement, les députés avaient éprouvé quelque inquié-
tude au sujet des intentions de Napoléon. Mais, lorsque Tofficier
de la garde d'honneur qui se tenait à rentrée de la salle s'ap-
procha de leur président pour recevoir ses ordres, que les tam-
bours battirent aux champs et que les soldats présentèrent les
armes, leur crainte fit place à un sentiment de joyeuse espérance.
Ils voyaient déjà les Juifs définitivement relevés de Tétat d'abais-
sement dans lequel on les avait tenus pendant tant de siècles, et
leur culte pour Tempereur s*en accrut encore.
Les délégués de France étaient déjà réunis quand arrivèrent
ceux d'Italie. Le plus important d'entre eux était Abraham- Vita de
Cologna, rabbin de Mantoue (1752-1832). Cologna ne se distinguait
ni par sa science talmudique, ni par ses connaissances profanes,
mais il était d'un extérieur imposant et possédait un remarquable
talent d'orateur. Il manifestait des tendances libérales et croyait
nécessaire, lui aussi, d'essayer de rendre plus fréquents les rap-
ports entre les Juifs et les autres croyants pour faire sortir ses
coreligionnaires de leur isolement.
Dans la seconde séance (29 juillet), les trois commissaires
impériaux soumirent douze questions à l'examen de l'assem-
blée, l'invitant à y répondre avec conscience et sincérité. Une
manifestation caractéristique se produisit à l'énoncé d'une de
ces questions. Quand le secrétaire eut demandé : « Les Juifs
nés en France et traités par la loi comme citoyens regardent-
ils la France comme leur patrie et ont-ils l'obligation de la
défendre? » tous les notables s'écrièrent d'une voix unanime :
a Oui, jusqu'à la mort! » D'autres questions concernaient les
mariages entre Juifs et chrétiens, la polygamie, le divorce et
l'usure.
Dans cette même séance, on nomma une commission de neuf
LES MARIAGES MIXTES. 331
membres chargés, de concert avec le président et les secrétaires,
de rédiger les réponses. On choisit, entre autres, les rabbins Sintz-
heim, Andrade, de Cologna et Segré, et deux laïques instruits,
Berr Isaac Berr et Lazare. La commission confla la plus grande
partie de son travail à David Sintzheim, qui l'acheva en quelques
jours (30 juillet — 3 août). Avant de le soumettre à rassemblée
générale, il en fit lecture à ses collègues de la commission.
Dès la troisième séance (4 août), où fut commencée la discus-
sion des questions, on put reconnaître les progrès réalisés au
point de vue des idées modernes par les Juifs, même orthodoxes,
depuis Mendeissohn. Les deux premières questions ne soulevè-
rent aucune difficulté. Il s'agissait de savoir s'il est permis aux
Juifs d'épouser plusieurs femmes et si le divorce prononcé par les
rabbins est valable aux yeux des Juifs sans qu'il ait été proclamé
par les tribunaux. Par contre, à propos de la troisième question,
qui était relative au mariage entre Juifs et chrétiens, les débats
furent très virs. Ceux des notables qui n*éprouvaient qu'indifTé-
rence pour les pratiques religieuses étaient disposés à se montrer
favorables aux unions mixtes. Mais les orthodoxes, notamment les
délégués des anciennes provinces allemandes, ainsi que Salomon
Lipmann et le cabbalisteNepi s*y montraient opposés. Pourtant, ils
craignaient d'irriter Napoléon en prohibant absolument ces
unions. L'assemblée se tira cependant assez habilement de cette
difilculté. Après avoir établi que la Bible ne défend ex'pUcitemeni
que les mariages avec les sept nations cananéennes, c'est-à-dire
avec les idolâtres, elle ajouta que, d'après une déclaration for-
melle du Talmud, les peuples modernes ne peuvent pas être con-
sidérés comme païens. Sans doute, les rabbins « ne seraient pas
disposés à bénir le mariage d'un Juif avec une chrétienne ou d'un
chrétien avec une Juive, pas plus que les prêtres catholiques ne
consentiraient à bénir de pareilles unions » ; mais ce refus n'au-
rait aucune conséquence fâcheuse, puisque, pour l'État, le mariage
civil surnt. Du reste, les rabbins continuent à reconnaître la qua-
lité de Juif à celui qui épouse une chrétienne.
La quatrième et la cinquième séance (7 et 12 août] furent con-
«sacrées à la discussion et à l'adoption du restant des questions. Â
:1a demande qui leup était posée si les Juifs considèrent iesjFranr
332 HISTOIRE DES JUIFS.
çais comme leurs frères, les délégués répondirent que dé tout
temps, comme le montrent la Bible, le Talmud et la littérature
rabbinique, le judaïsme avait prescrit, avec une insistance parti-
culière, Tamour des hommes et la fraternité. Enfin, en discutant
la question d'usure, ils s'attaquèrent vivement au& préjugés qui
régnaient à cet égard contre les Juifs et protestèrent avec énergie
contre cette f&cheuse tendance à imputer à tous les fautes de
quelques-uns.
Après que toutes ces déclarations eurent été examinées par le
gouvernement impérial, les notables tinrent une sixième séance
(17 septembre) pour entendre les communications des commis-
saires. Le ton de Mole, qui prit la parole à cette séance, fût tout
différent de celui de ses discours précédents : « Qui ne serait saisi
d*étonnement, disait-il, à la vue de cette réunion d*hommes
éclairés, choisis parmi les descendants du plus ancien peuple de
la terre? Si quelr|ue personnage des siècles écoulés revenait à
la lumière, et qu'un tel spectacle vint à frapper ses regards, ne se
croirait-il pas transporté dans les murs de la cité sainte, ou ne
penserait-il pas qu'une révolution terrible a renouvelé les chcf&es
humaines presque dans leurs fondements? » Et il continua : « Sa
Majesté... vous assure le libre exercice de votre religion et la
pleine jouissance de vos droits politiques ; mais, en échange de
Tauguste protection qu'elle vous accorde, elle exige une garantie
religieuse de l'entière observation des principes énoncés dans vos
réponses. »
A quoi l'orateur faisait-il allusion par les mots « garantie reli-
gieuse » ? C'est ce que se demandaient les délégués, quand Mole,
interprète de la pensée impériale, leur communiqua une informa-
tion qui les remplit tous d'une vive émotion. « C'est le grand
Sanhédrin, leur dit-il, que Sa Majesté se propose de convoquer. Ce
corps, tombé avec le temple, va reparaître pour éclairer par tout
le monde ie peuple qu'il gouvernait ; il va le rappeler au véritable
esprit de sa loi et lui en donner une explication digne de faire dis-
paraître toutes les interprétations mensongères. » Le comte de
Mole invita ensuite l'assemblée à « annoncer sans délai la convo-
cation du grand Sanhédrin à toutes lés synagogues de l'Europe,
afin qu'elles envoient à Paris des députés capables de fournir au
LE GRAND SANHÉDRIN. a33
gouvernemenl de nouvelles lumières ». Afln que ce Sanhédrin,
convoqué pour convertir les réponses des notables en décisions
religieuses, jouit du même prestige que Tancien conseil de ce nom,
on décida de Torganiser complètement sur le modèle des sanhé-
drins d'autrefois, a Selon Tancien usage, le grand Sanhédrin sera
composé de soixante-dix membres, sans compter son chef )>, il
devait avoir un président ou nassi, avec un premier assesseur ou
ab'bèt'din et un deuxième assesseur ou hakham^ et être formé
pour deux tiers de rabbins et un tiers de laïques.
Cette communication fut accueillie avec le plus grand enthou-
siasme. Aux yeux des notables, la réunion du grand Sanhédrin
représentait en quelque sorte la résurrection de Tancienne splen-
deur d'Israël. Aussi s'empressèrent-ils d'adresser une proclama-
tion aux communautés juives de toute l'Europe pour leur faire
partager leur profonde satisfaction et les engager à envoyer des
délégués auprès du Sanhédrin. Cette proclamation, écrite en
hébreu, en français, en allemand et en italien, disait en subs-
tance qu'un événement considérable se préparait, que dans la
capitale d'un des plus puissants empires chrétiens, sous la pro-
tection d'un illustre monarque, allait se réunir un Sanhédrin, et
qu'une ère de paix et de bonheur s'ouvrirait sûrement pour les
débris d'Israël.
En fait, la convocation d'une sorte de Parlement juif à Paris
produisit dans toute l'Europe une profonde sensation. On était
bien habitué aux exploits militaires et aux brillantes victoires de
Napoléon, mais son idée de créer un Sanhédrin avait quelque
chose d'inattendu et d'original qui étonnait. Presque chez tous les
Juifs, ce projet éveillait les plus belles espérances. A Berlin pour-
tant, le cercle de David Friediaender, le groupe des « éclairés »,
éprouvait un réel dépit de voir la France tenter, par l'organe
du Sanhédrin, de faire pénétrer l'esprit moderne dans le
judaïsme tout en lui conservant sa forme antique. Aussi aiTec-
taient-ils d'en parler avec ironie et dédain. Il s'y mêlait, en
plus, une question de patriotisme. Les Juifs de Prusse ressen-
taient, comme les autres habitants, la douleur des défaites
infligées par Napoléon à leur pays; il leur était donc difficile
de voir en lui un bienfaiteur de leurs coreligionnaires. Ce n'était
334 HISTOIRE DES JUIFS.
que dans les provinces de la Prusse méridionale, à Posen, à
Varsovie, que les Juifs, à Texemple des Polonais, considéraient
Napoléon comme un libérateur et se montraient pleins d*égards
pour les soldats français.
Avant la réunion du Sanhédrin, l'assemblée des notables eut
encore à examiner un projet de règlement organique du culte
juif, préparé par la commission des neuf, de concert avec les
commissaires impériaux. D*après ce projet, le judaïsme français
devait avoir à sa tête un consistoire centrai, qui aurait pour mis-
sion de surveiller les consistoires départementaux, les rabbins et
les communautés. Chaque consistoire départemental serait chargé
de veiller à Texécution des décisions du Sanhédrin, d*encourager
chez les Juifs l'exercice des professions manuelles,de faire connaître
aux autorités civiles le nombre des conscrits israélites de la cir-
conscription. Plusieurs membres de l'assemblée montrèrent vaine-
ment ce que certaines obligations imposées aux consistoires
avaient de blessant pour les Juifs en faisant supposer qu'on dou-
tait de la sincérité de leur patriotisme. Par crainte de déplaire à
l'empereur, la majorité accepta le règlement organique dans son
entier, sans y apporter aucune modification.
La clôture des séances de l'assemblée des notables se fit avec
une grande solennité (5 février 1807). Le délégué de Nice, Isaac-
Samuel Âvigdor, un des secrétaires, prononça un intéressant dis-
cours où il exposait les raisons de l'antipathie marquée par les
diverses nations à l'égard des Juifs, et où il montrait la bienveil-
lance témoignée souvent à ces derniers par des ecclésiastiques
chrétiens : a Le peuple d'Israël, continua-t-il, toujours malheureux
et presque toujours opprimé, n'a jamais eu le moyen ni l'occa-
sion de manifester sa reconnaissance pour tant de bienfaits...
Depuis dix-huit siècles, la circonstance où nous nous trouvons
est la seule qui se soit présentée pour faire connaître les sen-
timents dont nos cœurs sont pénétrés... Prouvons à l'univers
que nous avons oublié tous les malheurs passés et que les
bonnes actions seules laissent dans nos cœurs des traces
ineffaçables. Espérons des ecclésiastiques nos contemporains
qu'ils conserveront, par leur bienfaisante influence sur les chré-
tiens, ce doux sentiment de fraternité que la nature a mis dans
SÉANCES DU GRAND SANHÉDRIN. 335
le cœur de tous les hommes et que la morale dà chaque
religion doit également inspirer comme la nature. » Avigdor ter-
mina son discours par la proposition d*exprimer en séance la
reconnaissance des délégués pour « les bienfaits successifs du
clergé chrétien dans les siècles passés en faveur des Israélites de
divers États de TEurope... alors que la barbarie, les préjugés et
rignorance réunis persécutaient et expulsaient les Juifs du sein
des sociétés », et de consigner l'expression de ces sentiments
dans le procès-verbal. Cette proposition fut adoptée.
Quatre jours après la clôture des séances des notables, se
réunit le grand Sanhédrin (9 février 1807). Comme on sait, il se
composait pour deux tiers de rabbins et un tiers de membres laï-
ques. Le 4 février, le ministre de Tlntérieur avait nommé les trois
chefs: Sintzheim, président ou nassi;Segvéj premier assesseur
(aà-àèt-din), et Abraham de Cologna, second assesseur {AaiAam),
La première séance fut très solennelle. Les membres se rendirent
de la maison du président dans la synagogue magnifiquement
décorée, où étaient réunis de hauts personnages de TÉtat. Le
discours de Sintzheim, en hébreu, ne produisit naturellement que
peu dUmpression. Mais, lorsqu'il sortit de Tarche sainte le rouleau
de la Loi pour bénir l'assemblée et prier Dieu d*éclairer le Sanhé-
drin de sa lumière, Témolion fut très vive. Le discours italien de
Cologna obtint aussi un grand succès.
De la synagogue le Sanhédrin alla à THôtel de Ville. Suivant
Tancien usage, les soixante-dix membres se placèrent en demi-
cercle autour du président, par rang d'âge. Comme les séances
étaient publiques, on y voyait toujours de nombreux assistants.
Les membres du Sanhédrin étaient tous habillés de noir, avec un
petit manteau de soie et un tricorne sur lu tête. Ils avaient pour
principale mission de convertir en lois religieuses les réponses
des notables et de se porter garants de la sincérité du patriotisme
de leurs coreligionnaires français, allemands et italiens.
Sur la proposition d'Abraham Furtado, le Sanhédrin établit
d'abord le principe que la loi mosaïque contient des dispositions
religieuses et des dispositions politiques. Les premières « sont,
par leur nature, absolues, indépendantes des circonstances et des
temps ». Il n'en est pas de même des secondes : celles-ci, a des-
336 HISTOIRE DES JUIFS.
•
tinées à régir le peuple d'Israël dans la Palestine, lorsqu'il avait
ses rois, ses pontifes et ses magistrats, ne sauraient être applica-
bles depuis qu'il ne forme plus un corps de nation ». Pourtant^
a une assemblée des docteurs de la loi, réunie en grand Sanhédrin,
pouvait seule déterminer les conséquences » qui dérivent d'une
telle distinction.
Partant de ce principe général, le Sanhédrin adopte toutes les
décisions votées par TÂssemblée des notables. Ainsi, il interdit la
polygamie, déclare que le divorce ne pourra être prononcé selon
la loi de Moïse qu'après que le mariage aura été dissous par les
tribunaux compétents et selon les formes voulues par le Ck>de
civil. Il accepte aussi comme valables civilement les mariages
entre Israélites et chrétiens, et, « bien qu'ils ne soient pas sus-
ceptibles d'être revêtus des formes religieuses, ils n'entraîneront
aucun anathème. » Pour les rapports des Juifs avec leurs compa-
triotes chrétiens, le Sanhédrin, après avoir établi que la Bible
*
a nous prescrit d'aimer notre semblable comme nous-mêmes »,
ordonne a à tout Israélite de l'empire français, du royaume
d'Italie et d'autres lieux, de vivre avec les sujets de chacun des
États dans lesquels ils habitent comme avec leurs concitoyens et
leurs frères », d'exercer à leur égard la justice et la charité,
quelque religion qu'ils professent. Il dispense a tout Israélite
appelé au service militaire, pendant la durée de ce service, de
toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec
lui. Enfin, il invite tous les Israélites à « rechercher et adopter les
moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l'amour du tra-
vail et à la diriger vers l'exercice des arts et métiers et les
professions libérales, et a acquérir des propriétés foncières
comme un moyen de s'attacher davantage à leur patrie ». S'ap-
puyant sur le texte biblique, il interdit complètement toute usure,
c'est-à-dire tout intérêt excessif, non seulement « d'Hébreu à
Hébreu et d'Hébreu à concitoyen d'une autre religion, mais encore
avec les étrangers de toutes les nations ».
Après avoir terminé ses travaux, le Sanhédrin, d'accord avec
les commissaires impériaux, se sépara. Ses délibérations furent
soumises à Napoléon. Mais celui-ci, alors absorbé par ses campa-
gnes contre la Prusse et la Russie, n'eut guère de loisir pour les
•1
DÉCRET RESTRICTIF DU 17 MARS 1808. 337
examiner. Certaines personnes essayèrent, à ce moment, de
mettre à profit son absence de France pour intriguer contre les /?
Juifs et essayer de faire restreindre leurs droits. Des délégués
juifs eurent heureusement vent de ces agissements, et Tinfatigable
Furtado, accompagné de Maurice Lévy, de Nancy, ne craignit paa
de se rendre jusqu'aux bords du Niémen pour informer Napo-
léon de ce qui se tramait. L'empereur les accueillit avec bienveil- ,'j
lance et leur promit de laisser jouir les Juifs des mêmes droits^
que les autres citoyens.
Il ne tint pas complètement parole. Au bout d*un an, il fit con-
naître sa volonté par les décrets du 17 mars 1808. Après avoir
approuvé par un de ces décrets la nouvelle organisation consisto-
riale, élaborée dans l'assemblée des notables le 10 décembre 1806,
qui présente ce côté fâcheux d'investir les consistoires et les rab-
bins de fonctions de police, il apporta, par l'autre décret, pour
une période de dix ans, les plus graves restrictions à la liberté
commerciale des Juifs. Nul Juif « ne pourra se livrer à aucun com- ^2
merce, négoce ou trafic quelconque sans avoir reçu, à cet effet, j
une patente du préfet du département... Tout acte de commerce
fait par un Juif non patenté sera nul et de nulle valeur ». Il faut
également être patenté pour prendre une inscription hypothécaire.
Le prêt sur nantissement est soumis à des conditions qui rappel-
lent le moyen âge. En outre, défense est faite aux Juifs de venir
s'établir dans les départements du Haut et du Bas-Rhin. Quant
aux autres départements, ils ne pourront s'y fixer qu'en se livrant à.
l'agriculture. Enfin, ils ne seront point admis à fournir des rem-
plaçants pour accomplir leur service militaire ; tout conscrit juif
sera assujetti au service personnel. Les Juifs des départements de
la Gironde et des Landes ne furent pas soumis à ces mesures,
parce qu'ils n'avaient <k donné lieu à aucune plainte, ne se livrant
pas à un trafic illicite ».
Les dispositions de ce décret provoquèrent des protestations si
vives parmi les Juifs que Napoléon lui-même en modéra l'ap-
plication. C'est ainsi qu'il fit exception successivement pour les
Juifs de Pans, deLivourne, des Basses-Pyrénées, des Alpes-Mari-
times et d'autres départements. En définitive, elles ne demeurè-
rent en vigueur qu'en Alsace et dans les provinces rhénanes^
V. 22
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338 HISTOIRE DES JUIFS.
L*eiTet n'en fut pas moins excessivement fâcheux, car dans divers
pays on en fit un argument contre l'émancipation des Juifs, en
montrant qu*en France même, où ils jouissaient depuis assez
longtemps de leurs droits civils et politiques, on avait été obligé
de restreindre de nouveau ces droits.
- Malgré cette tentative de reaction, le mouvement provoqué en
faveur de la liberté par la Révolution française et les conquêtes
de Napoléon était si puissant qu'il continua de s'étendre à
travers l'Europe. Dans le royaume de Westphalie, que lempereup
venait de créer au profit de son frère Jérôme, les Juifs obtinrent
leur émancipation complète et absolue. La Constitution de ce
royaume, élaborée par Napoléon avec la collaboration de Beu-
gnot, Jean de Muller et Dohm, qui étaient tous amis des Juifs,
assurait expressément aux Juifs les mêmes droils qu'aux indi-
gènes. Par un décret du 12 janvier 1808, Jérôme les déclara
citoyens au même titre que les autres habitants, abolit toutes les
taxes spéciales qui pesaient sur eux, autorisa les Juifs étrangers à
séjourner en Westphalie aux mêmes conditions que les étrangers
chrétiens et interdit, sous des peines sévères, d'appliquer aux
citoyensjuîfs la dénomination injurieuse de Schutzjude, a Juif pro-
tégé ». Michel Berr, le jeune et courageux défenseur du judaïsme,
fut appelé de France en Wesphalie pour y remplir des fonctions éle-
vées. L'Université deGœttingue le reçut même parmi ses membres,
malgré la malveillance bien connue qu'elle témoignait aux Juifs.
L'ancien agent de la cour de Brunswick, Israël Jacobson, très
influent à la nouvelle cour de Cassel, Qt les plus louables efforts
pour se rendre utile à ses coreligionnaires. Actif, dévoué, animé
de sentiments élevés, il entreprit de modifier lés manières
humbles et disgracieuses des Juifs et de donner à leur culte
plus d'éclat et de dignité. Dans ce but, il éleva et entretint a
Seesen, à ses propres frais, une école juive qui admettait égale-
ment des élèves chrétiens. A son instigation, le gouvernement de
Westphalie résolut de donner, à l'exemple do la France, une
organisation régulière au judaïsme. La commission chargée d'éla-
borer un projet, et dont la présidence échut naturellement à
Jacobson, établit des consistoires sur le modèle de ceux qui
avaient été crées pour les Juifs français. Seulement, pendant
ORGANISATION DU CULTE EN WESTPHALÏE. 339
qu'en France, Tautorité était dévolue aux rabbins, en Westphalie
c*était Jacobin qui se trouvait placé à la tête du judaïsme. Ce
règlement fut publié le 3 mars 1808. A une audience qu'il
accorda aux membres du consistoire, le roi Jérôme exprima sa
satisfaction que la Constitution de son royaume proclamât Tégalité
de tous les cultes, et 11 leur recommanda d'exhorter leurs coreli-
gionnaires à se montrer dévoués à leur pays et à la famille
impériale.
Semblables par leur organisation, les consistoires de France
et de Westphalie dureraient totalement par leur façon de pro-
céder. Le Consistoire central de France était composé d'hommes
sages, prudents, modérés, tels que David Sintzheim, Abraham
de Cologna, Menahem Deutz, qui savaient ménager les transitions
*et agissaient avec douceur et intelligence. Le Consistoire de
Westphalie, au contraire, était dominé par un homme passionné,
autoritaire^ Jacobson, qui s'inspirait des idées de David Friediaen-
der. Sous l'influence de cet homme, plus chrétien que juif, il
visait surtout à imprimer au culte public juif un cachet catho-
lique, à lui donner^ en un mot, un aspect théùtral. Il imposa ses
réformes à ses coreligionnaires de Westphalie, en dépit des
hésitations et des scrupules des rabbins.
Par suite de cette nouvelle organisation, les communautés juives
de Westphalie furent divisées en sept circonscriptions^ dont
chacune avait à sa tête un rabbin et plusieurs syndics ; dans les
circonscriptions importantes, le rabbin avait des adjoints. Comme
en France, il fut prescrit aux rabbins de faire aimer le ser*
vice militaire et de dénoncer les jeunes gens qui s'y seraient
soustraits. Les rabbins devaient prêcher en allemand et sou-
mettre au consistoire^ au moins tous les six mois, les sermons pro-
noncés. Le règlement, ou, plus exactement, Jacobson, invita aussi
les rabbins à organiser pour la jeunesse juive des cérémonies de
confirmation religieuse. En reconnaissance de la liberté qu'ils
avaient obtenue, les Juifs de Westphalie témoignaient en toute
circonstance d'un profond attachement pour leur pays, et les cons-
crits juifs répondaient avec empressement à l'appel : «Nous jouis-
sons des droits civils, disaient-ils, il est donc de notre devoir de
défendre notre patrie. »
340 HISTOIRE DES JUIFS.
Parmi les princes allemands, Charles-Frédéric, grand-duc de,
Bade, fut le premier à accorder spontanément aux Juifs Téga-.
lité civile. Voisin de la France, il s'était laissé gagner plus facile-
ment aux idées libérales qui régnaient dans ce pays. Les Juifs
n'obtinrent pourtant qu'une émancipation restreinte. Ainsi, les
villes ne leur reconnaissaient pas les mêmes droits qu'aux chré-
tiens : elles interdisaient parfois le séjour aux nouveaux venus.
On tenait bien compte de leurs usages religieux, mais seulement
« tels qu'ils sont prescrits dans la Loi de Moïse, et non pas d'après
l'interprétation du Talmud ». Plus tard, sur Tordre du duc de
Bade, le comte de Sternau, qui était ami des Juifs, rédigea pour
eux une Constitution particulière, qui contenait pourtant des
traces d'intolérance. Pour les affaires religieuses, le judaïsme
badois devait être dirigé par un Conseil supérieur, nommé par le
grand-duc et composé d'un président, de deux ou trois rabbins
et de deux membres laïques. Ce Conseil nommait les rabbins et
les a anciens d des communautés.
La ville de Francfort aussi, où la haine du Juif était cepen-
dant si tenace chez les patriciens, sacrifia pendant quelque
temps aux idées libérales. Jusqu'alors, tout Juif s'établissant
dans cette ville devait jurer devant le Sénat qu'il se soumettrait
aux lois humiliantes qui lui étaient imposées. Le nombre de
mariages juifs était limité. Les Juifs étaient tenus de payer des
impôts spéciaux, de demeurer dans un quartier sale, étroit et
malsain, la célèbre Judengasse, de supporter les outrages et le
cri injurieux de Mach Morèss Jvd! que leur lançait impuné-
ment le plus innme chrétien. Quand, sous la poussée des armées
françaises, le saint empire germano-romain se fut écroulé el
que Francfort eut été érigé en grand-duché sous l'autorité de
Charles de Dalberg, archichancelier ou prince-primat de la
Confédération du Rhin, les habitants juifs de cette ville n*eu-
rent plus à subir ces restrictions.
Aucune loi ne vint pourtant sanctionner leur nouvelle situation.
Malgré son esprit libéral et bienveillant, Charles de Dalberg
n'osa pas heurter les idées des patriciens en émancipant com-
plètement les Juifs. Dans la nouvelle charte ou StàttigKeit
qu'il rédigea au sujet des Juifs, il eut le courage de déclarer
k
ÉMANCIPATION DES JUIFS DE FRANCFORT. 341
« qu'il était nécessaire d*abolir les anciennes lois^ parce qu*elles
ne répondaient plus a l'esprit du temps ni à la situation présente
des Juifs ». Mais, d'un autre côté, pour donner satisfaction à la
classe aristocratique^ il ajouta qu*il était impossible « d'accorder
aux Juifs l'égalité complète, tant qu'ils ne s'en seraient pas
montrés dignes en modiflaat leurs manières et en s'assimilant
les habitudes et les mœurs des indigènes ». En définitive, a la
suite de la promulgation de ce nouveau règlement, ils furent
traités comme des étrangers tolérés dans le pays, et, au lieu
d'exiger d'eux le payement des diverses taxes particulières qui
pesaient sur eux, on leur permit de s'en libérer par le verse-
ment d'une somme annuelle de 22,000 florins. On leur Qt même
entrevoir qu'ils pourraient bien être obligés de rentrer dans
leur ghetto. Ils furent,, en effet, invités à ne plus renouveler les
baux qu'ils avaient passés, sous la domination française, avec
les propriélaires chrétiens des maisons qu'ils habitaient, parce
qu'on ne continuerait peut-être pas à tolérer leur séjour dans
tous les quartiers de la ville.
Un peu plus tard pourtant, la Constitution donnée au grand-
duché de Francfort déclara tous les habitants égaux devant la
loi, sans distinction de culte. Craignant qu'on ne tint pas toujours
compte de cet article de la Constitution, les Juifs demandèrent a
Dalberg et à ses conseillers de proclamer leur égalité par une
loi spéciale. Le grand-duc y consentit en échange d'une somme
de 440,000 florins, destinée à éteindre tous les impôts spéciaux
payés par eux. Par décret du 28 décembre 1811, il ordonna que
« tous les Juifs domiciliés à Francfort et possédant le titre de
protégés fussent admis, eux, leurs enfants et leurs descendants,
à jouir des droits civils dans les mêmes conditions que les autres
citoyens ». Les Juifs prêtèrent alors serment et entrèrent dans la
jouissance de leurs nouveaux droits.
Dans les villes hanséatiques du Nord aussi, sur l'ordre des
autorités françaises, les Juifs obtinrent leur émancipation. Ham-
bourg ne fit aucune difQculté pour leur accorder les mêmes droits
qu'aux autres habitants (1811), et même pour les admettre au
conseil municipal. La ville de Lubeck se montra plus récal-
citrante. Jusqu'alors, elle n'avait toléré que dix familles juives,
342 HISTOIRE DES JUIFS.
en qnMlé de ScAutzjudey qui ne pouvaient ni faire de commerce,
ni acheter d*immeubles, ni entrer dans les corporations. Trois
Juifs seuls étaient autorisés à pénétrer chaque jour de Moisling,
localité danoise voisine, dans Lubeck, et encore étaient-ils
obligés de payer à l'entrée un péage corporel. Mais pendant la
domination française (1811-1814), près de cinquante Juifs de
Moisling s'y étaient rendus, de sorte que Lubeck comptait alors
soixante-six familles juives, auxquelles cette ville dut accorder
la liberté civile. Enfin, Brème, dont le séjour était interdit aupa-
ravant aux Juifs, dut également les recevoir pendant Toccupation
française et les considérer comme citoyens.
Frédéric-François, grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, alla
plus loin. Non seulement il proclama Tégalité des Juifs (22 fé-
vrier 1812), mais, ce qu'aucun État n'avait encore permis, il
autorisa les mariages entre juifs et chrétiens.
L'exemple des pays soumis à l'influence française agit aussi
sur les autres États de TÂllemagne. En 1812, la Prusse entra
dans le mouvement. Lors de ses désastres, les habitants juifs
avaient montré autant et peut-être plus de patriotisme que bien
des nobles, qui s'étaient empressés de rechercher les faveurs du
vainqueur. Mais, au début, le roi Frédéric-Guillaume III hésita
à abolir complètement les restrictions qui entravaient leur
liberté. Quand le prince de Hardenberg fut chargé de relever son
pays de ses ruines, il comprit qu'il était indispensable pour la
Prusse de rassembler toutes ses forces et d'unir tous les habi-
tants, sans exception, dans un sentiment de fraternité patrio-
tique. D'un autre côté, David Friedlaonder et ses amis multi-
plièrent leurs démarches pour qu'on se décidât enfin à traiter
les Juifs comme les autres habitants. A la fin, Frédéric-
Guillaume promulgua le célèbre édit du 11 mars 1812, par lequel
il accordait aux a Juifs domiciliés dans les États prussiens les
mêmes droits qu'aux habitants chrétiens ». Il les admettait aussi
aux emplois académiques, scolaires et municipaux, mais leur refu-
sait provisoirement l'accès aux fonctions de l'État. Par contre^ ils
étaient astreints au service militaire. 11 remettait à plus tard le
soin d'organiser leur culte, a Pour l'élaboration d'un règlement
concernant leurs affaires religieuses, disait-il, on aura recours à
LES JUIFS EN AUTRICHE ET EN SAXE. 343
des Juifs qui, par leur science et leur profonde honnètelé, se soient
rendus dignes de Testiine générale. »
Trois souverains allemands restèrent pourtant réfractaires aux
idées d'émancipation, ceux de Bavière, d'Autriche et de Saxe.
Maximilien-Joseph, nommé roi de Bavière par Napoléon, pro-
mulgua bien un édit (10 juin 1813) qui assurait aux Juifs les
mêmes droits qu'aux chrétiens, mais seulement à ceux qui
avaient le droit de résider dans le pays. Or, ce droit, on ne le
leur accordait que difficilement.
En Autriche, où Tédit de tolérance de Joseph II avait amélioré,
dès 1783, la situation des Juifs, les successeurs de ce souverain,
Léopold II et François II, loin d'étendre les réformes de leur pré-
décesseur, conservèrent ou rétablirent les anciennes restrictions.
Des impôts de toute nature pesaient sur les Juifs d'Autriche, taxe
sur la lumière, sur le vin, sur la viande, sans parler de la
taxe imposée à ceux qui se rendaient à Vienne. Dans cette ville,
ils étaient étroitement surveillés par de nombreux agents de
police, qui arrêtaient tous ceux qui n'étaient pas muuis d'un
permis de stijour. Le nombre des mariages juifs continuait ù
être limité. Le flls aîné seul pouvait se marier. On leur défendait
l'acquisition ou la location de biens-fonds.
Dans le royaume, récemment créé, de Saxe, les Juifs restèrent
soumis aux lois restrictives qui les avaient régis dans les siècles
passés. C'est à bon droit que les Juifs surnommèrent ce pays :
l'Espagne protestante. Légalement, ils n'avaient pas le droit de
séjourner en Saxe; on en tolérait seulement quelques-uns à
Dresde et à Leipzig, mais sous la réserve de pouvoir les expulser
en tout temps. Il leur était interdit d avoir des synagogues; pour
prier, ils se réunissaient dans de simples chambres.
Les Juifs russes, sous Alexandre ^^ étaient traités bien plus
libéralement. Une des principales préoccupations de ce généreux
monarque était d'améliorer la condition du peuple. A la suite du
partage de la Pologne, plusieurs provinces polonaises avaient été
annexées à la Russie. De là, dans ce pays, une population juive
considérable, au nombre de plus d'un million d'ames. La plupart
d'entre eux étaient commerçants, colporteurs, débitants d'eau-
de-vie. Leurs manières singulières, leur accoutrement grotesque.
344 HISTOIRE DES JUIFS.
leur jargoD, les tenaient isolés et les exposaient aux railleries du
reste de la population. On pçut dire qu'à la suite de la dissolu-
tion du « Synode des quatre pays », et surtout à la suite de
Faccroissement de la secte des Hassidim, le judaïsme russe for-
mait un vrai chaos, et il faut savoir gré a Tempereur
Alexandre I'^ d'avoir essayé d'y mettre un peu d'ordre. Par une
série de lois (1804-1812), il s'efforça de modifier les mœurs,
les coutumes, les habitudes des Juifs russes et de les relever
ainsi dans l'estime et la considération de leurs concitoyens. Il
leur ouvrit l'accès des écoles primaires, des gymnases et des
académies, les encouragea, par des exemptions d'impôts, à se
livrer à l'agriculture et aux travaux manuels, à créer des fabri-
ques, à cultiver les arts et les sciences. Afin de les déshabituer
de leur patois, il faisait nommer à des postes honorifiques, dans
les administrations des villes, ceux qui savaient parler et
écrire le russe, le polonais ou l'allemand. Il leur ouvrit également
de nouvelles provinces, où ils pouvaient s'établir à condition de
ne pas tenir de cabarets et de s'habiller comme les autres habi-
tants. « Si les dispositions prises en faveur des Juifs, disait ce
noble souverain, leur permettent de produire un seul Men-
<lelssohn, je me trouverai suffisamment récompensé. »
Pour qu'il fût possible a ces mesures si heureuses de donner
•tous leurs fruits, il aurait fallu du temps et de la patience.
Malheureusement on n'avait pas encore fini de semer qu'on
aurait déjà voulu récolter. D'abord, l'application des lois scolaires
se heurta à toute sorte de difficultés. Au lieu de considérer
l'instruction qu'on désirait leur donner comme un bienfait, les
Juifs de Russie et de la Pologne la regardaient comme une malé-
diction et une invitation à l'apostasie. A leurs yeux, leur horrible
jargon et leur accoutrement ridicule avaient un caractère sacré,
•et ils étaient fermement résolus à n'y apporter aucune modifica-
tion. Ils auraient eu besoin d'un homme énergique, très intelli-
:gent, jouissant d'une sérieuse autorité, qui les eût amenés au
progrès et leur eût imposé les réformes nécessaires. Il se trou-
vait bien parmi eux, à ce moment, un émule de Wessely, Isaac
fieer Levinsohn (1787-1837), qui avait étudié la langue et la
littérature russes, avait acquis des connaissances variées, possé-
ik
RÉACTION EN ALLEMAGNE. 345
doit des notions exactes sur le passé du judaïsme et appuyait
auprès de ses coreligionnaires, par des arguments tirés du
Talmud, les réformes proposées par le gouvernement russe. Mais,
à cause de sa situation subalterne, son influence était médiocre
sur les masses, et, en outre, les chefs des communautés le frap-
pèrent d'excommunication. Aussi ne songea-t-on même pas à ren-
voyer à Saint-Pétersbourg avec les députés chargés d'aider
le gouvernement de leurs conseils pour la réglementation des
aiTaires juives ; on y délégua des personnes peu intelligentes et
qui ne comprenaient même pas le russe.
Lorsque Tempereur Alexandre vit ses bonnes intentions si
entièrement méconnues de ceux mêmes dont il désirait le bien,
il s'impatienta, révoqua une partie des lois favorables qu*il avait
promulguées, édicta, à son tour, des mesures restrictives, et le
judaïsme russe resta dans Tétat chaotique dont ce souverain avait
voulu le tirer.
Les Juifs d'Allemagne non plus ne jouirent pas longtemps
de la liberté civile que les divers États de la Confédération
leur avaient accordée. Après la défaite de Napoléon en 1814,
on s'efforça presque partout de remettre en vigueur la législation
inique dont ils avaient si longtemps souffert. Pourtant, sur les
champs de bataille, les jeunes gens juifs avaient mêlé leur sang
à celui des chrétiens pour défendre leur pays. En Prusse surtout,
de nombreux Juifs, animés d'un ardent patriotisme, s'étaient
enrôlés dans les corps de volontaires. Bien des médecins et des
chirurgiens juifs avaient succombé dans les hôpitaux et les
ambulances, où ils étaient accourus pour donner leurs soins aux
malades et aux blessés. Les femmes et les jeunes fllles juives
s'étaient empressées, comme les chrétiennes, à apporter leur
dévouement et leurs consolations, pendant la guerre, partout où
cela avait été nécessaire. Rien n'y fit. Dès que les armées fran-
çaises eurent quitté le sol allemand, la haine du Juif se réveilla
avec une nouvelle intensité.
Le mouvement de réaction contre les Juifs commença dans les
villes libres. Ce fut Francfort qui donna le signal. A peine les
Français furent-ils sortis de la ville que les patriciens, revenus au
pouvoir, enlevèrent aux Juifs les droits civils qu'ils avaient
346 HISTOIRE DES JUIFS.
obtenus et les soumirent de nouveau à lancienne législation
(janvier 1814). Le baron de Stein, qui, pour des raisons mili-
taires, avait tout pouvoir sur Tadministration de Francfort, aurait
pu s'y opposer; mais, par haine pour Napoléon et pour tout ce
qui avait été fait en Allemagne sous la domination française.
Stein détestait également les lois qui avaient proclamé Tégalité
des Juifs. Un seul mot de lui aurait sufH pour faire maintenir
aux Juifs tous leurs droits; ce mot, il ne le prononça pas. Le
Sénat provisoire décida donc (19 juillet 1814) que « la question
relative aux droits civils et municipaux des Juifs était réservée ».
En réalité, on voulait de nouveau traiter les Juifs en « serfs de la
chambre impériale», limiter leur activité et les rejeter dans la
Judengasse.
 Texemple de Francfort, les trois villes hanséatiques de TA 11e-
magne résolurent également de ne pas maintenir aux Juifs la
liberté qu'ils avaient obtenue. Mais, pendant qu*à Francfort les
patriciens avaient été les premiers à manifester leur haine à
regard des Juifs, à Hambourg le Sénat leur était, au contraire,
favorable. 11 comptait sur eux pour rendre son ancienne prospé-
rité au commerce ruiné par la guerre. Par contre, les masses
leur témoignaient de la malveillance et réclamaient le retour aux
lois d'exception. A Lubeck et à Brème, on voulait les expulser
totalement. Le Hanovre, Hildesheim, le Brunswick, la liesse leur
enlevèrent également leurs droits. Cette fois encore, TAIlemagne
se montra plus inique et plus cruelle envers les Juifs que la
France. Dans ce pays, où dominaient alors, à la cour de
Louis XVIII, les partisans d'une violente réaction qui considé*
raient comme non avenu tout ce qui s'était fait depuis 1789, on
ne toucha pas aux droits des Juifs. On proclama le catholicisme
religion d'État, mais les Juifs restèrent citoyens.
Lorsque le Congrès de Vienne se réunit en 1814 pour régler
les affaires de l'Europe, les Juifs d'Allemagne, menacés dans
leur liberté, leur honneur et même leur sécurité, sollicitèrent
son intervention en leur faveur. Les Juifs de Francfort envoyèrent
deux délégués à Vienne pour soumettre au Congrès un Mémoire
où ils exposaient que le Sénat devait être forcé de leur maintenir
les droits qu'ils avaient reçus, parce qu'ils avaient versé une
LE CONGRÈS DE VIENNE ET LES JUIFS. 347
somme considérable en échange de ces droits, et aussi parce
qu'ils s'en étaient rendus dignes par leur patriotisme. Les
démarches des délégués furent appuyées secrètement par la
maison de banque Rothschild, qui était alors déjà fort puissante,
et par la baronne juive Fanny d*Arnstein, qui était en relations
avec la plupart des membres du Congrès. Parmi les membres qui
représentaient TAUemagne, deux des plus influents, Hardenberg
et Metternich, étaient favorables à la demande des Juifs. Ils écri-
virent (1815) aux villes hanséatiques pour blâmer leurs procédés
à regard des Juifs et ils conseillèrent au Sénat de les traiter avec
humanité et justice.
Le projet de Constitution pour TAllemagne, élaboré par le
plénipotentiaire prussien, Guillaume de Humboldt, approuve
par Metternich et soumis aux délibérations du Congrès, pro-
clamait régalilc des Juifs. Un article de ce projet disait, en
effet : a Les trois confessions chrétiennes jouissent des mêmes
droits dans tous les États allemands, et les croyants de la confes-
sion juive, s'ils remplissent leurs devoirs de citoyen, auront les
droits civils correspondant à leurs devoirs. »
Mais les dispositions bienveillantes de Metternich et de Hum-
boldt ne sufQrent pas pour faire adopter cet article. C'est que
les Juifs eurent à compter, à ce moment, avec un ennemi
peut-être plus dangereux que lorgueil de caste et Tenvie. Les
victoires remportées sur les Français avaient développé, chez
les Allemands, un sentiment patriotique qui avait dégénéré en
un chauvinisme exalté. Tout ce qui n*était pas empreint d'un
caractère essentiellement allemand paraissait odieux. De plus,
récole romantique de cette époque, les Schlegel, les Arnim, les
Brenlano, avaient présenté le moyen âge sous des couleurs si
séduisantes que TAUemagne considérait le retour pur et simple à
Tesprit de ce temps comme son devoir le plus sacré. C'était là
l'idéal qu'elle poursuivait avec un zèle passionné. Elle était ainsi
amenée, entre autres, vers un christianisme rigoureux, vers une
fui sévère. Mais le moyen âge ne connaissait que l'Église catho-
lique, avec son chef suprême, le pape. Les romantiques ne recu-
lèrent pas devant cette conséquence de leurs théories, et l'on
vit Gœrres, Frédéric Schlegel, Adam MuUer et d'autres se con-
• •
i
'.1
é
348 HISTOIRE DES JUIFS.
vertir au catholicisme et réclamer le rétablissement du pouvoir
des Jésuites et la restauration de Tlnquisition. Le protestant
Gentz affirmait aussi que seule TÉglise catholique pouvait
assurer le salut de TÂllemagne et aider à refaire Tunité de ce
pays, sous Tautorité du pape et de Tempereur.
Toutes ces rêveries eurent des elTets excessivement fâcheux
pour les Juifs. A force de fureter dans les archives et de déchif-
frer de vieilles chartes du moyen âge, on ressuscita les senti-
ments de fanatisme, d'intolérance et de haine qui, pendant cette
sombre période, avaient provoqué de si terribles persécutions
contre les Juifs. Un professeur de TUniversité de* Berlin, Frédéric
Riîhs, fut le premier à se faire Tlnterprète de ces sentiments de
violente réaction. Dans un ouvrage intitulé « Revendication des
droits civils par les Juifs d'Allemagne d, il développe la théorie de
rÉtat chrétien et affirme le droit, non pas d'expulser les Juifs du
pays, mais, au moins, de les humilier et de les empêcher de
s'accroitre. Il veut bien qu'on les tolère, mais non pas qu'on les
traite en citoyens. Ruhs proposa même d'exiger d'eux, comme
autrefois, le payement d'une a taxe judaïque ^ et de les obliger
à porter un signe distinctif. Peut-être, disait-il, ces humiliations
les décideront-elles à embrasser le christianisme.
Les idées de KQhs rencontrèrent de nombreux partisans. Au
temps des Lessing, des Abt, des Kant et des Herder, les savants
allemands eurent à cœur de prêcher la tolérance et l'amour des
hommes, tandis que Schlegel, Riîhs et consorts excitaient à la
haine et aux violences. Ils rivalisaient d'étroitesse d'esprit et de fana-
tisme avec les ultra-catholiques. Car ce qu*ils demandaient, eux,
pour TAIIemagne, le pape Pie VII le réalisa dans ses États. Dès que
loccupation française eut cessé, il retira aux Juifs leurs droits
civils, les contraignit, à Rome, à quitter les maisons qu'ils habi-
taient dans les diverses parties de la ville pour être parqués de
nouveau dans les ghetto, rétablit contre eux l'Inquisition et leur
imposa l'obligation d'assister aux sermons de prédicateui^s catho-
liques chargés de les convertir
Pourtant, au Congrès de Vienne, on persista à se montrer favo-
rable aux Juifs. Dans un paragraphe spécial on les déclarait égaux
aux autres citoyens et on invitait les États où ils ne jouissaient
LE PROTOCOLE DU CONGRÈS DE VIENNE. 34»
pas encore des droits civils à les leur accorder à bref délai. Mais,
parmi les États de la Confédération, la Prusse et TAutriche se
montrèrent seules disposées à adopter ce paragraphe, les autres
confédérés, particulièrement les villes libres, s'y refusèrent. Par
esprit de conciliation, on proposa alors la rédaction suivante :
a La Confédération doit octroyer aux Juifs la jouissance des droits
civils là où ils consentiront a remplir tous leurs devoirs de
citoyens; en attendant, ils conserveront tous les droits qui leur
ont été déjà accordés dans les États confédérés. »
Cette résolution ne contenta pas encore les villes libres, parce
que les Juifs y possédaient, en réalité, les droits civils, octroyés
par les autorités françaises. Aussi le délégué de Francfort (It-il
entendre de vives protestations. Le sénateur Schmidt, repré-
sentant de Brème, procéda avec plus d'habileté. Au lieu de récri-
miner, il s'appliqua à rendre inolTensif le paragraphe contesté.
11 commença par exposer qu'il serait injuste de contraindre les
Allemands à respecter des mesures prises par les Français et il
proposa, pour donner satisfaction à tous, de remplacer, dans la
constitution de la Confédération, les mots a accordés dans les
États confédérés » par ces mots : a accordés par les États confé-
dérés. » Ce changement parut généralement sans importance, et
il fut adopté. En réalité, il modifla totalement le sens de la
résolution. Car, on n'avait plus à maintenir les droits civils des
Juifs que dans les Étals qui les leur avaient accordés eux-mêmes.
Or, trois pays se trouvaient seuls dans' ce cas, la Prusse, le
Mecklembourg et le grand-duché de Bade. Partout ailleurs en
Allemagne, c'étaient les Français, pendant leur occupation, qui
avaient proclamé Tégalité des Juifs. Metternlch et Hardenberg,
qui avaient été, en quelque sorte, les deux chevilles ouvrières du
Congrès pour tout ce qui concernait la Confédération germanique,
se doutaient si peu de la grave conséquence de ce changement
qu'immédiatement après l'adoption de cet article, ils informèrent
les Juifs des quatre villes libres que le Congrès les laissait en
possession de leurs droits civils.
Forts de cet article si perflde, les ennemis des Juifs ne tardè-
rent pas à donner hbre cours à leur haine. En dépit du désir
manifesté par la Prusse, Lubeck expulsa plus de quarante
353 HISTOIRE DES JUIFS.
familles juives. Brème Timita. La ville de Francfort, liée par
certains engagements, ne put en agir de même, mais fit subir
aux habitants juifs les plus humiliantes vexations, les excluant
des réunions où se traitaient les intérêts municipaux, les révo-
quant des emplois officiels qu*iis occupaient, leur fermant Taccès
de beaucoup de professions et de métiers, leur refusant Tautori-
sation nécessaire pour se marier et les parquant de nouveau dans
un quartier spécial. Ck)mme le Sénat de Francfort savait que la
Prusse et rAutriche étaient presque engagées d^honneur envers
les Juifs de cette ville pour leur garantir le maintien de leurs
droits^ il chercha à justifier sa conduite par un mémoire juridique
qu'il fit rédiger par les Facultés de Berlin, de Marbourg et de
Giessen. Mais la communauté de Francfort ne resta pas inaclive.
De son côté, elle soumit (janvier 1816] à la diète de la Confédé-
ration un Mémoire où elle exposait le bien-fondé de ses récla-
mations. L'auteur de ce mémoire, d'un caractère à la fois politique
et juridique, était Louis Bœrne.
La lutte du Sénat contre les Juifs de Francfort, qui se prolongea
pendant neuf ans (1815-1824), restera toujours comme une déplo-
rable manifestation du pédantisme et de l'étroitesse d'esprit des
Allemands. En réponse au Mémoire qui leur avait été soumis,
les cinq jurisconsultes de la Faculté de Berlin déclarèrent grave-
ment qu'en vertu du règlement de 1616, les Juifs de Francfort
sont et doivent rester les subordonnés, presque les serfs des
bourgeois de celte ville ! En même temps s'élevèrent de tous les
points de l'Allemagne des voix haineuses qui invitaient le peuple
et la Confédération a humilier ou même à exterminer les Juifs.
Des journaux et des pamphlets parurent qui étaient remplis des
plus violentes excitations, comme si le salut de l'Allemagne et
du christianisme exigeait absolument la disparition des Juifs.
Cette agitation littéraire, qui déchaîna tant de passions et pro-
voqua même des désordres, dura plusieurs années. Le signal en
fut donné, en janvier 1816, par Frédéric Riihs, déjà fameux par
ses attaques contre le judaïsme. Son exemple ne larda pas à être
suivi par Frédéric Fries, médecin et professeur des sciences
naturelles à Heidelberg. Fries publia un ouvrage, « Influence
dangereuse des Juifs sur le bien-êlre et le caractère allemands »,
''^.tifmi
AGITATION CONTRE LES JUIFS D'ALLEMAGNE. 351
OÙ il n'hésitait pas à coDseiiler Textermi nation de la race
juive.
Cette campagne violente exerça son action funeste même dans
les pays où les autorités avaient paru favorablement disposées
pour les Juifs. Ainsi, en Autriche, dont le plénipotentiaire au
Congrès de Vienne, Metternich, avait réclamé les droits civils
pour les Juifs dans tous les Etats confédérés, on abandonna
les traditions libérales de Joseph II pour remettre en vigueur
quelques-unes des anciennes restrictions édictées par Marie-
Thérèse. On y ajouta même de nouvelles lois d'exception. Les
Juifs ne furent pas expulsés, mais renvoyés dans des ghettos.
L'accès du Tyrol leur resta naturellement fermé, comme aux
protestants. En Bohême, 11 leur fut interdit de s'établir dans les
villages et les petites villes situés dans les montagnes; en Moravie,
au contraire, on leur défendit de se fixer dans les grandes villes
telles que Brûnn et Olmiitz. Leur situation était encore plus pré-
caire en Galicie, où on les traitait aussi durement qu*en plein
moyen âge. L'empereur François II anoblit bien quelques Juifs
riches, mais infligea à tous les autres les pires humiliations. Ils
étaient astreints au service militaire, mais ce n'est que dirTicile-
ment que les plus vaillants d'entre eux arrivaient même aux
grades inférieurs.
En Prusse aussi, où pourtant le gouvernement avait donné
l'exemple des mesures libérales a l'égard des Juifs et où on leur
avait accordé presque tous les droits civils, il y eut un retour
vers le passé. L'édit de Frédéric-Guillaume III, qui reconnaît les
Juifs comme citoyens prussiens, restait lettre morte. Dans les
provinces reconquises ou nouvellement conquises, on promettait
aux Juifs l'égalité, mais ils continuaient d*ètre soumis à toutes
les mesures restrictives des anciens temps. Par suite des origines
diverses de ses provinces, la Prusse appliquait aux Juifs les
législations les plus variées, et toujours à leur détriment. Il y
avait les Juifs français, vieux-prussiens, saxons, polonais. Ces
derniers étaient les plus malheureux. Dans la province de Posen,
ils ne pouvaient pas acquérir d'immeubles, ni demeurer dans
les campagnes, ni jouir des mêmes droits que les autres com-
merçants. Il ne leur était permis ni de se Fixer dans les villes où
352 HISTOIRE DES JUIFS.
Dul Juif n'habitait auparavant, ni de transporter leur domicile
d'une province à l*autre. On ctierchait surtout à les rendre
méprisables aux yeux des autres croyants. Pendant qu'à un cer-
tain moment on avait évité, dans les actes ofQciels, d'employer
i ' répithète de « juif », les administrations affectaient, au contraire,
de s'en servir de nouveau à toute occasion.
Un fait de ce temps marque bien la malveillance de la Prusse
pour les Juifs. Le décret inique du 17 mars 1808, par lequel
Napoléon l^^ avait apporté les plus graves restrictions à la liberté
commerciale et au droit de domicile des Juifs de TAIsace et des
départements rhénans, devait devenir caduc au bout de dix ans
en cas où il ne serait pas renouvelé. En France, le gouvernement
? de Louis XVIII, quoique réactionnaire et clérical, n'essaya même
pas, après ces dix ans, de faire maintenir ce décret, et les Juifs
d'Alsace recouvrèrent tous leurs droits. Mais dans les provinces
rhénanes, où la Prusse avait laissé en vigueur ce décret quand
elle les eut reconquises sur la France, il devait continuer à être
appliqué, en vertu d'un ordre du cabinet du 3 mars 1818,
:* jusqu'à un temps indéterminé.
r A ce moment, les esprits étaient surexcités en Allemagne à la
' suite du meurtre de Kotzehue (mars 1819) par un jeune fana-
' ' tique, l'étudiant Charles Sand, à cause des mesures rigoureuses
prises par les différents Etats contre les excès démagogiques et la
Vf»
^; teutomanie, qu*au début ils avaient, du reste, encouragés eux-
mêmes. Déçus dans leurs espérances de liberté, les « teutomanes »
! étaient irrités de l'échec qu'avaient subi leurs efforts, et, comme
ils se sentaient impuissants contre le gouvernement, ils s'en
prirent aux Juifs. On assista alors, pendant plusieurs mois, à une
série d'excès et de violences qui rappelèrent les pires jours du
: moyen âge.
Les désordres commencèrent à Wurtzbourg, au cri de ffepf
ffep (1) ! La populace se rua sur les maisons des Juifs, pillant les
magasins, jetant les marchandises par les fenêtres. Sa fureur
augmenta devant la résistance des Juifs, qui se défendirent
: vigoureusement. Ce fut alors, dans les rues, une véritable bataille
^
(1) On prétend que ce mot est formé des initiales des mots Hierosolyma
est perdUa.
DESORDRES EN ALLEMAGNE. 353
OÙ 11 y eut des blessés et des morts. L*ordre do put être rétabli que
par rinterventioQ des soldats. Sans doute pour punir les Juifs de
s^ëtre défendus contre leurs agresseurs, les bourgeois réclamè-
rent leur expulsion. Elle leur fut accordée. Près de quatre cents
familles juives quittèrent alors tristement la ville et allèrent
camper provisoirement dans les champs, sous des tentes et dans
les villages voisins. Ces scènes odieuses se renouvelèrent à Bam-
berg et dans presque toutes les villes de la Franconie. Dès qu*on
apercevait un Juif, il était poursuivi du cri injurieux de Hep!
Hep ! Jude verreck (1 ) 1
Francfort aussi donna bientôt le spectacle d*excès populaires
(9-10 août). Les Juifs furent grossièrement insultés dans les lieux
publics et sur les promenades et assaillis à coups de pierres, leurs
fenêtres furent brisées, leurs maisons attaquées et pillées. Les
émeutiers tournèrent surtout leur colère contre la demeure de la
famille de Rothschild, dont la fortune et la situation excitaient,
dans le peuple comme parmi les patriciens, tant de jalousie
et de haine. La diète de la Confédération, qui siégeait à
Francfort sous la présidence du comte Buol-Schauenstein,
appela alors des troupes de Mayence. Mais, malgré la présence
des soldats, les troubles durèrent . encore plusieurs jours. De
nombreux Juifs vendirent leurs immeubles et quittèrent la ville.
Rothschild lui-même sembla résolu un instant à partir de Franc-
fort.
L'exemple de ces désordres fut contagieux. A Darmstadt, à
Bayreuth, le peuple s*ameuta contre les Juifs; Meiningen les
expulsa. A Carlsruhe, on trouva écrits, un beau matin (18 août),
sur les murs de la synagogue et des maisons des notables juifs ces
mots : a Mort aux Juifs ! d II y eut également des scènes de
désordre à Hambourg. Les Juifs de Heidelberg aussi auraient
été pillés et frappés sans Tintervention courageuse des étudiants,
sous la conduite de deux de leurs professeurs, Daub et Thibaut.
Dans une petite ville de la Bavière, on alla même jusqu'à prendre
une synagogue d'assaut et déchirer les rouleaux de la Loi.
D'Allemagne le mouvement s'étendit jusque dans la capitale
(1) «Crève, Juif! »
v. 23
^4 HISTOIRE DES JUIFS.
du Danemark. Quelques années auparavant, ce pays avait
accordé aux Juifs les droits civils et les leur avait laissés.
A la suite des désordres de Hambourg, plusieurs marchands
juife de celte ville s'étaient réfugiés à Copenhague. Ce fut peut-
être par crainte de la concurrence que des commerçants chré-
tiens provoquèrent des désordres contre leurs rivaux juifs. Mais
le gouvernement proclama immédiatement Tétat de siège. Du
reste, dans les rares villes danoises habitées par des Juifs, les
bourgeois chrétiens s'opposèrent eux-mêmes aux violences et les
ecclésiastiques prêchèrent dans les églises la tolérance et la
fraternité.
Par un remarquable contraste, en' Portugal un membre des
Cortès faisait, à ce moment, la proposition de rappeler les Juifs,
autrefois expulsés du pays, et de racheter ainsi le crime commis
à leur égard, pendant qu'en Allemagne des écrivains et des
hommes d'État excitaient leurs compatriotes à renouveler en
plein dix>neuvième siècle cet odieux exploit. La guerre de plume
faite aux Juifs était acharnée, implacable, on exprimait le vœu
que « la haine des chrétiens hâtât l'avènement du jour du Juge-
ment pour les Juifs ». Et aucun écrivain chrétien pour les défendre
efDcacement I Ni le vieux Jean-Paul Richter, qui leur était
pourtant favorable, ni Varnhagen d'Ense, le mari de la Juive
Rahel, n'osèrent intervenir énergiquement en leur faveur. Quant
aux Juifs convertis, sauf Bœrne, ils gardèrent tous un prudent
silence. Rahel, il est vrai, s'éleva avec indignation contre ces
violences dans une lettre qu'elle écrivit à Louis Robert, son frère :
a Je suis inriniment triste, disait-elle, comme je ne l'ai jamais
été, et cela à cause des Juifs. On veut les garder dans le
pays, mais c'est pour les humilier, les mépriser, les rendre ridi-
cules... pour leur donner des coups de pied et les jeter en bas
des escaliers. » Mais ni Rahel ni son frère, qui écrivaient pourtant
sur les questions les plus futiles et exerçaient quelque influence
sur 1 opinion publique, n'eurent le courage de blâmer ouverte-
ment ces faits scandaleux.
11 est vrai que les Juifs n'avaient nullement besoin d'un
appui étranger. Dans rAlleraagne seule, on trouvait alors près
de quarante écrivains juifs et deux journaux juifs. D'autres
LOUIS BŒRNE. 355
journaux étoient également disposés à accueillir leurs pro-
testations Aussi bien, des Juifs .descendirent vaillamment dans
Tarène, rendant coup pour coup. Même David Friediaender, qui était
déjà un vieillard, éleva la voit contre les ennemis du judaïsme,
mais 11 se contentait de déplorer, avec des gémissements, qu'on
se montrât si cruel et si inique au nom de ce christianisme
qu*il avait regardé comme la religion idéale. En général, les
traits lancés par tous ces combattants étaient trop faibles pour
entamer les grossiers préjugés et les prétentions ridicules des
« mangeurs de Juifs d. Heureusement, il se rencontra alors deux
hommes qui surent fustiger les teutomanes de leurs verges
vengeresses et mettre à découvert leur incurable vanité, leur
étroitesse d'esprit et leurs sentiments mesquins. Ce furent Louis
Bœrne et Henri Heine.
Ces deux écrivains, bien qu'ils eussent déserté tous deux le
judaïsme, furent foncièrement juifs et par leurs sentiments
intimes, et par leur éducation et par leur genre de talent. En
lisant leurs œuvres, on s'aperçoit bien vite qu'ils sont des enfants
du judaïsme. On reconnaît leur origine juive, non seulement dans
leur esprit pétillant et leur ironie cinglante, mais aussi dans
leur amour de la vérité et de la liberté, leur haine de l'hypocrisie,
leur colère contre l'injustice, l'intolérance et le fanatisme. Les
sentiments démocratiques qui dominaient chez Bœrne comme la
dialectique pénétrante qui distinguait Heine étaient essentielle-
ment juifs.
Louis Bœrne, ou Loeb Baruch, naquit à Francfort en 1786 et
mourut à Paris en 1837. Son père, Jacob Baruch, quoique assez
indifférent à l'observance des usages juifs, le (il cependant élever
d'une façon très orthodoxe. Mais il ne tarda pas à négliger, lui
aussi, les pratiques religieuses, et, plus tard, il abandonna même
complètement le judaïsme. Â Berlin, il fréquenta le salon de
Henriette Ilerz. Son solide bon sens et sa pitié pour les opprimés
le préservèrent de la lâcheté manifestée par tous ces apostats
berlinois, qui espéraient faire oublier plus facilement leur
origine juive en s'abstenant d'intervenir en faveur de leurs
anciens coreligionnaires. Encore tout jeune, il se révoltait déjà à
la pensée que le plus mauvais drôle, pourvu qu'il fût chrétien.
356 HISTOIRE DES JUIFS.
pourrait rinsulter impunément de l'épithète de « juif ». A son
départ de Francfort, un employé de la police écrivit sur son pas-
seport ces mots : <c Juif de Francfort ». « A cette vue, dit-il dans
une de ses lettres, mon sang bouillonna dans mes veines ; je pris
alors la ferme résolution de leur arranger un jour à tous un pas-
seport à ma manière. »
Ses premiers coups furent, en effet, dirigés contre les patriciens
de Francfort. C'est qu*il était outré de leur impudence et de leur
mauvaise foi à Tégard des Juifs, à qui ils avaient fait payer
très cher les droits civils qu'ils avaient promis de leur accor-
der et contre lesquels ils avaient ensuite remis en vigueur
le règlement de 1616, a ce roman de la méchanceté », comme
il rappelle. Au lieu d'exhaler ses colères et ses rancunes en
son propre nom, il composa un roman où il fait parler un offi-
cier juif : « Vous avez troublé jusqu'aux jeux de mon enfance,
vilains coquins 1 Vous avez rendu amères les douceurs de ma jeu-
nesse, vous m*avez poursuivi de vos calomnies et de vos railleries
quand je fus devenu homme. Vous n*avez pas été capables de me
détourner de mon chemin, mais, par votre faute, je suis arrivé au
but, fatigué, las et dégoûté... Tu me demandes pourquoi je fuis ma
patrie? Je n*en ai pas... Les cachots me rappellent mon pays
natal et les persécutions l'endroit où j'ai passé mon enfance. La
lune me parait aussi proche que l'Allemagne. »
Au lieu de se servir de sa plume uniquement pour venger les
outrages et les humiliations subis par lui et ses coreligionnaires,
Bœrne s'imposa la noble tâche de faire disparaître la haine sécu-
laire de son pays pour les Juifs en s'eflbrçant d'inspirer aux Alle-
mands des sentiments plus élevés. Dans un journal qu'il avait
fondé, la a Balance », il exposait un idéal de liberté, de dignité, de
respect de soi-même, qu'il conseillait à ses compatriotes de pour-
suivre, et il montrait, au regard de cet idéal, la petitesse de leur
esprit et la lâcheté de leurs actes. Il leur disait en riant des vérités
qu'ils n'avaient jamais entendues. Pensant que ses paroles
auraient plus d'autorité s'il était chrétien, il se flt baptiser à Offen-
bach (5 juin 1818). Son apostasie est d'autant plus blâmable qu'il
avoua lui-même qu'il ne croyait aucun dogme du christianisme et
qu'il « regrettait l'argent dépensé pour son baptême ».
HENRI HEINE. 357
Henri Heine (né à Dusseldorf en 1799 et mort à Paris en 1854)
était ceriainemeot, dans ie fond de son cœur, bien plus juif que
Bœrne ; il possédait les qualités et les défauts de sa race à un
haut degré. L'esprit de Bœrne ressemblait à un ruisseau limpide,
coulant tout doucement sur des cailloux et ne se couvrant d*écume
que quand il était soulevé par quelque tempête. Quant à Heine,
son esprit était comme un torrent, dont les eaux, illuminées par
les rayons du soleil, brillent de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel,
mais qui attire dans le gouffre et emporte dans sa course impé-
tueuse tout ce qui s'en approche. Aussi profond penseur que
poète pittoresque, il savait se montrer critique implacable et cau-
seur étincelant.
Sans qu'il s'en rendit peut-être bien compte, Heine éprouvait
pour le judaïsme ou plutôt pour la race juive, pour ses longues
souffrances ainsi que pour ses livres sacrés, une profonde admira-
tion. Parfois il se sentait fler d'appartenir à un peuple si ancien,
qui avait triomphé de tant d'obstacles. « Je vois maintenant,
disait-il, que les Grecs furent tout simplement de beaux jeunes
gens, tandis que les Juifs furent toujours des hommes vaillants et
indomptables, non seulement dans le passé, mais jusqu'au temps
présent, malgré dix-huit siècles de misères et de persécutions. J'ai
appris à les mieux connaître et apprécier, et s'il n'était pas
absurde de se montrer orgueilleux de sa naissance, je pourrais
être fler d'appartenir à la noble maison d'Israël, de descendre de
ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu et une morale, et qui
ont combattu et souffert sur tous les champs de bataille de la
pensée. »
Dès sa jeunesse, Heine sentait confusément ce qu'il exprima
plus tard avec une si chaleureuse éloquence. Mais les impressions
produites sur lui par ses coreligionnaires étaient si diverses qu'il
ne savait quelle position prendre à l'égard du judaïsme. Ceux qui
se distinguaient par leurs mœurs austères, leur piété, leurs vertus,
froissaient son goût délicat par leurs manières gauches et leur
extérieur déplaisant. Dans les milieux rafflnés, par contre, où il
rencontrait les Friedlaender, les Ben-David, les Jacobson, on se
moquait des Juifs et de leur religion et on admirait le christia-
nisme. Mais, plus courageux et plus ferme dans ses convictions
358 HISTOIRE DES JUIFS.
que Bœrne, il ne cessa de manifester sa profonde sympathie pour
les Juifs. Il se fit même recevoir membre d*une société de jeunes
gens juifs ayant pour but de propager Tinstruction parmi leurs
coreligionnaires.
Ce qui modérait pourtant le zèle de Heine pour le judaïsme, dont
il reconnaissait la haute antiquité, la grandeur morale et la mis-
sion élevée, c'étaient Taspect pitoyable sous lequel se présentait
alors cette religion et le dédain dont les chrétiens accablaient ses
adeptes. Dans son impatience, il aurait voulu qu^elle se dépouillât
instantanément de ses formes surannées, de ce qu'il appelait « ses
haillons », et qu'elle se montrât aux yeux de tous brillante et
rajeunie. Mais il blâmait les procédés employés par les « éclairés »
de Berlin pour obtenir cette rénovation. Selon lui, c'était affaiblir
le judaïsme que d'y introduire, sous prétexte de réformes, des
usages de l'Église, ce Ce qui manque aujourd'hui à Israël, disait-il,
c'est l'énergie... Nous n'avons plus le courage de porter la barbe,
de jeûner, de haïr et de souO'rir ». a Moi aussi, avouait-il, je n'ai
plus le courage de porter la barbe et de me laisser insulter comme
juif. »
Ces insultes que, dès sa jeunesse, Henri Heine avait dû subir
et qu'il entendait sans cesse lancer contre sa race, lui rendirent
absolument odieux ceux qui outrageaient ainsi et maltraitaient
impunément les Juifs. Il détestait également l'Église, qui s'était
toujours montrée si cruelle envers ce judaïsme auquel elle devait,
en réalité, son existence. Mais il en voulait surtout aux apostats
qui, par intérêt, désertaient leur foi et se tournaient contre leurs
anciens compagnons d'infortune. Selon lui, il n'est pas possible
qu'un Juif soit sincère en adoptant le christianisme : ou bien il
trompe les autres ou il se trompe soi-même. Heine exprima
ses sentiments de colère contre les ennemis d'Israël dans
un poème dramatique intitulé Almanzor (achevé en 1823);
seulement, au lieu de Juifs, il fait parler les Maures de
Grenade.
Heine ne se contenta pas de donner libre cours à son indigna-
tion contre les persécuteurs des Juifs; dans divers ouvrages il glo-
rifia le judaïsme. Comme il le dit lui-même, il éprouvait, lui aussi,
les sentiments dont parle le psalmiste avec une si vigoureuse élo-
. ->(
CONVERSION DE HENRI HEINE. 359
quence : « Que ma langue s'attache à mon palais, que ma main
droite se dessèche si jamais je t'oublie, ô Jérusalem I »
Pour présenter sous des couleurs plus expressives et plus vraies
les tribulations de ses ancêtres, il ne craignit pas d'étudier en
détail leur passé et d'exhumer les anciennes archives de la pous-
sière qui les couvrait. « De plus en plus, disait-il, je me pénètre de
l'esprit de l'histoire de nos aïeux. » C'est alors qu'il écrivit le
« Rabbin de Bacharach », sorte de roman dont la plupart des épi-
sodes sont empruntés aux sombres annales des soulTrances des
Juifs et où le talent de l'auteur se manifeste surtout dans le style
étincelant et pittoresque de l'ouvrage.
Par une contradiction inexplicable, Henri Heine se fit baptiser
(28 juin 1825) au moment même où il s'élevait avec Indignation
contre les procédés de l'Eglise et parlait avec admiration du
judaïsme. Il paraissait tout confus de l'acte qu'il venait d'accomplir
et osait à peine l'avouer à Moser, son ami intime; il usa de détours
et de périphrases pour l'en informer. « Un jeune Juif espagnol, lui
écrivit-il, qui est Juif de cœur, mais a embrassé le christianisme
par désœuvrement, correspond avec le jeune Juda Âbrabanel et lui
envoie un poème. Il craint sans doute d'apprendre franchement à
son ami un exploit qui, au fond, n'est pas bien brillant; il se con-
tente de lui adresser ce poème. — Ne réfléchis pas là-dessus. »
Peut-être Heine avait-il fait ce pas, dont il semblait si honteux,
dans l'espoir de trouver plus facilement un emploi qui lui permit
de vivre. Car, à ce moment, il était brouillé avec son oncle, qui lui
fournissait des subsides, a Je t'affirme, écrivait-il dans une lettre,
que si la loi permettait de voler des cuillers en argent. Je ne me
serais pas résigné au baptême. » En tout cas, il continua après,
comme avant, à célébrer les mérites du judaïsme. Â propos du
Talmud, il fait cette réflexion si juste que c'est à cet ouvrage que
les Juifs sont redevables d'avoir pu résister à la Rome chrétienne
avec la même vaillance qu'autrefois à la Rome païenne. Plus tard,
quand il fut plus avancé en âge et que la maladie eut, en quelque
sorte, affiné son intelligence, il manifesta encore un attachement
plus solide pour la religion de ses pères. Dans ses « Aveux» (1853-
1854), il parle avec enthousiasme du peuple juif et de son his-
toire. A la Bible aussi il accorde toute son admiration, a Leà
360 HISTOIRE DES JUIFS.
Juifs, dit-il, peuvent se consoler de la destruction de Jérusalem et
de la perte de Tarche d*alliance par la pensée quil leur reste ud
trésor inestimable, la Bible... Je dois le réveil de mes sentiments
religieux à ce livre sacré, qui a été pour moi une source de salut
aussi bien qu*un objet d'admiration enthousiaste. Autrefois, Je
n*aimais pas Moïse, probablemant parce que j*étais imprégné de
l'esprit grec et que je ne pardonnais pas au législateur des
Hébreux son antipathie pour Fart. Je ne comprenais pas alors que
Moïse est, au contraire, un très grand artiste... Ce quMI a fait est
gigantesque et indestructible... D'une pauvre tribu de bergers il a
créé un peuple qui se rit des siècles, un peuple de Dieu qui peut
servir de modèle aux autres peuples... il a créé Israël. Pas plus que
sur Tartiste, je ne me suis toujours exprimé avec un respect suffi-
sant sur son œuvre, sur les Juifs, i» Et ailleurs : «Ces Juifs auxquels
Tunivers doit son Dieu lui ont également donné son Verbe, la Bible ;
ils ont protégé et défendu ce livre à travers toutes les péripéties...
jusqu'à ce que le protestantisme le leur eût emprunté pour le tra-
duire et le répandre dans le monde. » Mieux que beaucoup de ses
contemporains juifs, Heine comprit cette vérité que le judaïsme
a révélé Dieu et la morale à Thumanité tout entière.
Malgré leur apostasie, Bœrne et Heine rendirent un important
service à leurs anciens coreligionnaires. Sans avoir pu faire dispa-
raître totalement la haine de leurs compatriotes pour les Juifs, ils
réussirent pourtant à lui imposerun frein. En rappelant les violences
accomplies au cri de Hep I Hep 1 Heine dit : « De pareils désordres ne
peuvent plus se reproduire, car la presse est une arme, et il existe
deux Juifs qui savent s'exprimer en allemand : Tun, c'est moi, et
Tautre Bœrne.» Heine eut raison. Depuis leur intervention, les Juifs
d'Allemagne n'eurent plus à souffrir de tels excès. Les Rilhs, les
Fries et autres ennemis du judaïsme, qui déniaient tout talent aux
Juifs, furent obligés de mettre une sourdine à leurs diatribes.
Mais l'Allemagne aussi dut beaucoup à ces deux écrivains, qui
enrichirent ce pays d'un grand nombre de nouvelles idées. Ils
créèrent pour leurs compatriotes une langue élégante, claire et
correcte, et éveillèrent en eux le sentiment de la liberté. Ce furent
9UX qui propagèrent en partie en Allemagne les principes qui
triomphèrent en 1848.
j\^U»^
LE judaïsme et SES PERSÉCUTEURS. 361
CHAPITRE XVI
LES RÉFORMES RELIGIEUSES ET LA SCIENCE JUIVE
(1815-1840)
Une fois sortis de leur état d^asservissemeat et élevés au rang
de citoyens, les Juifs devaient songer à modifier la physionomie
de leur religion. Depuis deux mille ans, le judaïsme avait eu à lutter
pour Texistence, assailli par chaque nouveau peuple qui parais-
sait sur la scène de Thistoire, par les Grecs et les Romains, les ^
Parthes et les Néo-Perses, les Goths et les Slaves, les Arabes et
la féodalité du moyen âge. Les religions également lui avaient
déclaré la guerre ; les moines de tout ordre aussi bien que les
luthériens Tavaient menacé de destruction. De ces combats inces-
sants il était sorti couvert de poussière et défiguré par les bles-
sures. De plus, pour soutenir le choc de ses nombreux et puis*
sants ennemis, il avait dû s^envelopper d*une épaisse cuirasse,
couper ses communications avec le dehors et s'enfermer comme
dans une étroite citadelle. Peu à peu il s'était tellement habitué à
la lourde armure dont il s'était couvert, qu*il la considérait comme
partie intégrante de son essence même. Repoussés de tout côté,
obligés de se replier sur eux-mêmes, les adeptes du judaïsme^
surtout depuis leur expulsion de FEurope occidentate, s'étaient
créé un monde de rêves et de chimères, dans lequel ils s'iso*
laient pour mieux supporter les coups dont on les accablait.
Lorsque la proclamation de leur émancipation vint illuminer
leur solitude d'un rayon de soleil et les réveiller de leurs rêves,
ils ne purent d'abord pas croire à la réalité de ce bonheur. Us
craignaient que ce ne fût un stratagème de la part de leurs ennemis
pour venir à bout de leur foi par un procédé nouveau, et leur pre-
mier mouvement fut de s^attacher plus fortement à leur religion.
Mais cette religion, ils ne la connaissaient plus assez à fond, ils ne
Bavaient plus distinguer les éléments qui s*y étaient introduits
362 HISTOIRE DES JUIFS.
daos le courant des siècles et ceux dont elle était formée à
Torigine. En Allemagne, sous l'influence des Juifs polonais,
le judaïsme avait pris un caractère très rude, et, dans les
communautés portugaises et italiennes, les doctrines d'isaac
Louria et de Hayyim Vital lui avaient imprimé un cachet
mystique. On était frappé de ces singularités dans toutes les cir*
constances de la vie juive, pendant les offices divins, aux sermons,
aux mariages, aux enterrements. Les représentants ofTiciels du
judaïsme, comme les rabbins et les ministres-officiants, apparais-
saient aux yeux des non-juifs comme des gens incultes ou des
visionnaires.
Pour épurer le judaïsme et lui donner un aspect plus imposant,
il aurait fallu un homme clairvoyant et particulièrement intelli-
gent, à la ibis calme et énergique, qui pût faire accepter les
réformes nécessaires par la persuasion, sans froisser les con-
sciences. Le Sanhédrin français et le Consistoire central avaient
bien une situation officielle et jouissaient d'une grande autorité.
Mais leurs principaux représentants, David Sintzheim, Abraham de
Cologna et leurs successeurs n'étaient pas suffisamment convaincus
de la nécessité de rajeunir le judaïsme. Ailleurs non plus, il ne se
trouvait personne, à cette époque, qui pût provoquer et diriger
ce mouvement de rénovation. Comme il n'y avait pas d'hommes
pour réaliser cette lourde tâche, ce fut le temps qui se chargea de
la mener à bonne fin. Mais cette œuvre ne s'accomplit pas sans
vives discussions et sans luttes.
Le mouvement réformateur qui devait modifier peu à peu le
judaïsme partit de l'Allemagne. Dans ce pays, les combats inces-
sants que les Juifs eurent à livrer pour conquérir leurs droits
civils et les défendre contre des agressions toujours renouvelées
donnèrent naissance à deux tendances opposées. Les uns, sous
prétexte de culture et de progrès, désertaient la foi de leurs pères
ou manifestaient pour elle un hautain mépris. Le judaïsme leur
apparaissait comme un fantôme errant à travers les siècles, et dont
toute vie avait disparu depuis longtemps. Ils étaient rares ceux
qui, comme Heine, devinaient dans ce prétendu fantôme (assez
de vigueur pour soutenir d'ardentes luttes et triompher des plus
grandes difficultés. En opposition avec ces esprits cultivés, mieds
RÉFORMES RELIGIEUSES EN WESTPHALIE. 363
superficiels, la grande majorité des Juifs voulait conserver au
judaïsme son ancienne physionomie, jusque dans les moindres
détails. Par haine des apostats et des incrédules, ils se mon-
traient d'un rigorisme excessif. Sous Tinfluence de la lutte, leur
piété prit un caractère passionné. Ils réclamaient le main-
tien des usages les plus contestables, se refusant même à
apporter la moindre amélioration à la façon bruyante et disgra-
cieuse dont était célébré le culte dans les synagogues. Le jargon
même qu'ils parlaient leur paraissait sacré.
On essaya bien, pour éviter des conflits, de concilier ces deux
tendances contraires, mais on ne s*y prit pas avec assez de
douceur ni de prudence. Jacob Jacobson, le premier, après Tor-
ganisation du Consistoire de Westphalie, s'efforça de donner au
culte synagogal de son pays des formes plus compatibles avec la
situation nouvelle des Israélites. II rendit les offlces moins
bruyants, plus dignes, plus solennels, simplifla le rituel, intro-
duisit la prédication allemande. D'autres réformes, emprun-
tées à rÉglise, furent peut-être moins heureuses. A côté des
prières hébraïques, il institua des prières en allemand, aux
psaumes hébreux d'un caractère si grave et si élevé il ajouta
des chants allemands, établit la cérémonie de la confirmation,
où jeunes filles et garçons devaient exposer leur profession de
foi israélite. Comme ces nouveautés rencontrèrent de la résis-
tance dans certaines communautés, il menaça de fermer les
synagogues qui refuseraient de les adopter.
Avec la désorganisation du royaume de Westphalie disparut
l'autorité de Jacobson. Il quitta alors ce pays pour aller réaliser
ses idées de réforme à Berlin. Dans cette ville, il organisa des
oflices, dans sa maison, sur le modèle de ceux qu'il avait institués
en Westphalie (1815). Plus tard, lorsque les offices furent célé-
brés dans une salle plus spacieuse, mise à la disposition des
fidèles par le banquier Jacob Béer, père de Meyerbeer, on fit
usage de l'orgue (1817). Cet oratoire fut surtout fréquenté par des
Juifs qui, sans convictions bien sincères, croyaient de bon ton,
à une époque où la Sainte-Alliance avait mis la dévotion à la
mode, de se montrer également dévots. On y voyait, entre autres,
les membres de la « Société des amis. » Cette petite commu*
364 HISTOIRE DES JUIFS.
nautc devint le noyau du «parti delà réforme», peu important
à l'origine, mais auquel l'activité remuante de ses membres
assurait un développement considérable.
La partie essentielle des ofllces des « réformés b consistait dans
la prédication allemande. C'était Jacobson lui-même qui, le plus
souvent, prenait la parole. Mais il se faisait parfois remplacer par
des jeunes gens doués d'un bel organe et d*une certaine facilité
d*élocution ; il ne leur demandait ni convictions solides, ni
connaissances théologiques. Son oratoire devint ainsi comme
une école d'éloquence sacrée. Les premiers prédicateurs qui
s'y formèrent furent Jacob Auerbach, Edouard Kley Guns-
bourg, de Breslau ; aucun d'eux ne se distingua par un talent
particulier. Brusquement, à la suite des protestations de quelques
Juifs orthodoxes, Frédéric-Guillaume III, qui était ennemi de
toute innovation, flt fermer Toratoire de Jacobson. Kley se
rendit alors à Hambourg, appelé par quelques familles riches
à diriger une école libre qu'elles venaient de fonder.
Dès qu'il fut établi à Hambourg, Kley y organisa également
des offices « réformés », avec des prières et des chants en alle-
mand, Torgue et la prédication. Il publia même un « Recueil de
chants religieux », fades et ennuyeux, marqués tout à fait du
cachet protestant de l'époque. Il existait alors à Hambourg un parti
qui tenait à conserver les prières hébraïques, tout en n'étant pas
adversaire des réformes. Les principaux représentants de ce
parti, Bresselau et Sœckel Frœnkel, choisirent quelques prières
hébraïques pour les ajouter aux chants allemands. Tous ces
arrangements terminés, cinquante familles environ s'unirent pour
former la « Société du temple réformé» (1818). A l'inauguration
de ce temple, on espérait produire sur l'assistance une profonde
impression en faisant chanter ensemble des jeunes Qlles et des
jeunes gens. Cette réforme laissa les novateurs indifférents et
irrita vivement les orthodoxes.
Peut-être cette communauté réformée n'eût-elle eu qu'une
durée éphémère sans Gotthold Salomon, qui succéda à Kley. Le
nouveau prédicateur était familiarisé avec la Bible et la litté-
rature rabbinique et possédait un sérieux talent d'orateur. Mais
on s'efforçait trop, dans la nouvelle communauté, d'imiter le
J-- .X
ORTHODOXES ET RÉFORMATEURS. 365
culte protestant, et comme, d'autre part, cette communauté
rejetait la croyance à la venue du Messie, il devenait difficile de
déterminer exactement la position occupée par le judaïsme par
rapport au christianisme. On espérait bien, par toutes ces
réformes, ramener à la religion juive ceux qui s'en tenaient
éloignés. Mais, sauf quelques exceptions, cette espérance ne se
réalisa point.
A la suite de Torganisalion du parti de la réforme à Hambourg,
le judaïsme allemand se divisa en deux camps. Jusqu'alors, les
Juifs allemands avaient été altmodisch, « de Tancienne mode », ou
neumodisch. « de la mode nouvelle », comme ils se qualiQaient
eux-mêmes. Mais il n'existait pas de partis bien tranchés, ayant
leurs mots d'ordre, leur drapeau et leurs chefs reconnus. Les
partisans de « l'ancienne mode v formaient la très grande mego-
rite, mais manquaient de cohésion et de direction. Les rabbins,
originaires pour la plupart de la Pologne, avaient rapidement
perdu toute autorité, et, dans de grandes communautés, on
s'abstenait de nommer de nouveaux titulaires aux sièges rabbi-
niques devenus vacants. On ne voulait plus en faire venir de
Pologne et on n'en trouvait pas encore, à ce moment, en Alle-
magne. A Berlin, a Prague et ailleurs, à la place des rabbins, on
nomma des a administrateurs de rabbinat », fonctionnaires
hybrides, sans indépendance, se laissant absolument dominer
par les chefs laïques des communautés.
On ne trouvait alors que quatre rabbins orthodoxes jouis-
sant d'une réelle autorité et profondément estimés pour leur
caractère élevé et leurs vastes connaissances talmudiques : Mar-
dochaï Benêt, à Nikolsbourg (mort à Carlsbad en 1829), Jacob
Lissa, à Lissa, en Pologne (mort en 1832), Akiba Eger, à Posen
(mort en 1838), et son gendre, Mosché Sofer (mort à Presbourg
en 1840).
Le plus vénéré de tous était Akiba Eger, dont la sincère piété,
Tesprit généreux et les rares vertus lui avaient acquis le res-
pect des milliers de disciples sortis de son école à Friedland et à
Posen. Mais il manquait d'initiative et aimait à se tenir dans une
ombre discrète. Mosché Sofer, par contre, était actif, remuant,
plein de courage et de résolution, animé d'un zèle fanatique, et
366 HISTOIRE DES JUIFS.
possédant toutes les qualités d'ua lutteur énergique. Mais il était
trop éloigne du centre de la réforme pour pouvoir la combattre
efficacement ; ses coups ne portaient pas. D*ailleurs, lui comme
ses collègues ne connaissaient pas l'adversaire qu'ils essayaient
de terrasser, il leur paraissait faible et ils ne témoignaient pour
lui que du dédain. Ils ne comprenaient pas mieux les exigences
de la nouvelle situation des Juifs. Se présentait-il une question
embarrassante ou un cas difllcile, ils hésitaient sur le parti à
prendre, tiraient de leur arsenal de vieilles armes rouillées et
dévoilaient ainsi leur faiblesse a leurs adversaires. Ils étaient
également incapables de trouver de ces mots qui frappent Tes-
prit de la foule et peuvent servir de signe de ralliement à un
parti.
Les réformés, au contraire, possédaient tout ce qui manquait
aux orthodoxes, ils avaient un chef énergique, une grande cohé-
sion et surtout beaucoup de ces mots sonores qui exercent de
rinfluence sur les intelligences médiocres : u esprit moderne,
civilisation, progrès, etc. » Très zélés, pleins de conflanca et
d'audace, peu scrupuleux sur les moyens, ils devaient forcément
réussir. Leur inspirateur, Jacobson, prévoyait bien qu'on leur
susciterait des difficultés, il savait aussi que le Sénat de Ham-
bourg, à l'exemple de Frédéric -Guillaume III, était disposé
à fermer leur temple. Pour prévenir un tel coup, il se mit en
rapport avec un aventurier autrichien, Eliézer Libermann, qui
se rendit en Italie et en Hongrie pour obtenir l'appui de quel-
ques rabbins en faveur de la nouvelle organisation du culte
synagogal. Il y réussit. Aron Chorin, rabbin d'Arad, et Moïse
Kounitz, rabbin d'Ofen, furent les premiers à approuver le pro-
gramme de la réforme. Ils furent bientôt suivis par deux rab-
bins italiens, Schem Tob Samoun, de Livourne, et Jacob Vita
Ricanati.
Un autre rabbin, dont la démarche causa un certain éton-
nement, adhéra également aux modiflcations introduites dans
le temple réformé. Ce fut Lazare Riesser, le père de l'infatigable
champion de l'émancipation juive en Allemagne, qui avait tou-
jours été considéré comme un orthodoxe. Gendre et collaborateur
actif du rabbin Raphaël Cohen, il semblait très attaché au
EXTENSION DU MOUVEMENT REFOFMATEUR. 367
judaïsme rabbinique. Grande fut donc la surprise des Juifs
de Hambourg, dans les deux camps, quand, au commencement
de 1819, parut une « Lettre » où Riesser, s'adressant à ses
a chers coreligionnaires de Hambourg », approuvait les réformes
et s'élevait vivement contre les rabbins qui les combattaient.
Il leur reprochait d'être des « hypocrites qui entretiennent la
discorde en Israël et barrent le chemin aux Qls repentants,
désireux de revenir vers leur Père», et il opposait le recueil-
lement observé dans le nouveau temple au culte bruyant
des synagogues orthodoxes. Dix-huit rabbins, en Allemagne,
condamnèrent le nouveau Rituel de Hambourg. Mais leurs argu-
ments ne parurent nullement probants, et leurs protestations
restèrent sans effet. De plus, une des autorités religieuses les
plus considérées de ce temps, le Cionsistoire central de France,
garda le silence dans cette question. Une autre circonstance
encore favorisa le parti des novateurs. Les troubles qui, dans
plusieurs villes d'Allemagne, éclatèrent contre les Juifs, coïnci-
dèrent avec le commencement des polémiques engagées au sujet
des réformes. A la suite de ces désordres, bien des Juifs riches
et cultivés sortirent de leur indifférence pour revenir au judaïsme.
Ceux de Hambourg se joignirent à la « Société du temple
réformé ».
De Hambourg le mouvement de réforme s'étendit peu à peu
dans d'autres villes. A Leipzig, ou tant de commerçants se trou-
vent réunis au moment de la foire, des Juifs de Hambourg et de
Berlin fondèrent également (septembre 1820) une synagogue
réformée, dont les chants d'inauguration furent composés par
Meyerbeer. Un rabbin fut spécialement attaché à cette syna-
gogue pour la durée de chaque foire. Ce temple, où se rendaient,
par conviction ou par curiosité, des Juifs venus des villes et des
pays les plus divers, fut très utile pour la propagation des inno-
vations liturgiques. D'autres communautés aussi, comme Carls-
ruhe, Kœnigsberg, Breslau, adoptèrent, sinon la totalité, du
moins une partie des réformes de Hambourg.
Comme ces innovations menacèrent de prendre un caractère
d'exagération, elles provoquèrent, outre l'opposition des ortho-
doxes, les attaques d'un parti qui ne réclamait pas précisément
368 HISTOIRE DES JUIFS.
le maintien absolu de tous les usages, mais s'élevait énergique-
ment contre la déformation complète de l'ancien judaïsme. Le
fondateur de ce parti fut Isaac Bernays (né à Mayence en 1792
et mort à Hambourg en 1849). Formé, dans l'Allemagne du Sud,
à récole des Kreutzer, des Kanne et des Oken, qui croyaient
retrouver dans l'univers, écrites en caractères vivants, les lois
abstraites de la philosophie transcendantale, et pour qui la
nature et l'histoire, les nombres, les couleurs et les noms repré-
sentaient des séries d'idées, des débris d'un miroir gigantesque,
Bernays concevait le judaïsme, sa littérature et son histoire,
sous un aspect tout nouveau. Mieux que Mendelssohn il compre-
nait le vrai caractère de la mission du peuple juif dans l'histoire
de l'humanité. On pourrait peut-être lui reprocher de s'être trop
adonné à la spéculation, d'avoir voulu découvrir partout des
intentions, et de n'avoir pas su présenter Te résultat de ses
recherches sous une forme attrayante. Penseur remarquable, il
n'avait que du dédain pour les chefs de la réforme, si pauvres
d'idées, qui prétendaient enfermer les doctrines et les enseigne-
ments du judaïsme dans le cadre étroit d'un catéchisme. A ses
yeux, la « coterie Friedlaender » était la personnification de la
légèreté et de l'étroitesse d'esprit. Elle lui apparaissait comne
une bande de gens grossiers, installés dans un temple magni-
fique^ qu'ils auraient aménagé pour leurs besoins mesquins en
petites habitations.
On ne connaît qu'imparfaitement les idées de Bernays sur le
rôle et les destinées du judaïsme. 11 éprouvait une certaine timi-
dité à écrire, et il préférait communiquer ses pensées par l'en-
seignement oral. L' « Orient biblique », qu'on lui attribue, ne
contient que l'ébauche de son système, qui n'aurait certaine-
ment pas échappé à Texcommunication des rabbins de l'ancien
temps. Mais, si l'auteur n'avait démontré que cette unique
vérité que le peuple juif a une mission d'apôtre à remplir dans
l'humanité, il mériterait déjà une place d'honneur parmi les
écrivains. Non pas que cette vérité fût neuve, car elle avait été
déjà prêchée par les Prophètes. Mais, au milieu de leurs souf-
frances et de leurs humiliations^ les Juifs eux-mêmes l'avaient
totalement oubliée.
ISAAC MANNHEIMER. 369
Par S63 idées comme par son talent, Bernays attira sur lui
Tattention de ses coreligionnaires. Âfln d*avoir un adversaire
sérieux à opposer au parti de la réforme, la communauté de
Hambourg le plaça à sa tète comme chef religieux. Ce choix fit
sensation, car Bernays était le premier rabbin ayant reçu une
excellente culture générale. Pourtant, il ne prit pas le titre de
rabbin, tombé en discrédit, mais celui de hakham. Il aspirait, non
pas à diriger les consciences dans sa communauté, mais à
instruire. Comme les rabbins de la réforme, il prêchait, mais en
s*abstenant rigoureusement de toutes ces imitations chrétiennes
tant aimées des novateurs. Henri Heine, qui était allé Tentendre
un jour à Hambourg, dit de lui : « J*ai assisté à un sermon de
Bernays... aucun de nos Juifs ne le comprend, mais c'est un
homme d*une grande valeur, bien supérieur a Kley, Salomon,
Auerbach I et II. »
Tout en ne partageant pas les convictions des orthodoxes,
Bernays acquit pourtant leur estime. Il se montrait prudent,
modeste, réservé, et sa conduite religieuse ne donnait lieu à
aucune critique. Aussi les modifications qu'il introduisit dans
le culte, et qui étaient également des réformes, furent-elles
approuvées et quelquefois même adoptées par les orthodoxes.
Il exerça surtout une très salutaire influence par son enseigne-
ment, qui attirait beaucoup de jeunes gens et leur Inspirait un
\if attachement pour le judaïsme.
One autre personnalité, bien différente de Bernays, eut aussi, à
ce moment, Taction la plus heureuse sur le judaïsme : c'était
Isaac Noah Mannheimer (né à Copenhague en 1793 et mort à Vienne
en 1864). Quoique élevé à l'école de Jacobson, Mannheimer sut
éviter les exagérations des autres novateurs et faire accepter sans
lutte les innovations liturgiques. Du reste, c'était un esprit
d'une rare élévation, sachant concilier un profond respect du
judaïsme avec des connaissances profanes très étendues. Il réu-
nissait en lui, dans une harmonie parfaite, les qualités les plus
variées, l'enthousiasme et la prudence, un jugement sain et des
aspirations vers l'idéal et la poésie, une éloquence entraînante et
une grande activité, une indulgente mansuétude et une causticité
mordante. Aussi réussit-il à créer à Vienne, avec les éléments
V. 24
370 HISTOIRE DES JUIFS.
les plus disparates, une Communauté supérieurement organisée.
A cette époque, les Juifs n'avaient pas le droit de s'établir à
Vienne ; ils y étaient seulement tolérés. On trouvait alors dans
cette ville quelques familles riches, qui y étaient tolérées sous
les prétextes les plus étranges. Venues de pays divers, sans
lien entre elles, elles n'étaient pas groupées en communauté,
n'ayant le droit ni de posséder une synagogue, ni de nommer
un rabbin. Malgré les mesures restrictives auxquelles ils étaient
soumis, quelques audacieux conçurent le projet d'organiser des
offices religieux sur le modèle de ceux du temple réformé de
Hambourg. Tantôt le gouvernement les y encouragea, tantôt il les
en détourna. En môme temps qu'ils essayaient d'obtenir l'autori-
sation de construire un temple, ils appelaient Mannheimer a
Vienne comme prédicateur de ce temple (juin 1825).
Arrivé à Vienne pour y exercer ses fonctions, Mannheimer,
0ont tous les efforts tendaient à ne pas froisser les orthodoxes
par de vaines fanfaronnades et à ne pas provoquer de scission
dans le judaïsme, n'apporta à la célébration des ofGces que des
améliorations sages et prudentes, qui furent favorablement
accueillies. H donna plus de dignité au culte synagogal, s'efforça
d'attirer les fldèles au temple par sa prédication, mais conserva
les prières hébraïques et n'adopta ni l'orgue, ni les chants alle-
mands. Mieux encore que Bernays, il sut concilier la tradition avec
le progrès.
Comme si le temple de Vienne, inauguré en avril 1826, était
prédestiné à réaliser cette conciliation entre le passé et l'avenir, il
eut la bonne fortune de posséder, à côté de son prédicateur, un
ministre officiant qui, lui aussi, réussit à moderniser en quelque
sorte les mélodies sacrées tout en leur conservant leur cachet
spécial. C'était un remarquable artiste, possédant une voix mer-
veilleuse et récitant les prières liturgiques d'une façon particu-
lièrement émouvante.
Subjugués par la parole chaleureuse de Mannheimer et les
chants expressifs des chœurs, les Juifs de Vienne s'habituèrent
peu à peu, dans la synagogue, à une tenue plus convenable, plus
digne du lieu saint. Le recueillement qui régnait dans ce temple
impressionnait fortement les étrangers qui venaient assister aux
SOCIÉTÉ POUR LA SCIENCE JUIVE. 371
ofiices, et bientôt Texemple de Vienne fut suivi dans les autres
communautés autrichiennes, en Hongrie, en Bohême et jusque
dans certaines villes de la Galicie. La réputation de Mannheimer
ainsi que celle de Bernays 8*étendirent au loin, et dans bien des
communautés importantes on réclamait des rabbins vraiment
instruits et un culte synagogal « bien réglé v.
C'est à cette époque que trois jeunes gens juifs, animés des
plus nobles sentiments et désireux d*aider au relèvement de leurs
coreligionnaires, associèrent leurs efforts (27 novembre 1819) pour
créer une a Société pour la civilisation et la science des Juirs ».
Ce triumvirat se composait de Lcopold Zunz (né à Detmold en 1794
et mort à Berlin en 1886), Edouard Gans (mort en 1839), le
porte-drapeau de la philosophie hégélienne, et enfin Moïse Moscr,
le plus intime ami de Heine, qui l'appelait a Tédition de luxe d*un
véritable homme, Tépilogue de Nathan le Sage ».
Aux fondateurs de la Société se joignirent bientôt d'autres
membres, même d'anciens disciples de Mendelssohn, comme Ben
David et David Friedlaender. Jacobson aussi donna son adhésion.
A Berlin, cette Société comptait environ cinquante membres, et
près de vingt à Hambourg. Plus tard, Henri Heine y adhôra
également.
A Torigine, la Société avait surtout imposé a ses membres le
devoir de rester fidèles au judaïsme, de résister avec énergie aux
séductions de TÉglise et de donner ainsi aux jeunes générations un
exemple de dignité et de fermeté de caractère. L'application de ce
programme aurait certainement produit de très heureux résultats,
car les membres de la Société étaient tous cultivés et avaient
un certain prestige aux yeux des autres Juifs. Leur attachement
inébranlable à la foi de leurs pères aurait donc été d'un excellent
effet. Mais ils dévièrent de leur programme primitif, s'imposèrent
une tache trop étendue, se trompèrent sur les moyens à employer
et, par-dessus tout, donnèrent comme base à leur œuvre une
hypothèse absolument fausse. Ils croyaient, en effet, qu'en culti-
vant les arts et les sciences, en abandonnant le commerce pour se
livrer à Pagriculture et à Texercice des professions manuelles, les
Juifs seraient traités avec plus de justice et do bienveillance par
les Chrétiens et considérés réellement comme les égaux des autres
372 HISTOIRE DES JUIFS.
Allemands. Hs se proposèrent donc de fonder, pour les Juifs, des
écoles, des séminaires et même des académies, de les diriger
vers les métiers el les travaux agricoles. Ces immenses projets
se réduisirent à la fondation d'une école privée, où des membres
de la Société instruisaient de pauvres jeunes gens, venus du
dehors, notamment de la Pologne, pour échapper à Tennui de
rétude du Talmud et acquérir la « sagesse ».
Lorsque la Société se fut convaincue de Timpossibilité de réa-
liser son plan si vaste, elle résolut de poursuivre une entreprise
plus modeste, celle d*encourager les recherches scientifiques re-
latives au judaïsme. Ses membres organisèrent des conférences
entre eux et créèrent un «Journal pour la science du judaïsme ».
Mais au fond. Ils ne savaient pas bien ce qu'ils devaient entendre
par la a science du judaïsme » et hésitaient sur la voie où ils s'en-
gageraient. C'est qu'ils étaient alors tous inféodés au système de
Hégel, dont ils considéraient la moindre parole comme un oracle.
Ils répétaient, après lui, en termes bizarres, que « le judaïsme
est la religion de la raison qui ne se préoccupe plus de la raison,
et que le christianisme a absorbé toute l'histoire du passé pour
la rajeunir et Tennoblir». Leur chef, Edouard Gans, s'exprimait
d'une façon si vague et parfois si baroque qu'on reconnaissait
facilement que ses idées sur le rèle de la Société qu'il dirigeait
manquaient de clarté et de précision.
On retrouvait la même obscurité, le même vague dans les arti-
cles publics dans l'organe de la Société. C'était un fatras indigeste
qui ne pouvait être compris que de quelques très rares lecteurs.
Heine déclara ouvertement que a la plus grande partie du journal
ne valait rien, parce que c'était écrit danà un abominable jargon ».
Et c'est par de tels travaux que la Société voulait glorifier les
Juifs et le judaïsme ! Dans un compte rendu, Gans se plaignait que
lui et ses collaborateurs ne fussent pas compris : « J'admets,
dit-il, que la foule n'ait pas saisi la pensée qui dirige la Société,
précisément parce que c'est une pensée et qu'elle ne comprend
que ce qui est superficiel. Mais ceux qui se nomment les intelli-
gents, les gens supérieurs, ont-ils donné de meilleures preuves de
leur intelligence? »
Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes de leur échec, à leurs
.JV.J
LA SCIENCE ET LE JUDAÏSME. 373
conceptions nébuleuses et à leur style bizarre, les fondateurs de la
« Société pour la science du Judaïsme » éclatèrent en gémisse-
ments et en récriminations. Ils déploraient que leur journal n'eût
pas de lecteurs, que nul capitaliste ne voulût soutenir leur œuvre,
que le judaïsme fût méconnu de tous les Juifs. Bientôt, plusieurs
membres de la Société, malgré leur engagement tacite à persister
dans leur foi, se convertirent au christianisme. La Société ne
tarda pas à se dissoudre. A peine eut-elle disparu que Gans lui-
même se fit baptiser. Heine, qui avait pourtant abandonné, lui
aussi, le judaïsme, fut outré de Tapostasic de Gans : « Sa tra-
hison, disait-il, est plus odieuse, parce qu'il a joué le rôle d'un
agitateur et qu'il avait accepté les devoirs d'un chef. Il est admis
par tous que si un navire sombre, le capitaine le quitte le dernier.
Gans s'est sauvé le premier. »
Moser ne renia pas son culte, mais proclama qu'il désespérait
du salut du judaïsme. Seul le troisième membre du triumvirat,
Zunz, ne perdit pas complètement courage : « Ce qui surnage de
06 déluge, disait-il, c'est la science du judaïsme. Elle est bien
vivante, quoique, depuis des siècles, personne ne s'en soit préoc-
cupé. J'avoue qu'à côté de ma soumission à la volonté divine, je
trouve appui et consolation dans mes recherches scientifiques.
J'ai cessé de prêcher, parce que je voyais que je prêchais dans le
désert, mais je n'ai jamais songé à devenir infidèle à mes propres
paroles. 2>
Zunz eut raison d'espérer. Ce fut, en effet, la science juive qui
contribua au rajeunissementdujudaïsme.Blle fit sortir, en quelque
sorte, Israël de sa tombe et lui rendit la conscience de sa noblesse
et de sa grandeur. Déroulant sous ses yeux ses glorieuses annales,
elle lui montra les péripéties diverses de sa longue histoire qui,
sans interruption, s'étend depuis la plus haute antiquité jusqu'au
temps présent. Elle lui fit aussi connaître les remarquables
produits de Tesprit juif, qui ont exercé une sérieuse action sur la
morale et la littérature des peuples. En exposant ainsi devant
m
les Juifs leur histoire et leurs doctrines, la science leur révéla
leur valeur, les rendit plus conQants en eux-mêmes et les encou-
ragea à continuer l'œuvre de justice, de vérité, de fraternité, entre*
prise par leurs aïeux. Après des siècles d'outrages et de persécu-
374 HISTOIRE DES JUIFS.
lions, ilsosèrentenfin relever la tète, rivaliser avec les confessions
plus jeunes pour accomplir leur mission jusqu^au bout, et ils
ne rougissaient plus d'avouer ouvertement leur origine et leurs
croyances.
Ce futà rtiistoire d'Israël que s'intéressa tout d'abord la science
juive de ce temps. Cette histoire avait été présentée jusqu'alors
sous un faux jour, ou était totalement ignorée. Au milieu de leurs
souffrances et de leurs pérégrinations forcées, les Juifs n'avaient
pu conserver intact le souvenir de tous les événements de leur
passé ; ils ne les connaissaient plus qu'en partie, et parfois
totalement travestis. Des savants chrétiens, séduits par la
grandeur du sujet, avaient essayé de former un tout complet
des fragments qu'ils avaient à leur disposition. Mais ils n'a-
vaient réussi qu'à tracer une image inexacte, parce qu'elle était
incomplète, qu'en bien des endroits les couleurs étaient effa-
cées et que l'ombre dominait. Les défenseurs mêmes des Juifs,
comme Dohm et l'abbé Grégoire, qui s'étaient appliqués a étudier
les annales du judaïsme, n'avaient produit qu'une œuvre très
imparfaite. Isaac-Marcus Jost (1793-1860), le premier, présenta,
enfln, un aperçu complet de l'histoire des Juifs. Zunz, avec son
esprit vaste et profond, aurait été plutôt désigné pour une telle
œuvre, mais il n'eut pas le courage de l'entreprendre. Quoiqu'il
ne possédât que des matériaux insufllsants, Jost se mit avec
ardeur à ce travail gigantesque. Il a le grand mérite d'avoir
fourni à ses successeurs un fll conducteur pour se diriger dans
l'immense labyrinthe de l'histoire juive.
Jost fut amené à écrire l'histoire des Juifs par les attaques vio-
lentes de Ruhs et de ses disciples. Aux mensonges volon-
taires ou involontaires de ces pamphlétaires, il tenait à opposer
des faits certains. Son principal but était de prouver qu'en
tout temps les Juifs s'étaient montrés citoyens paisibles et fidè-
les sujets. S'ils s'étaient révoltés contre les empereurs romains
et avaient soutenu vaillamment la lutte, c'est qu'ils y avaient été
poussés par un groupe d'hommes fougueux et passionnés, les
zélateurs. Mais il serait inique de rendre la nation entière res-
ponsable de la faute de quelques-uns. En général, les Juifs
furent de braves gens qui ne tuèrent jamais d'enfants chrér
JOST ET SON HISTOIRE. 375,
tiens. et ne. méritèrent nullement les accusations dont on les;
poursuivait. Seuls les Pharisiens, ainsi que leurs petits-neveux ;
les rabbins, encoururent vraiment des reproches, se montrant
imbus de superstitions et de préjugés. C'est là le ton de This-
toire de Jost. Il voulait répondre à la fois aux détracteurs et
aux admirateurs du judaïsme.
On peut reprocher à l'œuvre de Jost de manquer d'élévation,
de chaleur et d'impartialité; Tauteur ne voit les choses que par le
petit côté. Il rendit, pourtant, par son Histoire^ un service consi-
dérable à ses coreligionnaires. II étendit le domaine des connais-
sances de ses contemporains et limita avec précision, pour les
événements de l'histoire des Juifs, le temps et l'espace. Ce point
important avait été négligé ou inexactement indiqué par ses pré-
décesseurs chrétiens, y compris Basnage. De plus, il appela l'at-
tention sur des sources, inconnues pour la plupart, qu'il ne sut
peut-être pas suffisamment utiliser, mais qui furent mieux étu-
diées plus tard.
Mais l'ouvrage de Jost présente un défaut capital : il expose
l'histoire des Juifs dans des récits secs, presque arides, lui donne
un caractère mesquin et lui enlève ce prestigieux éclat qu'elle eut
toujours, même aux yeuxdes chrétiens impartiaux. Il émiette en
tout petits fragments cet admirable drame héroïque de plusieurs
milliers d'années. Entre les anciens Israélites^ aïeux et contem-
porains des Prophètes et des auteurs des psaumes^ et les Jui/s^
disciples des rabbins, 11 creuse unabime artiflciel,et il les montre
tellement distincts les uns des autres qu'ils paraissent n'avoir
aucun lien de parenté entre eux. Jost ne voit dans l'histoire qu'une
suite d'accidents, d'événements amenés par le hasard et indépen-
dants de toute loi.
Les imperfections de l'œuvre de Jost proviennent, en partie, de
ce que l'auteur ne s'était pas assez sérieusement préparé à cette
tâches Pourtant, les documents ne manquaient pas. Mais il fallait
savoir les découvrir, il fallait aussi pouvoir distinguer les par-
celles d'or disséminées dans une énorme quantité de minerai sans
valeur. Jost n'en fut pas capable.
Ces qualités de critique sagace et avisé qui manquaient à Jost,
deux savants galiciens les possédaient alors à ua^ haut degré.
376 HISTOIRE DES JUIFS.
Krochmal et Rapoport surent découvrir et mettre en œuvre de
nombreux matériaux, d'où ils tirèrent des informations précieu&es
pour i*histoire des Juifs. Leurs recherches eurent encore un autre
avantage, elles encouragèrent plusieurs autres savants à entrer
dans celte voie et suscitèrent entre eux une émulation féconde.
Aussi sufQt-il d'une trentaine d'années pour faire surgir le passé
du judaïsme des décombres que les siècles avaient accumulés sur
lui et pour le montrer dans son brillant éclat. Krochmal et Rapo-
port furent les fondateurs d'une nouvelle école, qu'on peut appeler
l'école galicienne.
Nachman Krochmal (né à Brody en 1785 et mort à Tarnopol en
1840) rappelait, par son amour pour la science et son esprit cri-
tique, le savant Azaria di Rossi, qui vivait au xvi« siècle. Marié à
quatorze ans, il s*établit à Zolkiev, où dominait encore, dans ren-
seignement talmudique, la méthode polonaise. Mais, en secret^ il
étudiait ardemment la Mttérature hébraïque et lisait même des
ouvrages de philosophie allemande, surtout ceux de Kant. Ces
livres avaient pour lui l'attrait du fruit défendu, car les ultra-
orthodoxes et les Hassidim de Pologne interdisaient avec la der-
nière rigueur toute autre étude que celle duTalmud et delaCabbale.
Il amassait ainsi dans son esprit, à c6té de ses vastes connais-
sances talmudiques, des notions d'autres sciences, battant en
brèche l'autorité du Talmud. Mais Krochmal n'était pas fait pour
la lutte. De santé débile, il était très timide et évitait avec soin
tout ce qui pouvait troubler sa tranquillité.
Pourtant, en rase campagne, là où il n'avait pas à craindre
d'oreilles indiscrètes, il ouvrait les trésors de son savoir à quelques
initiés. Ses disciples^ familiarisés avec le Talmud et habitués,
par conséquent, à deviner les plus obscures allusions, le compre-
naient a demi-mot. Du reste, ses recherches comme son enseigne-
ment furtif se distinguaient par une grande clarté. L'étude de la
philosophie allemande avait imposé à son esprit une sévère disci-
pline et l'avait habitué à une rigoureuse logique.
Krochmal se croyait des aptitudes toutes spéciales pour la phi-
losophie, bien qu'il n'eût produit rien d'original dans ce domaine.
Mais il sut émettre des considérations philosophiques très profondes
sur rhistoire, en général, et particulièrement sur Thistoire juive»
SALOMON RAPOPORT. 377
Il indiqua la manière d^utiliser l*immense compilation talmudique
au profit de Tbistoire et de mettre en lumière des détails à peine
perceptibles ou des traits a moitié effacés. Sans doute, les
résultats de ses rechercbes n'offrent pas toujours une certitude
absolue. Mais, grâce à son esprit sagace et à sa passion pour ce
genre de travaux, il ne se trompa pas souvent. De plus, il inspira
Tamour de ces recherches à ses disciples et les accoutuma à
l'emploi de sa méthode. Bientôt, sa réputation s'étendit au delà des
frontières de son pays, et la communauté de Berlin, malgré son
antipathie pour les Polonais, rappela comme rabbin. C'est qu*il
était considéré comme un des principaux représentants de la
science juive de cette époque et comptait en Allemagne de nom-
breux admirateurs.
Parmi les élèves de Krocbmal, le plus doué et le plus brillant
fut sans contredit Salomon-Juda Rapoport (né à Lemberg en 1790
et mort à Prague en 1867). Le disciple éclipsa même le maître.
€*est que Rapoport eut, dès le début, le courage de publier ses
découvertes, sans se laisser intimider par les menaces des
obscurants ; il ne cessa d'opposer une flère vaillance à leurs
attaques plus ou moins dissimulées. D'une affabilité sédui-
sante, d'une humeur toujours souriante, spirituel sans la moin-
dre méchanceté, Rapoport était partout accueilli avec une
profonde sympathie. De bonne heure il sacrifia en partie l'étude
du Talmud à la science et a la poésie. Il se sentait surtout
attiré vers l'histoire juive, et le premier il Qt connaître
quelques-uns des principaux représentants de l'esprit juif. Il
écrivit, en effet, coup sur coup (1829-1831) la biographie de plu-
sieurs personnages historiques, sur lesquels il répandit une vive
lumière, et fit ainsi mieux comprendre le judaïsme et son histoire
intérieure.
Bien que Rapoport ne fût que l'élève de Krocbmal, c'est pour-
tant à lui qu'on peut attribuer l'honneur du mouvement scienti-
Tique qui se développa si amplement dans le judaïsme. Le fleuve
qui s'étend largement sous le ciel, transporte des navires et,
en débordant, fertilise les terres voisines, a certainement plus
d'importance que la source d'où part un petit cours d'eau cou-
lant, à demi caché, sous le feuillage. Connu au loin par ses tra-
37a HISTOIRE DES JUIFS.
vaux, Rapoport fut nommé rabbin de Tarnopol et, peu après,
grand rabbin de Prague.
Sur ces entrefaites éclata en France, comme un coup de ton-
nerre en un ciel serein, la Révolution de 1830. Cet événement,
qui survint d*une façon tout à fait imprévue, apporta de nouvelles
améliorations à la situation des Juifs. Sous les rois Louis XVIII et
Charles X, les Juifs de France, quoique proclamés parla Constitu-
tion les égaux des autres citoyens, ne jouissaient pourtant pas, dans
la pratique, d'une vraie égalité. Bien que leur nombre eût triplé
depuis la Révolution de 1789 et qu'ils se fussent montrés dignes,
sous tous les rapports, de la liberté qu'on leur avait accordée,
aucun d'eux ne fut nommé à un emploi de l'État pendant le règne
des rois légitimes. Un autre motif d'infériorité, pour eux, fut
l'article de la Charte qui déclarait le catholicisme religion d'État.
Ils eurent donc le droit de saluer joyeusement les journées de
Juillet. Dès le début du règne de Louis-Philippe, la Chambre des
députés, qui voulait a faire de la Charte une vérité », songea à
effacer toute trace d'inégalité existant encore entre les Chrétiens
et les Juifs. Sur la proposition d'un député, Viennet, elle raya de
la Constitution l'article reconnaissant une religion d'État et mit
également les traitements des ministres du culte Israélite à la
charge de l'État (décembre 1830).
Cependant, la Chambre des pairs, dont bien des membres
étaient encore des esprits rétrogrades, montra quelque hésitation
à voter le projet de loi adopté par les députés. Mérilhou, le
ministre de la Justice, fut obligé d'intervenir énergiquement
en faveur de ce projet. H insista surtout sur l'importance et la
valeur du judaïsme. « Lorsqu'un culte, disait-il, réunit le dou-
ble caractère d'une longue durée dans ses croyances et d'un
nombre considérable de sectateurs, lorsqu'il est pratiqué dans
toutes les régions du monde civilisé, il est impossible de lui
refuser pour ses ministres ce salaire public qui n'est autre chose
que le signe du respect de la société civile pour toutes les
croyances religieuses. Toutes ces conditions, vous le savez,
appartiennent à la religion hébraïque. Son berceau a précédé
celui du christianisme. Les persécutions souffertes pendant tant
de siècles par les disciples de Moïse attestent la puissance de
LA RÉVOLUTION DE 1830. 378
leurs croyances ; et, parmi ses sectateurs, figurent un nombre
immense de Français qui, comme tous les autres, participent
aux charges publiques et remplissent tous les devoirs de la
société. »
D'autres orateurs parlèrent encore, à la Chambre des pairs, en
faveur des Juifs. Il faut citer notamment le comte Portails, rap-
porteur du projet de loi, qui prononça un long discours sur le
judaïsme et nomma quelques-unes de ses illustrations, Philon
a pour les temps les plus reculés », Maïmonide « pour des époques
plus récentes, et, pour les derniers siècles, ce sage Mendelssohn
que TAllemagne philosophe se plaisait à comparer à Platon ».
Rien que Tamiral Verhuell combattit ce projet, il fut adopté le
!•' février 1831 par 57 voix contre 32. Le 8 février, Louis-
Philippe ratifia cet article de la loi déclarant que « les ministres
du culte Israélite recevront des traitements du trésor public ».
Ainsi disparut la dernière inégalité légale qui distinguait encore
les Juifs des Chrétiens. Par un décret du 22 mars 1831, le gouver-
nement décida que les frais d'entretien de TÉcole centrale rabbi-
nique de Metz, dont les statuts avaient été approuvés par le
ministre de Tlntérieur en août 1829, seraient également payés en
partie par TÉtat.
A cette même époque, on proposa au Sénat de Francfort de ne
plus limiter le nombre des mariages juifs dans la ville. Sur quatre-
vingt-dix membres, les deux tiers s*y opposèrent. Dans plusieurs
villes d'Allemagne, à la nouvelle des journées de Juillet, la popu-
lace se rua contre les Juifs, et la bourgeoisie laissa tranquille-
ment faire. Cette conduite indigne, qui révolta tous les gens de
cœur, suscita aux Juifs un défenseur énergique, Gabriel Riesser,
qui continua la lutte jusqu'au triomphe définitif de la cause
qu'il soutenait.
Gabriel Riesser (1806-1860) était le fils de Lazare Riesser, un
des partisans des réformes à Hambourg, et le petit-fils du rabbin
orthodoxe Raphaël Kohn. Indifférent aux pratiques religieuses du
judaïsme, il combattit pour la dignité et l'honneur de ses coreli-
gionnaires. Avec une âpre éloquence il flétrit la conduite des gou-
vernements allemands, leur reprochant de ne refuser aux Juifs
les droits civils que pour les pousser au baptême et, par consé-
380 HISTOIRE DES JUIFS.
quent, à l'hypocrisie et au parjure. « Car, disait-il, nul homme
raisonnable ne peut estimer une religion dont les adeptes doivent
lui apparaître forcément comme de vils courtiers, qui, à l'exemple
d'agents matrimoniaux faisant appel à la cupidité pour pousser à
un mariage sans amour, font luire des avantages matériels aux
yeux de gens sans foi pour les exciter a se faire chrétiens. »
Riesser ne ménageait pas plus les Juifs. Il 8*élevait avec une
généreuse colère contre les lâches qui cachaient leur origine, ou
achetaient leur liberté civile au prix d'une apostasie, ou livraient
leurs enfants à l'Église sous prétexte de leur rendre la vie plus facile,
a L*honneur exige, déclarait-il, que ceux mêmes qui éprouvent une
sincère sympathie pour l'Église ne se séparent pas de leur com-
munauté avant que le but ne soit atteint, avant que le palladium
de la liberté ne soit également conquis pour les Juifs. » II recom*
mandait la création de sociétés travaillant activement à Téman-
cipation des Juifs, et il engageait tous ceux qui partageaient ses
sentiments, fussent-ils chrétiens, a entrer dans ces sociétés. Il
estimait, en effet, que tout honnête homme, à quelque confession
qu'il appartienne, a pour devoir d'aider à délivrer des opprimés.
Le succès répondit à ses efforts : partout on s'unit pour contri-
buer à obtenir l'émancipation des Juifs. Il annonça, du reste,
le triomphe définitif de la liberté avec une telle assurance que
ses paroles firent pénétrer la conviction dans tous les cœurs.
Il survint, à ce moment, quelques événements qui semblèrent
donner raison aux prédictions de Riesser. Pour la première
fois, uu grand mouvement d'opinion se produisit en 1830, parmi
les chrétiens anglais, pour faire disparaître toutes les incapacités
civiles et politiques des Juifs, et, à la Chambre des communes, les
principaux députés se déclarèrent favorables à ce mouvement.
Fait plus imprévu, dans la Hesse électorale les Juifs furent entiè-
rement et complètement émancipés (29 octobre 1833). Cet exemple
était alors unique en Allemagne.
Encouragé par ces événements, Riesser lutta plus ardemment
encore pour le triomphe de la cause à laquelle il avait voué sa
vie. iMais il n'admettait pas que, pour obtenir leur égalité, les
Juifs dussent imposer le moindre sacrifice à leur conscience. Les
gouvernements et les États leur demandaient d'abandonner ce
LËOPOLD ZUNZ. 381
qu'ils appelaient leurs préjugés, c'est-à-dire Tobservance des
prescriptions talmudiques et la croyance à la venue du Messie.
Bien des Juifs se soumirent avec empressement à ces exigences,
se vantant même de leur trahison. Riesser flétrissait de telles
lâchetés avec une vigoureuse énergie. Par sa lutte contre les
Paulus, les Edouard Meyer, les Pfitzer et les Slreckfuss^ tous
adversaires des Juifs en môme temps qu*ennemis de la liberté, il
réussit à faire inscrire la question juive sur le programme libéral.
La jeune Allemagne et tous les amis du progrès furent alors
obligés de réclamer la liberté religieuse et Tégalité de tous les
Allemands. Mais liiesser mérita surtout la reconnaissance des
Juifs pour avoir réveillé en eux le sentiment de la dignité et leur
avoir inspiré le courage d*avouer hautement la confession à
laquelle ils appartenaient.
Un contemporain de Riesser travailla également, mais par
d*autres voies, à donner à ses coreligionnaires la conscience de leur
valeur. Zunz, un des principaux membres de la a Société pour la
science juive s, était convaincu que la connaissance de leur passé
donnerait aux Juifs cette assurance et cette fierté qui leur faisaient
parfois défaut. Dans le journal de la Société dont il faisait partie,
il avait déjà publié d'importants travaux et montré les résultats
sérieux qu'on pouvait obtenir en remontant aux sources. En 1832,
dans un ouvrage intitulé Die GottesdienstlicJien Vortràffe, ou
« Les conférences synagogales », il indique comment Tinstitution
de la lecture d'extraits de la Bible, et surtout du Pentateuque, est
née, s'est développée, modiliée, et a repris un nouvel essor. Son
but, dans ce livre, est de prouver que les Juifs, pendant le moyen
âge, ne furent pas une horde grossière, sans instruction et sans
moralité, comme le prétendent leurs ennemis, mais cultivèrent
la science et produisirent des œuvres d'un grand mérite.
Le livre de Zunz, un peu aride, mais très riche en informa-
tions, fut le premier ouvrage juif de cette époque qui fût accueilli
favorablement par la science allemande. Il répandit une vive
lumière sur une quantité de faits ignorés ou mal connus. Outre
sa valeur propre, il eut le mérite de provoquer des recherches
fécondes dans ce domaine particulier du judaïsme. Dans la pensée
de Zunz, ce travail devait aider à faire proclamer Témanclpation
• ■
Y.
1
1
382 HISTOIRE DES JUIFS.
dé ses coreiigioQDaires et introduire des réformes dans le culte.
Ce qui est certain, c*est qu*il contribua au relèvement de la
science juive.
Cette science ne tarda pas à avoir de nouveaux organes. Le
plus important, rédigé en hébreu, fut fondé par Samuel-Loeb
Goldberg, de Tarnopol, et s*appelait Kérém Eéméi ou a Vigne
précieuse ». Pendant dix ans, ce recueil publia de très intéres-
santes études sur les questions les plus variées, mais principale-
ment sur l*histoire. On n y trouve plus, comme dans un autre
organe, plus ancien, appelé Bikkourè Ittim ou <c Prémices des
temps », ces essais ou jeux poétiques où des amateurs s'efforcent
de mettre en vers hébreux des extraits de Racine, de Schiller et
même d*Anacréon. Dans le Kérim Héméd, on s'applique surtout à
produire au jour les trésors cachés du judaïsme. Avec un zèle
louable et un remarquable désintéressement, des hommes de tout
âge y rivalisent d'ardeur pour enrichir la science de leurs décou-
vertes. C'est l'école galicienne qui fournit à cet organe le plus
grand nombre de ses rédacteurs, dont le principal est sans con-
tredit Salomon Rapoport. Encouragé par l'exemple de ce dernier,
Krochmal aussi s'enhardit à publier sous son nom quelques
chapitres de son Encyclopédie. L'Allemagne juive n'est repré-
sentée au Kérém Héméd que par deux rédacteurs, mais tous
deux de haute valeur, Zunz et Michel Sachs.
A ce petit groupe de savants vinrent bientôt se joindre quelques
recrues de Tltalie, pays qui, pendant de longs siècles, n'avait
joué qu'un rôle très elTacé dans l'histoire juive. On peut nommer,
entre autres, Reggio, de Gorilz, le rabbin Ghirondi, de Padoue,
Almanzi, le médecin Samuel Vita délia Volta, de Mantoue, et sur-
tout Luzzalto.
David Luzzatto (né â Trieste en 1800 et mort à Padoue en 1865)
se distinguait surtout par sa science profonde de la langue et de
la grammaire hébraïques, par son amour passionné pour la
poésie et par la finesse et la parfaite sûreté de son goût.
Appelé à occuper une chaire de professeur au « Collège rabbi-
nique » de Padoue, que le gouvernement autrichien venait de
fonder, il s'adonna avec ardeur à l'élude du texte biblique, dont il
s'efforçait de pénétrer le sens exact.
DAVID LUZZATTO. 383
Son activité ne se limita pas aux seuls travaux exégétiques.
A l'exemple de Rapoporl, il entreprit des recherches historiques.
Par suite de la dispersion des Juifs et de leurs tristes pérégrina-
tions, les plus belles œuvres de Tépoque hispano-française avaient
disparu. Luzzatto s'imposa la tâche difficile de les retrouver; le
succès couronna ses efTorts. On sait que, lors dçs expulsions d'Es-
pagne et de France, les malheureux exilés s'étaient dirigés en
partie vers l'Italie et y avaient transporté la plupart de leurs tré-
sors littéraires. Par crainte de l'Inquisition, ou les avait tous ca-
chés. D'importSTnts ouvrages imprimés, sortis des imprimeries
mêmes de l'Italie, étaient devenus d'une extrême rareté. Avec une
infatigable ardeur et une pénétrante sagacité, Luzzatto s'appliqua
et réussit à les découvrir. En faisant connaître le contenu de ces
ouvrages, il éclaira d'un jour nouveau les annales des Juifs du
moyen âge et montra cette période de l'histoire avec son vrai
caractère et sa véritable signification. Ce fut lui qui, par ses
recherches, révéla aux savants les origines de la poésie néo-
hébraïque, qui était arrivée à son apogée avec Juda Hallévi. Ce fu-
rent également ses travaux qui montrèrent pour la première fois,
dans tout son éclat, l'activité intellectuelle des Juifs d'Espagne.
Jusqu'à son dernier souffle, Luzzatto resta un infatigable pionnier
de la science juive.
A côté du Kérém Eéméd, écrit en hébreu, parurent d'autres
organes rédigés dans la langue du pays, et qui, outre les diverses
questions du jour, traitaient aussi des sujets scientifiques. Tels
étaient VIsraelUisches Predigt-und'Schul-'Magazin (1834-1836),
la Wissenschafïliche Zeitschrift fiir judische Théologie (1835-
1847), d'Abraham Geiger, la Eébrew Xeview, fondée à Londres
(1835) par le rabbin portugais Raphall, la Zeitung des Juden^
iàums, fondée en 1837 par L. Philippson. Tous ces journaux s'ap-
pliquaient surtout à mettre en lumière les péripéties de l'his-
toire juive. Mais ils ne songeaient pas à faire ressortir les
doctrines du judaïsme, qui ont, en quelque sorte, imposé aux
Juifs une place à part dans l'humanité et leur ont valu leur long
martyre. Cette vérité si importante fut principalement développée
par le médecin Salomon-Louis Sleinheim.
Steinhcim (né à Altona en 1790 et mort à Zurich en 1866)|
384 HISTOIRE DES JUIFS.
qu^une étroite amitié liait à Gabriel Riesser, était un esprit d'une
vigueur et d'une profondeur remarquables. Plus clairement encore
que Bernays, il comprit que les Juifs ont une grande et difficile
mission à remplir et que leurs doctrines comme leur destinée
correspondent à cette mission. Mais Steiuheim n'était pas seule*
ment un profond penseur, il écrivait avec élégance et savait pré-
senter ses idées sous une forme attrayante. Eût-il été doué d'un
plus grand talent poétique, il ressemblerait fort au poète-philosophe
Juda Hallévi. Son premier ouvrage, intitulé a Chants d'Obadia
ben Amos en exil », n*a pas une grande valeur poétique, mais
contient déjà des pensées élevées.
Dans ce livre, un sage juif d'Egypte, Obadia, révèle à son fils,
au temps des Ptolémées, les vicissitudes qui feront le peuple juif
à la fois si grand et si misérable. « C'est par la volonté expresse
de la Providence qu'une faible nation, chargée de travailler au
salut de l'humanité, sera persécutée, traquée, maltraitée par des
millions d'ennemis et pendant des milliers d'années, et survivra
à tous ces malheurs. Autrefois, nos aïeux ont reçu pour eux et
pour leurs descendants la consécration comme prêtres. »
Toi-même, peuple élu, qui vivras éternellement,
Toi, dont les membres sont dispersés parmi les nations.
Tu es le prêtre et tu es la victime,
Tu es un témoin ensanglanté de Jôhova.
Jugés de ce point de vue élevé, le passé comme l'avenir d'Israël
apparurent à Steinheim dans leur magnifique réalité. Dès lors, la
destinée de ce peuple ne présentait plus aucune obscurité, aucune
énigme. Si les Juifs furent dispersés à travers tous les pays, s'ils
eurent à subir tant d'humiliations et tant de souffrances, ce fut
pour répandre la connaissance du Dieu Un et enseigner aux
hommes une noble et généreuse morale. Cette conception n'était
pas tout à fait nouvelle, elle est largement développée dans le
second Isaïe.
Une chose pourtant semblait étrange à Steinheim, c'était la cou-
pable faiblesse qu'il rencontrait chez ses coreligionnaires d'Aile*
magne. L'éloignement manifesté alors par tant de Juifs pour leur
culte, leur manque de confiance dans l'avenir de leur religion, leur
SALOMON STEINHEIM. 385
dédain pour la race dont ils étaient issus, la trahison dont ils se
rendaient journellement coupables à regard de leurs croyances
lui apparaissaient comme autant de signes précurseurs de la dis-
parition prochaine du judaïsme. Afln de remédier à cette triste
situation, il écrivit un ouvrage, destiné principalement à la jeu-
nesse, où il exposa ses vues sur la signiflcation et la valeur du
judaïsme. Déjà dans ses a Chants d*Obadia », il avait exprimé les
craintes que lui inspirait Tétat d'esprit de ses contemporains juifs,
ce Je ne redoute pas, fait-il dire à son héros, les temps de souf-
frances 'communes, car, alors, ceux qui souffrent ensemble res-
tent unis comme les bœufs accouplés sous le même joug. Les
temps de complète liberté ne m*effraient non plus. Ce qui me
paraît dangereux, c'est la période où les lois restrictives commen-
cent à être appliquées avec modération sans être complètement
abolies, où la liberté est promise, mais n'a pas encore été accor-
dée. Pendant cette période, l'abandon des traditions de nos aïeux
semble offrir des avantages, et le désir des jouissances matérielles
fait oublier ce qui est éternel. » Il s'était également prononcé très
sévèrement à l'égard des renégats.
Dans le nouvel ouvrage qu'il publia (1835) et qu'il appela c La
Révélation d'après la doctrine de la Synagogue», il se proposait
surtout d'instruire. Il y soumet les enseignements du judaïsme à
un examen rigoureux et arrive à cette conclusion qu'ils méri-
tent l'admiration de tous les hommes et donnent satisfaction à
la conscience. Après avoir montré que toi|s les penseurs juifs se
sont efforcés de prouver que les principes du judaïsme s'accordent
avec les idées émises par la philosophie sur le monde supé-
rieur, Steinheim s'étonne qu'on croie nécessaire de démontrer que
la religion juive est conforme à la raison. Selon lui, en effet, la
religion la plus conforme à la raison est le paganisme, dans ses
diverses phases, le paganisme dont la morale est si déplorable,
où c( les brigands, les voleurs, les adultères, tous les criminels
pouvaient trouver leurs modèles dans les dieux et les demi-
dieux ». Et si le christianisme continue à répudier ses élé-
ments juifs, comme le lui conseillent Schleiermacher, Hegel et
leurs disciples, il s'abaissera également au rang du paganisme.
L'amour et la haine représentés par Ahriman et Ormuzd, ou bien
v 25
386 HISTOIRE DES JUIFS.
par le Christ et SataU, l'éterDité de la matière, Tinéluctable fata-
lité à laquelle Thomme lui-même est soumis, tels sont les pria-
cipes de la religion naturelle.
A cette conception païenne le judaïsme oppose un Dieu per-
sonnel, complètement distinct et indépendant de la nature, qui est
Un et ne se divise pas en deux principes contraires, qui a créé le
monde sans le secours d'aucune matière préexistante. La religion
juive admet aussi la liberté de Thomme, qui, par conséquent,
devient responsable de ses actes. Ce sont là des vérités qu*on
n'aurait pas connues par la raison si elles n'avaient pas été révé-
lées sur le Sinaï. Mais ces vérités sont si évidentes que la raison
est obligée de les accepter, comme elle accepte la réalité de cer-
tains phénomènes, quoiqu'elle en ignore les lois. On voit donc
que le judaïsme forme un vigoureux contraste, non seulement
avec les religions mythologiques, mais aussi, sous certains rap-
ports, avec le christianisme. Telles sont les idées exposées par
Steinheim dans sa « Révélation ». Bien que plusieurs de ses hy-
pothèses et des conclusions qu'il en tire soulèvent de fortes objec-
tions, on doit pourtant reconnaître qu'aucun écrivain, avant lui,
n'eut une intelligence aussi nette des principes du judaïsme.
On pouvait espérer que, grâce à tous ces travaux scientifiques,
grâce aussi aux rapports plus fréquents et plus cordiaux des Juifs
avec les Chrétiens, le rajeunissement du judaïsme se réaliserait
sans lutte et sans violentes discussions. Les communautés s*habi-
tuaient, en effet, de plus en plus à confier les fonctions rabbini-
ques à des jeunes gens cultivés, qui prêchaient dans la langue
nationale et s'efforçaient de donner au culte plus de dignité et
d'attrait. Ceux qui, jusqu'alors, avaient résisté à toute innovation
semblaient s'être résignés à certaines modifications et avoir dé-
posé les armes. Mais le calme n'était qu'apparent. L'opposition
entre les partisans et les adversaires des réformes éclata brus-
quement avec une grande vivacité. Le signal de la lutte fut donné
par deux hommes, jeunes tous deux, qui avaient fréquenté en-
semble la même Université et s'y étaient liés d'amitié, Abraham
Geiger et Samson-Raphaël Hirsch. Tous deux étaient remarqua-
blement doués, mais par leurs idées, leurs tendances et leur tem-
pérament, ils formaient ensemble un contraste complet. Geiger
ABRAHAM GEIGER. 387
était d'humeur gaie, d'espril vif, très sociable, avec une intel-
ligence ouverte aux diverses sciences. Hirsch était plus sérieux,
très renfermé, d'esprit étroit.
Geiger (né a Francfort-sur-le-Mein en 1810 et mort à Berlin en
1875), issu d*une famille de rabbins, se montra ennemi acharné
du Talmud et du judaïsme rabbinique et combattit avec passion
en faveur des réformes. Il commença la lutte par la fondation de
sa Wissenschaftliche Zeitschrift fur jûdische Théologie (1835).
Ce journal prit, dès le début, des allures révolutionnaires. Avec
une présomption naïve, il s'érigea en juge suprême de la religion
juive et de ses chefs, distribuant gravement le blâme et Téloge.
Par contre, il partit vaillamment en guerre aussi bien contre les
adversaires des Juifs que contre les Juifs mêmes qui, par faiblesse,
voyaient encore dans le christianisme Tidéal des religions. Il eut
aussi le mérite de remettre en lumière des épisodes et des per-
sonnages de l'histoire juive qui étaient oubliés ou insuffisamment
connus, et de faire œuvre de vulgarisation en publiant, sous une
forme accessible au public, les résultats de certaines recherches
scientifiques. Par la chaleur de ses plaidoyers et l'impétuosité
de ses attaques, cet organe agita fortement les milieux juifs et
imprima une vigoureuse impulsion aux travaux des savants. Le
temps n'est pas encore arrivé où l'on puisse affirmer avec cer-
titude si son action fut heureuse ou nuisible pour le judaïsme
de l'Allemagne.
Un reproche grave qu'on peut cependant adresser à la Wissen-
schaftliche Zeitschrift, c'est d'avoir propagé cette erreur que le
judaïsme est, en quelque sorte, une théologie, c'est-à-dire un
ensemble de dogmes, et d'avoir voulu métamorphoser les rab-
bins en prêtres. Geiger ne cultiva pas la science juive pour elle-
même; il chercha surtout à s'en servir pour dépouiller le judaïsme
de tout ce qui fait son originalité. Il déploya pourtant un
véritable courage en flétrissant la conduite de ces financiers et
de ces prétendus « éclairés d qui, sans conviction, embrassaient le
christianisme, et en ridiculisant les familles juives qui, dans leurs
maisons, singeaient les usages chrétiens. Mais, d'un autre côté, en
déclarant la guerre à d'anciennes coutumes et à de vénérables
traditions, en formant de la prédication et des prières dans la
388 HISTOIRE DES JUIFS.
langue nationale le centre du culte et en faisant du rabbin un
simple directeur de conscience, il affaiblit le judaïsme et, sans
le vouloir, provoqua des apostasies.
Contre ces innovations s'éleva énergiquement Samson-Raphaël
Uirsch (né à Hambourg en 1812 et mort à Francfort en 1888). Sous
le pseudonyme de Ben Ouziel, il publia (1836) « Dix-neuf lettres
sur le judaïsme», où il proteste contre les réformes, les déclare
injustiflables et injustifiées et proclame la nécessité de main-
tenir à la religion juive sa forme primitive jusque dans les moin-
dres détails. Geiger et Hirsch furent les champions vaillants et
passionnés de deux principes opposés, ils commencèrent une
lutte qui n'est pas encore terminée de nos jours. Car aujourd'hui
encore, la plupart des grandes villes de l'Allemagne ont une com-
munauté orthodoxe et une communauté réformée.
Dans les autres pays, il ne se produisit pas de conflit de ce genre.
C'est qu'en Allemagne, les gouvernements mirent tant de lenteur
et tant de mauvaise volonté à supprimer les anciennes lois res-
trictives et à proclamer l'égalité des Juifs, que ceux-ci furent
amenés, en partie, à voir dans leurs croyances un insurmontable
obstacle à leur émancipation et à vouloir les sacrifier.
Pendant que bien des Juifs se trouvaient à l'étroit dans le
judaïsme ou désiraient pour leur culte plus d'éclat et de pompe,
des Chrétiens en admiraient la simplicité et la belle austérité.
Deux savants chrétiens surtout, émerveillés que les Juifs, malgré
leurs maux sans nombre, eussent produit des œuvres poétiques
originales jusque dans les temps modernes, essayèrent d'éveiller
l'intérêt de leurs coreligionnaires pour la poésie néo-hébraïque et
de leur en faire comprendre la valeur. L'un d'eux, Franz Delitzsch,
publia r « Histoire de la poésie néo-hébraïque » (1), et l'autre,
Adam Martinet, la a Chrestomathic hébraïque » (2). Tous les
deux exprimèrent leur admiration pour la persistance de la force
créatrice de l'esprit juif, qui s'était ainsi maintenue à travers les
siècles en dépit des plus atroces persécutions, et ils en conclu-
rent à la mission divine des Juifs. « Personne ne peut nier, disait
(1) Geschichte der neu-hebràischen Poésie, Leipzig, 1836.
(2) Hebràische Chrestomathie, Bamberg, 1837.
DELITZSCH ET MARTINET. 389
Delitzsch,quele peuple juif est le plus admirable de tous les peu-
ples et que son histoire et sa littérature méritent la première
place après celles de l'Église. La poésie forme une grande partie de
cette immense littérature et est la plus fidèle image des divers
états d*àme de ce peuple. L'Orient exilé dans TOccident et exha-
lant d*amères plaintes sur son exil, telle est la source de la poésie
juive. » Martinet, après avoir déclaré <c qu'il voulait connaître la
hauteur, la profondeur et la largeur de Tesprit juif de notre temps
par les trésors de la littérature juive même», ajoutait qu*il était
heureux d*avoir découvert, dans cette littérature, des mor-
ceaux animés d'un large souffle et d'une émotion intense. Par
ses « Morceaux choisis » il se proposait, comme il dit, « de
lier en un bouquet odoriférant les brillantes fleurs orien-
tales qui avaient poussé sur le sol de TOecident et qui méri-
tent Tadmiration des connaisseurs d.
CHAPITRE XVII
UNE ACCUSATION DE MEURTRE RITUEL A DAMAS
(1840-1848)
Le conflit violent qui avait éclaté en Allemagne, parmi les
Juifs, entre ceux qui professaient un attachement excessif à tous
les vieux usages et les contempteurs du passé, les lâches déser-
tions, qui devenaient de plus en plus nombreuses, avaient éveillé
des craintes sérieuses, dans quelques esprits, sur l'avenir même
du judaïsme. Un poète original, Joël Jacoby, qui, un peu plus
tard, se Qt baptiser, s'adressait dans les termes suivants à ses
coreligionnaires : « Ton corps est fatigué, ô mon peuple, et ton
esprit épuisé. C'est pourquoi, je t'apporte un cercueil et je t'offre
une tombe. » Geiger aussi, dans son journal, faisait entendre ces
plaintes douloureuses : « 11 est rompu le lien qui, autrefois^ rat-
tachait les unes aux autres les diverses communautés, et elles ne
390 . HISTOIRE DES JUIFS.
sont plus unies qu'en apparence. » Ces réflexions si désespérées
étaient heureusement trop pessimistes. Un incident survint à ce
moment qui prouva combien était encore puissant le sentiment de
solidarité qui reliait entre eux les Juifs des divers pays et par
quelle solide force de cohésion ils étaient encore retenus ensemble,
peut-être à leur insu. Devant la menace d*un outrage qu'on vou-
lait infliger à Thonneur du judaïsme, tous oublièrent leurs divi-
sions, leurs tendances particulières, leur nationalité, pour faire
front à Tennemi ; les plus hardis réformateurs et les orthodoxes
les plus endurcis se donnèrent la main pour s'associer dans
une défense commune. Chose plus remarquable! Cet « incident
juif », si peu important à Torigine, devint un incident diplo-
matique qui s'imposa à Tattention de plusieurs gouverne-
ments européens et de la Turquie, et provoqua Tintervention de
l'autocrate de toutes les Russies, Nicolas P% aussi bien que celle
de la grande république américaine.
Cet incident, qui naquit à Damas et causa, à la Qn, la mort de
plusieurs Juifs, fut soulevé par un Italien naturalisé Français,
Ralti-Menton, individu sans scrupule et sans conscience, par un
renégat chrétien qui avait coiffé le turban, Hanna Bachari-bey, et
par plusieurs autres coquins. Mais avant d'exposer les faits mêmes,
il sera utile de dire quelques mots de la situation politique de TEu-
rope et de la Turquie.
Méhémet Âli, pacha d'Egypte, après de brillantes victoires rem-
portées sur le sultan Mahmoud, son suzerain, lui avait enlevé
toute la Syrie avec la Palestine. Louis-Philippe soutenait Méhémet
Ali; d'autres puissances se montraient favorables à la Turquie.
Après la mort de Mahmoud et l'avènement au trône (en juillet 1839)
de son fils Abd-ul-Medjid, jeune homme de dix-sept ans, la situa-
tion se compliqua encore plus. La question d'Orient entra dans
une phase critique. La Russie appuya ouvertement la Turquie, et
la France continua à encourager le conquérant égyptien. L'Au-
triche et TAngleterre étaient indécises. Par suite des rapports
amicaux existant entre Méhémet Ali et le gouvernement de Louis-
Philippe, les chrétiens de la Syrie et de la Palestine, opprimés
jusqu'alors par la Turquie, osèrent de nouveau lever la tète. De
persécutés qu'ils avaient été, les ecclésiastiques et les moines de
MEURTRE DU PERE THOMAS. 391
tout ordre, conflants dans la protection de la France, devinrent
persécuteurs.
A Damas, qui avait une population de près de 20,000 habitants,
disparut un jour (5 février 1840) le gardien d'un couvent de
capucins, le père Thomas, originaire de la Sardaigne, avec son
domestique. Ce moine, qui s'occupait de médecine, était très
connu dans les quartiers juif et musulman aussi bien que
dans le quartier chrétien. Sa disparition subite causa une
vive émotion. Nul ne savait ce qu'il était devenu. Le bruit
courait que, quelques jours auparavant, il avait eu une vio-
lente altercation avec un muletier turc, qui l'avait entendu blas-
phémer Mahomet et aurait dit : « Ce chien de chrétien ne mourra
que de ma main ! »
Ratti-Menton, alors consul de France à Damas, s'empressa d'ou-
vrir une enquête. Comme plusieurs Juifs avaient déclaré que,
la veille de sa disparition, le père Thomas avait été vu dans le
quartier juif, les moines firent diriger immédiatement les rocher*
ches de ce côté. Le consul, abandonnant toute autre piste^ accusa
les Juifs d'avoir tué le père Thomas, quoiqu'il n'en eût pas la
moindre preuve. Afin de complaire à Ratti-Menlon, le gouverneur
de Damas, Schérif-pacha, lui laissa toute latitude pour persécuter
les Juifs et les traiter à sa guise. Les accusateurs se prévalaient
surtout des paroles d'une sorte de visionnaire affirmant que le
meurtre avait été commis dans le quartier juif, dans telle et telle
maison.
On eut vite fait de dresser l'acte d'accusation : les Juifs ont
assassiné le père Thomas et son domestique pour se servir de leur
sang à la fête de Pâque. Plusieurs Juifs furent arrêtés et conduits
devant Ratti-Menton. En présence du consul, un malheureux bar-
bier, pris de peur, se troubla. Mais il nia énergiquement qu'il eût
participé à ce meurtre, ou même qu'il sût quelque chose à ce sujet.
Il n en fut pas moins livré entre les mains des autorités turques
comme fortement suspect. Schérif-pacha lui fit donner la baston-
nade et le soumit encore à d'autres tortures. En prison, sous l'in-
fluence d'un détenu qu'on lui avait donné comme compagnon pour
lui arracher des aveux, et qui lui faisait craindre de nouveaux
supplices s'il ne nommait pas les coupables, il dénonça sept des
392 HISTOIRE DES JUIFS.
Juifs les plus riches et les plus considérés de la ville, notamment un
vieillard de quatre-vingts ans. On les arrêta aussitôt, et, comme ils
protestaient de leur innocence, on leur infligea les plus cruelles tor-
tures. Mais en dépit de leurs souffrances, ils persistèrent dans
leurs protestations. Schérif-pacha eut alors recours à un supplice
nouveau. Plus de soixante enfants, de trois à six ans, furent
arrachés à leurs parents, enfermés dans une chambre et privés
de nourriture, afln que les mères, par pitié pour leurs enfants,
se décidassent à faire connaître les meurtriers. Tout fut inutile.
Voulant à toute force trouver le cadavre du père Thomas dans
le quartier juif, Schérif-pacha y pénétra le 18 février avec une
troupe de soldats et démolit de fond en comble la maison d'un des
accusés. Là encore, ses recherches furent vaines. Un jeune
homme juif, auquel la crainte avait fermé la bouche jusque-là, se
rendit alors auprès du gouverneur pour témoigner qu'il avait vu
le père Thomas entrer dans le magasin d'un Turc quelques heures
avant sa disparition. Au lieu de tenir coiAfipte de ce renseignement,
Schérif-pacha fit rouer ce jeune homme de coups avec une telle
violence que peu après le malheureux rendit le dernier soupir.
Sur ces entrefaites, on trouva un fragment d*os et un morceau
d*étofTe. On conclut que Tos provenait d'un corps humain et que
rétoffô était la barrette du moine. On prétendait donc posséder
enfin des preuves manifestes que le meurtre avait été commis par
les Juifs. Aussitôt, les sept inculpés durent subir un nouvel inter-
rogatoire et de nouvelles tortures. L'un d'eux, Joseph Laniado,
un vieillard, succomba; un second. Moïse Aboulafla, pour
échapper enfin à ces douloureuses épreuves, se fit musulman.
Les autres, vaincus par les souffrances, avouèrent tout ce qu'on
leur suggérait ; ils préféraient une mort rapide aux terribles
supplices qu'on leur infligeait.
Ces aveux ne suffisaient pas au consul français. Il voulait des
preuves plus convaincantes, par exemple la bouteille remplie du
sang de la victime et d'autres objets analogues. On continua donc
de torturer les malheureux prisonniers, qui, voyant Tinutilité de
leurs mensonges, revinrent sur leurs premiers aveux. Irrité de
l'insuccès de ses efforts, Ratti-Menton fit arrêter de nouveaux
Juifs, entre autres une des familles les plus considérée3 de
AGISSEMENTS DE RATTI-MENTON 393
Damas, la famille Farhi. Les trois rabbins de la communauté,
qui avaient déjà été incarcérés une première fois, furent de nou-
veau soumis à la torture, mais persistèrent à nier énergiquement
le crime qu'on imputait aux Juifs.
Ému de compassion pour les victimes de cette odieuse machi-
nation, le consul d'Autriche, Merlato, dont un des protégés juifs,
Picciotto^ avait été également inculpé dans cette affaire, s'éleva
avec indignation contre ces traitements barbares. Sa courageuse
protestation lui suscita d'implacables ennemis. Il ne pouvait plus
sortir de sa maison sans être suivi d'espions. Afin de surexciter
également le fanatisme des Musulmans contre les Juifs, Ratti-
Henton fit traduire en arabe un libelle venimeux que lui
avaient remis les moines et qui affirmait que le Talmud pres-
crit aux Juifs de se servir du sang d'enfants chrétiens et de
souiller les hosties. Cet ouvrage fut répandu dans la popu-
lation turque par les soins de Schérif-pacha. Celui-ci fit aussi
amener isolément devant lui chacun des trois rabbins dé-
tenus et leur enjoignit, sous menace de mort, de traduire en
arabe, exactement et sans la moindre altération, quelques-
uns des passages incriminés du Talmud. A la fin, Ratti-Menton
conclut expressément à la culpabilité des Juifs emprisonnés,
et Schérif-pacha écrivit à Méhémet Ali, son maître, pour lui
demander l'autorisation de faire exécuter les meurtriers du père
Thomas.
Vers la même époque, une autre accusation de meurtre rituel
fut dirigée contre les Juifs dans File de Rhodes. Ou trouva
pendu un jeune garçon de dix ans, fils d'un paysan grec, et
immédiatement les chrétiens répandirent le bruit que les Juifs
ravalent tué. Les consuls européens invitèrent alors le gouver-
neur turc de File, Youssoufl-pacha, à ouvrir une enquête rigou-
reuse contre la population juive. Cette double accusation, à Damas
et dans Ule de Rhodes, produisit une certaine agitation en Syrie
et dans la Turquie. A Djabar, près de Damas, la populace se rua
dans la synagogue, la pilla et déchira les rouleaux de la Loi.
A Beyrouth, les Juifs n'échappèrent aux mauvais traitements que
grâce à l'intervention des consuls de Hollande et de Prusse. Les
troubles s'étendirent jusqu'à Smyrne.
4
394 HISTOIRE DES JUIFS.
Par une coïncidence au moins étrange, dans la Prusdé rhénane
aussi, à Juliers, on imputa, en mars 1840, un meurtre rituel à un
Juif. Une tillelte chrétienne de neuf ans raconta qu*un Juif ravait
saisie et lui avait donné un coup de couteau dans le ventre. Son
petit frère de six ans confirma son accusation. Dans un autre in-
terrogatoire, ces enfants ajoutèrent même qu*à leurs cris un
vieillard était accouru et que le Juif l'avait lue. Après une en-
quête minutieuse, on put établir que les enfants mentaient.
L'homme censé assassiné était en vie, et au bas-ventre où la
petite fille disait avoir été blessée, elle ou une autre personne
avait mis tout simplement un peu de sang. D*après un bruit men-
tionné dans le rapport du procureur du Roi, ces enfants auraient
été poussés par deux chrétiens de Dusseldorf à porter ces accusa-
tions contre le Juif. Le tribunal proclama naturellement l'inno-
cence de l'inculpé.
Mais si la vérité put être rapidement découverte dans la Prusse
rhénane, il n'en alla pas de même à Damas et à Rhodes. Là, l'in-
fâme calomnie du meurtre rituel se trouva enveloppée de tant
d'autres mensonges qu'il devint très difficile de débrouiller cet
écheveau, si habilement enchevêtré, et que les esprits les plus
impartiaux étaient hésitants. Vainement ces malheureux implo-
raient l'intervention de leurs coreligionnaires d'Europe. Le fana-
tisme religieux, la haine du Juif, les passions politiques se
réunissaient pour empêcher qu'on tentât sérieusement de faire la
lumière. Les moines, d'un côté, et Ratti-Menton, de Tautre, en-
voyaient des rapports aux journaux de France et d'autres pays,
où ils présentaient l'alTaire sous un tel jour que la culpabilité des
Juifs semblait absolument certaine.
Devant cette explosion de fanatisme qui menaçait de s*étendre
d*Asie en Europe, devant le cri de douleur poussé par les infor-
tunés martyrs de Damas, le sentiment de solidarité juive se
réveilla avec une généreuse ardeur. En France, Adolphe Crémieux,
qui était alors déjà un avocat célèbre, intervint le premier auprès
du gouvernement français. Convaincu que les Juifs d'Orient, pas
plus que ceux des autres pays, ne se servent de sang, et que ses
coreligionnaires de Damas étaient victimes d'une effroyable ca-
lomnie^ peut-être d'une intrigue ourdie avec une infernale habi-
LES JUIFS D'EUROPE ET L'AFFAIRE DE DAMAS. 395
leté/il demanda au minisire des AiTaires étrangères de mettre fin
aux agissements de Ratti-Menton (7 avril). En même temps il pro-
testa publiquement, avec une véhémente éloquence, contre les
mensonges répandus en France sur cette affaire.
Chez les Juifs d*Angleterre aussi^ les tortures infligées à leurs
malheureux coreligionnaires de Damas soulevèrent un mouvement
d*énergique réprobation. Dans ce pays, les Juifs occupaient alors
une situation très satisfaisante. La cause de l*émancipation n'était
pas encore complètement gagnée, mais, parleur activité, leur in-
telligence et leur probité, ils avaient acquis l'estime et la considé-
ration de leurs concitoyens. Du reste, ils n'étaient plus soumis
qu'à de très rares lois d'exception. Jusque vers 1830, ils n'avaient
pu remplir de fonctions municipales ou politiques parce que, pour
ces fonctions, il fallait prêter serment sur TÉvangile en disant :
a Foi de bon chrétien .» Mais l'opinion publique était pour eux. Déjà
en 1830, ils pouvaient obtenir le droit de bourgeoisie dans la Qté
de Londres en prêtant simplement le serment sur l'Ancien Testa-
ment, et sans prononcer les mots a foi de bon chrétien ». En 1832,
r «Acte de Réforme », sans les rendre éligibles, leur avait pour-
tant accordé le droit de suffrage. L'année suivante, on leur avait
ouvert l'accès des fonctions d'avocat [barrister), et, en 1835, celui
des fonctions de shérif. Cette même année, les électeurs d'un
quartier de Londres avaient nommé David Salomons leur repré-
sentant à la cour des aldermen de cette ville. Son élection
avait été annulée parce que, pour cette dignité, il fallait encore
prêter le serment chrétien. Mais on sentait que l'époque n'était
pas éloignée où ce serment serait aboli totalement pour les Juifs
et où toutes les fonctions et même le Parlement leur seraient
rendus accessibles.
Telle était, en 1840^ la situation des Juifs d'Angleterre. Dès qu'ils
apprirent les événements de Damas, les plus considérés d'entre
eux, le baron Nathaniel de Rothschild, Moscs Monteflore, Salo-
mons, les frères Goldschmid et d'autres encore décidèrent (27 avril)
de faire une démarche auprès du gouvernement anglais en faveur
de leurs malheureux coreligionnaires. Crémieux, qui avait assisté
à leurs délibérations, à Londres, s'entendit avec eux pour voir
le roi Louis-Philippe le même jour où ils se rendraient auprès de
396 HISTOIRE DES JUIFS.
lord PalmerstoD, ministre des Affaires étrangères de TAngleterre.
Cette démarche eut lieu le 1«<' mai.
Louis-Philippe accueillit Crémieux avec affabilité, mais ne
répondit que d'une façon évasive : « Vous savez, dit-il, que ma
protection et ma bienveillance n*ont jamais manqué à vos récla-
mations. J'ignore les événements dont vous me parlez. Mais, s'il
est sur un point quelconque des Juifs malheureux qui réclament
la protection de mon gouvernement et que mon gouvernement
puisse quelque chose, je répondrai a votre vœu. » Lord Palmerston,
au contraire,* promit a la délégation juive d'inviter l'ambassadeur
anglais à Constantinople et le consul anglais d'Alexandrie à in-
tervenir avec fermeté en faveur des Juifs de Damas. Enfin, d'un
troisième côté, on travailla efficacement à faire cesser les agisse-
ments de Ratti-Menton. On sait que le consul d'Autriche à
Damas, Merlato, avait protesté dès l'origine contre les traitements
inhumains infligés aux inculpés et défendu qu'on soumit à la tor-
ture Picciotto, protégé autrichien, qui avait été également jeté en
prison. Afin de justifier sa conduite, il avait envoyé à son chef,
consul général à Alexandrie, un rapport détaillé où il présentait
cette affaire sous son vrai jour. Le consul général transmit ce
document au prince de Mettcrnich, à Vienne, avec son approba*
tion. Le ministre autrichien, quoique ennemi de toute publicité,
fit pourtant connaître par de nombreux journaux le rôle odieux
joué par Ratti-Menton dans ce drame. Il réussit ainsi à modifier
l'opinion publique, favorable d'abord aux accusateurs, et dès lors
on pouvait espérer que la cause de la justice triompherait.
D'ailleurs, les Juifs d'Europe se sentaient encouragés dans leurs
démarches par un premier succès qu'ils venaient de remporter à
Constantinople. Sur leurs instances, les représentants des puis-
sances européennes avaient demandé au Sultan et obtenu la revi-
sion du procès des Juifs de l'île de Rhodes. Nathaniel de Roth-
schild s'était rendu lui-même dans la capitale de la Turquie pour
joindre ses efforts à ceux des ambassadeurs. A la suite de ces
démarches, Abd-ul-Medjid avait décidé, par le firman du
27 juillet 1840, que la population grecque déléguerait trois pri-
mats à Constantinople et la communauté juive trois de ses
administrateurs pour discuter contradictoirement l'accusation de
MÉHÉMET ALI ET L'AFFAIRE DE DAMAS. 397
meurtre devant un tribunal spéciaL Après de longs débats, le
tribunal reconnut rinnocence des Juifs inculpés et les fit remettre
en liberté.
Méhémet Ali se montra moins prompt à faire justice. des calom-
nies de Damas. Il avait bien promis au consul autrichien, Laurin,
dès le commencement d'avril, d'arracher les victimes juives à
leurs persécuteurs. Mais le consul général français soutenait
Ratti-Menton, son subordonné, et le vice-roi d'Egypte avait trop
besoin de la France pour oser mécontenter le représentant de
ce pays. Sur le conseil de Laurin, la communauté juive d'Alexan-
drie fit remettre à Méhémet Ali une adresse éloquente, où elle
disait, entre autres, que « la religion juive existe depuis plus de
quatre mille ans. Depuis quatre mille ans, pourrait-on trouver
dans les annales des institutions religieuses des Israélites un seul
mot qui pût servir de prétexte à une semblable infamie? Honte,
honte éternelle à celui qui pourrait le croire!... Altesse, nous ne
demandons pas la pitié pour nos coreligionnaires, nous récla-
mons la justice. » Le prince de Metternich envoya également au
souverain d'Egypte une lettre pressante, qui produisit un heu-
reux effet.
Ébranlé par toutes ces démarches, Méhémet AU se décida à
demander la formation d'un tribunal composé des consuls d'Au-
triche, d'Angleterre, de Russie et de Prusse, pour juger à nouveau
le procès d'après les lois européennes. II autorisa ce tribunal à
envoyer à Damas une commission chargée d'entendre les témoins,
et ordonna à Schérif-pacha de cesser provisoirement toute nou-
velle poursuite contre les Juifs. On pouvait donc légitimement
espérer que la vérité serait enfin mise au jour quand, par suite
d'une nouvelle intervention de la France, particulièrement sur la
demande de Thiers, alors président du conseil des ministres,
Méhémet Ali revint sur sa décision.
Mais les Juifs d'Europe, qui avaient pris en main la cause de
leurs coreligionnaires de Damas en face de l'opinion publique et
auprès des diverses puissances, ne se laissèrent pas arrêter dans
leur œuvre de défense. Tous sans exception, aussi bien ceux qui
avaient rompu avec les pratiques religieuses du judaïsme, comme
Achille Fould, de Paris, que les ultra-orthodoxes, comme Hirsch
398 HISTOIRE DES JUIFS.
Lefhren, d'Amsterdam, unirent leurs eiïorts pour faire proclamer
Finnocence des martyrs de Damas. A la Chambre des députés,
à Paris, Achille Fould interpella Thiers et le harcela avec tant
d'insistance que celui-ci dut recourir, pour lui répondre, à des
faux-fuyants et à des mensonges (2 juin). Fould fut appuyé,
dans son interpellation, par deux de ses collègues chrétiens, le
comte Delaborde et Isambert.
Dans la vivacité de ses ripostes, Thiers se laissa même entraîner
à parler avec une certaine malveillance des Juifs. « Ils ont soulevé
un véritable orage, disait-il, dans toute TEurope, se sont adressés
à toules les chancelleries et ont prouvé qu'ils n'ont pas aussi peu
d'influence qu'on le croit. » 11 aurait pourtant dû trouver naturel
qu'ils réunissent leurs forces en face de la coalition cléricale qui,
en France, en Italie et en Belgique, s'efforçait d'égarer l'opinion
publique sur cette affaire de Damas et de représenter les Juifs de
tous les pays comme des hommes capables de tous les crimes. En
Italie, la censure défendait la publication de tout document ten-
dant à démontrer l'innocence des Juifs de Damas et à incriminer
Ralti-Menton. Un journal français ayant adjuré tous les convertis
juifs de déclarer sur leur âme et conscience si, oui ou non, la
littérature juive contient quelque chose qui puisse faire croire à
la réalité du meurtre imputé à leurs anciens coreligionnaires de
Damas, ou s'ils savaient que jamais un Juif eût commis un tel
crime, plusieurs renégats juifs exerçant des fonctions ecclé-
siastiques parmi les protestants, entre autres Auguste Neander,
Tauteur bien connu d'une histoire de l'Église, affirmèrent haute-
ment rinnoccnce des Juifs. Parmi les catholiques, un seul eut ce
courage, l'abbé Veith, prédicateur de la cour à Vienne; les abbés
Drach, Liebermann et Ratisbonne, comme s'ils avaient obéi à un
ordre, gardèrent le silence.
C'était donc une nécessité pour les Juifs, devant les efforts de
leurs ennemis, de se grouper en un faisceau compact pour tenir
en échec cette nouvelle tentative de persécution. Leurs coreli-
gionnaires de Damas, Beyrouth, Alexandrie et Constantinople ne
cessaient de supplier la famille Rothschild, Moses Montefiore,
Crémieux et Hirsch Lehren de leur venir en aide, et leur affir-
maient qu'on n'obtiendrait de résultat que par des démarches
CRÉMIEUX ET MONTEFIORE EN ORIENT. 399
directes auprès de Méhémct Ali. C*est alors que le Consistoire
central des Israélites de France délégua Crémieux à Alexan-
drie. Avant de partir pour TÉgyptei Crémieux se rendit à
Londres.
Dans cette ville, un comité résolut également d'envoyer un
délégué en Egypte : il choisit Honteflore. Celui-ci devait partir
avec Crémieux pour « représenter à la cour du pacha d'Egypte les
Juirs d'Angleterre et défendre leurs frères persécutés en Orient».
Ce comité ouvrit aussi une souscription pour recueillir l'argent
nécessaire aux recherches qu'on voulait entreprendre en vue de
découvrir le cadavre du père Thomas ou son véritable meurtrier.
Enfin, pour donner plus d'autorité morale à son délégué, il fit provo-
quer au Parlement un débat en faveur des Juifs de Damas. Ce fut
Robert Peel qui en pritl'initiativeà la Chambre des communes. A la
séance du 22 juin, il dit « qu'il avait été prié de dire quelques mots
à la Chambre par des personnes du caractère le plus élevé, appar-
tenant à la religion juive, qui ont fait à la Chambre l'honneur de
croire qu'une simple mention des faits suffirait pour ouvrir la
voie aux idées justes et libérales ». Après avoir ensuite expose les
événements de Damas, il demanda à lord Palmerston d'intervenir
au nom du gouvernement anglais pour mettre fin à ces cruautés,
et il termina ainsi : a C'est une protection qui est due à une grande
portion de la société anglaise, aux Juifs qui, dans tous les pays
où ils ont vécu, se sont toujours concilié l'estime générale. » A
la question de Peel, lord Palmerston répondit : « ...A la première
nouvelle de ces faits, j'ai immédiatement enjoint au colonel
Ilodges, consul général a Alexandrie, d'appeler sur eux l'attention
du pacha, de lui représenter l'effet que produiraient en Europe de
semblables atrocités, et de le presser, dans son propre intérêt,
de faire des enquêtes qui pussent faire découvrir les vrais cou-
pables, mais de protéger les innocents et de leur faire réparation. »
Le lendemain de cette séance, les membres les plus influents
de la communauté juive de Londres se réunirent pour délibérer
une dernière fois sur la mission confiée à Monlefiore. On put voir,
à cette occasion, quelle idée élevée les Juifs anglais avaient du
rôle qu'ils devaient remplir à l'égard de leurs coreligionnaires
opprimés et à quels sacrifices ils étaient prêts pour accomplir
400 HISTOIRE DES JUIFS.
dignement leurs devoirs de solidarité. Un des assistants, Barnard
van Owen, parla dans cette réunion avec une généreuse élo-
quence. « En ce moment, disait-il, la persécution ne sévit que
dans une seule ville de TÂsie. Mais qui peut affirmer qu'elle ne
s*étendra pas plus loin, si nous ne nous décidons pas à démas-
quer les perfides agissements de nos ennemis et à prouver que
ces terribles accusations ne sont pas vraies, ne peuvent pas être
vraies, parce que non seulement elles sont contraires à la réalité,
mais aussi aux principes fondamentaux de notre religion ? » Van
Owen ajoutait que bien des Juifs avaient jugé qu*il était indigne
d'eux de s'abaisser a réfuter des mensonges aussi odieux, et que
lui-même avait également partagé leur avis. Mais en voyant qu'en
France même, du moins dans certains milieux, on avait ajouté
foi à ces accusations, il avait pensé qu'il était nécessaire de
réfuter cette calomnie, quelque ridicule qu'elle parût. À la fln, l'as-
semblée confirma le choix qui avait été fait de MonteQore comme
délégué des Juifs anglais.
Avant de s'embarquer pour l'Orient, sir Moses Monteflore fut
reçu en audience par la reine Victoria, qui le félicita de la mis-
sion si noble qu'il avait acceptée et mil à sa disposition un vais-
seau de l'Etat pour le conduire hors des eaux du canal. Salomon
Herschel, grand rabbin de Londres, lui écrivit pour appeler la
bénédiction divine sur sa généreuse entreprise et proclamer
encore une fois publiquement « qu'aucun rite religieux voulant
du sang humain n'a jamais existé ni n'existe parmi les Israéli-
tes ». Après avoir rappelé qu'avant lui, son père et plusieurs de
ses aïeux avaient déjà rempli les fonctions de rabbin dans les
plus grandes communautés et que, par conséquent, personne
n'était peut-être mieux au courant que lui des lois, coutumes et
usages des Juifs^ il ajoutait : « Je suis très avancé en âge; sur la
terre je n'ai rien à espérer, mais je dois m'attendre à paraître
bientôt devant le juge suprême de l'univers, le Dieu d'Israël, qui,
sur le mont Sinaï, a proclamé ces doctrines : Tu ne tueras point ;
tu ne proféreras pas en vain le nom du Seigneur. Je connais
toute ma responsabilité et je l'assume sans équivoque ni restric-
tion mentale ; je m'associe au serment terrible prêté, il y a
deux cents ans, par le savant et pieux rabbin Manassé ben Israël...
REUNION AU MANSION-HOUSE 401
Je jure par le Dieu Très-Haut, Créateur du ciel et de la terre, que
jusqu'à ce jour je n*ai jamais vu établi un usage tel que remploi
du sang humain dans le rite religieux chez le peuple d*Israël;
les Juifs n'observent aucune coutume semblable, en vertu d'aucun
précepte divin de la loi, d'aucune ordonnance ou institution des
rabbins, et je soutiens que jamais les Israélites n'ont commis ni
cherché à commettre aucun crime semblable, du moins que je
sache soit par tradition, soit par l'ouvrage d'un aqteur juif. »
David Meldola, rabbin de la communauté portugaise de Londres,
s'associa au serment de Herschel. De telles déclarations, qui pou-
vaient paraître superflues, étaient devenues nécessaires en pré-
sence de Todieuse campagne de mensonges menée par le parti
clérical de certains pays contre les Juifs.
Mais si en France, en Italie et en Allemagne, quelques journaux
semblaient croire à la culpabilité des accusés de Damas, l'Angle-
terre ne cessa de protester avec la plus énergique persévérance
contre les atrocités dont ils étaient victimes. Ne se contentant
pas des déclarations faites a la tribune de la Chambre des com-
munes, un groupe important de commerçants, de banquiers et
de membres du Parlement, au nombre de deux cent dix, de-
mandèrent au lord maire de Londres d'organiser une réunion
publique au Mansion-House, pour exprimer l'indignation des
Anglais contre les persécuteurs des Juifs de TOrient. Cette réunion,
qui fut très nombreuse et très brillante, eut lieu le 3 juillet. A
l'ouverture de la séance, le président s'exprima en ces termes :
ec Les Juifs de Damas méritent la même considération que ceux qui
demeurent parmi nous, en Angleterre. Or, ceux-ci, je me permets
de le déclarer hautement ici, manifestent certainement autant de
zèle que nos autres concitoyens pour soutenir toutes les œuvres
philanthropiques, venir en aide aux faibles et aux nécessiteux,
protéger les orphelins, encourager les sciences et les lettres; ils
ne limitent pas leurs bienfaits à leurs coreligionnaires, mais les
étendent à tous ceux qui demandent leur appui, sans distinction
de culte. » D'autres orateurs, même des ecclésiastiques, parlèrent
encore dans ce sens. O'Connel, le fameux agitateur irlandais,
ajouta seulement ces mots : « Après ces nombreux témoignages
proclamant la haute valeur morale des Juifs, quel homme serait
V. 26
402 HISTOIRE DES JUIFS.
assez stupide pour croire qu*ils font usage ae sang humaia dans
leurs rites?... Je fais appel a tous les Anglais afln quMIs élèvent
leur voix en faveur des victimes de cette honteuse oppression. «
Appuyé par son gouvernement, accompagné des vœux sympa-
thiques de tous ses concitoyens, Monlefiore put entreprendre son
voyage sous les meilleurs auspices. II n*en fut pas de même pour
Crémieux. Les ministres français voyaient son départ pour Damas
d'un œil défavorable et auraient voulu y mettre obstacle. Thiers,
le président du Conseil, ne pouvait se décider à renier l'agent
français à Damas, qui avait pris une si malheureuse part à toute
cette affaire. Il fit a ce sujet, à la Chambre des pairS; une décla-
ration qui produisit une impression pénible, surtout après les
manifestations si généreuses du Parlement anglais. Du moins
Crémieux, accompagné du savant orientaliste Salomon Munk,
fut-il accueilli avec enthousiasme par les communautés juives de
toutes les villes de France qu'il eut l'occasion de traverser, à
Avignon, Nîmes, Carpentras et Marseille.
Dès que Crémieux et Monteflore furent arrivés a Alexandrie, le
consul général anglais, Hodgges, s'entremit activement pour
faire recevoir son compatriote par Méhémet-Ali. L'audience fut
accordée (6 août). Le pacha d'Egypte accueillit Monteflore avec la
plus grande bienveillance. Celui-ci remit a Méhémet-Ali une sup-
plique, au nom de tous les Juifs, pour qu'il fût autorisé à se rendre
à Damas, avec Crémieux, « y rechercher la vérité, entendre les
accusés et les témoins, auxquels toute sûreté serait accordée pour
le présent et dans l'avenir. » Méhémet-Ali, qui voulait être considéré
en Europe comme un prince juste, aurait sans doute accédé à celte
demande sans l'intervention de Cochelet, consul général de France,
qui craignait de laisser dévoiler les agissements de Ratti-Menton.
Le pacha refusa donc le flrman demandé, sous prétexte qu'une
partie de la région qu'ils auraient à traverser était troublée et que,
dans l'intérêt de leur sécurité personnelle, il ne pouvait pas les
laisser aller à Damas. Toutes les démarches tentées pour faire
revenir Méhémet-Ali sur sa détermination échouèrent. Les choses
traînèrent ainsi en longueur pendant trois semaines.
Voyant que le vice-roi d'Egypte était fermement résolu à les
empêcher d'aller ouvrir une enquête à Damas, Monteflore et Cré-
MISE EN LIBERTE DES ACCUSÉS DE DAMAS. 403
mieux lui demandèreat la mise en liberté immédiate des malheu-
reux inculpés, détenus depuis six mois. Celte supplique fut
recommandée à Mchémet-Âli par tous les consuls européens, sauf
celui de France, et par le consul des États-Unis d'Amérique. Mais
avant que cette requête lui fût remise, le vice-roi d'Égyple,
par une résolution toute spontanée, ou peut-être pour ne pas
paraître céder à la pression des représentants des puissances
étrangères, fil savoir qu'il accordait la liberté des prisonniers et
autorisait le retour de ceux qui avaient pris la fuite.
Le lendemain, en lisant la traduction du firman accordé par
Mébémet-Ali, Crémieux vit avec surprise qu*il y était question de
GRACIER les prisonniers. Comme cette expression cbangeait com-
plètement la nature de Tacte de justice obtenu du vice-roi,
il se hâta de retourner auprès de lui et lui fit comprendre
que le mot grâce laisserait supposer que les accusés étaient cou-
pables. Avec un bienveillant empressement, Méhémet-Ali rem-
plaça ce terme par les mots que lui proposait Crémieux : « Nous
ordonnons, dit Méhémet-Ali dans ce firman, que tous ceux des
Juifs qui ont été emprisonnés soient mis en liberté. Pour ceux
d'entre eux qui auraient abandonné leurs foyers, je veux que la
plus grande sécurité leur permette d'y rentrer... Nous ordonnons
que vous preniez toutes les mesures pour qu'aucun d'eux ne
devienne l'objet d'aucun mauvais traitement. »
Aussitôt que l'ordre de Méhémet-Ali fut parvenu à Damas,
Schérif-pacha remit les détenus juifs en liberté. Malheureuse-
ment, quatre des prisonniers avaient succombé aux tortures, et
des neuf survivants sept étaient estropiés des suites des supplices
qu'on leur avait infligés. Devant la prison s'étaient réunis tous
les Juifs de Damas et un grand nombre de Turcs pour accompa-
gner les martyrs jusqu'à la synagogue et s'associer à leur
bonheur. On put voir, dans cette circonstance, que les plus consi-
dérés des Musulmans n'avaient jamais cessé d'éprouver la plus
vive sympathie pour les victimes des moines et de Hatti-Menton.
Mais Crémieux et Montefiore ne considéraient pas encore leur
tâche comme terminée. Afin d'empêcher autant que possible le
retour de Todieuse accusation du meurtre rituel, ils croyaient
nécessaire de faire proclamer par le sultan qu'une telle accusa-
404 HISTOIRE DES JUIFS.
tion était une calomnie. Dans ce but, Monteflore se rendit à
Constanlinople, où il fut reçu en audience par le sultan (28 octo-
bre). Sur sa demande, Abd-ul-Medjid lui accorda un flrman où il
déclarait u qu'après un examen approfondi des livres religieux
des Hébreux, il a été démontré qu'il est absolument défendu aux
Juifs de faire usage non seulement du sang humain, mais même
du sang d*animaux. Il s'ensuit conséquemment de cette défense
que les charges portées contre eux et leur culte ne sont que des
calomnies, d Et il ajoutait : a Nous voulons que... la nation
juive possède les mêmes avantages et jouisse des mêmes privilè-
ges que ceux qui sont accordés aux autres nations soumises à
notre autorité. » Ce firman est du 6 novembre 1840.
Crémieux exerça son activité sur un autre terrain. L'affaire de
Damas avait eu, au moins, cette conséquence heureuse de mettre
en contact plus intime les Juifs d'Europe et ceux d'Orient. Ceux-ci
avaient remarqué avec admiration combien leurs frères des pays
européens avaient su acquérir d'influence et de considération
auprès des ministres et des princes par leur dignité de caractère,
leur culture et leur loyauté. Crémieux résolut de profller de
celte impression pour essayer d'arracher une partie des Juifs
d'Orient à leur ignorance et à leurs misères en créant des écoles.
Afin d'intéresser les Juifs d'Egypte à cette création, Munk leur
adressa un appel en hébreu et en arabe où il montrait la brillante
situation que leurs ancêtres avaient occupée autrefois dans ce
pays et l'état d'abaissement dans lequel ils se trouvaient, eux»
et qui était dû à leur profonde ignorance. A la suite de cet appel,
les Juifs du Caire fondèrent une école de garçons et une école de
filles, qui furent appelées « écoles Crémieux ». Comme la com-
munauté se déclarait impuissante a les soutenir par ses seules
ressources, Crémieux promit de leur faire envoyer d'Europe des
subsides annuels. Munk obtint, malgré l'opposition de quelques
Rabbanites intolérants, qu'on admit également dans ces écoles les
enfants de la communauté caraïte, qui comptait alors au Caire
environ cent âmes.
Entraîné par le mouvement provoqué en Egypte en faveur de
l'instruction et du progrès, Moïse Fresco, hakham baschi ou
grand-rabbin de Constantinople, adressa une circulaire aux Juifs
SALOMON MUNK. 405
de Turquie pour les inviter à se conformer au vœu du sultan en
s*babituant à parler le turc. Cette circulaire même, écrite dans un
jargon composé de vieux-espagnol, d'hébreu et de turc, était une
preuve manifeste de la nécessité, pour les Juifs de Turquie,
d'apprendre la langue de leur pays.
La science juive aussi tira profit du voyage des délégués euro-
péens en Orient. Munk rapporta, en effet, du Caire et d'Alexandrie
de nombreux documents arabes, qui lui permirent de mettre en
pleine lumière la brillante période de Thistoire des Juifs du moyen
âge sous la domination arabe en Orient et en Occident.
Salomon Munk (né à Glogau en 1802 et mort à Paris en 1867]
fut un de ces caractères élevés, tels que Rapoport, Luzzatto,
Mannheimer, Rlesser, qui illustrèrent le judaïsme dans la pre-
mière moitié du xix^ siècle. Sa modestie semblait augmenter avec
rétendue de ses connaissances. Frappé de cécité à la suite de
minutieux et pénibles déchiffrements de manuscrits arabes, il
supporta son malheur avec une patience et une sérénité qui exci-
tèrent Tadmiration des savants de France et d'Allemagne. Esprit
sagace et méthodique, il acquit une science profonde des litté-
ratures arabe et hébraïque, à l'élude desquelles il s'était
particulièrement voué. Sa grande compétence dans le do-
maine de la littérature arabe, si vaste et si difficile, était hau-
tement louée par les plus illustres spécialistes. Du reste, en
Egypte, où il servit d'interprète à Crémieux, on reconnaissait
qu'il parlait et écrivait l'arabe comme un indigène. Malgré son
infirmité, il continua à se livrer jusqu'à sa mort à ses travaux
scientifiques. Son application vigilante, sa pénétration et sa
remarquable érudition remplacèrent la vue qui lui manquait. On
lui doit de connaître enfin complètement l'ouvrage philosophique
de Maïmonide, dont il publia l'original arabe et la traduction fran-
çaise. Ce fut également lui qui prouva que la philosophie chré-
tienne du moyen 5ge dérive en partie des philosophies arabe
et juive.
A leur retour d'Orient, les deux délégués juifs, qui n'avaient
pas seulement sauvé plusieurs vies humaines, mais avaient
défendu le judaïsme tout entier contre la plus infâme des ca-
lomnies, excitèrent partout, sur leur passage, le plus ardent
406 HISTOIRE DES JUIFS.
enthousiasme. Dans toutes les villes qu*ils traversèrent, leurs
coreligionnaires leur présentèrent des adresses, des diplômes
sur papier, sur parchemin ou sur soie, des présents de toute
sorte avec les inscriptions les plus élogieuses. Des pays les
plus divers ils reçurent d'éloquents témoignages de la recon-
naissance juive pour leur heureuse inlervention. Crémieux, qui
était parti le premier, fut accueilli comme un triomphateur à
Corfou, Venise, Trieste, Vienne, Francfort, Mayence (novembre-
décembre 1840). Avec une naïvelé vraiment touchante, les rab-
bins orthodoxes de Prague et de Nicolsbourg, dans leur désir
de lui manifester leur gratitude, lui adressèrent le diplôme de
morênou (rabbin), parce que c'était là, à leurs yeux, le titre le
plus précieux.
Monteflore, qui s'était arrêté quelque temps à Constantinople
pour obtenir du sultan un flrman en faveur des Juifs, revint plus
tard que Crémieux. Il entra en contact avec moins de communau-
tés que le délégué français, parce qu'il fit la plus grande partie du
trajet sur mer. Par contre, il fut débordé de lettres, de poésies,
d'adresses. A Rome, il rendit visite au cardinal Rivarol, le chef
des capucins, et il obtint de lui la promesse qu'on enlèverait
de l'église des capucins, à Damas, la pierre tumulaire dont l'in-
scription attribuait aux Juifs le meurtre du père Thomas. Louis-
Philippe lui-même, qui avait montré tant de tiédeur dans cette
affaire de Damas et auquel il fut présenté par l'ambassadeur
d'Angleterre (20 février 1841), le félicita du succès de sa mission.
La reine Victoria, en récompense de son dévouement, l'autorisa à
ajouter à ses armes des supports, accordés seulement aux pairs
d'Angleterre et aux personnages du plus haut rang, et à porter-
dans ses armes l'inscription hébraïque : Jérusalem.
LES REFORMATEURS A HAMBOURG. 407
CHAPITRE XIX
ORTHODOXES ET RÉFORMATEURS EN ALLEMAGNE
SITUATION DES JUIFS D'eUROPE
(1840-1880)
MuDk aurait voulu que raffaire de Damas servit d*avertisse-
ment aux Juifs d*Europe et les convainquit de la nécessité de
maintenir entre eux une union étroite, pour se défendre plus effi-
cacement contre les dangers ultérieurs. Son conseil ne fut pas
suivi, du moins en Allemagne. Dans ce pays, en effet, la lutte recom-
mença à cette époque avec plus d'àpreté entre les orthodoxes et
les novateurs. Le parti de la réforme, à Hambourg, avait fait des
progrès considérables; la jeune génération préférait, eu général,
le culte digne et imposant du nouveau temple au xofRces bruyants
des anciennes synagogues. Le temple des novateurs était devenu
trop petit et on se préoccupait d'en élever un plus grand. Pour
empocher leurs adversaires de réaliser leur projet, les ortho-
doxes allèrent porter plainte contre leurs innovations auprès du
Sénat de la ville. Les querelles des deux partis prirent sur-
tout un caractère de grande vivacité à Toccasion du nouveau
Recueil de prières que publièrent les novateurs. Pourtant, dans
un louable sentiment de conciliation, ceux-ci avaient supprimé,
dans ce Rituel, tout ce qui, dans Tancienne édition, avait particu-
lièrement froissé les orthodoxes. Mais, par contre, ils lavaient
intitulé ce Prières pour les Israélites », comme s'il était destiné à
tous les Juifs, sans distinction. Cette prétention irrita les par-
tisans de la tradition. Bernays fit annoncer dans trois synagogues
(16 octobre 1841} qu'il était interdit à tout Israélite, sous peine
d'excommunication, de faire usage de ce Rituel. Celte défense,
rédigée en termes offensants pour les auteurs de ce Recueil
de prières, provoqua de la part des réformateurs une violente ré-
408 HISTOIRE DES JUIFS.
plique. Des deux côtés les passions étaient tellement surexcitées
que le Sénat crut nécessaire d*intervenir.
Afin de donner plus d*autorité à l'excommunication qu'il avait
prononcée contre les novateurs, Bernays demanda à de nombreux
rabbins et prédicateurs, qu'il supposait partager ses convic-
tions, de faire connaître leur opinion sur ces innovations. Cette
consultation révéla le changement important qui s'était pro-
duit depuis vingt ans dans les idées religieuses des Juifs d'Allema-
gne. Pendant qu'à l'origine (1818), le parti de la réforme n*avait
obtenu que l'approbation de trois rabbins, en 1841 Bernays ne fut
appuyé dans sa campagne contre les réformes que par un seul de
ses collègues, le rabbin d'Altona, son voisin : douze ou treize rab-
bins se déclarèrent expressément en faveur des innovations.
Alors commencèrent les exagérations de la réforme. De jeunes
rabbins, ou « directeurs de conscience », comme ils se plaisaient
à s'appeler, se posaient en champions attitrés de la civilisation et
<lu progrès, péroraient partout avec une présomptueuse sufQsance
sur la nécessité de modifier le culte public et en imposaient
tellement par leur assurance que leurs collègues orthodoxes n'es-
sayaient même pas de les combattre. On eût dit que le judaïsme
allemand tout entier était définitivement acquis aux réformes.
II se produisit alors à Hambourg une catastrophe qui fit relé-
guer à Tarrière-plan la question des réformes religieuses. En
mai 1842, un terrible incendie détruisit une grande partie de
la ville. Mais la lutte entre les novateurs et les orthodoxes ne
cessa pas en Allemagne ; elle reprit sur un autre point, à Franc-
fort-sur-le-Mein. Dans cette ville, où fut créée la première loge ma-
çonnique juive et où existait depuis 1806 une école juive, a la Phi-
lanthropine », dont renseignement s'inspirait d'un esprit très
libéral, bien des Juifs avaient rompu avec le judaïsme traditionnel.
Michel Creizenach (1789-1842), professeur de la < Philanthro-
pine », avait réussi à réunir autour de lui un certain nombre de
partisans des réformes. Par ses nombreux ouvrages destinés à
combattre le judaïsme talmudique, il avait inspiré à son petit
cercle d'amis et d'admirateurs une véritable passion pour les
innovations et une profonde antipathie pour les anciennes prati-
ques. Mais, quoique intelligent et foncièrement honnête, Creize-
GABRIEL RIESSER ET LES REFORMATEURS. 409
nach était un esprit un peu superficiel, incapable d'exercer une
action sérleuseé
Après sa mort, quelques-uns de ses partisans organisèrent
(en 1842] à Francfort une communauté spéciale, qu'ils appe-
lèrent <K Société des amis des réformes b. La profession de
foi qu'ils publièrent à cette occasion montre que leurs idées
étaient assez confuses sur le but qu'ils voulaient atteindre. Pour
le Talmud, ils étaient tous d'accord de ne pas le reconnaître
comme autorité religieuse. Mais la Bible? Ils en acceptaient cer-
taines parties, en rejetaient d'autres, sans pouvoir expliquer les
motifs qui guidaient leur choix. A leur avis, la religion mosaïque
est susceptible d'un perfectionnement continu. Ils déclaraient
renoncer à toute espérance messianique, a parce qu'ils considé-
raient leur pays natal comme leur seule patrie ».
Leur plus vif désir était d'obtenir l'adhésion de Gabriel Riesser,
qui occupait en Allemagne une situation importante. Bien que
Riesser eût manifesté à plusieurs reprises son attachement à tous
les anciens usages, pour ne pas paraître rougir de sa religion, il
se montra pourtant disposé à adhérer à ce qu'on appelait le « pro-
gramme de Creizenach d, parce qu'il avait toujours demandé la
liberté pour tous. Or, ce programme défendait, à ses yeux, le
principe de la liberté en laissant aux pères de famille la faculté
de négliger ou de pratiquer la circoncision sur leurs enfants.
C'était la une innovation hardie qui empêchait bien des personnes
de se joindre aux a amis des réformes ». Aussi ceux-ci se déci-
dèrent-ils à effacer de leur programme l'article concernant la cir-
concision ainsi que la déclaration relative à l'abolition des lois
alimentaires. Mais leurs concessions mécontentèrent Riesser, qui
y voyait une sorte de reculade, et il leur retira son appui. Ce
groupe de réformateurs, se trouvant ainsi privé de son principal
soutien, ne tarda pas a se dissoudre.
Cet échec ne découragea nullement ceux qui étaient convaincus
de la nécessité de substituer à certains usages des formes plus
compatibles avec la nouvelle situation des Juifs. Seulement ils
n'étaient pas d'accord sur les modiflcations a apporter au ju-
daïsme. Les uns ne craignaient pas de demander la suppression
de lois fondamentales, comme la circoncision, d'autres voulaient
410 HISTOIRE DES JUIFS.
seulement donner au culte public un caractère plus digne et plus
solennel. Pour s'entendre plus facilement sur les réformes à éta-
blir, on décida de convoquer une assemblée de rabbins. Cette
réunion eut lieu à Brunswick. Vingt-deux rabbins, presque
tous du sud et de Touest de TAlIemagne, avaient seuls ré-
pondu à rappel ; les autres étaient restés prudemment sur la
réserve. La plupart des membres de ce synode se posèrent en
adversaires du judaïsme talmudique. Cette assemblée subit, du
reste, la direction d'un homme qui, malgré ses vastes connais-
sances talmudiques, manifestait un profond dédain pour le Tal-
mud. Cet homme était Holdheim.
Samuel Holdeim (né à Kempen en 1806 et mort à Berlin en 1860)
avait été initié, dès son enfance, aux études talmudiques d'après
l'ancienne méthode polonaise. Aussi avait-il acquis dans ce do-
maine une certaine notoriété. Encore jeune, il était déjà admiré
par les rabbins polonais pour son érudition et sa remarquable
sagacité. Mais cette méthode, qui faisait sacrifier la rectitude et
la simplicité de l'esprit à la finesse et au paradoxe, eut encore
pour Holdheim une autre conséquence : à force de ne chercher
dans le Talmud que l'occasion de briller par la subtilité de sa
dialectique et l'imprévu de ses conclusions, il s'accoutuma peu à
peu a n'attacher qu'une importance médiocre aux pratiques reli-
gieuses qui y sont prescrites. De là, chez lui, une absence com-
plète de convictions. Appelé comme rabbin à Francfort-su r-l'Oder,
où la communauté était orthodoxe, il observait strictement tous les
usages et tolérait même dans la synagogue les habitudes bruyantes
et peu décentes des petits oratoires polonais. Dès qu'il eut quitté
ce poste pour en occuper un autre a Mecklembourg-Schwerin, ou
il pouvait négliger les pratiques, il n'hésita pas à se montrer
hardi réformateur.
A Mecklembourg-Schwerin, ou s'étaient conservés presque
intacts^ chez la population, les usages du moyen âge, régnait alors
un prince qui conçut la singulière idée de rendre ses sujets juifs
irréligieux. On nomma un conseil supérieur pour organiser les
communautés juives d'après les vues du prince et on en confia la
direction religieuse à Holdheim (1840). Celui-ci se mit aussitôt à
l'œuvre. Trouvant insuffisantes les innovations que le parti de la
REFORMES DE HOLDHEIM. 411
réforme avait voulu établir dans certaines villes, il essaya de bou-
leverser complètement le judaïsme, aussi bien dans sa partie mo-
saïque que dans ses éléments talmudiques et rabbiniques. En
ergoteur habile, qui, comme les anciens rhéteurs, sait plaider le
pour et le contre, il trouva en faveur de ses modiflcations des ar-
guments spécieux qui troublaient les esprits et calmaient les con-
sciences timides. Depuis Paul de Tarse, aucun Juif n^avait tenté,
au même degré que Holdheim, d*ébranler l'ancien édiHce religieux
jusque dans ses fondements. S*appuyant sur la déclaration du
Grand Sanhédrin d'après laquelle la législation mosaïque contient
des dispositions purement religieuses et des dispositions politi-
ques et nationales, il afflrmait que ces dernières sont devenues
caduques depuis la disparition de l'État juif. Il partait de ce
principe pour déclarer abolies toutes les pratiques religieuses
dont l'accomplissement présentait quelque difflculté ou im-
posait quelque privation : le repos du sabbat, les prescriptions
concernant le mariage, la croyance a la venue du Messie et même
l'usage de la langue hébraïque, parce que cette langue constitue,
selon lui, un lien politique entre les membres dispersés de l'an-
cien peuple juif. Dans son zèle aveugle de réformateur ou plutôt
de démolisseur, Holdheim alla encore plus loin. Détournant de
leur vrai sens ces paroles du Talmud que « la loi de l'État est la
vraie loi », il prétendait que les Juifs ne sont tenus de suivre que
les usages religieux dont l'Etat leur permet l'observance. D'après
cette théorie, il faudrait flétrir comme rebelles envers l'État les
innombrables martyrs juifs morts pour leur foi, et l'autorité de
l'État remplacerait, dans les questions religieuses, l'autorité de
l'ancien Sanhédrin !
Tel était l'homme qui, dans l'assemblée des rabbins à Bruns-
wick, dirigeait les débats et imposait ses idées. On comprend
donc aisément que, dans ses délibérations, cette assemblée se soit
moins inspirée de la lettre et de l'esprit du judaïsme que des exi-
gences et des désirs des a hauts gouvernements allemands ». Le
Talmud fut mis au ban dès la première séance. Soixante-dix-sept
rabbins de TAllemagne, de la Bohême, de la Moravie et de la Hon-
grie publièrent une protestation contre toutes les résolutions
prises dans cette réunion (juin 1844]. Mais, à vrai dire, ni les dé-
412 HISTOIRE DES JUIFS.
cisioDS des rabbins de Brunswick ni la protestation de leurs ad-
versaires n'émurent les communautés juives.
A ce moment se produisit dans le monde catholique un événe-
ment qui eut son contre-coup chez les Juifs. On exposa à Trêves
une tunique qu*on disait être celle de Jésus et que des millions de
catholiques allaient adorer (août-octobre 1844). Cet acte d'adora-
tion fut qualifié d'idolâtrie par quelques prêtres catholiques,
notamment par Ronge et Czerski, qui se séparèrent de l'Eglise
romaine pour fonder une Église catholique allemande (jan-
vier 1845). Parmi les pasteurs protestants, il y eut aussi alors
des dissidents qui organisèrent des < communautés amies de
la lumière ». Ce mouvement s'étendit jusqu'aux Juifs de Breslau
et surtout de Berlin, où un certain nombre d'entre eux réso-
lurent de fonder une <c Église judéo-allemande » sur le modèle
de l'Église catholique allemande. Le principal auteur de ce
projet fut Samuel Slern, orateur disert qui, sans compétence
spéciale, avait fait des conférences où il avait représenté le
judaïsme comme une religion susceptible des modifications les
plus diverses. Il réussit à réunir autour de lui, à Berlin,
une vingtaine de partisans et à créer avec eux une « Société
de réformes » (avril 1845). Celte Société adressa un appel
à tous les Juifs d'Allemagne pour provoquer la réunion d'un
synode et instituer une nouvelle religion juive. Son programme
ne contenait naturellement que des négations : suppression du
judaïsme talmudique, abolition de la croyance à la venue du
Messie, retour à la Bible, qu'on devait interpréter d'après l'esprit,
et non pas d'après la lettre. Ce programme fut soumis aux délibé-
rations d'une seconde assemblée de rabbins, réunie à Francfort-
sur-le-Mein (juillet 1845).
Cette assemblée excita parmi les Juifs un intérêt bien plus vif
que celle de Brunswick, parce que les réformateurs n'y avaient
pas seuls la parole ; les conservateurs y étaient, en effet, repré-
sentés par un homme de valeur et très considéré, Zacharias
Frankel (né à Prague en 1801 et mort à Breslau en 1875). Quoique
élevé dans le respect du Talmud, Frankel ne croyait pourtant pas
qu'il fût défendu d'apporter la moindre modification au judaïsme.
Dans sa jeunesse, il avait même rompu une lance contre les obscu-
>
LE SYNODE DE FRANCFORT. 413
rants. Grâce à ses travaux scientiflques et à son esprit critique,
il s*était rendu compte que, loin de rafTaiblir, certaines réformes
rendraient, au contraire, une nouvelle vigueur au culte juif. D*opi-
nion modérée, il était l'homme du juste milieu, aussi éloigné des
exagérations et des fantaisies de Geiger et de Holdheim que de
l'orthodoxie étroite et obstinée de Hirsch. Ses collègues du synode
l'estimaient beaucoup comme rabbin et comme savant, et, au
début, son autorité contrebalança Tinfluence du parti de la réforme
de Berlin.
Frankel ne siégea pourtant pas longtemps au synode. Il s'en retira
bruyamment quand la majorité eut voté la résolution qu'il était
nécessaire de faire oublier aux Juifs la langue hébraïque. De tous
côtés on approuva Frankel pour sa décision, et ces manifestations
prouvèrent que le synode de Francfort ne représentait qu'une
faible minorité. Frankel parti, l'assemblée des rabbins se trouva
sous la domination du groupe berlinois. Elle n'osa pourtant pas
approuver sans réserve les idées trop avancées de ce parti, de
crainte de mécontenter la plupart des communautés allemandes.
Elle tourna la difficulté en faisant cette déclaration ambiguë
a qu'elle était disposée à soutenir de toutes ses forces les tenta-
tives du parti de la réforme, si ce parti s'inspire des principes qui
doivent présider à toute modification sérieuse introduite dans le
judaïsme ».
Sans se laisser arrêter par cette sorte de fin de non-recevoir,
les novateurs de Berlin continuèrent leur propagande et réussi*-
rent à organiser une communauté de près de deux cents mem-
bres. Holdheim la déclara définitivement fondée le 2 avril 1846.
Elle eut son temple, son prédicateur et son culte spécial, avec des
innovations qu'on n'avait encore établies dans aucun des autres
temples réformés. Dans « l'Église judéo-allemande », on priait, en
effet, la tête découverte, et on faisait très peu usage de la langue
hébraïque ; toutes les prières se récitaient en allemand. En gé-
néral, le culte de ce temple réformé avait plutôt un cachet étroi-
tement allemand que juif. Véritable fanatique à rebours, Hold-
heim s'efforçait de faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler
l'ancien judaïsme, supprimant non seulement les usages d'origine
talmudique ou rabbinique, mais aussi les obligations prescrites
414 HISTOIRE DES JUIFS.
par la Bible. Les reformés de ce temps avaient pourtant une idée
plus élevée de leur dignité de Juifs que les « éclairés » du temps
de Henriette Herz et de Friedlaender, ils se montraient insensi-
bles aux séductions du christianisme. De toute la communauté,
qui comptait environ mille &mes, pas un ne se fit baptiser. Tout en
ayant modifié profondément la religion de leurs aïeux, ils te-
naient à être considérés comme adeptes du judaïsme.
Les réformes préconisées par Holdheim ne furent adoptées, en
dehors de Berlin, par aucune communauté dTurope; elles furent
accueillies plus favorablement dans les États-Unis d*Amérique.
Dans ce pays, des émigrants venus des points les plus divers,
mais surtout de la Bavière, de la Bohême, de TAllemagne occiden-
tale et du duché de Posen, avaient organisé depuis une dizaine
d'années un certain nombre de communautés. Comme ces com-
munautés étaient composées d'éléments hétérogènes et très varia-
bles, ne possédaient pas de traditions et jouissaient d'une indé-
pendance absolue, elles suivaient très facilement Timpulsion que
leur donnaient leurs chefs religieux. Les rabbins imbus des idées
de Holdheim pouvaient donc les mettre en pratique sans rencon-
trer de résistance sérieuse. C'est ainsi que s'organisèrent en Amé-
rique un certain nombre de communautés sur le modèle de la
synagogue réformée de Berlin.
Pourtant, à Berlin même^ le zèle des membres du groupe
réformé ne persista pas longtemps. D'abord Holdheim avait fait
célébrer des oftlces le samedi et le dimanche, comme dans les
premiers siècles du christianisme, du temps des Judéo-Chrétiens.
Mais bientôt, à cause du trop petit nombre de fidèles qui venaient
au temple le samedi, il n'y eut plus dofnces que le dimanche,
et même en ce jour les abstentions ne cessèrent d'augmenter. Les
fondateurs du nouveau culte purent encore constater eux-mêmes
l'échec de leur entreprise. Il n'appartient pas encore à Thistoire
d'indiquer avec précision les motifs de cet insuccès. Ce qu'on
peut affirmer cependant, c'est que, quelques années après sa fon-
dation, la communauté reformée trouva en face d'elle, a Berlin,
un adversaire qui lui porta les coups les plus rudes, parce qu'il
la combattit avec une éloquence entraînante et une ardente con*
vlctlon. Cet adversaire était Michel Sachs.
MICHEL SACHS. 415
Sachs (dc à Glogau en 1808 et mort à Berlin en 1864) formait
un contraste complet avec Holdheim. Tout, chez ces deux hommes,
était différent, la manière d*agir et la manière dc penser, les
sentiments et le caractère, Téducation et Tinstruction, môme
les habitudes et les manies. Holdheim, avec son talent de dialec-
ticien et son esprit subtil, était un produit des écoles talmudi-
ques polonaises, tandis que Sachs rappelait ces savants juifs
d*Espagne qui se distinguaient par leur goût pur, leur langage
élégant et retendue de leurs connaissances générales. Doué des
qualités les plus généreuses, familiarisé à la fois avec la littéra-
ture hébraïque et la littérature grecque, Sachs sentait et agis-
sait noblement. Sa conduite répondait toujours à ses pensées et
à ses sentiments. Aussi se montrait-il d'une implacable sévérité
et d*une ironie mordante envers les trompeurs, les hypocrites,
ceux qui essayaient de dissimuler leur ambition et leur vanité
sous des phrases creuses et des mots sonores.
Sachs aimait le judaïsme d'un amour passionné, parce que
cette religion a proclamé un Dieu Un qui dirige la marche de
rhumanité et qu'elle enseigne une morale pure et généreuse.
Il ne se dissimulait pas que bien des plantes parasites s'étaient
attachées, dans le courant des siècles, au tronc du judaïsme
et en gâtaient la beauté, mais il était convaincu que le temps,
qui les avait fait pousser, suffirait pour les faire de nouveau dis-
paraître. Les arracher de force lui paraissait une entreprise dan-
gereuse, parce qu'en enlevant les parties avariées, on risquait,
selon lui, de détruire en même temps des parties saines. De
là son opposition à toute réforme. Il craignait que l'abolition,
même justiflée, de certains usages ne fût nuisible à la religion
elle-même.
De caractère indécis, timide, un peu hautain, Sachs, avec ses
grandes qualités et ses défauts^ était surtout fait pour la chaire.
Son éloquence naturelle, l'ardeur de ses convictions, l'élévation
de ses sentiments, le charme qui se dégageait de sa personne,
son organe agréable, l'élégance de sa parole, tout contribuait à
faire de lui un des premiers prédicateurs juifs de son temps. Seul
Mannheimer, de Vienne, pouvait lui être comparé. A Prague, oit
il occupait les fonctions de rabbin, sa parole chaleureuse et
416 HISTOIRE DES JUIFS.
convaincue exerçait une véritable séduction sur ses auditeurs
juifs et chrétiens. Ceux mêmes qui ne partageaient pas ses
opinions ne pouvaient s'empêcher de festimer et de l'admirer.
De Prague il fut appelé à Berlin, où il ne tarda pas à attaquer
vigoureusement le parti de la réforme. Indifférent, comme il
disait, aux insultes comme aux coups, il fustigeait en chaire
« réglise judéo-allemande » de son ironie cinglante, accusant
Holdheim et ses partisans d'avoir falsiflé le judaïsme et de Tavoir
si bien rogné de toutes parts qu'il n'en restait presque plus rien.
Comme à Prague, ses sermons attiraient dans son temple des
auditeurs nombreux, qui devenaient ensuite des auxiliaires actifs
dans sa campagne contre le parti des réformés. Aussi la syna-
gogue de Holdheim était-elle de plus en plus désertée.
Si Sachs mérita bien de la religion, il rendit également des
services à la science juive. Non pas qu'il enrichit la science par
de nouvelles découvertes ou qu'il répandit quelque lumière sur
des faits inconnus, mais en exposant dans un style facile et
élégant les résultats des recherches des autres savants, il les
Qt connaître dans les milieux chrétiens, où ils étaient totalement
ignorés. C'est ainsi que dans son livre inlitulé « Poésie religieuse
des Juifs d'Espagne », il composa un tableau d'ensemble avec
les travaux fragmentaires publiés sur la belle époque hispano-
juive, qui avait été étudiée avec un si vif intérêt par les savants
de ce temps. Cet ouvrage, qui embrasse une période plus longue
que ne le fait supposer le titre, décrit toute la série des produc-
tions de l'esprit juif depuis la destruction de Jérusalem par les
Romains jusqu'au moment où la poésie néo-hébraïque brilla d'un
ai radieux éclat en Espagne. Ce fut par Sachs que les milieux
cultivés connurent la richesse et la valeur de la littérature
juive du moyen âge. Heine en fut tout émerveillé et utilisa
Touvrage de Sachs pour quelques-unes de ses plus brillantes
descriptions.
Mais, malgré les recherches si intéressantes faites depuis
quelque temps dans le domaine de la science juive, malgré les
résultats considérables obtenus par les savants, le judaïsme res-
tait une énigme indéchifTrable tant qu'on ne connaissait pas
d'une façon précise les fondements sur lesquels il s'appuie, « le
HENRI EWALD. 417
rocher dans lequel il a été taillé ». Pour bien comprendre et
apprécier Tesprlt de cette religion, il fallait avoir pénétré le sens
exact des livres saints qui lui servent de base. Après avoir été,
en quelque sorte, déifiée par les deux ou trois religions qui sont
fondées sur elle, après avoir été vénérée comme un livre qui
contient absolument tout, la Bible était tombée en discrédit au
xvm* siècle. Par haine pour les Juifô, Técole de Schleiermacher
avait complètement négligé l'Ancien Testament, le séparant
du Nouveau et lui déniant presque toute importance et toute
autorité. L*école rationaliste s'était bien occupée de la Bible,
mais dans le but d'en diminuer la valeur. Les protestants
croyants, tels que Tholuck, Hengstenberg et d'autres coryphées
de cette religion, n'y avaient cherché que des témoignages en
faveur du christianisme. Parmi les Juifs, seuls trois savants,
Krochmal, Luzzatto et Michel Sachs, s'étaient sérieusement con-
sacrés à l'étude de l'Écriture Sainte, mais n*y avaient pro-
cédé qu'avec beaucoup de timidité. C'est un chrétien qui eut le
mérite de faire mieux comprendre le langage des Prophètes et
des Psaumes et de présenter sous leur vrai jour les premières
époques de Thistoire du peuple juif. Par ses ouvrages « Les Pro-
phètes de l'ancienne Alliance » et « Histoire du peuple d'Israël »
(1843-1847), Henri Ewald éclaira tout un côté de l'esprit et de
l'histoire des Hébreux qui, jusque-là, était resté dans l'ombre. H
développa, en effet, cette pensée fondamentale que les descen-
dants d* Abraham furent réellement un a peuple de Dieu», chargé
d'enseigner aux autres hommes de hautes vérités morales. Ces
vérités, ajoutait-il, sont exposées dans les livres saints des Juifs
et démontrées par leur histoire.
Par une aberration singulière, Ewald, qui glorifiait les anciens
Hébreux et la mission élevée que la Providence leur avait confiée,
se montrait plein de dédain pour leurs descendants et demandait
qu'ils fussent soumis à une législation restrictive. Par contre, un
homme d*État célèbre, qui fut en même temps un excellent
romancier. Benjamin dlsraéli ou Disraeli, manifestait pour eux,
à cause de leur illustre origine, une estime toute particulière.
Disraeli, devenu plus tard lord Beaconsfield, eut un père juif qui,
pour une raison personnelle, se fit chrétien avec sa famille.
V. 27
418 HISTOIRE DES JUIFS.
Mais Disraeli De cachait pas qu*il était fler de descendre de Juifs,
et, dans deux romans (1), ii en explique les motifs. En effet, ua
des personnages de ces romans, Sidoine, originaire d^une famille de
Marranes, se considère inégal, par sa naissance, des membres de
la plus haute noblesse, parce qu'aucune famille ne peut se vanter
d'être aussi ancienne que la nation dont il descend, et ii déclare
que la race juive a conservé sa valeur et son importance, parce
qu'elle a conservé sa pureté et n'a jamais voulu s'allier à d'autres
races. Sidoine fait aussi ressortir que les Juifs ont survécu aux
plus puissants empires de l'antiquité et résisté, jusqu'aux temps
actuels, à toutes les souffrances et à toutes les persécutions, et il
en conclut qu'ils sont appelés à continuer de jouer leur r6Ie dans
l'humanité. Dans le deuxième roman, Disraeli fait dire à une
jeune fllle juive que ceux qui croient qu'il y a eu une Révélatioa
divine sont d'accord pour admettre que les Israélites seuls ont
été jugés dignes de cette Révélation, que si des messagers célestes
sont descendus sur la terre pour consoler et instruire, ils ne sont
apparus qu'en Palestine, et que si un Sauveur est venu pour
rhumanité avec des apôtres chargés de propager la bonne nou-
velle, on est unanime à admettre qu'ils furent d'origine juive.
Or, il est impossible qu'après avoir joué un rôle si considérable
dans le passé, Israël ne continue pas à exercer son influence
salutaire sur la marche des événements futurs.
Lorsque Disraeli, par l'organe des personnages de ses romans,
célébrait ainsi les mérites des Juifs et prévoyait pour eux un
avenir plein de promesses, ceux-ci étaient encore entravés dans
leur activité, dans bien des pays, par toute sorte de mesures
restrictives. Brusquement, un événement survint qui apporta de
nouvelles améliorations à leur situation. La Révolution qui éclata
à Paris en février 1848 eut son contre-coup à Vienne, à Berlin et
dans d'autres villes. Un souffle de liberté passa sur tous les pays
d'Europe et fit disparaître bien des institutions surannées. Dans les
réunions populaires, dans les Parlements, on réclamait, entre
autres réformes, la complète émancipation des Juifs. On voulait
que pour eux aussi la devise « liberté, égalité, fraternité » devint
1. Ces deux romans sont intitulés : Coningsbij or ihe new génération (1844),
et Tancred or ihe new crusade (1847).
LA REVOLUTION DE 1848. 419
enfin une vérité. Et, en effet, a ce moment, les Juifs virent se
réaliser ce qu*ils avaient à peine osé espérer : plusieurs d*entre
eux furent élus députés. Hiesser et Veit entrèrent dans la
Chambre prussienne, Mannheimer, de Vienne, et le rabbin gali-
cien Meisels, au Parlement d*Autriche. Naturellement, cet impor-
tant changement provoqua des protestations de la part des adver-
saires des Juifs. Un membre de la Chambre prussienne, le futur
prince de Bismarck, s*écria : a Je me sens profondément humilié
à la seule pensée qu'un Juif puisse être choisi comme représen-
tant de la sainte majesté du Roi. »
La Révolution de 1848 eut des conséquences favorables pour
les Juifs jusqu'en Russie et dans les États du pape. L*autocrate
de toutes les Russies, Nicolas 1*% que le mot seul de « liberté »
mettait en colère, abolit une partie des lois oppressives édictées
par son prédécesseur contre les Juifs. Il fit de louables efforts
pour améliorer leur situation matérielle et les relever de rabais-
sement moral dans lequel la misère et la persécution les avaient
fait tomber. Lorsque sir Moses Montefiore vint le solliciter en fa-
veur de ses coreligionnaires, il l'accueillit avec bienveillance et
Tautorisa à voyager à travers la Pologne et la Russie pour se
rendre compte par lui-même de Tétat des communautés. Enfin, au
mois de mai 1848, il convoqua à Saint-Pétersbourg une commis-
sion composée de rabbins et de notables juifs et chargée d'étudier
les mesures qu'il serait utile de prendre en faveur de leurs core-
ligionnaires. Il ordonna également la création de deux écoles
rabbiniques où, à côté du Talmud, les élèves étudieraient aussi
d'autres sciences et où ils se familiariseraient surtout avec la
langue russe.
Si Ton jette maintenant un coup d'œil sur le chemin parcouru
depuis le moment où Dohm, Mirabeau et Tabbé Grégoire élevè-
rent leur voix en faveur de Témancipation des Juifs, on se rendra
compte des progrès considérables réalisés dans cette voie en
moins d'un siècle (1). Dans tous les pays civilisés ou demi-civi-
1. Pour ce tableau de la situation des Juifs dans les difTérents pays, jusqu'à
la fin du chapitre, le traducteur a complété et parfois légèrement modifié le
texte original, d'après les Réflexions sur les Juifs d'Isidore Loeb et VHistoire
des Israélites de M. Théodore Reinach.
420 HISTOIRE DES JUIFS.
lises, les Juifs sont délivrés plus ou moins complètement des liens
qui entravaient leur activité, ont le sentiment de leur dignité et
savent défendre les droits quils ont si péniblement conquis. En
France, en Hollande, en Belgique, dans le Danemark, dans TAmé-
rique du Nord, leur émancipation est complète et eux-mêmes se
sont rapidement assimilés aux autres habitants, prenant une part
importante à la vie économique, intellectuelle et politique de
ces pays. En avril 1842, un avocat d'Amsterdam, Lipmann, de-
manda aux ministres de Hollande quels étaient, selon eux, les
effets de Témancipation des Juifs dans leur pays. Hs furent una-
nimes à lui déclarer qu'ils se félicitaient de cette émancipation,
parce que les Juifs avaient rendu d'excellents services dans le
commerce, Tindustrie, Tadministration et l'armée.
En Angleterre, où l'on ne pouvait remplir certaines fonctions
ou revêtir certaines dignités qu'en prêtant serment « sur la vraie
foi d'un chrétien », les Juifs durent soutenir une lutte de trente
ans (1829-1858) pour être autorisés à prononcer une formule de
serment qui ne froissât pas leurs convictions religieuses. H leur
fallut surtout une opiniâtre ténacité pour obtenir Taccès du Par-
lement. En 1847, le baron Lionel de Rothschild fut élu député,
pour la première fois, à la Chambre des communes. Mais, sur son
refus de prêter le serment chrétien, il ne put pas siéger. Il fut
réélu, mais se heurta au même obstacle. Après lui, David Salo*
mons fut nommé député de Greenwich, en 1851 ; il resta exclu
du Parlement pour la même raison. La Chambre des communes
avait bien voté, à plusieurs reprises, un bill autorisant à retrancher
dans le serment, pour les Juifs, les mots : « foi de véritable chré-
tien ». Ce bill avait été rejeté régulièrement par la Chambre des
lords. Enfin, en 1858, année où le baron de Rothschild fut réélu
pour la cinquième fois, les lords cédèrent. Les mots « foi de véri-
table chrétien » pouvaient dorénavant être supprimés, non seule-
ment pour entrer au Parlement, mais en toute autre circonstance.
Enfln, en 1860, les dernières lois d'exception furent abolies. L'é-
mancipation des Juifs anglais était complète. Depuis ce moment,
ils ont pu occuper dans leur pays les situations les plus élevées
et ont été appelés aux plus hautes dignités.
En Allemagne, la Révolution de février 1848 exerça une action
LES JUIFS DANS LA CONFÉDÉRATION ALLEMANDE. 421
décisive en faveur de la liberté. Le 20 mai 1848, la Constituante
de ce pays vota Tégalité de tous devant la loi. Un peu plus tard, le
21 décembre 1848, ce principe fut proclamé par le Parlement alle-
mand, dont le vice-président était un Juif, Gabriel Riesser, et il
passa dans la Constitution allemande le 28 mars 1849. Une réac-
tion se produisit en 1850. Plusieurs États de la Confédération reti-
rèrent aux Juifs les concessions qui leur avaient été faites. Pour-
tant, la plupart des États, et notamment les plus importants,
maintinrent ou décrétèrent le principe de Tégalité devant la loi,
sans distinction de religion. La Prusse, qui Tavait adopté dès le
5 décembre 1848, en rendit Tapplication plus large par la loi de
1850 ; la Saxe s*y prit à plusieurs fois pour émanciper ses iuits
(mars 1849, mai 1851, code civil de 1866) ; la Bavière les déclara
égaux aux autres citoyens par la loi de 1855, complétée en 1861.
Les Chambres de Wurtemberg émancipèrent totalement les
Juifâ en 1861.
A la suite de laguerre austro-prussienne (1866), les Juifs furent
émancipés dans les autres pays allemands qui entrèrent dans la
Confédération du Nord. Cette Confédération vota, en effet, le
3 juillet 1869, une loi ainsi conçue : « Toutes les restrictions des
droits civils et politiques encore existantes et fondées sur la diffé-
rence de religion sont abolies. La faculté de prendre part à la
représentation de la commune ou du pays et de remplir des fonc-
tions politiques doit être indépendante de la confession religieuse. »
Après la formation de Tempire allemand (1871), ce principe fut
étendu aux États du nouvel empire qui ne Pavaient pas encore
formellement accepté ; la Bavière Tadopta le 22 avril 1871. Dans
la pratique, il est vrai, certaines carrières ne sont que très diffici-
lement accessibles aux Juifs de TAIIemagne, mais au moins leur
émancipation l'égale est-elle complète.
L'Autriche aussi vit disparaître la plupart de ses lois res-
trictives à la suite de la Révolution de 1848. Jusqu'à la veille de
cet événement, les Juifs d'Autriche étaient soumis à la taxe de
tolérance, ne pouvaient pas posséder de terres et étaient privés
de nombreux droits civils. La Constitution du 4 mars 1849 vint
proclamer Tégalilé de tous les citoyens. Mais la réaction ne tarda
pas à prendre sa revanche dans ce pays, et, par une ordonnance
422 HISTOIRE DES JUIFS.
du 29 juillel 1853, le gouvernement remit en vigueur, à l'égard
des Juifs, Tancienne législation, particulièrement les articles qui
leur interdisaient de posséder des biens-fonds. Après la guerre
d*ltalie (1859), les anciennes barrières tombèrent. Les Juifs furent
autorisés à acquérir des immeubles dans la Basse-Autriche, en
Moravie et en Hongrie (ordonnances du 28 février 1860 et du
26 février 1861); on leur accorda aussi le droit d^bvoir des domes-
tiques ou apprentis chrétiens, de se marier librement, d'exercer
les professions dont Taccès leur avait été défendu jusque-là. Enfin,
après les événements de 1866, la nouvelle Constitution autri-
chienne (du 21 décembre 1867) proclama leur égalité absolue
devant la loi. Dans la même année, les Chambres hongroises
votèrent aussi Témancipation des Juifs (décembre 1867).
En Russie, la condition légale des Juifs est moins satisfaisante.
Ils continuent, dans ce pays, à être soumis à des restrictions nom-
breuses qui limitent leur activité et les maintiennent dans une
situation absolument misérable. Depuis 1835, il ne leur est per-
mis de s'établir que dans des régions déterminées appelées le
« Territoire juif », qui se compose de quinze gouvernements.
Même dans ce « Territoire », ils ne peuvent pas habiter à moins
de 50 verstes de la frontière, ni dans les villages. Les élèves juifs
ne sont admis dans les écoles que dans une proportion très petite,
qui varie de 3 à 10 pour 100, même dans les localités où les Juifs
forment la moitié et parfois la majorité de la population. Certaines
écoles leur sont complètement interdites. Alexandre II (1855-1881),
sans abolir les anciennes lois, les appliqua dans un esprit de
tolérance et d'humanité. Il consentit à entr'ouvrir pour la popu-
lation juive les frontières du a Territoire d, où elle étouffe, en
autorisant l'établissement de trois Juifs dans chaque station de
chemin de fer et en permettant à un petit nombre de privilégiés,
notamment aux diplômés académiques, aux marchands de la pre-
mière guilde, aux artisans « habiles », aux anciens soldats, de se
fixer dans tout l'empire. Alexandre il encouragea aussi le déve-
loppement des colonies agricoles juives fondées sous son aïeul
dans le gouvernement de Kherson. Malgré ces mesures, inspirées
par un sentiment de bienveillante équité, le sort des Juifs russes
reste des plus précaires.
L'ÉMANCIPATION DES JUIFS EN ITALIE. 423
La situation des Juifs roumains n*est pas meilleure. Autrefois^
avant réfection des Principautés danubiennes en royaume, leur
condition légale laissait à désirer, mais était tolérable. Peu à peu,
sous Tinfluence de la jalousie de la classe bourgeoise, le gouver-
nement roumain les a enserrés dans un cercle de restrictions de
plus en plus étroit. Il leur est interdit d'acheter ou de louer des
terres, d'habiter les campagnes ; on leur a fermé la plupart des
carrières libérales, et même certains métiers. A la suite d'excès
populaires, les puissancesétrangères durent intervenir énergique-
ment à plusieurs reprises pour protéger les biens et la vie des
Juifs roumains. Au congrès de Berlin, en 1878, l'Europe imposa
même à la Roumanie, en échange de la reconnaissance de son
indépendance, la proclamation de l'émancipation civile et politi-
que des Juifs. Mais le gouvernement roumain a éludé cette obli-
gation en déclarant « étrangers b tous les Juifs établis sur son
territoire, même depuis plusieurs générations. Pourtant ces
« étrangers» sont assujettis au service militaire. Après la guerre
de 1877, les Chambres ont naturalisé en bloc les Juifs, au nombre
d'environ 800, qui ont servi comme soldats pendant cette guerre.
Hais peu d'autres Juifs ont bénéficié jusqu'à présent de la natu-
ralisation, qui est individuelle et exige un vote des deux Cham-
bres.
Les Juifs d'Italie, comme ceux d'autres contrées, avaient été
émancipés par les armées révolutionnaires et Napoléon K. Mais,
dès que la domination française avait cessé, les autorités avaient
remis en vigueur l'ancienne législation. En 1848, la Constitution
du royaume de Sardaigne proclama l'égalité de tous les citoyens,
sans distinction de croyances, et ce principe fut introduit dans les
diverses parties de l'Italie au fur et à mesure de leur union avec
le royaume sarde. C'est ainsi que les Juifs furent émancipés
dans la Toscane, la Romagne, la Lombardie et à Modène en 1859 ;
dans l'Ombrie et les Marches en 1860 ; en Sicile et à Naples
en 1861, et dans la Vénélie en 1866.
Pendant que presque toute l'Italie avait déjà proclamé l'éga-
lité de tous les citoyens, sans distinction de culte, dans les États
pontificaux les Juifs restèrent soumis aux plus humiliantes vexa-
tions. Il régnait surtout dans ces États une véritable fureur de pro-
424 HISTOIRE DES JUIFS.
sélytisme. Cette ardeur fanatique à convertir les Juifs amena à
Bologne un épisode qui souleva Tindignation de tous les esprits
libéraux de TEurope. Dans cette ville, une servante chrétienne
avait fait baptiser un enfant juif, à Tinsu de ses parents,
nommés Mortara, et quelques années plus tard, en 1858, elle
en informa un ecclésiastique. Un jour, un moine, accompagné
de représentants de la police, pénétra dans la maison de
la famille Mortara, enleva Tenfant baptisé, qui avait alors
six ans, malgré les protestations et le désespoir des parents, et
le conduisit à Rome, où on réleva dans la religion catholique.
Le chagrin que la mère en ressentit lui flt perdre la raison. Le
père multiplia ses démarches pour qu'on lui rendit son enfant,
mais en vain. Ce rapt, accomph au nom de la religion, produisit
une émotion considérable parmi les Juifs aussi bien que parmi
les Chrétiens. Sauf les journaux ultra-catholiques, toute la presse
européenne flétrit cet abominable forfait. Plusieurs gouverne-
ments et Napoléon III lui-même, dont les soldats occupaient alors
Rome, intervinrent auprès du pape. Mais à toutes les réclama-
tions, à toutes les sollicitations, Pie IX répondit par un inflexible
non possumtis. Â cette occasion, comme vingt ans auparavant,
lors de TaiTaire de Damas, les Juifs d'Europe manifestèrent de
nouveau cet esprit d'étroite solidarité qui, dans certaines cir-
constances, leur donne tant d'autorité et de force morale.
Ce fut à ce moment (1860) que six Israélites de Paris, animés
des plus nobles sentiments, résolurent de fonder une association
qui personniflàt, en quelque sorte, cet esprit de solidarité qui
commande aux Juifs de tous les pays de s'unir pour venir en
aide à leurs coreligionnaires malheureux. Cette association, qui
devait recruter ses adhérents dans le monde entier, fut appelée
Alliance israélite universelle. Les fondateurs, dont les noms
méritent de passer à la postérité, furent : Charles Netter, com-
merçant; Narcisse Leven, avocat; Jules Carvallo, ingénieur;
Eugène Manuel, professeur; Aristide Astruc, rabbin, et Isidore
Cahen, journaliste. Un peu plus tard, le célèbre avocat Adolphe
Créraieux, toujours prêt à défendre ses coreligionnaires, apporta
à cette Société le concours de son éloquence et l'appui de sa fer-
meté et de son courage.
L'ALLIANCE ISRAÉLITE UNIVERSELLE. 425
Le but de V Alliance israélite universelle fut nettement indiqué,
dès Torigine, dans l'exposé qui accompagnait le premier appel :
c Défendre l'honneur du nom Israélite toutes les fois qu'il est
attaqué; encourager par tous les moyens l'exercice des pro-
fessions laborieuses et utiles;... travailler, par la puissance
de la persuasion et par Tinfluence morale qu'il lui sera permis
d*exercer, à l'émancipation de nos frères qui gémissent encore
sous le poids d*une législation exceptionnelle, b Dès la première
année, cette société compta environ 850 membres, disséminés
dans les pays les plus divers, en France, en Allemagne, en
Autriche, en Angleterre, en Italie, en Suisse, en Hollande, et
jusqu'en Espagne et dans le Venezuela. Actuellement, elle a plus
de 30,000 adhérents. Dans les circonstances les plus variées et
les plus critiques, elle a représenté dignement le judaïsme,
venant en aide aux Juifs de Pologne, de Russie, d'Orient, quand
ils étaient décimés par la famine et la maladie ou souffraient du
fanatisme et Je l'intolérance, intervenant auprès des gouver-
nements en faveur de leurs coreligionnaires encore soumis à
des lois d'exception, créant des écoles et des œuvres d'appren-
tissage pour contribuer au relèvement matériel, intellectuel et
moral de populations juives déprimées par des siècles de persé-
cution, répandant de nouveau parmi les Juifs le goût du travail
agricole, autrefois si honoré de leurs ancêtres. Bien qu'elle
n'existe encore que depuis un temps relativement très court, son
actioh a déjà été féconde en heureux résultats.
Dix ans après la fondation de V Alliance, une société analogue
fut créée à Londres (1871) sous le nom A'Anglo-Jewish Asso-
ciation. Elle poursuit le même but que V Alliance et peut être
considérée comme une ramification de cette association, mais ses
adhérents, qui sont au nombre de plusieurs milliers, se recrutent
presque uniquement en Angleterre, en Australie et dans les autres
colonies anglaises. Enfin, à Vienne, quelques hommes influents,
entre autres Joseph Wertheimer, Ignace Kuranda et Maurice
Goldschmid, ont fondé en 1873 une branche autrichienne de \ Al-
liance, sous le nom d'IsraelitiscAe Allianz in Wien, Comme
l'a dit un des comptes rendus publics par X Alliance^ ces sociétés
w n'ont et n'ont jamais eu d'autre but que la propagation de la
426 HISTOIRE DES JUIFS.
fraternité humaine, d*autre moyen d*action que la persuasion,
d'autre drapeau que la justice, d*aulres ennemis que ceux de la
vérité et de la tolérance ».
Les résultats obtenus par V Alliance et les grandes espérances
qu'elle faisait concevoir pour Tavenir réveillèrent les sentiments
d'intolérance et de haine des adversaires des Juifs. Ce fut
en Allemagne que recommença la lutte contre la liberté et, par
conséquent, contre l'émancipation des Juifs. 11 s'était formé dans
ce pays un parti dont tous les efforts tendaient à ressusciter le
moyen âge avec ses lois les plus iniques. Le fondateur de ce parti
fut un apostat juif, Frédéric Stahl, qui lui a fourni son programme
et les quelques aphorlsmes dont il émaille ses professions de fol :
a II faut que la science revienne en arrière. — Autorité, et non pas
majorité d, etc. Avec de telles tendances, il est naturel que ce
parti ait renouvelé contre le judaïsme et ses adeptes toutes les
accusations, toutes les calomnies ressassées depuis des siècles.
Peu à peu, son action malfaisante a pris un développement im-
portant en Allemagne, où elle a provoqué une agitation dange-
reuse contre les Juifs, et s'est même étendue au delà des fron-
tières de ce pays. Le journal de ces ennemis de toute justice, de
toute lumière et de toute vérité a pris comme emblème la Croix (1),
alors que ce symbole ne devrait représenter, aux yeux des chré-
tiens, que la douceur, la bonté et la fraternité.
Dans ces dernières années, de nouveaux ennemis ont surgi
contre les Juifs. Ceux-là ont trouvé un prétexte inédit pour justi-
fler leurs attaques : ce n'est plus au nom de la Croix, comme le
parti de Stahl, qu'ils mènent leur campagne d'injures et de men-
songes, mais au nom de « Tlncompatibilité des races ». Un beau
jour, quelques pédants ont découvert que les prétendus descen-
dants de Sem, tels que les Juifs et les Arabes, qu'ils désignèrent
sous le nom de Sémites, seraient inférieurs aux Ariens ou Indo-
Européens en intelligence, en élévation morale et en esprit Ima-
ginatif. Il est vrai que ces Sémites tant dédaignés ou, plus exacte-
ment, les Juifs, ont enseigné aux peuples civilisés le monothéisme
et les principes d'une morale remarquablement élevée et leur
(1) C'est la Kreuzzeilung ou « Journal de la Croix ».
L'ANTISÉMITISME. 427
ont donné ce livre sublime qui s'appelle la Bible. Mais, pour les
antisémites, ce sont là de bien minces titres en regard des im-
menses services que, selon eux, les Ariens auraient rendus à l'hu-
manité. A les entendre, les Juifs sont une race inférieure, capa-
bles tout au plus d'occuper des emplois subalternes sous la
direction éclairée des Ariens. En réalité, sous ce nouveau vocable
d'antisémitisme se dissimulent les anciens préjugés, les vieilles
passions qui, dans le passé, ont inspiré tant d'iniquités, tant
d'odieuses persécutions. A ces préjugés, à ces passions, sont
venues s'ajouter les plus basses convoitises. Mais, en dépit des
outrages, des violences, des inventions mensongères et des exci-
tations malsaines des coryphées du mouvement antisémitique, on
peut espérer que la liberté et la justice ne subiront pas de nouvelle
éclipse et que, loin de se voir enlever les droits civils et politi-
ques dans les pays qui les leur ont accordés, les Juifs les obtien-
dront peu à peu là même où l'on s'est obstiné jusqu'à présent à les
leur refuser. Bien des accusations sont encore dirigées contre
eux par leurs détracteurs, bien des erreurs sont encore répandues
à leur sujet. Mais, chargés par la Providence, dès les temps les
plus anciens, d'être comme des apôtres parmi les différentes
nations, d'enseigner les plus hautes vérités et la plus noble mo-
rale, ils sont convaincus que les doctrines qu'ils ont fait con-
naître, et qui ont eu une influence si grande sur la marche de la
civilisation, continueront d'exercer leur heureuse action et qu'à
une époque plus ou moins éloignée, se réalisera cette afQrmation
des Prophètes d'Israël que, non seulement les Juifs, mais tous
les hommes seront unis entre eux par les liens de la solidarité et
de la fraternité.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME
.J
TABLE DES CHAPITRES
TROISIÈME PÉRIODE
LA DISPERSION
TROISIÈME ÉPOQUE
LA DÉCADENCE
Pages.
CHAPITRE PREMIER. — Ueuchlin bt les obscurants. Martin Luther
(1500-1530). — L'esprit religieux chez les chrétiens d'Allemagne. — Haine
des dominicains contre les Juifs. — Les dominicains Hochstraten et Ortuin
de Graes. — Le Miroir avertisseur d'Ortuin. — Efforts des dominicains
et des « obscurants » pour faire confisquer le Talmud. — Leur complice
Pfefferkorn, apostat juif. — Intervention de Cunégonde, sœur de l'empe-
reur Frédéric 111, en faveur des dominicains. — Perquisitions opérées par
Pfefferkorn dans les maisons juives de Francfoit. — Protestation de
larchevéque de Mayence, Uriel de Gemmingen, contre ces perquisitions.
— Reuchlin chargé d'examiner les livres hébreux. — Sa science, son
honnêteté, son admiration pour la littérature juive. — Efforts des Juifs
d'Allemagne pour se défendre contre les agissements de Pfefferkorn et des
obscurants. — Martyre des Juifs de Brandebourg. — Mémoire de Reuchlin
en faveur des Juifs et du Talmud. — Son pamphlet Miroir des yeux
contre les attaques des dominicains. — Succès considérable de cet opus-
cule. — Reuchlin appelé à comparaître devant le tribunal ecclésiastique
de Mayence. — Nouvelle intervention de l'archevêque de Mayence contre
les dominicains. — Triomphe de Reuchlin. — Intervention du pape
Léon X. — Lutte des obscurants et des humanistes. — Hermann de
Busche et Ulric de Hutten. — Intrigues des dominicains contre Reuchlin
à Rome; leur échec. — Condamnation du Miroir de Reuchlin par la Sor-
bonne de Paris. — Les « Lettres des hommes obscurs » contre les obscu-
rants ; leur prodigieux succès. — Nouveaux agissements des dominicains
contre les Juifs d'Allemagne. — Expulsions de Juifs. — Continuation de
la lutte entre obscurants et humanistes. — Martin Luther. — Développe-
ment de la Réforme. — Influence de la Réforme sur les études hébraïques.
— Élia Lévita. — Une chaire d'hébreu à la Sorbonne. — Traduction alle-
mande de la Bible par Luther 1
CHAPITRE IL — L'Inquisition et les Marranes. Extravagances cabba-
LisTiQUEs ET MESSIANIQUES (1530-1548). — Poiuts faibies du judaïsme de
ce temps. — Léon Abrabanel ou Léon Medigo. — Ses « Dialogues d'a-
mour ». — Quelques cabbalistes. — Leurs rêveries messianiques. —
TABLE DES CHAPITRES. 429
Pages.
L'aventurier Ascher Laemlein. — Souffrances des Marranes en Espagne.
— Leur situation pénible en Portugal. — Massacre de Marranes à Lis-
bonne. — Leurs souffrances sous Joào lll. — David Reûbeni. — Sa récep-
tion à la cour pontificale. — Son arrivée en Portugal. — Réveil des espé-
rances messianiques chez les Marranes. — Salomon Molcho. — Ses
prédictions messianiques. — David Refibeni tombé en disgr&ce à la cour
et exilé du Portugal. — Tentative de Joào IlI pour faire établir Tlnquisi-
tion en Portugal contre les Marranes. — Salomon Molcho auprès du pape
Clément VII. — Sa mort. — Mort de David RetLbeni. — Démarches des
Marranes portugais auprès du pape contre Tluquisition. — Bienveillance
de Clément VII. — Protection accordée par le pape Paul III aux Marranes.
— Nouvelles démarches des Marranes à la cour pontificale contre réta-
blissement de llnquisilion en Portugal. — Conflit entre le roi Joào III et
Paul III. — Cruautés exercées par Tlnquisition à Tégard des Marranes.
— Récit de ces cruautés par Samuel Usque. — Le concile de Trente contre
les Marranes 37
CHAPITRE IIL — Les Marranes et les papes (1548-1566). — Situation
satisfaisante des Juifs de Turquie. -^ Jacob Berab de Safed. — Son pro-
jet de rétablir le Sanhédrin en Palestine. -^ Opposition de Lévi ben Habib
de Jérusalem. ~ Lutte entre Jacob Berab et Lévi ben Habib. — Joseph
Karo. — Son mysticisme. — Son code religieux Schoulhan Aroukh. —
Recrudescence de persécutions contre les Juifs d'Allemagne. ^ Joselmann
de Rosheim. — Son heureuse action en faveur de ses coreligionnaires. —
Expulsion des Juifs de Naples. — Exil des Juifs de Bohème. — Accusation
de meurtre rituel à Neubourg. — Le Judenbilchlein ou plaidoyer en fa-
veur des Juifs. — Pamphlet de Jean Eck contre les Juifs. — Malveillance
de Luther pour les Juifs. — Conséquences funestes de cette malveillance.
— Accusation de meurtre rituel en Asie Mineure. — Intervention efficace
du sultan. — Expulsion des Juifs de Gènes. — Joseph Haccohen. — Sa
Chronique. — Les Ibn Verga. — Le Schéhet Yehouda. — Samuel Usque.
— Son ouvrage « Consolations pour les maux d'Israël ». — Réaction ca-
tholique amenée par le triomphe de la Réforme. — Contre-coup ressenti
par les Juifs. — Les deux petits-fils d'Élia Lévita convertis an catholicisme.
— Leurs accusations contre le Talmud. — Établissement de la censure en
Italie. — Le pape Paul IV contre les Juifs. — Situation douloureuse des
Marranes dans les États pontificaux. — Le médecin juif Amatus Lusitanus
à Ancône. — Martyre des Marranes d'Ancône. — Projet de vengeance
des Marranes de Turquie contre le pape. — La Marrane Dona Gracia .Men-
desia. — Ses efforts pour retourner au judaïsme. — Ses épreuves. — Son
arrivée à Constantinople. — Ligue des Juifs levantins contre le port d'An-
cône. — Nouvelles persécutions suscitées par Paul IV contre les Juifs et le
Talmud. — Confiscation des exemplaires du Talmud à Crémone. — Hos-
tilité de l'empereur d'Autriche Ferdinand I«' contre les Juifs. — Expulsion
des Juifs de Prague. — Dispositions bienveillantes du pape Pie IV pour
les Juifs. — Intolérance de son successeur Pie V. — Persécutions contre
les Juifs de Pologne. — Expulsion des Juifs des États pontificaux 64
CHAPITRE IV. — Les Juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
430 TABLE DES CHAPITRES.
Pages.
(1566-1590). — Joseph Nassi. — Son ioflaence auprès du sultan. — Son élé-
vation à la dignité de duc de Naxos. — Effoits de l'ambassadeur français
pour ruiner son crédit. — Salomon Aschkenazi. — Son rôle dans l'élection
de Henri d'Anjou comme roi de Pologne. — Sa mission comme ministre plé-
nipotentiaire turc à Venise. — Réveil de la poésie hébraïque parmi les Juifs
de la Turquie. — Restauration de Tibériade par Joseph de Naxos. — Inutilité
de cette restauration au point de vue du judaïsme. — Moïse Isserlès et
son commentaire sur le Schoulhan Aroukh, — Azaria dei Rossi. — Sa tra-
duction hébraïque de la « Lettre d'Aristée ». — Son Meor Enayim, —
Condamnation de cet ouvrage par quelques rabbins. — Mouvement cab-
balistique. — (saac Louria. — Sa théorie de la création. — Sa doctrine de
la métempsycose. — Sa théorie de Vaasociation des âmes et de leur sexe,
— Hayyim Vital de Calabre. — Sa propagande en faveur des doctrines de
Louria. — Influence fâcheuse de Louria sur la vie religieuse et les mœurs
des Juifs. — Moit de Joseph de Naxos. — Esther Kiera et son influence à
Constantinople 99
CHAPITRE V. — Situation des Juifs de Pologne et d'Itame jusqu'à
LA FIN DU XVI* SIÈCLE (1560-1600). — Situation satisfaisante des Juifs en
Pologne. — Leur zèle pour les études talmudiques. — L'enseignement de
Jacob Polak. — Salomon Louria. — Sa dignité de caractère. — Son ou-
vrage talmudique. — Moïse Isserlès. — Son rigorisme. — David Gans. —
Sa Chronique Cémah David. — Développement des études talmudiques en
Pologne. — Méthode d'enseignement; le pilpouL — Bienveillance des rois
de Pologne pour les Juifs. — Les o synodes des quatre pays ». — Action
heureuse de ces syuodes. — Mardokhal Tafa et Josua Falk Kohen. — Con-
troverses des Juifs avec les dissidents. — Le caralte Isaac Troki. — Son
livre de polémique Uizzouk Emouna contre les chrétiens. — Réveil du fa-
natisme chrétien en Europe. — Le pape Grégoire XIII. — Institution de
prédications pour la conversion des Juifs.— Largeur d'esprit de Sixte-Quint.
— Le médecin David de Pomis. — Son ouvrage « Le médecin hébreu ».—
Abolition, par Sixte-Quint, de la loi proscrivant le Talmud. ~ Expulsion
des Juifs des États pontificaux sous Clément VIU. — Leur départ d'autres
points de l'Italie. — Le Talmud et la censure 116
CHAPITRE VI. — Formation de communautés marranes a Amsterdam,
A Hambourg et a Bordeaux (1593-1648). — Lutte des Pays-Bas contre l'éta-
blissement de riuquisilion. — Démarches des Marranes pour être auto-
risés à se fixer dans ce pays. — Réussite de leurs démarches. — Création
d'une petite communauté t Amsterdam. — Construction de la première
synagogue dans cette ville. — Conversion du moine portugais Diogo de la
Asumçào au judaïsme ; son martyre. — Nouvelles persécutions contre les
Marranes en Portugal. — Leur émigration en Hollande. — Construction
d'une seconde synagogue à Amsterdam. — Influence acquise par les Mar-
ranes en Hollande. — Leur activité commerciale. — Leurs travaux litté-
raires.— Leur vie religieuse imprégnée de l'esprit catholique.— Immigra-
tion de Juifs allemands en Hollande. — Organisation de la communauté
portugaise d'Amsterdam. — Les premiers rabbins de cette conmiunauté.
— Manassé ben Israél. — Création de communautés juives dans d'autres
TABLE DES CHAPITRES. 431
Pages,
villes de HoUaDde. — Les Marranes à Hambourg. — Ils pratiquent peu à
peu ouvertement le judaïsme. — Ouverture d'une synagogue. — Tenta-
tives inutiles de leurs adversaires contre eux. — Une colonie de Juirs por-
tugais au Brésil. — Établissement de Marranes à Bordeaux 131
CHAPITRE VII. — La Guerre de Trente Ans et le soulèvement des
Cosaques (1618-1655). — Malveillance de la ville de Francfort à Tégard
des Juifs. — La Judenstattigkeit. — Émeutes à Francfort contre les
Juifs. — Désordres à Worms. — Châtiment des émentiers. — Interven-
tion de l'empereur Mathias en faveur des Juifs. — Leurs souffrances pen-
dant la guerre de Trente ans. — Situation des Juifs en Pologne. -~ Hosti-
lité des Cosaques contre eux. — Raisons de cette hostilité. — Révolte
des Cosaques. — Massacres des Juifs par les Cosaques. — Alliance des
Juifs et de la noblesse polonaise contre les Cosaques. — Nouveaux mas-
sacres de Juifs. — Bienveillance du roi de Pologne Jean-Casimir pour les
Juifs. — Mesures proposées pour relever le judaïsme polonais. — Reprise
des hostilités par les Cosaques. — Émigration des Juifs de Pologne. —
Influence fâcheuse des talmudlstes polonais sur le judaïsme 148
CHAPITRE VIII. — L'Établissement des Juifs en Angleterre et la
RÉVOLUTION ANGLAISE (1655-1666). — Mauassé ben Israël et ses travaux.
— Les études hébraïques en Hollande ; Joseph Scaliger. — Les illuminés
chrétiens et les rêveries messianiques des Juifs. — Les Puritains en An-
gleteire. — Leur respect pour la Bible et leur considération pour les Juifs.
— Plaidoyer d'un chrétien en faveur du rappel des Juifs en Angleterre.
— L' « Espérance d'Israël *> de Manassé. — Sa croyance à la prochaine
venue du Messie. — Son Mémoire au Parlement d'Angleterre en faveur
du rappel des Juifs. — Sou voyage en Angleterre et ses entretiens avec
Cromwell. — Cromwell favorable à la demande de Manassé. — Débats sur
le retour des Juifs en Angleterre. — Opposition du clergé. — Nouveau
Mémoire de Manassé en faveur de ses coreligionnaires. — Mort de Ma-
nassé. — Autorisation de séjour accordée par Charles II, roi d'Angleterre.
— Coup d'œll sur l'état du judaïsme. — Uriel da Costa à Amsterdam. —
Ses attaques contre le judaïsme rabbinique. — Son exclusion de la com-
munauté juive. — Sa pénitence et son suicide. — Léon Modena. — Ses
« Rites hébreux » contre le judaïsme rabbinique. — Ses propositions de ré-
forme. — Son Art Noham contre la Cabbale. — Joseph Delmedi^o. —
Sa vie errante. — Ses idées avancées. — Simon Luzzato. — Son «Traité
sur la situation des Hébreux ». — Il signale franchement les mérites et
les défauts de ses coreligionnaires ICI
CHAPITRE IX. — Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi (1666-1678). —
Baruch Spinoza. — Premières manifestations de ses doutes. — Son dédain
pour les pratiques religieuses. — Sa comparution devant les rabbins
d'Amsterdam.. — Son excommunication. — Ses idées sur les droits de
l'État. — Ses contradictions. — Son antipathie pour le judaïsme. — Son
u Traité théologico-politique ». — Activité intellectuelle parmi les Juifs
portugais de Hollande. — Antonio Enriquez de Gomez. — Ses « Maccha-
bées » et son « Samson le Nazaréen ». — Les deux Penso. — Création
d'une Académie poétique juive à Amsterdam. — David de Lara et Benja-
432 TABLE DES CHAPITRES.
Pagei.
min Moussafia. — Ballhazar Orobio de Castro. — Ses souffrances comme
Marrane. — Son livre de polémique contre le christianisme. — Sabbataï
Cevi. — Ses excentricités. — Il se révèle comme le Messie. — Ses nom-
breux partisans. — Ses voyages eu Orient et en Egypte. — Son séjour à
Jérusalem. — L'aventurière polonaise Sara. — Son mariage avec Sabbataï
Cevi. — Nathan-Benjamiu Lévi et sa propagande en faveur de Sabbataï.
— Sabbataï proclamé Messie à Smyrne. — Enthousiasme pour le nouveau
Messie en Orient et en Europe. — Efforts des partisans de Sabbataï pour
àholïT le judaïsme rabbiniqae. — Sabbataï appelé par ordre du sultan à
Constantinople. — Son arrestation et sa détention au château de Kostia.
— AIfluence de Juifs de tous les pays pour le visiter. — L'agitateur Néhémie
Cohen auprès de Sabbataï. — Sabbataï dénoncé à la Porte comme traître.
— Sa conversion à l'islamisme. — Continuation de l'agitation sabba-
tienne. — Abraham Miguel Cardoso. — Son zèle pour la Cabbale et Sab-
bataï. — Fin obscure de Sabbataï. — Inauguration solennelle d'une syna-
gogue à Amsterdam 184
CHAPITRE X. — Tristesses et joies (1670-1720). — Expulsion des
Juifs des possessions espagnoles d'Afrique. — Expulsion des Juifs de
l'archiduché d'Autriche. — Leur établissement dans le Brandebourg. —
Origine de la communauté juive de Berlin. — Bienveillance du Grand
Électeur pour les Juifs. — Lutte des Jésuites contre le Saint-Office en
Portugal. — Suspension, par Clément X, de l'Inquisition en Portugal. —
Un autodafé d'hérétiques et de Marranes à Madrid. — Hostilité des corpo-
rations des marchands contre les Juifs. — Plaidoyers chrétiens en faveur
des Juifs. — Développement des études hébraïques parmi les chrétiens. —
Richard Simon. — Son équité à l'égard des Juifs. — Isaac Cardoso et
sa défense des Juifs. — Prédilection de Charles XI, roi de Suède, pour les
Caraîtes. — Le Caraïte Mordekhaï ben Nissan. — Jean Walfer contre les
Juifs. — Wagenseil et ses x Traits de feu de Satan».— Eisenmenger. —
Son pamphlet « Le judaïsme dévoilé ». — L'empereur Léopold II défend
la vente de ce pamphlet. — Calomnies au sujet de la prière Alènou, —
— Guillaume Surenhuys et sa traduction latine de la Mischna. — Jacob
Basnage. — Son « Histoire de la religion des Juifs ». — Autres historiens
favorables aux Juifs JH
CHAPITRE XL — Profonde décadence des Juifs (1700-1760). — Mé-
diocrité de la généralité des rabbins de ce temps. — David Nieto. —
Juda-Léon Brieli. — Superstitions juives. — Lopez Laguna et son « Mi.
roir de la vie ». — Respect exagéré des Juifs pour leurs coreligionnaires
riches. — Leur profonde pauvreté. — Leur crédulité. — Les agitateurs
messianiques Daniel Boiiafoux et Abraham Cardoso. — Le faux Messie
Mordekhaï d'Eisenstadt. — Le mouvement en faveur du fils de Sabbataï
Cevi. — La secte des néo-Turcs ou Juifs convertis à Tislamisme. — Juda
Hassid et les Ilassidim. — Extravagances de cette secte. — Néhémia
Hayon. — Son enseignement antijuif. — Ses pérégrinations. — Dissen-
sions à Berlin. — Le rabbin Cevi Aschkenazi d'Amsterdam contre Hayon.
— Ce dernier est soutenu par la communauté portugaise. — Nouvelles
protestations contre les doctrines de Hayon. — Rétractation de Hayon. —
TABLE DES CHAPITRES. 433
Pages.
Extension de l'hérésie sabbatienne en Pologne. — Les Crypto-sabbaliens.
— Échec définitif de Hayon. — Moïse -Hayyim Luzzato. — Son talent
poétique. — Sa prédilection pour la Gabbale. — Il revient à la poésie. —
Jonathan Eibeschûtz. — Ses tendances sabbatiennes. — Ses connaissances
talmudiques. — Sa nomination comme rabbin de Metz. — Souffrances
des Juifs pendant la guerre de la Succession d'Autriche. — Eibeschûtz
soupçonné de trahison envers l'Autriche. — Sa nomination au poste rab-
binique des Trois-Gommunautés. — Ses amulettes. — Eibeschûtz accusé
d'hérésie sabbatienne par Jacob Emden. — Lutte entre les partisans et
les adversaires d'Eibeschûtz. — Conduite ambiguë de ce rabbin. — L'agi-
tateur Jacob Frank. — Ses doctrines antitalmudiqnes. — Excommunica-
tion des Frankîstes. — Intervention de l'évéque polonais DembowskL —
Controverse publique des orthodoxes et des Frankistes sur le Talmud. —
Nouveau colloque. — Conversion des Frankistes au catholicisme. — Ar-
restation de Frank. — Apostasie d'un fils d'Eibeschûtz. — - Agitation en
Angleterre pour et contre les Juifs. — Voltaire. — Motifs de ses attaques
contre les Juifs. — Réponse d'Isaac Pinto à ces attaques. ^ Hostilité, à
Bordeaux, des Juifs portugais contre les Juifs allemands. — Jacob-Ro-
drigue Péreire. — Mémoire de Pinto en faveur des Juifs portugais. —
Animosité des chrétiens de Bordeaux contre les Juifs 230
QUATRIÈME ÉPOQUE
LE RELÈVEMENT
CHAPITRE XII. — Moïse Mendelssohn et son temps (1760-1786). —
Jeunesse de Moïse Mendelssohn. — Ses études à Berlin. — Son amitié
avec Lessing. — Ses « Dialogues philosophiques ». — Ses relations avec
les savants et les philosophes. — Son succès au concours ouvert par l'Aca-
démie de Berlin. — Son « Phédon ou l'immortalité de l'àme »>. — Succès
éclatant de cet ouvrage. — Sa controverse avec le pasteur Lavater. — Sa
défense chaleureuse du judaïsme. — Son opposition aux exagérations des
orthodoxes.— Lessing et son « Nathan le Sage ».— Beau rôle attribué dans
ce drame à un Juif. — Irritation des chrétiens contre lessing. — Tra-
duction allemande du Pentateuque par Mendelssohn. — Protestations des
rabbins orthodoxes contre cette traduction. — Heureuse influence de cette
traduction. — Situation pénible des Juifs d'Alsace. — Leur ennemi Hell.
— Intervention bienveillante de Louis XVI. — Dohm. — Son plaidoyer
en faveur des Juifs d'Alsace. — Son ouvrage intitulé »< Réforme politique
des Juifs ». — Édit de tolérance de l'empereur Joseph II en faveur des
Juifs d'Autriche. — Attaques du théologien Jean-David Michaelis contre
les Juifs. — La « Jérusalem » de Mendelssohn. — Hartwig Wessely. —
Sa campagne en faveur de la création d'écoles. — Opposition des rigo-
ristes. — Mort de Mendelssohn 265
V. 28
434 TABLE DES CHAPITRES.
Pages.
CHAPITRE XIII. — Excès de l'orthodoxie et de la réforme (1760-
1789). — Israël Baal Schem. — Les « Nouveaux Hassidim » et leurs exa-
géraliona. — Dob Béer. — Son ascendant sur ses partisans. — La dignité
de Çaddik. — Motifs de l'expansion de la secte des Hassidim. ^ Leurs
réformes. ^ Affaiblissement de l'autorité rabbinique en Pologne, — Le
gaon Elia Vilna. — Sa lutte contre les Hassidim. — Propagande active
de cette secte. — Inutilité des mesures prises contre eux. — Les disciples
de Mendelssohn. — Leur action sur la bourgeoisie juive d'Allemagne. ~
Isaac Euchel et Mendel firesselau. — Le journal Meassef et les Meassefim,
— Leur influence. — Marcus Herz. — Salomon Malmoo. — Son Autobio-
graphie, — Lazarus Ben-David. — > La haute société juive de Berlin. —
Henriette Herz. — Nomination d'une commission pour améliorer la situa-
tion des Juifs. — Adoption de quelques réformes par le roi. — Les
c( éclaii'és » de Berlin. — Leur hostilité contre les pratiques juives. — Dis-
cussions entre les « éclairés » et les orthodoxes. — Ézéchiel Landau. —
Nombreuses apostasies à Berlin. — David Friedlsnder. — Sa démarche
inconsidérée pour embrasser le christianisme. — Le salon de Henriette
Herz. — La « ligue de la vertu ». ~ Rahel Lewin 288
CHAPITRE XIV. — La Révolution française et l'émancipation des
Juifs (1789-1806). — Herz Médelsheim ou Cerf Berr. — Ses efforts en fa-
veur de ses coreligionnaires. — Convocation d'une assemblée de notables
juifs. — Mirabeau en faveur de l'émancipation des Juifs. — Concours ou-
vert par la société royale de Metz au sujet des Juifs. — L'abbé Grégoire.
— Sa Motion eti faveur des Juifs. — Discussions à l'Assemblée natio-
nale sur la question juive. — Délégation juive à l'Assemblée nationale.
— Émancipation des Juifs portugais. — Démarches de l'abbé Mulot en
faveur des Juifs de Paris. — Proclamation définitive de lémancipation de
tous les Juifs de France. — Appel d'Isaac Berr à ses coreligionnaires. —
Les Juifs sous la Terreur. — Situation des Juifs en Hollande. — Leur
émancipation. — Dissentiments parmi les Juifs d'Amsterdam. — Députés
juifs à l'Assemblée balave. — Sentiments contradictoires de Napoléon Bo-
naparte pour les Juifs. — Persistance, en Allemagne, de l'hostilité contre
les Juifs. — Deux défenseurs. — Abolition du péage personnel en Alle-
magne. — Requête des Juifs à la Conférence de Ratisbonne. — Démarches
de Wolf Breidenbach en faveur de ses coreligionnaires. — Campagne
contre les Juifs d'Allemagne; Grattenauer. — Ripostes à ces attaques. . . 306
CHAPITRE XV. .— Le Sanhédrin de Paris et la Réaction (1806-1815).
— Créanciers juifs et débiteurs chrétiens en Alsace. — Accusation portée
contre les Juifs auprès de Napoléon. — La question juive discutée au
Conseil d'État. — Décret du 30 mai 1806 contre les Juifs d'Alsace. —
Convocation d'une assemblée de notables juifs à Paris. — Abraham Fur-
tado. — David Sintzheim. — Articles du Moniteur sur les Juifs. — Ou-
verture de l'assemblée des notables. — Abraham de Cologna. — Patrio-
tisme des notables juifs. — La question des mariages mixtes. — Discours
du comte de Mole à l'assemblée des notables. — Annonce de la convoca-
tion d'un grand Sanhédrin. ~ Séance de clôture de l'assemblée des notables.
— Réunion du Sanhédrin. -^ Différence établie par le Sanhédrin entre les
TABLE DES CHAPITRES. 435
Pages,
disposilions religieuses et les dispositions politiques ce la Bible. — Les ré-
solutions de rassemblée des notables adoptés par le Sanhédrin. — Décret
restrictif du 17 mars 1808. — Protestions des Juifs contre ce décret. —
Émancipation des Juifs de Westphalie. — Israël Jacobson. — Organisa-
tion (du culte juif en Westphalie. — Émancipation des Juifs de Bade. —
Amélioration de la situation des Juifs de Francfort-sur-le-Mein et des
villes hanséatiques. — Patriotisme des Juifs de Prusse. — Maintien des
lois restrictives en Autriche et en Saxe. — Bienveillance du czar Alexan-
dre I*' pour les Juifs. — Résistance des Juifs russes aux réformes. —
Réaction contre les Juifs d'Allemagne après la défaite de Napoléon. —
Mémoire présenté par les Juifs au Congrès de Vienne. — Le prince de
Metternich et Guillaume de Humboldt en faveur des Juifs. — Campagne
contre les Juifs. ^ Modification perfide, au détriment des Juifs, d'une
décision du Congrès de Vienne. — Lutte des Juifs de Francfort contre la
réaction. — Remise en vigueur des lois restrictives en Autriche et en
Omsse. — Excès populaires contre les Juifs en Allemagne. — Tentative
de déi^ordres à Copenhague. — Ripostes des Juifs à leurs adversaires. —
Louis Boeme. — Sa campagne contre les ennemis des Juifs. — Henri
Heine. — Sonopinion sur le judaïsme. — Son antipathie pour l'Église.
— Sa conversion au christianisme. — Ses « Aveux ». ~ Services rendus
aux Juifs par Boeme et Heine 324
CHAPITRE XVI. — Les Réformes religieuses et la science juive
(1815-1840). — Conséquences des persécutions pour le judaïsme. — Néces-
sité de réformes. -^ Mouvement réformateur en Allemagne. — Modifica-
tions liturgiques en Westphalie. — Introduction de la prédication alle-
mande dans les offices. — Réformes à Hambourg. — Le prédicateur Got-
Ihold Salomoii. — Les altmodisch et les neumodisch, — Akiba Eger et
Mosché Sofer. — Activité des réformateurs. — Un temple réformé à Leip-
zig, — Isaac Bernays. — Ses idées sur le rôle du judaïsme. — Sa lutte
contre les exagérations des novateurs. — Isaac Mannheimer. — Son ta-
lent de prédicateur. — Son heureuse action à Vienne. — La « Société pour
la science et la civilisation juives ». — Erreur grave de cette Société. —
Indécision dans ses vues et son action. — Edouard Gans. — La science
juive. — Isaac Jost. — Qualités et défauts de son Histoire dTsraôl. —
Nachman Krochmal. — Ses recherches scientifiques. — Salomon Rapoport.
— La Révolution de 1830 en France. — Les rabbins français payés par
l'État. — Gabriel Riesser. — Ses efforts en faveur de l'émancipation com-
plète des Juifs d'Allemagne. — Ses diatribes contre les lâchetés et les
apostasies de ses coreligionnaires. — Léopold Zunz. — Son ouvrage
Die Goitesdiensilichen Vortrâge, — Divers organes de publicité des sa-
vants juifs. — David Luzzatto. — Ses travaux exégétiques. — Salomon
Steinheim. -^ Ses « Chants d'Obadia ». — Sa conception élevée du rôle
d'Israël. — Sa « Révélation diaprés la doctrine de la Synagogue ». —
Nouvelle lutte entre les novateurs et les orthodoxes. — Abraham
Geiger, champion des réformes. — Samson-Raphaël Hirsch, représentant
de l'orthodoxie. — Hébraïsants chrétiens 361
CHAPITRE XVII. — Une Accusation de meurtre rituel a Damas
436 TABLE DES CHAPITRES.
Pages.
(1840-1848). — Le sentiment de solidarité des Juifs. — Meurtre du Fère
Thomas à Damas. — Imputation de ce meurtre aux Juifs. — Supplices
infligés aux inculpés. — Protestation du consul d'Autriche contre ces sup-
plices. — Accusation de meurtre rituel à Rhodes. — Accusation analogue
en Prusse. — Découverte des vrais assassins. — Intervention d'Adolphe
€rémieux en faveur des martyrs de Damas. — Démarche des Juifs an-
glais auprès de leur gouvernement. — Dispositions conciliantes de Méhé>
met Ali. — Conduite équivoque du gouvernement français. — Départ de
Crémîeux pour Damas. — Moses Monteflore envoyé dans cette ville
comme délégué des Juifs anglais. — Déclarations faites à la Chambre des
communes. — Serment solennel de Herschel, rabbin de Londres. — Cré-
mieux et Monteflore à Alexandrie. ^ Hésitation de Méhémet Ali à les
laisser partir pour Dama^. — Mise en liberté des accusés juifs. — Firman
du Sultan contre les accusations de meurtre rituel. — Création d'écoles
juives en Egypte. — Salomon Muuk. — Son voyage en Egypte et ses
travaux scientifiques. — Manifestations enthousiastes des Juifs d'Europe
en faveur de Crémîeux et de Monteflore 389
CHAPITRE XVllI 1 . — Orthodoxes et réformateurs en Allemagne.
Situation des Juifs d'Europe (1840-1880). — Extension des réformes à
Hambourg. — Gampague eutreprise par Bernays contre les réformateurs.
— Le parti de la réforme à Francfort. — Michel Creizenach. — Convoca-
tion d'un synode à Brunschwick. — Samuel Holdheim. — Son érudition
talmodique et son scepticisme. — Son influence prédominante au Synode.
— Nouveau synode à Francfort. — Zacharias Frankel. — Organisation
d'une «Église judéo-allemande » A Berlin. — Déclin rapide du parti de
Holdheim. — Michel Sachs. — Son talent de prédicateur. — Sa lutte
contre Holdheim et ses réformes. — Ses travaux scientifiques. — Henri
Ewald etjson « Histoire du peuple d'Israël ». — Benjamin Disraeli. — Ses
idées sur le passé et l'avenir des Juifs. — La Révolution de 1848. — Son
action heureuse en faveur des Juifs. — Nicolas l^^ et les Juifs de Russie.
— Coup d'œil sur la situation des Juifs. — Émancipation graduelle des
Juifs en Angleterre. — Leur émancipation dans la Confédération alle-
mande et plus tard dans le nouvel empire allemand. ~ Tentative de
réaction contre les Juifs en Autriche. — Triomphe définitif de la liberté.
— Leur situation encore précaire en Russie et en Roumanie. — Eman-
cipation des Juifs d'Italie. — Rapt du jeune Mortara dans les Etats pon-
tificaux. — Fondation de Y Alliance israélite universelle. — Son but et
ses progrès. — Création de sociétés analogues en Angleterre et en Autri-
che. — L*apostat juif Frédéric Stahl et le parti de la Croix en Allemagne
contre les Juifs. — L'antisémitisme 407
1. Désigné par erreur comme le CIIAPITHE XIX dans le corps du livre.
TABLE DE RECAPITULATION
DU CONTENU DES CINQ TOMES
TOME PREMIER
De la sortie d*Ëgypte (1400) à TExode babylonien (538)
TOME SECOND
De TExode babylonien (538)
à la destruction du second Temple (70 après J.-C.)
TOME TROISIÈME
De la destruction du second Temple (70)
au déclin de Texilarcat (920)
TOME QUATRIÈME
De Tépoque du gaon Saadia (920) à Tépoque de la Réforme (1500)
TOME CINQUIÈME
De Tépoque de la Réforme (1500) à 1880
INDEX ALPHABÉTIQUE
DES CINQ VOLUMES
»^^^%^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^»
Les chiffres romains indiquent le volume et les chiffres arabes la page. .
Les noms de pays sont imprimés en ÉGYPTIENNES, les noms de villes,
les titres d'ouvrages et certains autres titres sont en italiques^ et tous les
autres noms ou mots sont en petites capitales.
Aaron, çrand-prétre, I, 19, tl, SS.
Aabon. Voir Aron.
Abba ARBKA, III, ItS. 147, 169-173.
Abb4 Mari bkn MoIsb, IV, t40-t4S, S45,
246, 148, 249, 251.
Abba d'Akko, III, 187.
Abbahu, m, 181, 185*189.
ABBAl, m, 218.213-214.
Abdallah ibn Toumart, IV, 105.
Abd-UL-Mbdjid, V, 390, 396, 404.
ABDULBIOUMKN, IV, 105-107.
AbdUL RahMAN, IV, 21, 22-23.
Abbmatar ( David j, V, 140.
Abcndana (Mordekhal), V, 144.
ABBNUACAR. Voir PlllKNTBL.
Abiam, roi, I, 154.
ABIATHAR, prêtre, I, 82, 87, 93, 111, 115,
120, 122, 123, 128.
Abinadab, I, 93.
AbisaI, I, 86, 98-100, 113, 117.
ABIfBR, I, 65, 69, 83. 84, 85, 86.
Abnbr db Burgos, IV, 266-268.
Aboab (Isaac), nibbin eu Espagne, IV,
411, 419.
Aboab (Isaac), rabbin d'Amsterdam, V,
141, 142, 147.
Abou-Isa, chef de secte, III, 316-317.
ABOU-KaRIBA, III. 283, 284.
AbouLaPIA (Abraham), IV, 229-232.
Aboulapia (Moïse), de Damas, V, 392.
Abodl- Hassan. Voir Juda bkn Samukl
Hallbvl
Aboul-Wamo. Voir Jona Mbrwan.
Abrabanbl (Isaac), IV, 379, 408-413, 416,
424. 42.% 441-443, 457; V, 39, 41.
Abrabanbl (Isaac), le jeune, IV, 442.
Abrabanbl (Jada-Léon). Voir Lbom Mb-
DIQO.
Abrabanbl (Samuel). IV, 442, 457-458;
V, 47, 74.
Abrabanbla (Beovenida), IV, 458 ; V, 47,
74.
Abraham, patriarche, I, 14.
Abraham, moine converti, III, 260.
Abraham Bbdarsi, IV, 198.
Abraham bkn David db Posquibrbs, IV,
124.
Abraham bbn Hiyta, IV, 293.
Abraham bbn Isaac, IV, 121
Abraham bkn Samobl db Trok, V, 222.
Abraham bkn Schbrira, III, 333, 334.
Abraham d'Aragon, médecin, IV, 199.
Abraham db Prankknbbro, V, 163.
Abraham ibn Çarçal, IV, 291.
Abraham ibn Daud, IV, 108-109, lis.
Abraham ibn Ezra, IV, 108, 109-113.
Abraham ibn HasdaI, IV, 119, 179.
Abraham Lbvi, cabbaliste, V, 40.
Abraham MaImonidb, IV, 159, I60.
Abraham Senior. Voir Sbnior.
Absalon, I, 105-115.
AbtalION, II, 206, 207, 218,220, 221.
ACHAB, roi, I, 158, 159-168.
ACHAZ, roi, I, 204-207.
ACHAZIA. Voir OCHOSIAS.
AcHiA, prophète, I, 133, 140, 153.
AcHis, roi des Philistins, I, 79.
ACHITOPHBL, I, 95, 104-113.
ACHMKT !•% sultan, V, 115.
AcosTA (Uriel d'), V, 175-178.
Adat Yeschouroun, communauté à Amster-
dam, V, 317.
Adlrrsthal (baron d'). Voir EibbschOtz
(Wolf).
AdoNIAS, I, 106, 120-122, 127.
Adonim. Voir Dounasch bbn Labrat.
440
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Adoniram. I« 130, 145, U«.
Adrikn, III, 76-8t, 84-80, 91-98. 101, 104,
106.
AduUam (ville), I, 90.
Aelia Capitolina^ III, 98.
Affligé» de Sion, I, S67, t68 ; IV, 134.
AFRIQUE SEPTENTRIONALE (Juifs de 1')
IV, 105; V, 811.
Agao, roi, I, 70, 72.
AooKB, prophète, II, 5, 6.
AOOBARD, III, 338-341.
Agrippa I*% II, S84-287, t89,895-S98, 300-
308.
Agrippa II, II, 338,333.341,349,350,351,
355, 363, 364, 378, 375, 387 ; III, 6, 7,
13, 67.
Aouilar (baron d'), V, 247, 248.
AHA, III, 239,240.
AhaI bar Huna, m, 243.
AhaI db Sabha, III, 317.
Ahbr. Voir Elisa bbn Abuta.
Ahron. Voir Aron.
ABU.NAI, III, 319, 324.
Ar, I, 34.
Ailat, port, I, 136, 137.
Akbaritbs, secte Juive, III, 335.
Ariba bbn Josbph, III, 20, 22, 27-32, 34,
61, 66, 87, 99, 103.
Akiba Egbr. Voir Egbr.
Arylas. Voir Aquilas.
Albkrt db Brandebourg, V, 28-29.
Albbrt, empereur, IV, 244, 245, 249, 250.
Albigeois, IV, 163, 164. 178.
Albinus, procurateur, II, 342, 343.
ALCIMB, II, 112-113, 116, 118, 122.
Aldobrandini, V, 131.
Alènou (prière d'), V, 223-224, 225-226.
Albssandro, apostat juif, V, 98.
Alexandra. Voir Salomé Albxandra.
Albxandra, fllle de Hyrcan II, II, 196,
215, 222, 223, 224, 226, 231.
Alexandre Balas, II, 124, 125.
Alexandre Ltsimaqub. Voir Lysimaqub.
Alexandre le Grand, II, 51-54.
Alexandre Jannée, II, 178, 181-187.
Alexandre II, dis d'Aristobule, II, 205,
208, 209.
Alexandre, mari d'Alexandra, II, 231.
Alexandre, flls d'Hérode, II, 237, 238.
Alexandre III, pape, IV, 130-131.
Alexandre I", tjar, V, 343-345.
Alexandre II, tsar, V, 422.
Alexandre (Séligraann), V, 315.
Alexandre Sbvî^re, III, 148-149.
Alexandrie (communauté d'}, II, 56, 132-
133, 211, 229, 230, 287, 290-292, 301, 354,
402 ; III, 73, 74, 235, 236.
Ali, khalife, III, 298, 299.
Alkabéç. Voir Salomon Alkabéç.
Allebrand, évéone, IV, 76.
ALLKOORISTES, IV, 238-240.
ALLEMAGNE (Juifs d'), III, 271 ; IV, 86-
38, 68,73-79, 102-105, 130; V, 5-7, 10,
11-13, 24, 29, 72, 74-78, 126, 148-152,
198, 208, «18-222, 243-245, 275, 280-284,
285, 294-306, 319-324, 354-360, 362, 379,
420-421.
Alliance Isr. universelle, V, 424-425.
Allianz in Wien (Isr.), V, 425.
ALMANZI, V, 382.
Almanzoor, khalife d'Andalousie, IV, 35.
Almohadbs, IV, 105-107, 118.
Alphonse III, roi de Portugal, IV, 211.
Alphonse VI, roi de Castille,.IV, 67, 68-70.
Alphonse VIII, le Noble, IV, i is, 162.
Alphonse X, le Sage, IV, 200-202, 210.
Alphonse XI, de Castille, IV, 252, 263-
269, 289.
Alphonse II, duc d'Esté, V, isi.
Alphonse db Valladolio. Voir Abnbr db
BURGOS.
Alphonaine» {TabU»)^ IV, 201.
ALSACE (Juifs d), V, 878-280, 308, 309-
318, 324-325, 327, 337.
Altpe, d'Antioche, III, 823, 224, 225.
AMALBCITBS, I, 34, 70, 82.
Amasa, général, I, 113, 115, 117, 118.
ANATUS LuSITANUS, V, 86, 98.
AmaziaS, roi, I, 179, 180, 181-183.
Amazias, grand-pontife, I, 187, 191.
Ambroisb de Milan, III, 232.
AMÊSIAR, III, 228, 230.
AMÉRIQUE DU NORD (Jaifs de 1'), V, 414,
419.
Ames (association des), doctrine cabbmlis-
tique, V, 110-111.
Ammaûs^ I, 41.
AUMI, III, 181, 182, 185, 198.
AMMONITES, I, 51, 60, 68, 69, 97, 99, 102.
AMNON, I, 104, 105.
AMOLO, III, 342-343.
Amon, roi, I, 225-226.
AMORAIM, Iir, 153-154.
Amos, prophète, I, 184, 188, 189-191, 193.
AMRAM BEN ISAAC IBN SCHALBIB, IV, 67, 69.
Amnerdam, V, 134-135, 137-142, 147, 161,
168, 176, 186, 190-192, 210, 233, 239-241,
317.
Amulettes d'Eibbsch&tz, V, 249-251.
ANAN, grand-prétre, 11,342, 343, 380, 381,
382.
ANAN BEN David, III, 319-323.
Ananel, grand-prétre, II, 221, 222, 823.
ANANEL DI FOLIGO, V, 84.
Anania, fils d'Onias IV, II, 160, 182.
Anania, II, 317.
Ancône (Juifs d'), V, 52, 53, 86-87, 90-92.
Andradb (.\braham), V, 328, 331*
André, roi de Hongrie, IV, I7i.
Andromaqub, gouverneur de la Célésyri4>,
II, 53.
Androniqub, lieutenant d'Antiochus, II,
84.
ANGLETERRE (Juifs d'), IV, 104, 127-129,
165, 169, 194, 199-200, 222-226; V, 161,
164-174, 259-260, 380,395, 420.
ANOLO-JEWISB ASSOCIATION, V, 425.
Antigone, général d'Alexandre le Grand,
II, 55, 56.
Antigone, âlsde Hyrcan, II, 160, 180, I8l.
Antigonb, fils d'Aristobule, II, 207, 210,
214, 216, 217, 218, 219, 220.
Antiliban. Voir Hermon,
Antimaîmonistes, IV, 171-179, 187-188,
214-218.
Aniioche^ II, 57.
Antiocbus Cyzicènb, II, 160, 161.
ANTIOCHUS EpiphaNE, II, 70, 79-81, 85-92,
97-98, 108.
Antiochus Eupator, II. 108, 109, 110, 118.
Antiocuus le Grand, II, 63, 69, 70.
A.NTIOCBUS SiDÉTES, II, 149, 152, 153, 155-
157.
Antiochus VI, II, i27, 128.
Antipas, fils d'Hérode, II, 242, 249, 255,
200, 202, 205, 208, 263, 283, 285, 286, 287.
Antipater, père d'Hérode, II, 197, 198,
209, 210, 211,213, 214.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
441
Antipatek, petit-fils d'Hérode, II, 237-
240.
Antisémites, V, 426-427.
A5TITALMUD1STE8 Voir FraNKISTBS.
ANT1TIUNIT4IRI», V, 71.
Antoine (Marc), II, 215, 218, 219, 220, 223,
225.
Antonin le Pihuk, III, 107, 120, 121.
ApioN, II, 289, 294.
Apollonius, général syrien, II, 88, 98.
Apollonius Molon, II, 288.
Apostoli, III, 117, 151.
Aqubt, de Savoie, IV, 279.
AquilaS, III, 64-68, 78, 82.
ARABIE (Juifs d), IV, 133134.
ARAMÉBNS, I, 98.
ARBUB8. Voir Pedro Arbuks.
Archblaus. âls d'Hérode, II, 242-244, 248.
Ardbschir, roi perse, III^ 176.
Arbtas Pbilhbllbnb, roi des Nabatéens,
n, 197, 199, 205.
Aroun, roi des Mongols, IV, 221, 226-227.
Aristobui^, fils d'Alexandre Jannée, II,
187, 194-203, 207, 208, 209, 231.
Aristobulb, fils d'Hérode, II, 237, 238.
Aristobulb III, beau-frère d'Hérode, II,
221, 222, 223, 231.
Aristobulb, fils de Hyrcan, II, 160, 179-181 .
Armleder, IV, 275-276.
Arnaud -AMAURi, IV, 164.
Arnaud db Tonorbs, V, 2, 18, 21.
ARN0LDISTB8, V, 23.
Arnstbin (Fanny d'), V, 347.
Aron BSN AscHKR, massorète, V, 8.
ARON BEN MeSCHOULLAM, IV, 172.
Aron ibn Sardjadou, IV, 6, 7, lo, 12, 15.
Aron d York, IV, 200.
Aron Hallbvi, IV, 213.
Aroukh^ de Nathan ben Yehiel, IV, 66.
ARTAXERXiiS LONGUEMAIN, II, 10, 12, 17, 18.
ARTAXBRXiâS MNÉMON, II, 48.
ASA, roi ae Juda, I, 154-156.
ASAPU, psaliniste, I, 94.
ASCHER (tribu d'), I, 36 37.
A8CHBR D'UdINE, V, 94.
ASCHKR BSN YeHIKI., IV, 243, 245, 251-253.
AtCHBRI (fils d'), IV, 269-271.
AscBi, amora, III, 227-230.
AscBKKNAZi. Voir Salomon Aschkenazi.
Àtdody ville, I, 54.
ASIE (Juifs d'), IV, 132-135.
ASIE MINEURE, V, 79.
ASKALONI (Joseph). V, 115.
Assemblée (Grande), II, 24, 167.
ASSEMBLEE DES NOTABLKS JUIFS, V, 327-335.
Assemblée nationale, V, 309-313.
ASSER (Moïse), V, 318.
A8SI, III, 181, 182, 185.
ASSOCIATION DES ÂMES. Voir A MBS.
Assyriens, I, 196.
ASTARTB (culte d'), I, 154, 155.
ASTRUC (Aristide), V, 424.
AsTRuc DE LuNBL (Dod). Voir Abba Mari
BEN MoTSB.
AsTRUc DB PORTA. Voir MoISB Nahmani.
AsuMÇAO (Diogo de la), V, 136.
Athalie, reine, I, 167, 173-175.
Athias (Isaac}, V, 144.
Athrongbs, coef de bande, II, 246, 248.
AuKRBACH (Jacob), V. 364.
AuauSTB, II, 242, 243, 247, 248, 249, 254.
Voir Octave.
AuousTiN (saint), III, 239.
AUTODAKÉ (à Madrid), V, 216-217.
AUTRICHE (Juifs d'), V, 95-96, 126, 152,
212, 282, 319, 343, 331, 421-422.
AvicBBRON. Voir Salomom ibn Gabirol.
AviODOR (Isaac), V, 334-335.
Avila (controverse religieuse k), IV, 299.
Avila (Le prophète d'}, IV, 232-233.
Avrrus, III, 269, 270.
Aylon (Salomon), V, 240.
AZARIA DBI ROSSI, V, 107.
AzARiAS. Voir OSIAS.
AZARUS, grand-prétre, I, 134, 195.
AZRIEL, e«bbaliste, IV, 181, 186.
Baal (culte de), I, 160, 161,
Baalbkkites, secte juive, III, 335.
Baal-Schem, V, 288.
Baal-Zebub, I, 168.
Baaza, loi d'Israël, I, 154-156.
Babylone, I, 260, 269, 270.
BABTLONIE (Juifs de), III, 162-166, 168,
171, 181, 189-190, il6, 298, 304-305.
Babylonien (Talinud), III, 229.
Bacchidbs, général syrien, II, 112, 115,
121, 123.
Bachourim, ville, I, 111, II2.
DADE (Juifs du grand-duché de), V, 340.
Badis, roi maure, IV, 45, 57, 58.
Baermann (Issachar), V, 226.
Bagoas, eunuque perse, II, 49.
Bagosbs. Voir Bagoas.
Bauram Tschubin, général perse, III, 253.
Bahikl dk Saragossb, IV, ne.
Bahya ben Josbpu ibn Pbkouda, IV, 55-56.
Bdle (Juifs de), V, 309.
Balkin, prince maure, IV, 45.
Balmbs (Abraham de), V, 34, 38.
Barak, I, 51.
Barcokbba, m, 87-96.
Bar-Kappara. Voir Simon bar Kappara.
Barnavr, V, 311.
Barrios (Daniel de), V, 232-
Barucu (Jacob), V, 355.
Barucu, disciple de Jérémie, I, 240, 241,
253, 255, 256, 259, 266.
Barukh dk Bénbvknt. V, 40.
Basnaoe (Jacob), hisitorien, V, 227-229.
Basoula (Moïse), V, 178.
Bassan (IsaTe), V, 244.
Basse-Terre^ en Palestine, I, 42, 47.
Batuori (Etienne), roidePolo^cne, V, 122,
BAVIÈRE (Juifs de), V, 343, 421.
Bayol (Haus), renégat juif, IV, 389-390.
Bbaconsfirld (lord). Voir Disraeli.
Béatrice Mendbsia. Voir Gracia,
Bker (Dob), V, 289-291, 292.
Bkkr (Jncob), V, 363.
Bekiin, III, 13.
BÊLA IV, roi de Hongrie, IV, 209.
Belkis, reine de Saba, I, 139.
442
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Brlmontb (Jacob-Israèl), V, 134.
Bklmontb (Miânuel), V, 192.
BfENAÎAHou, eénéral de Saloraon, I, 1S7.
Bbr-Datid (LnzaruB), V, S98, 32t.
BBNÎE-BatHYRA, II, 221, 228.
Bbnrdict d'York, IV, 128.
Bbnbt (Mardochal), V, 365.
Bkn Hadad I*r, roi d'Ara ro, I, 155, 158.
Brn Hadad H, roi, I, 166, 167, 170.
Bkn Hadad III, roi, I, 179.
Benjamin (tribu de), I, 37, 38, 52, 61, 64.
Brnjamin db Tibbriadb, ni, 259, 261.
Bbnjamin db Tudblb, IV, 119.
Bbnjamin Nahavbmdi, III, 331-332.
BbnoIt XII, pape, IV, 277.
Bbnou-KooraTza, tribu juive, III, 294.
Bbnou-Nadhir, tribu juive, HI, 293.
Bbnvknistb (famille), IV, 33. Voir les dif-
fér^ntjt Bkmvbnistb à leurs prénoms.
Bbn Zkbb, V, 296.
Bbkakya bbn iNatronaI Nakdan, IV, 189.
Bbrbnicb, sœur d'Agrippa II, II, 332, 347,
349, 372, 385, 386, 393, 397, 401; III, 6,
13, 67.
BBRRNice, fille de Salomé, II, 237.
Berlin (Jn'ih de), V, 13. 126, 214, 239, 266,
291, 298-306, 319, 363, 412-414.
Bbrnal, frères martyrs, V, 186.
Bernard (Isaac), V,'266.
Bernard db Clairvaux, IV, loi, 103.
Bernardin DB Fkltrb, moine, IV, 384-387.
Bernardo (Fratre), moine, V, 44.
Bbrnays (Isaac), Y, 368-369, 407, 408.
Bbrr Bino (IsaTe), V, 308.
Bbrr Isaac Bbrr, V, 307, 311, 313, 327,
329 331.
Bbrr (Michel), V, 327, 338.
Bbrtbold, évoque de Strasbourg, IV, 281.
Bbrthold Eooltspbcht, IV, 284.
Bertrand du Gubsclin, IV, 295, 296.
Bbruria, III, 110.
Betar (siège de), III, 91-96.
BétheU I, 34, 152, 189, 190, 191.
Bethléem, I, 74, 75.
Bbthsabbb, I, 102, 103, 121.
Bethiour, localité, II, 109.
Bel Jacob, synagogue d'Amsterdam, V,
135, 137, 139.
BbuoNOT, V, 326, 338.
Bible (étude de la), II, 11-12; III, 152153,
238; V, 34-35, 219, 417.
Bikkouré Ittim, journal littéraire, V, 382.
BiSCHOFPSWBRDBR, V, 300.
Bismarck (Prince de), V, 419.
Blanche de Bourbon, IV, 291, 294, 295.
Blanche db Castillb, IV, 196, 197.
Bloch (Mathathias), V, 199, 201.
Blois (Martyrs de), IV, 1 15-116.
BoDO, moine converti au judaïsme, III,
341.
BOBRNB (Louis). V, 350, 354, 355-356, 360.
BOBTHUSIBNS, 11, 233.
BOHÊME (Juifs de), V, 74, 247, 351, 422.
BOhm (Jacob), V, 163.
BoLBSLAW Plus, prince polonais, IV,
284.
BoMBBRa (Daniel), V, 31, 36.
BONAPOUX (Daniel-Israel), V, 234.
BONALD, V, 325, 326.
Bonapartr. Voir Napoléon.
BONBT DE LaTTBS, IV, 455-466 ; V, 21, 22.
BoNiFACK VIII, pape, IV, 248.
BoNiFACB IX, pape, IV, 312.
BoNNBT, de Genève, V, 271, 272.
Boraitot^ III, 137.
Bordeaux (Juifs de), V, 147, 261-264, 309,
314.
Boso, roi de Bourgogne, III, 344.
BostanaJ, exilarque, III, 254, 298, 299.
BooLAN, chef des Khaxars, III, 325.
BBANDEBOURO (Juifs de), V, 12, 126,
212-214.
Brandon (David), V, 144.
Bras Nbto, V, 52, 53.
Bray (martyrs de), IV, 126,
Brbidbnbach (Wolff), V, 321.
Brème (Juifs de), V, 342, 346, 349, 350.
BRÉSIL (Juifs iiu), V, 146-147.
Brbssblau (Mendel), V, 295, 296, 364.
Bribli (Juda-Léon), V, 230-231, 241.
Broolib (prince de), V, 312.
Brombt, V, 317.
Bruna (Itraél), IV, 389-390.
BRUNSWICK (Juifs de), V, 126.
Brunswick (duc de), V, 270, 272, 274.
Bruxellee (Juifs de), IV, 284.
Buchholz, V, 321.
Budny (Simon), V, 124.
Butzer, V. 75.
BuxTORF (Jean), V, 162.
Byxance (Juifs de), III, 263, 345; IV, 131-
132.
Cabbalb et cabbaustbs, IV, 175, 180-187,
228-238; V,30, 40, 50, 94,'108-114, 174-
175, 195-196, 222, 244, 254.
Çaddik, titre des chefs des Hassidim, V,
290, 292.
Cauen (Isidore), V, 424.
CaInitbs, secte gnostique, III, 55.
CaTphe, II, 275, 283.
Calendrier juif, III, 39-40.
CalIGULA, 11,284, 286, 291, 294-296.
Callirhoé, I, 41.
CANAAN, I, 13, 14, 23, 33, 35, 39.
Cananéens, I, 13, 48.
Canbino, V, 211.
Cantique des Cantiques^ II, 67, 68; III, 21.
Capharnaùm^ ville, II, 267.
Capistrano (Jean de), IV, 357, 360, 362-
368, 385, 462.
Capito. Voir Wolf Capito.
Capnion. Voir Rbuchlin.
Capsali (Moïse), IV, 369, 452.
Capsali (Klia), IV, 455.
Caracalla, III, 144, 145.
Carafpa (Pietro), cardinal, V, 62, 83, 85.
Caraitbs, III, 320-324, 330-332, 335-336,
348-349; IV, 1315, 107,109,136, 145-146;
V, 222-223, 404.
Cardoso (Abraham-Miguel), V, 209-210,
234.
Cakdoso (Diego), V, 144.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
443
Cardoso (Isaac-Fernftndo), V, Î09, ttl.
Carlstadt, réformatear protestant, V, 77.
Carmel (mont), 1, 4t.
Caro (Joseph). Voir Karo.
Carvajal (Antonio-Pemaodes)., V, 109,
173.
Carvallo (Jules), V, AU.
Casimir lb Grand, roide Pologne, IV, 366.
Casimir IV, roi de Pologne, lY, 366-368,
46t. 463.
Cassiodorb, moine, III. t66.
Cassios Lonoinus, général ronudo, n,t09,
ti4.
Castbllanb (de), Y, 3io.
Castro (Bendito de), médecin, V, tOt.
Castro (Balihssar Orobio de),V, 193-194,
t30.
Castro (Rodrigo de), Y, 143, 144.
Caturrinb, infante espagnole. Y, 45.
Cbmah bbn KapnaT, gaon, IV, lo.
Cémah David^ chronique. Y, ito.
Cbnboa (Sansone), Y, lt8.
CbNS romain, II, t49, t50, 853.
CbNSURB, V, 83-84, 97, 130-131.
Cbrp BbRR, y, 306, 313.
Cbrp Bbrr (Lipmann), Y, S30.
Cbsar, II, t09, tio, tl3.
Cétarée (Juifs de), II, t3t, 841, t49, 345,
846, 3S3; III, 86.
Cbstius Gallus. Voir Oallus.
CBTI ASCHKBNAZI, y, 837. t39-t41.
Chanoun, roi ammonite, I, 97.
Chants (CObadia, de Steinheim. Y, 384-385.
Charlkmaonb, III, 3t6-3t8.
Cbarlbs lb Cbauvb, III, S4t-344.
Charlbs y, roi de France, 1 Y, 886, 887,888.
Charlbs VI, roi de France, lY, 313.
Charlbs X, roi de France, Y, 378.
Charlbs IY, empereur, lY, 880, 888,883,
885; Y, 149.
CBARLBft-QoiNT, Y, 48, 45, 51, 54, 55, 59,
78, 73, 88, 138.
Charlbs II, roi d'Angleterre, Y, 174.
CHA.RLBS II, roi d'Espagne, Y, 816.
Charlbs XI, roi de Suède, Y, 888, 883.
Chablks-Fréobric, grand-duc de Bade,
Y, 340.
Chatbaubriand, y, 385.
Chblbbi (Raphaël-Joseph), Y, 196, 197, 198.
Chbmnitz, avocat. Y, 150, 151.
Childbbbrt I*', III, 869.
Chilkia, grand -prêtre, I, 888, 831, 883.
Chilpbric I*% III, 870.
Cbintila, roi wisigoth, III, 878.
Chmiblnicki, chef cosaque. Y, 155, 157-
159.
Chorin (Aron), Y, 366.
Cbrktikns (nouveaux), Y, 148.
Christian- ÀuausTB, comte palatin. Y,
888.
Christian IY, roi de Danemark, Y, 138,
146, 193.
CURIBTIANISMB, II, 858-868.
Chroniquburs juifs, y, 80-88.
CuusAi, conseiller de David, I, 111, 118.
Chuthbbns. Voir Samaritains.
CioN (Jonaihftn), Y, 7, 10,
CiCBRON, II, 804, 805.
Claudb, empereur, II, 896, 897, 300, 303,
304.
Clbmbns, prosélyte juif, III, 66, 68, 69.
Clbmbnt IY, pape, IV, 805, 806.
Clbmbrt VI, pape. IY, 873, 879, 880, 318.
Clbmbnt VIL pape. Y, 47, 58-55, 57-58.
Clbmbnt YIII, pape, Y, 130, 131, 137.
Clbmbnt X, pape. Y, sis.
Clbmbnt XIII, pape. Y, 856.
Clbopatrb, reine d Egypte, II, 288, 883,
884, 885, 889.
Clbrmont-Tonnbrrb (comte de). Y, 311.
Clotairb II, roi, III, 871.
Cochblkt, y, 408.
COHBN ROPB, Y, 814.
Colubr (Thomas), Y, 178.
Colloques sur lb Talmud. Voir Talmud.
CoLooNA (Abraham de). Y, 330, :i3i, 335.
Cologne (Juifs de). Y, 318.
CoMMODB, empereur, III, 133.
Compagnons [ffahirim), III, 43.
CoNciLBS : — d'Avignon, IY, 165. — de
Bésiers, IY, 199. — de Latran, IY, 131.
— de Meaux, III, 341. — de Nicée, III,
801. —d'Oxford. IV, 169. — de Paris, III,
343. — de Rome, IY, 68, 166-167. — de
Tolède, III, 308-309. — de Trente, Y, 63.
— de Vienne, IY, 808.
CoNPORTB (David), Y, 838.
Conrad db Wintbrtur, de Strasbourg,
IV, 880-888.
Conseil (grand), II, 36-37, 183, 189-198,
806.
Consistoire central (des Israélites fran-
çais), Y, 368.
Constance, empereur, III, 808-807.
Constantin, 111, 199-808.
Conti (Vicenti), Y, 94.
Controverses. Voir Talmud.
Convention (la). Y, 314-315.
CORONEL, IY, 419; Y, 101.
CoRREA (I^tabelle), V, 198.
Cosaques contrblks Juifs, Y, 153-159.
Costa Atias (Isaac da). Y, 318.
Costa (Emm. da). Y, 6i.
Costa (Uriel da). Voir Acosta.
CouTiNHo (Fernando), évéque, Y, 58.
Crassus, II, 808,
Crbizbnach (Michel), Y, 408, 409.
Crbmibux (Adolphe), V. 394, 395, 396, 408-
406.
Croises, IV, 74-80, 10M04, 186, 188-189,
161, 193, 854-855.
Crom^ell (Olivier), V, 164, 167, 169-173.
CROTUS RubIANUS, y, 83, 86.
CRTPIO-SaBBATIENS, V, 848 843.
CUMANUS, procurateur, II, 337-340.
CUNBOONDB, princesse allemande, V, 5,
6, 11, 13.
CuTHBENS. Voir Samaritains.
CURIBL (Jacob), Y, 141, 146.
CtaXARB, I, 886-887, 839.
Cyrille d'Alexandrie, III, 835.
CyruS, 1, 873, 881-883; II, 1.
CzARNiCKi, K^nérai polonais. Y, 159.
CzECHOVic (Martin), Y, 184
44i
INDEX ALPHABIiTIQUE.
Dk Costa. Voir Costa.
Daoobkrt, roi, III, 871.
Dalbkro (chancelier), V, 321, 340.
Damas, I, 99, 14S.
Damas (affaire de), V, 390*404.
Dan (ville de). I, 152.
Dan (tribu de), I, 38, 39.
DANEMARK (Juifs de), V, 354, 419.
Daniel (livre ae), II, 9ft-l00.
Danibl Israël. Voir Laouna.
DANTii, IV, 260.
Darius, II, 5.
Daub, V, 353.
Daud, inédeciD, V, loi, 102.
David, roi, I, 74-79, 81-123.
David Alrouhi, imposteur, IV, 133.
David BBZf Danibl, exilarque, IV, 217.
David bkn Joskph Kimhi. Voir Kiuhi.
David bbn Juda, exilart^ue, III, 334.
David bbn ZarkaT, exilarque, III, 351,
252; IV, 4, 5-7, 10, 11.
David db Pomis. Voir Pomis.
David ibn Abi-Zimka, V, 40.
David ibn Albila, IV, 272.
David Maïmonidk, IV, 215, 217.
David Nbgro, IV, 306, 307, 308.
David Rbubëni, V, 46-51, 55, 56.
Dbbora, prophétessff, I, 51.
Décret du 17 mare 1808, V, 337-338.
Dblitzsch (Franlz), IV, 388.
Dblmedigo (Elie), IV, 382-384; V, 38, 180.
Dblhbdioo (Joseph), V, 175, 180-182.
Dbhbowski, évéque, V, 254-256.
DÉMBTRIUS, II, 79, 111-113, 121, 124.
DÉMKTRIUS II NiCATOR, II, 125-127, 146.
Denier d'or, IV, 275.
Dbnis, roi de Portugal, IV, 211.
Dbnts Machault, IV, 312-313.
Dbza, inquisiteur, V, 42.
Dhou-NowaS. m, 284-286.
Dialogues philosophiques, à^ Mendelssohn,
V, 267.
D1A8 (André), V, 45.
DiDON, niédecio, V, 207.
DiBZ, V, 283.
DiODOTB Tryphon. Volr Tryphon.
DiONYSiAQUBS (fête des), II, 65.
DiSRABLi (Benjamin), V, 417-418.
DoB Bbbr. Voir Bber.
DoHM (Chrétien), V, 278. 280-282, 283,
338.
Dominicains dbColog.nb, contre les Juifs,
V, 2-30.
DoMiNius Aman (Epipbane), V, 323.
DOMITIBN, III, 66-69.
DoNiN (Nicolas), apostat, IV, 195-197.
Donméh (Les), secte judéo- turque, V, 236.
DoRiA (André), V, 79, 80.
DoRMiDO (Manuel-Martinez), V, I68.
DOSITHKB, II, 134, 135.
DossA bbn Saadia, IV, 12, 22.
DOUNASCH BBN LaBRAT, IV, 20, 26, 28.
DOG.NASCH BKN TaMIM, III, 347 ; IV, 18, 22.
Drach (l'nbbé), V, 398.
Drusillb, sœur d'Agrippa II, II, 330, 340.
Duartb dk Paz. Voir Paz.
DuBNO (Salomon), V, 277.
DudaT, III, 318, 319.
Du GuBscLiN. Voir Bertrand Do Oubsclin.
Dons Scot, IV, 224.
Duport, V, 311, 313.
Duran. Voir Simon Doran.
£
ÈBioNiTBS, II, 279. Voir Jddko-Chrktik.ns.
Ecclésiaste (livre de 1), II, 239; III, 21.
Eck (Jean), V, 75-76.
Eclairés (Us) de Berlin, V, 301-303.
Kcoles Crkmikox ao Cairb, V, 404.
Edit de tolérance en Portugal, V, 43; —
DE JosKPU II, empereur, V, 282.
Edi.ks. Voir Samobl ëdlïîs.
Edouard 1er, roi d'Angleterre, IV, 222,
22i-225.
Edzardus (Esdras), V, 193, 205.
Efodi. Voir Profiat Duran.
Kger (Akiba), rabbin, V, 365.
ËGiCA, roi wisigoth, III, 309.
Kgidio db Vitbrbb, V, 23. 24, 54.
Eglise judéo-allemande y V, 412, 416.
EGYPTE (Séjour des Israélites en), I, IS-
IS. — (Juifs d'), IV, 135 136; V, 404.
Kgyi>tiens, I, 16, 17.
EibkscuCtz (Jonathan), V, 238, 242, 246-251 ,
258.
EibeschCtz (Wolf), V, 258.
E18EN.MENGKR (Jean-André), V, 224-226.
Ela, roi, I, 156.
Kldad haddani, III, 349.
Eléazar, hasmonéen, II, 109.
Rlkazar, martyr, II, 91.
Eléazar, pharisien, II, 177, 178.
Eléazar ben Arak, III. 7, 12, 13.
Eléazar bbn Azaria, III, 20, 22, 66, 94,
95.
Eléazar bbn DinaI, chef de zélateurs, II,
335.
Eléazar bbn hanania, zélateur, 348, 850,
352, 359.
Eléazar bbn Jacob, m, 108.
Eléazar ben JaIr, sicaire, II, 335, 352.
Eléazar ben Simbon, zélateur, II, 379.
Eléazar bkn Simon, III, 135.
Eléazar Kalir, III, 313-314.
Elia Levita. Voir levita.
Ei.iA Vilna, gaon, V, 291-293.
Eliakim. Voir Joacbim.
Eliakim, ministre d'Ezéchias, I, 216.
Rliano, petit-fils de Levita, V, 83, 94.
Elias, rabbin d'Angletarre, IV, 200.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
445
EuASiB, grand-prètre, II, 26, 28.
Klib, prophète, I, 162-169.
Elibzkr bkn Hyrkanos, III, 7, 13, 18, 20,
23-25, 27, 34, 51, 64.
Elibzbr db Modin, III, 33.
ELI8ABBTH, reine, V, 233.
Elischa BBN Abuya, III, 36, 57, 58, 101,
102.
Elischa Schor, V, 253.
Eliskb, prophète, I, 168-171, 176, 180,
181.
Emancipation db9 Juifs, V, 15, 229. —
en Allemagne, V, 320-321, 345, 347,
348-349, 420-421,426. — en Angleterre,
V, 259-260. 395, 420. — en Autriche, V,
349, 351, 419, 421-422. — dans le Grand-
Duché de Bade, V, 340, 349. — en
France, V, 309-314, 378-379, 419. — à
Francfort-iiur-le-Mein, V, 34C-341, 345-
347, 349. — dans la Hesse-Electorale,
V, 380.— en Hollande, V, 316- 318, 420.
— en Italie, V, 423. — en Prusse, V,
342,349, 351-352, 419. —en Weslpbalie,
V, 338-339.
Emdbn (Jacob), V, 249-250, 254, 273.
Emmanuel db Bbnbvbnt, V, 94.
Emmaûs^ II, 102.
EmMBRICH, IV, 76, 77.
Â'ndor, I, 79, 80.
En-Etam, I, 135.
En-Cadi, I, 41
EnQBL, V, 287, 299.
En-Bhogel, I, 89.
Enshbim (Moî^eJ, V, 296.
EphraVn (monts d*), I, 42.
EphraÏM (tribu d'), I, 33, 34, 36, 38, 90, 46,
47, 50, 52, 53, 63-65, 140.
Epitre aux Hébreux^ III, 52.
Erasmb, V, 8, 28.
Eroas (Joseph), V, 238.
Erwig, III, 308-309.
ESDRAS. Voir Ezra.
Eskklbs (Berousch), V, 248.
Eskklès (Issachar), V, 247.
ESPAGNE (Juifs d^, III, 272-278.
ESPAGNE WI8XOOTHE (Juifs de 1'), III,
306-310.
ESPAGNE MUSULMANE (Juifs de 1'), III,
310; IV, 19-30, 32-36, 42-63, 81-98, 106-
107.
ESPAGNE CHRÉTIENNE (Juifs de 1'),
IV, 107-113, 117-119, 165, 166, 109, 200-
206, 210-211, 252-253, 263, 265-270, 272,
278, 279, 289-302, 303-306.
Espérance d'hraél , de Manassé , V ,
167,
ESSBNIBNS, II, 165, 170-176, 261, 265.
Esthbr Kibra, favorite juive, V, 115.
ESTORI PaRHI, IV, 2.^0-251.
ÉTATS PONTIFICAUX (Juifs des), V» 128,
130, 348, 423-424,
Etibnnb (saint), II, 321.
EucHBL (Isaac), V, 295, 296, 302.
EUTROPB. III, 232, 234.
Evil-Mbrodach, I, 261-262.
KwALO (Henri), V, 417.
ExiLARQUES, III, 166-168, 300-302, 317,323,
324; IV, 11, 134, 135.
Expulsion dbs Juifs : —de l'Afrique sep-
tentrionale, V, 211. — d' Autriche, V,
212. — d'Avignon et du Comtat-Venais-
sin,V,99.— de l'Espagne, IV, 415-422. —
des Etats pontidcaux, V, 98-99, 130. — de
France, IV, 313-314. — de Portugal, IV,
434-437, 439-440. — de Niremberg, IV,
459-460. — de Prngue, V, 248. — d©
Ratisbonne, IV, 461.
EzRCHiAS, I, roi, 212-222.
EzBCHiBL, prophète, I, 262-261.
EzBKiAS, chef juif, II, 211,212.
Ezra, II. 11-17, 22-24, 25, 30.
Ezra, cabbaliste, IV, i8l, 186.
F
Fadus, procurateur, II, 303, 304.
Fagius (Paul), V, 35.
Falk (Jacob-Josua), V, 247.
Falk Kohen (Josua), V, 124.
Farag ibn 6AL0M0N, médeciti, IV, 215.
Fare (de la), évâque, V, 311.
Farui (famille), V, 393.
Farissol (Abraham), V, 38.
Farnbsë (Alexandre), V, 85.
Fblobnuaubr (Paul), V, 168-169.
FULIX, procurateur, II, 338, 339, 340.
Fbrdinand I«r, empereur d'Allemagne, V,
95, 96, 101, 104.
Ferdinand II, empereur, V, 145, 152.
Ferdinand III, roi de Castille, IV, 170.
Ferdinand V, roi de Castille, IV, 252.
Ferdinand V, le Catholique. IV, 377-378,
392-394, 399-401, 405-407, 414-416.
Ferdinand I*', graud-duc de Toscane, V,
130.
Fkrnand, roi de Portugal, IV, 306.
FliKRAN MaRTINKZ, IV, 308-309.
Ferrure (Juifs de), V, 131.
Fbrrër. Voir Vincent Fbrrbr.
Fkstus, procurateur, II, 341.
Fbttmilch (Vincent), V, 150, 151.
Fiteui judaicus, III, 45-46. Voir aussi Taxb
judaïque.
Flaccus, II, 204, 205.
Flaccus, gouverneur d'Egypte, II, 289, 291.
Flagellants, IV, 282-283.
Flavio Jacobo d'Evora, V, 105.
Flavius Clbmens. Voir Clemens.
Flavius JosiiPHE. Voir .Josbphb b. Mat-
THATIA.
Fleckelbs (Eléazar), V, 302.
Florus, procurateur, II, 343-348,331, 333.
Foix (comte de), IV, 313.
FONTANBS, V, 326.
FouLD (Achille), V, 397, 398.
Foulques db Neuillt, IV, 126.
Frabnrbl (David), V, 266.
Frabnkbl (Saeckel), V, 354.
FRANCE (Juifs de), III, 326-328, 336-344;
IV, 36, 64. 98, 101-102, 104, 113, 124-
127, 193, 196-198, 208-209, 249 251, 253-
256, 286-288; V, 260-264, 306-315, 318-
819, 324-338, 378-379.
446
INDEX ALPHABÉTIQUE.
FRANGE MÉRIDIONALE (Juifs de la), IV,
119-124, 164,165,170, 199, £39, 251, 256,
278.
Francfort (Juifs de), V, 6, 11, 148-151,
321, 340-341, 345-347, 350, 353, 356, 379,
408-409, 412-413.
Francis (MordekhaT), V, 109.
François le', roi de France, V, 35.
François II, empereur d'Autriche, V, 351.
Frank (Jacob), V, 252-258.
Frankkl (Zacharias), V, 412-413.
FraNKISTBS, V, 252-258.
Frkobric Barbbroussb, empereur d'Alle-
magne, IV, 130.
Frbdbric II, empereur, IV, I70,l9l-l92,l93.
Frbdbric lb Bbl, empereur, IV, 262, 275.
Frbdkric III, empereur, IV, 384.
Frbdbric V, prince palatin, V, 139, 150.
Frbobr.c lb Bblliqubux, archiduc d'Au-
triche, IV, 192-193.
Frédéric V, roi de Danemark, Y, 250,251.
Frédéric Ur, roi de Prusse, V, 225,226.
Frédéric II, roi de Prusse, V, 261, 268,
269, 270. 283, 294, 298.
Frédéric - Ouillaumb, Grand • Électeur,
V, 213-114.
Frédéric-Odillaumb II, roi de Prusse,
V, 299.
Frédéric-Guili.aumb m, roi, V, 342, 351,
364.
Frbsco (Moïse), V, 404.
Fribdl^KNDBR (David), V, 295,'296, 298, 299,
SOI, 302, 303, 322, 333, 335, 342.
Fribs (Frédéric), V, 350.
FURTADO (Abraham), V, 307, 314, 327-328,
329, 335, 337.
a
Gahaa^ I, 70.
Gabaon^ I, 34.
OaBAONITBS, I, 34, 35, 72, 96.
Gabinius, gouverneur romain, II, 205, 206,
208.
Gad (tribu de), I, 31, 61.
Gad (le prophète), I, 78, 87, 108.
OALAAD, I, 46.
Galaigo (JoHeph Hayyim), V, 286.
Galico (Elisée), V, 108.
GAULÉE, I, 42, 131 ; II, 361.
GaULÉKNS, II, 263, 264.
Galipapa. Voir Hayyim Galipapa.
Gallbs (prince de), IV, 295, 296.
Gallus (Cestius), gouverneur de Syrie, II,
344, 345, 349, 355, 356, 357, 371.
Gamala^ forteresse, II, 361, 375, 376.
Gamalikl 1er l'Ancien, II, 299.
GaMALIELII, m, 13-23, 34, 39-41, 66, 82-83.
Gamalikl, fils de Juda le Saint, III, 135, 146.
Gamaliel IV, patriarche, III, 181, 182,
Gamalikl V, patriarche, III, 231, 232.
Gamalibl lb Dbrnibr, III, 231, 235.
Ganja, chef cosaque, V, 156.
Gans (David), chroniqueur, V, 119.
Gans (Edouard), savant allemand, V, 371,
372, 373.
Gaonim, III, 299, 300-302, 324, 346; IV, 30.
Garixim (mont de), II, 32.
Gath, ville, I, 91.
GAULE (Juifs de), III, 267-271.
GÉDÉON, I, 51.
Qbigkr (Abraham), V, 383, 386*387.
Getboé (mont), I, 42, 80.
Gênes (Juifs de), V, 79-80.
Gbntz (Frédéric de), V, 299, 304.
Gborgb II, roi d'Angleterre, V, 260.
Gborgks, évéc^ue. V, 22.
Gkrmanus (Moïse). Voir Spkbt.
Gkssius Florus. Voir Klorus.
Gbusius (Jacob), V, 221.
Ghéba^ I, 67.
GUÉDALIA, I, 249, 252, 254, 255.
Ghilgal, I, 33, 39, 66, 69, 71
GUIRONDI, V, 382.
Ghbchazi, I, 180.
Ghè-Hinnom, I, 89, 207.
Ghihotiy I, 89.
GuiNUCCi, V, 58, 60.
Giovanni Fiorkntino, IV, 285.
GiQUATiLLA (Joseph), cabbaliste, V, 3t.
Gischala^ forteresse. II, 376.
GnoSTIQUBS, III, 55-57, 61.
Godard, V, 312.
Goldbkrg (Samuel), V, 382.
Goldschmidt (Jacob), V, 310.
Golgotha, II, 277.
GoMÎis f Francesco), V, 144.
GoMBZ (Bnriquez). Voir Paz (Enrique).
Gombz db Sosa (Isaac), V, 192.
QoNZALO Martinkz, d'Ovîedo, IV, 268-269.
GoRGi as, général syrien, II, loo, 101, 107.
Gracia Mkndbsia, V, 87-92.
Gradis (famille), V, 261, 307.
GraTTBNAUBR, V, 321-322.
Gratus, procurateur romain, II, 255.
Grégoirb I*% pape, III, 267.
Grkgoirb vu, pape, IV, 68.
Grégoirk IX, pape, IV, 170, 171, I7t,
191, 193, 196.
Grkgoirb X, pape, IV, 219.
Grégoirk XUI, pupe, V, 127.
Grégoirb (l'abbé), V, 307, 309-310.
Grimani, cardinal, V, 24.
Grimani, doge, V, 115.
Grotius (Hugo), V, 162.
Grund (Chrétien), V, 319.
GUBDALTA. Voir GlIÉDALIA.
Gubdalya ibn Yahya, V, 98.
GUBRSCHOM BKN JUDA, IV, 37, 38.
Guide des Egarés. Voir Aforé Neboukhim,
GUILLAUMB d'ORANGB, V, 104, 138.
GuiZA, talmudiste, III, 249.
GUMPBRTS (Elie), V, 213.
Gunsbourg, rabbin allemand, V, 364.
GUYENNE (Juifs de la), IV, 226, 255.
INDEX ALPHABETIQUE.
Baiad, nom d'an* ucM de Huiidim. \ . ...... . ,
»3- _ IJeniu IV. «mptriur d'AUgniKgi», IV, s:
iJiBia. Voir Amitvs LuaiTAKi'a. IIenbi dk Tranithurb, IV, tit, tt
ili.Bom, rai ai*ar*, IV, ts-d. t«s -tH. 3(i4. aos.
HmxD, nriacs IdomAan. I, Ul, U*. Henri III, roi <lg Ci»l>l]e, IV. M9.
HADjkDtuis, mi aniDiAii, I, SB, 14i. Ilviti III, roi d'ADirleUrrs, IV. IM, ISI
HuHuI. unon, m, ISO, 1*9. soi- IDD.
Hioui» (Mal»], V, 13g. ttu, tu- Hbnri II, roi d* Franc*. V, M, ton, it
»*! Bsn DtviD, m. 3i«. Hkhri d'Anjod. V. I«S.
HaI biui ScuaHiHi. IV. 31, 39-11. Hu<Ki. duc da Bivitrs, IV, iTa,
JliiDuiui. pi^rtuui coiMqats. V, is», Hukrietts du LïKoa. Voir Hihz (H«i
HiKiH, klu)ir« d'Egïpta, IV, ». HinfRiacii, èvéqu* . V, gt, «t.
Hall* (Aront.V, IM. Hrp! Htpl. V, »E-3S3,
RuÙTi.Vglt miiLIUHSlIiDSLHÀLLtvi. HiniÀCUii*, III, 15S. (to-MI.
HtLTEHH (JoMphJ, V, tM. Hkrculh 11, dod di Famr*. V, M, ».
Bambova (Juih de), V, 143-141. I«l,tut. Hkrgdlb II. duo Ar. ModÏDS. V, 14.
941, 3W. 3S3, BU 313. 337, (OT. HebHik.-i III. «>é(|ua. IV, 11.
iliHt DR NratBiiBt. III. MO. HtBuuiNuiiUiiicaii, liuiniiniiIe.V, 10, 13
Hahdh [Jcn>pb), IV, i&t. Btrmmx. irionuii("a. I, 40, (I, 41. 4S, 4<
HmDK (Mol.e;. IV, 43I;V. T», ». Hkhode. II, tii-ii«, IM-Iis, iteï4D.
UtiUHU ass. tuBADioK, HI, lot, ID3. UÊHouB II. frcFs d'Agrlupj, 11. t*T, 30;
H,lKlt(U DR N«UAB-PlKOD, 111. Il», 117- M4, 3DS.
m. Hkrodiadu, II. 133, 115. fia. tti,
Hlmhu {ia Sora), lit. 153. HteDH, ^tottiJ lynen, 11, M.
II4HI.D twiso»!! da). V, 149. Hbkhbbi (Alonio dg), V, 134, ITi.
HANINÀ. III, lis. HbbscBBI. (SlloiDDDl, V, 4IKI
H*N[H* BBN HfLH*, III, 154-1». Hkm (HanriatW), V. IBT. :»«, 3l)4-]e6.
Htni»1. m. UJ. Hctii Mucus). V, lu. \W.iw.
HlNNl, 1, ». IIeR^ MsntLBBBlH. Vaii Ckbf Burr.
H.SODB* («l« d«i. II.' 104. wî-inf.v.-f., /! tù«.
Vian BiTOL. Voir Bitoi. Ilrsa\d,'. J Orijçane. III, 153.
HlBUlNBTPBTIT(GulllaUDW;,V, 15. 3f. MjJLt.L, II, iis-iig, 134. Ho; III, 7,1.
HliuilInBBRO(iirlnc«da), V,}4t, 347,349. Htlul («.'ole da), II, »1, 359; 111, \\
Barpt (lue du la), I. 40. 11. M-ie, 4T.
H4RB180M (Thonuul, V. IM. H1I.I.KI., n;i de C.;iin«liel II, iU, 117, 151
HlHTHAMM TON DBaCBSBUBC. IV. (T». I ! H . IJU.ÎUÎ-ili'J.lIl
HtaOtl BBK IbAAC IBS SCHAl-BODT, IV. 11. -:.
iO-ÏO. ih.i ^il. Jl!, 34S.
HiBDAl CssaciB, IV, 3WI.3C1. 3D3, 911. ».i.m:i vi,ir r,i:^.n„.«anx.
HlUIOHSBNI. n. II», ItO, 1S3. Voir aUHÎ HiBAU, s..i J> Tjr, I, «I. 1(B-13I.
tUccuiaKES. HtucKflidinicn.RaphiiSl), V, au, 311.
HiBiiD. Voir JcDi MuaiD. Hib>ch(1„ V„ir I.bto (Hir.chal).
«.miDiM (lùl.'v. iai.' ■ ' '. ' Hi8KiTï*,'e»'iliiraur. IV, 41.
Habiipi» (nouiexus), V, ii»-f)3. Hiv Ai.bu,cki. LV. 10.
UxioMtNah^niidl. V. »>-t43. HlYïi, 111, i!T, IM.
Hatt» (JdiIb), V, 40. HiiTt Biuf AaBt,tJI, lil, lit, IM.
Kl>TTIll UlIJPiP*. IV. 301.30). MOCHBTIUTB!!, V, *, 11, 13, I», ll-M, t1
HlItlH IlALAKU. V, !37. 14, !>. 19, 30.
KuiËL, rni, 1, 170, 17S, I7>. HaDOUEB. <.'a.»ul iDglBia, V, 4i».
Hibran, villa, I. «3. Nofjad. V. 151-
Hbiobuiiiuh IWuK), V. 18«. HOUIIUUH (Snuiuol), V, 410-411, 413, tu
HniSB (HÉont, V, 3V7-'3t)a, 339, 3TI, 371. BOU-ANDE (Juifl dsj. V, 410.
HKLkNK, njn'o .t-Adixbaoe, II, 3I*-3L9, 1Iolmé.i [Nmhanen. V, 163.
Heli, grand-nr/tr*. r, SI. ÏI, SI. HOMODII {1m!» dé], IV, ITO, 109-111
HBI.IUQAB1UI, UI, 144 145. m V. 411.
H8I.I,, V, 178-170. HoBORàlV plt». IV, 114-115.
Hrllè^es. Voir FantNO-CBRKTiioii. llD:ioKiua, empereur. 111, ï34, I37.
KbU.EMSTKS. II. il-ii. Il, 7t, I«-I3, 104, MonORlUS m, pKH. IV, 109.
m, 119, 143. Hmohu |K9n»ln da), V, Uo,
HÈmn. paalmiiu, I, 04. Bwiuit, dis da Hlli, I, M.
448
INDEX AL1»HABÉÏIQUE.
Boreb (mont), I, 25.
HORMISOAS IV, III, 25t.
HoRWiTZ (Salkind), V, 309.
HoSfANDBR, V, 75.
HUBMAYBR (Balthazar), V, 29, 72.
HuLDA, prophétesse, 226, 233.
Humanisme et Humanistes, V, 20-tl, 22,
23, 26-28, 30.
HuMBOLDT (Guillaume de), V, 305, 347.
HuNA, III, 190-192.
HUNA BAR HlYYA, III, 210.
HUNA BEN JOSUA, III, 220.
HuNA-MaR, III, 243.
HnNA-MARi, exilarque, Ilf, 241.
HUNAl, III, 300.
HUSCHIBL, IV, 16, 17.
HuTTKN (Ulric de), V,20, 23, 28, 30, 32.
llYRCAN.âls de Joseph, 11,66,67,69,73, 81.
Hyrcan II, ÛU d'Alexandre Jannée, II,
187, 195-202, 205, 210, 212-214, 216,
221, 226.
IIyrcan, flls de Si méon. Voir Jean Hyrcan.
Ibn Djanah. Voir Jona Mbrwan.
Ibn F.zra. Voir Abraham ibn Ezra et
MoïSB ibn Kzra.
Ibn Gabirol. Voir Sa.lomon ibn Gabirol.
Ibn Gau, IV, 34-33.
Ibn 8CUALBIB. Voir Amram bkn Isaac.
Ibn Vkrqa (famille des), V, 81.
IDUMEE, l, 30.
lDU.MBliNS,I,48,99, 100, 251, 257; II, 71, 159.
Ipra Ormuzd, reine de Perse, III, 219.
Illumines chrbtikns, V, 163.
Immanubl bbn Salomon Romi, IV, 258,
259-262.
INDE, I, 136.
INDES ORIENTALES (Juifs des), III, 212.
Innocent III» pape, IV,' 161-164, 166, 168,
190.
Innocent IV, pape, IV, 198, 202, 219.
Innocent XI, pap«, V, 2i7.
Inquisition, V, 42, 45, 48, 51-52, 53, 54,
57, 59-64, 84, 98, 126, 127, 133, 146, 186,
214-218, 348.
Ioniens, I, 183.
Isaac, délé{çué de Charleraagnp, III, 327.
IsAAC BBN Abraham Allatik, IV, 229, 237.
Isaac ben Baruch ibn Albalia, IV, 62,71.
Isaac bkn Jacob Alkahi, IV, 63, 70-71, 81.
Isaac bbn Juda ibn Giat, IV, 62, 7i.
Isaac uen Marbochbb, inédetrin, IV, 216.
Isaac ben Moîsk ibn SaknaÎ, IV, 63.
Isaac ben Reubun Albargubloni, IV,
62-63.
Isaac bkn Schbschkt, IV, 300, 301-302, 303.
Isaac ibn Kzra, IV, 85.
Isaac ibn Gikatila, IV, 33.
Isaac ibn Schoula, IV, 189.
Isaac Israbli, III. 347.
Isaac l'aveugle, IV, isi.
Isaac Puluar, IV, 267, 272.
Isaac Sangari, III. 325.
Isabelle la Catholique, IV, 377 •378, 392 ^
394, 405, 414-415.
Isabelle II, reine de Portugal, IV, 433«
435, 440.
ISAÎE, prophète, I, 200-205, 214-219.
IsAÎB (Second), prophète, I, 275-281.
IsaTb Astruc ben Abba Mari, IV, 302.
ISBOSETH, 1, 84, 87.
Isidore (d'Alexandrie). II, 290, 294.
Isidorb (de Séville), III, 277.
Ismaël, prince royal, I, 251, 255, 256.
IsmaBL bbn EliSA, III, 32-34, 58, 9», 100, 103.
IsMAËL BBN José, III, 135.
Ismaël, d'Akbara, chef de secte, III, 335.
IsMAËL Uanina, V, 98.
Israël Bescht. Voir Mibdziboz (Israël).
Israël Brun a. Voir Bruna
Israël de Kozieniz, V, 293.
Issauhar (tribu d'), I, 36, 37.
IssAR, chef des Hassidim, V, 292.
IssERLiss (Moïse), V, ii8, 119, 120.
ITALIE (Juifs d'), III, 264, 267, 344 ; IV, 18-
19, 66, 112, 130-131, 170, 193, 215-216.
256-263; V, 73-74, 92-94, 96-98, 120-327,
131,423.
Ituobal, roi, I, 158.
Ittaï, chef héihéen, I, 108, 111, 113.
Itzio (Daniel), V, 295, 301.
Ivan IV le Crukl, V, 117.
IZATB d'AdIABB.NB, II, 316-317.
JabèS'Galaad, I, 68, 69.
Jabin, roi, I, 37.
Jabné, III, 4, 5, 11, 13.
Jacob, patriarche,!, 14.
Jacob AHi Ayoub, V, 79.
Jacob Alfayyoumi, IV, 144.
Jacob Anatoli, IV, 192.
Jacob a Paskate, IV, 278.
Jacob bkn aschbr. IV, 270-271.
Jacob bbn Makir Tibbon, IV, 241, 247.
Jacob bbn Nissim ibn Scuahin, IV, 17, 31
Jacob bbn Samuel, IV, 13.
Jacob bbn Schesciiét Gerundi, IV, I86.
Jacob Bkrab. V, 65-68, 7o.
Jacob Cevi, V, 233-236.
Jacob de Bblzyce, V, 124.
Jacob Luans. V, 8.
Jacob d'Orléans, IV, 127, 128.
Jacob Tam, IV, 99. 104, 113-114, 116.
Jacobson (Israël), V, 321,338*339, 363-361,
366.
Jacob y (Joôl), V, 389.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
449
Jacques, fils de Zébédée, II, S80,
Jacques I«r, roi d'Aragon, IV, 169, SOt,
205-206.
Jaodua, Ki'and-prêtre, II, 52.
Jaegbr (Jean), voir Crotus Rubiamus.
JannaT, paTian, III, 313.
Japho. Voir Joppb.
Jason, grand-prétre, II, 75,81, 82, 83, 86,
111.
Jean de Gischala, n, 362, 367-369, 372,
376, 377. 381,382,398.
Jean Htrcan, II, 152, 153, 154-162, 176-
178.
Jean le Baptiste, II, 261-263, 265, 271.
Jean Chrysostohe, III, 322.
Jean II, roi de France, IV, 286, 287.
Jean sans Terre, IV, 129, 165.
Jean- Casimir, roi de Pologne, V, 157,
158.
Jean XXII, pape, IV, 262.
Jean de Valladoud, apostat, IV, 299.
JbBUSÉBNS,, I, 38, 47, 58, 88.
Jbchonias, roi de Juda, I, 242-243, 261.
JRHU, roi d'Israël, 1, 171-173, 178.
JbuuoaI, gaon, III, 317, 319,323.
Jephtb, I, 51.
Jbrbmib, prophète, I, 229-231, 235, 238,
245-248, 250, 253, 255-259.
Jbrbmie, amora, III, 199.
Jéricho^ I, 33, 34.
JÉROBOAM, I, 140,145-154.
JÉROBOAM II, roi d'Israël, 1, 182, 183, 186,
189, 194.
JÉRÔME (saint), III, 238, 239.
Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, V,
338, 339.
Jérôme de Santa-Fê, IV, 327,330-334, 337
Voir LoRQUi.
Jérusalem, l, 89, 186, 215, 246-248, 250;
II, 59, 88, 202, 220, 234-236, 306, 386-395 ;
III, 80, 81, 85, 97 ; IV, 132, 165, 207; V,
66-67, 197.
Jérusalem, de Mendelssohn, V, 284-285.
Jessé, pèr&de David, I, 74.
JessÉ (Henri), V, 164, 468.
JÉsuA. Voir Yescboua.
JÉSUS BBN SiRACH, II, 75*78.
JÉSUS DB Nazareth, II, 263-279.
JÉZABEL, reine, I, 158, 160-166, 172,
Jexréel (plaine de), 1,42, 43, 79.
JoAB, général de David, 1,78, 86, 98, 106,
107, 111, 113, 114, 117, 120, 127.
JoACBAs, roi d*Isradl, I, 179.
JoACHAS, roi de Juda, I, 236.
JoACHiM, roi de Juda, I, 236-242.
JoACUiM 1er, électeur de Brandeboui^, V,
12.
JoAKiM, grand prêtre, II, 7.
JoAo I", roi de Portugal, IV, 807, 311-
312.
JoÂo II, roi de Portugal, IV, 427-430, 432,
434.
JoÀo III, roi de Portugal, V. 45, 47, 51,
57, 59, 60.
JoAS, roidlsraSl,!, 179, 180, 181.
JoAS, rot de Juda, I, 174-175, 178, 179.
JoATHAN, roi de Juda, I, 196, 198, 204.
Job (livre de), I, 272.
JOCHANAN. Voir JOHANAN.
JoEL, prophète, I, 185, 192, 193.
JoÉZER, grand-prétre, II, 248, 253.
JoiiANAN, cheide la Judée, I, 252, 255,
25C.
JoHANAN. Voir Jean Htrcan.
JoHANAN, hasmonéen, II, 121.
JoHANAN B. Lrvi. Voir Jean de Gischala.
JOHANAN BAR NaPAHA, III, 146, 150, 155-
157, 175, 177.
JOHANAN BBN TORTA, III, 87.
JOHANAN BEN ZaKKAI, II, 335, 336 ; III, 2-
5, 6-12.
JoHANAN, fils du grand rabbin Matatia,
IV, 302.
JoÏADA, grand-prétre, I, 173, 174-175,
177, 178.
Jo.NA n, amora, III, 199, 203, 204.
JoNA BEN Abraham Qerundi, IV, 173, 179.
JoNA Mbrwan ibn Djanah, IV, 48-50.
JONADAB, I, 163, 172.
JoNAS, prophète, I, 182.
Jonathan, fils de SaÛl, I, 65-68, 76, 77, 78,
80, 82.
Jonathan, hasmonéen, II, 119, 12 1, 122-
128, 130.
Jonathan, sadducéen, II, 176, 177, 178.
Janathan EibbschOtz. Voir EibbscuOtz.
Jonathan Kohbn de Lunel, IV, 158,
165.
Joppét port de mer, I, 131.
JoRAM, roi d'Israël, I, 169, 170-171.
JoRAM, roi de Juda, I, 167.
JOSABETH, I, 174,
JOSAPHAT, I, 167, 170.
José, amora, m, 199, 203, 204, 208.
José Barnabas, apôtre, II, 819, 826.
José BSN Halafta, m, 108, 116, 121,
122.
José LE GaLILÉBN, III, 35, 99.
José BEN JOBANAN, II, 73.
José BBN JoÉZER, II, 72, 73.
José ben José, m, 312-313.
José BEN KlSMA, m, 102.
José de Pumbadiu, III, 243.
JOSELIN DE ROSBBIM, V, 57, 72-73.
JOSBLMANN. Voir JoSELIN DE ROSHBIM.
Joseph lb Tobiadb, II, 60-65, 68.
JosBPU, mari de Salomé, II, 224.
Joseph bar Abba, gaon, III, 333.
Joseph bab Hiyta, III, 210, 212-213.
Joseph ben Hiyta, gaon, III, 334.
Joseph ben Isaac Kimhi. Voir Kimhi.
JosBPH BBN Israël, V, 137.
JOSBPB BBN SaBABA, IV, 188.
JOSEPB BBN SaTU, IV, 7, 12.
Joseph bbn Simon Kara, IV, loo.
JoSBPH IBN AbITOUR, IV, 30, 34-35.
JOSBPH IBN EZRA, IV, 85.
Joseph ibn Hasdaï, poète, IV, 60.
Joseph ibn Mioasch 1er, iv^ 43, «o.
JosupH ibn Mioasch II, IV, 82-81.
Joseph ibn Nagrbla, IV, 57-60.
Joseph ibn Schoschan, IV, lis.
Joseph ibn Veboa, V, 81.
JOSBPH DB TiBéRIADE, apOStSt, III, 202,
205.
Joseph Benveniste d'Ecua, IV, 263, 265-
266, 268.
Joseph Haccohen, V, 80-81, 97,
Joseph KaIaphas. Voir Oaipub.
Joseph Karo. Voir Karo.
Joseph Kaspi, IV, 272.
Joseph Nassi, duc de Naxos, V, 90, 92,
99-102, 104-106, 114.
Joseph Pichon, IV, 297, 304-305.
Joseph Rabban, Ili, 241, 242.
JosKPU Yabéç. Voir Yabkç.
JosKPH II, empereur d'Autriche, V, 282,
286.
Y.
29
450
INDEX ALPHABÉTIQUE.
JoSBHHB BKN Matthu, historien, II, 360,
364-371, 373, 379, 387, 391, 399, 401, 403,
404; III. 68-69.
JosÉPHIDf», I, 36, 37.
Josu Hassan, exilarque, IV, 7.
JOSUS, roi, I, 226, 227, 228-236.
JosT (I«aac), historien, 374-375.
JosuA. Voir JosuB.
JOSUB, I, 33-39, 46-47.
JoSUB BBN HaNANIA, III, 7, 13, 18-22, 25-
27, 34, 64, 66, 83, 86.
JoSUB BKN LbVI, III, 151, 155, 158-159,
180.
Josuk BBN GaMALA, II, 343, 366, 379, 382.
JoSUB BBN SaPPHIA, II, 362, 367, 368.
JosuB LoRQui. Voir Lorqui.
Jotupata^ forteresse, II, 372, 373, 374.
JOTUAM. Voir JOATUAN.
Jourdain^ l, 13, 30-32, 43, 46.
Juan I*', roi d'Aragon, IV, 300, 301.
Juan I*', roi de Castille, IV, 305, 306, 307.
Juan-Emmanubl, infant, IV, 252.
JUDA (tribu de), I, 30, 38, 58.
Juda (monts de), I, 42.
JUDA MacCHABBK, II, 95-96, 100-103, 104-
107, 108-110, 111, 112-116.
JUDA. ARISTOBULB, II, 144, 158.
JuDA alHarizi, IV, 188.
JUDA BUy ASCUER, IV, 271.
JUDA BKN A8CHBR II, IV, 309.
JuDA BEN Baba, III. 104.
Juda ben Battra, III, 36, 116, 118.
J UDA BBN DaOUU H A Y YOUD J, IV, 28,33,34,47.
Juda brn David db Mblun, IV, 196, 197.
Juda bkn IlaI, III, 108, 115, ii6, 121, 122.
Juda bbn Isaac ibn Wakar, IV, 252, 253.
Juda bkn Joseph ibn Alfa.har, IV, 176,
178, 179.
Juda ben MoIsb Kohen, IV, 201.
Juda bbn MoTsb Tibbon, IV, 242.
Juda bbn Nathan, tosailste, IV, 99.
Juda bkn Salomon ibn Malka, IV, 192.
Juda bbn Samuel Hallbvi, IV, 86-98.
Juda bkn SaÛl ibn Tibbon, IV, 123.
Juda bbn Schamua, III, 107.
Juda bbn Simon II. Voir Juda lb Saint.
Juda bkn TabbaT, II, 188, 192, 193.
Juda bbn Tsippori, II, 239, 243.
Juda bbn Ybhbsqukl, III, 190, 192-194.
Juda bbn Yehibl. Voir Mbssbr Léon.
Juda i.b Saint, III, 124-132, 134-136.
Juda II bbn Gamalibl, UI, 146, 149-151,
177.
Juda III, patriarche, III, 181, 182-184.
Juda IV, patriarche, III, 231.
Juda db Gamala (le Galiléen), II, 246,
252.
Juda Hassid, V, 237.
Juda ibn Ezra, IV, 107.
Juda ibn Vbroa, V, 81.
Juda Judohan, caraTte, III, 330-331.
Juda, grand rabbin de Portugal* IV, 211.
Juda, trésorier du Portugal, IV, 306, 307,
308.
JudaIsmb (décadence du), V, 230-234.
Judaïsme dévoilé (Le)t d'Ëisennienger,
V, 225, 226.
Judenbretler, IV, 208.
Judenbûchlein^ V, 75.
Judensehlxger^ IV, 275.
Judenttmtttgkeit, V, 149, 151.
Judenzeltei, V, 95.
JudBO-CbRBTIBNS, II, 320-330; m, 47,48,
50-54, 59-60, 80, 89, 105, 143.
JUQBS (Les), I, 50, 51.
Jules III, pnpe, V, 64, 84, 86.
JuLBS SKvisRB. Voir Sbvèrb (Jules).
Julien Alexandre, III, 73, 78, 80.
Julien l'Apostat, III, 221-226.
Juliers (accusation de meurtre rituel k). Y,
394.
JuRiKU (Pierre), V, 218.
Justin lb Jeune, III, 258.
JuSTtNIEN, III, 255-258.
JUSTUS DB Tibériadb, II, 362, 403, 404 ;
III, 68.
JuSTUS BEN PiSTOS. Voir JUSTUS DB TlBB-
RIADB.
/Tairouân (Juifs de), III, 329; IV, 17-18, 31.
Kalir. Voir Elbazar Kalir.
KaLONYMOS BBN KaLONTMOS, IV, 257,
258-259, 262.
KaLONYMOS BEN TODROS, IV, 121,243, 246.
Kalonymos db Lucqubs, III, 327.
Kamieniec (colloque sur le Talinud à), V,
225.
KaNT, V, 269, 285, 295, 297.
Kapsali. Voir Capsali.
Karben (Victor de), V, 2, 3, 11, 13, 15.
Karna, amora, III, 169.
Karo (Joseph), V, 50, 68-70, 92, 106, 108.
Kassbr ben Aron, IV, 10, 11.
Kavadu, roi de Pers>e, III, 246, 247, 248.
Kenétséth ha-ghedolah. Voir Assemblée
(grande)
Kerém Héméd^ journnl littéraire, V, 382.
Khaibar (Juifs de), III, 280, 295.
KhazaRS, III, 324-326 ; IV, 23-26.
KiERA. Voir Esthbr Kibra.
KiMHi (David ben Joseph), IV, 122, 174,
177-179.
KiMHi f Joseph ben Isaac), IV. 181.
KiMiu (Muïse ben Joseph), IV, 122; V, 35.
Kisiu, père de Saûl, I, 63.
Klky (Edouard), V, 364.
Knorr de Rosenroth, V, 222.
Kœnigsberg (Juifs de), V, 294-295.
KOUEN cédèk, IV, 4, 6, 10.
Kœlbele (Buithazar), V, 272.
Kœprili (Achmed), grand vizir, V, 204,205.
KOSROES NUSCHIRVAN, III, 248.
KosRU II, roi de Perse, III, 253, 258.
Kotzebue, V, 362.
KouNiTZ (Moïse), V, 366.
KrÈTHI, I, 95, 98.
KitocHMAL (Nachman), V, 376-377, 417.
Krysa (JudaLeib), zohariste, V, 253, 256.
KuRANDA (Ignace), V, 425.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
451
Laoilas IV, roi de Hongrie, IV, 210.
Ladilab VII, roi de Pologne, V, 153, 155.
Labmlkin (Ascher), faux Messie, V, 41.
Laoarto (Jacob), V, U7.
Laouna (Lopez), V, tSt, 310.
Lament2tions (les), I, 250-251.
Lampo d'Alkxandrik, II, 290.
Landau (Ezéchiel), V, 302.
Lanoton, cardinal, IV, 165, 169.
Lamudo (Joseph), V, 392.
La Pbtrbrb (Isaac), V, 164.
Lara (David de), V, 192, 193.
LATTks(Bonet de). Voir Bonkt dbLattbs.
I^URir*, consul autrichien, V, 397.
Lavatbr (Jean-Oaspard), V, 270-272.
Lazarb (Jacob), V, 329, 331.
Lazarus (famille), V, 214.
Lazarus Bbm- David. Voir Bbn-David.
Lbpranck, pseudonyme, V, 323, 324.
Lbbrbn (Hirsch) d'Amsterdam, V, 398.
Leibsoll (abolition du), V, 282, 300, 307,
319*320, 321.
LiofON (de), député hollandais, V, 317.
LÉON X, pape. Y, 21, 22, 25, 29-31.
Lbon Mbdigo, IV, 442 ; V, 39-40
LioN MoDBNA. Voir Modbna.
Lbon dk Bagnols. Voir LÉvi bbm Gbrbon.
Lbonb Rom ANC, IV, 257,
Lbonorb, reine de Portugal, IV, 306-308
LBONORR DB GuZMAN, IV, 269, 289.
LÉopoLD ler, empereur d'Autriche, V,
212, 213.
Lbopold n, empereur, V, 225.
LéPRBUX (accusation des), IV, 255-256.
Lbssing (Gotthold), V, 266-268, 273-276,
287.
Lettre d'Aristée, V, 107, 108.
Lettre de Scherira Gaon, IV, 31.
Lettrée det homme* obseun^ V, 26-S7.
Lbvbn (Narcisse), V, 424.
Lbvi (tribu de), I, 16, 19, 23, 29, 39.
Lbvi BBN GbrscN, V, 272-273, 293.
Lbvi bbn Hattim db Villbfrancbb, IV
238-240.
Lbvi bkn Jacob Habib, IV, 488 ; V, 66-68.
Livi bbm Schbm Tob, apostat, IV, 435.
I.évi bbn Sisai, ni, 126, 136, 177.
Lbvi (Nathan-Benjamin), V, 198, 201, 208.
Lbvin (Hirschel, V, 273, 286.
Lbvinsohm (Isaac-Berr), V, 344.
LÉYITA (Elia), V, 23. 34, 35, 36.
LbvITBS. I, 49, 54, 57, 59, 152 ; II, 21-23, 25.
Lbvt (Maurice), V, 337.
Lbvt (Raphaël), de MelB, V, 220.
Lkwin (Rahel), V, 304, 305.
Liban (mont), I, 40, 41, 43.
Libbrmanm (Elièzer), V, 366.
Libbbrmann (l'abbé), V, 398.
Libbmann (famille), V, 239.
Ligue de la Vertu (La), V, 304-305.
Lima (Diego), V, 144.
LiMPO (Balihazar), V, 63.
LiPMANN, avocat d'Amsterdam, V, 420.
LiPMANN (Salomon), V, 329, 331.
LippB-ScHAUMBOURO (prince de), V, 270.
LiPPOLD, médecin, V, 126.
Lissa (Jacob), V, 365.
Lœwb (Joël), V, 296.
LoANs. Voir Jacob Loans.
LopBz, médecin, V, 169.
LOPBZ (Balihazar), V, 186.
LoPBZ (Gonzalvo), V, 143.
LoRQUi (Josiia), IV, 319, 327, 330-334, 337.
Louis lb Dbbonnairb, in, 336-342.
Louis VII, roi de France, IV, loi, 102.
Louis IX (saint), IV, 170, 194, 196, 209.
Louis X, roi de France, IV, 253-254.
Louis XVI, roi de France, V, 279, 307,313.
Louis XVIII, roi, V, 378.
Louis-Philippe, roi de France, V, 378,
390, 396.
Louis DE Bavibrb, empereur, IV, 275.
Louis, roi de Hongrie, IV, 284.
Louis DK Darmstadt, V, 150.
LouRiA (Isaac), V, 109-114.
LouRiA (Salomon), V, 118-119, 120.
Loyola, V, 83.
Labeck (Juif« de), V, 341-342, 346, 349,
Lubiknski (Wratislaw), V, 256.
LucKRo( Diego Rodrigues), inquisiteur, V,
42.
Lucius Vbrus. Voir Vbrus.
LuNA. Voir Pbdro db Luna.
Lupus, général romain, III, 73.
LuTHER(Martin), V, 31-33, 35, 36, 73, 76-78.
LUZZATTO (David), V, 382-383, 417.
LuzzATTO (Molse-Hayyim), V, 832, 243*
245.
LuzzATTOJSiroon), V, 175, 182-184.
Lydda, OI, 13, 99, 159, 238.
Lyrk. Voir Nicolas db Ltrb.
Lysimaqub, adversaire du grand-prétre
Onias, II, 73, 84.
Lysimaqub, arabarque, II, 285, 286, 297.
Lybiab, général syrien, II, 97, lOO, 102,
107, 109, 118.
M
Maacha, femme de Roboam, I, 154, 155.
Macchabbbs, II, 93. Voir aux noms des
différents Macchabées.
Macrim, empereur, UI, 145.
Mayguid de Koxieniz. Voir Israël db Ko-
ZIKNIZ.
Maoismb, II, 48-46.
Magnus (Markus), V, 239.
Maharil. Voir Mobllin (Jacob ben Moïse).
Mahomet, III, 288-296.
MahoH (Juifs de), III, 236.
Mahusttj m, 165, 214, 215, 248.
..'U
452
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Maïmi (Simon), grand rabbin de Portugal,
IV, 439.
MAlMON,père de Malmonide, IV, 137, 140,
141.
MaTmon (Salomon), V, 897.
MaImonidb. Voir MoIsb bbn Ma!mon.
MaImoniSTBS, IV, 171-179, 187-188,214-218.
Malachik, prophète, II, 27-28.
MALBSUKBBBa, V, 307.
Maminim^ secte iudéo-turque, V, 236.
Manassk (tribu de], I, 36, 46, 61.
Manassb, roi, I, 222,-225.
MaNASSB BBN ISKAKL, V, 141, 142,161-173,
184.
MaMBBSIBR DB VeSOUL, IV, 286, 287.
Manbtho, prélre égyptien, II, 138.
MANNHIfUIBR (Isaac), V, 369-371, 419.
Manobl, roi de Porcugai, IV, 432-440; V,
42-44.
Mantino (Jacob}, V, 34, 39, 53.
Manubl (Eugène), V, 424.
Mabc, évâque, III, 1U6.
Mar Huna, exilarque, III, 166.
Mar Isaac, III^ 299
Mar Koukn-Zbdkr II, III, 349-352.
Mar Raba, III, 300.
Mar SahUBL, III, 128, 147, 169,173-175.
MAR-ScuèacHÉT. Voir Scuùscuét.
Mar Ukba, III, 169.
Mar Zutra, utnoru, III, , 228, 230.
Mar Zutra II, exilarque, III, 247.
Mar Zutra III, exilarque III, 248, 251.
Mar Yanka. Voir NatkonaI bun Nuubmia.
Mar bar Aschi, III, 239, 240.
Mar bar Huna, III, 253.
MaRC-AURKLB, m, 121, 123. 132, 133.
Marchands portugais, V, H3.
M ARGUS Hbrz. Voir Herz.
MardorhaI. Voir MordbkbaI.1
Margubrittb, impératrice d'Autriche, V,
211-212.
Mariamnb, femme d'Hérode, II, 213, 216,
219, 224, 226, 230, 231.
MaRIB DB MolINA, IV, 252, 253.
MaRIB DB FaDILLA, IV, 291, 295.
Marib-Annk d'Autrichb. V, 211.
Marib-Louisb d'Orléans, V, 216, 217.
Marib-Madklbinb, II, 268.
MaRIB-TuBRKSB, V, 247, 248.
Maroc (Juifs de la ville de), IV, 105.
MaRRANNBS, V, 41-46, 48-64, 85-87, 90, 132-
140, 143, 147-148, 169. 172, 186, 192, 214-
217.
Marsus, gouverneur de Syrie, II, 302.
Martin IV, pape, IV, 231".
Martin db Grœningkn, V, 26.
Martinet, V, 388-389.
Martius Turbo. Voir Turbo.
Masada, forteresse, II, 378. 379, 400.
MassbRano (Beçalel), V, 130.
Massora (La), III, 348.
Matatia bbn Josbpu Provenci, IV, 288.
Matha Mehassia. Voir Sora.
Matuan, grand-prêtre de Baal, I, 174.
Matuania. Voir Sédbc(as.
Mathias, empereur, V, 150, 151.
Mattathias, père des Macchabées, II,
93-95.
Matthia, fils de Boethos, grand-prêtre,
II, 384, 390.
Mattuia ukn Margaloth, adversaire
d'Héroile, II. 239, 243.
Matthia bkn Thëuphilos. grand-prétre,
II, 343, 344, 380.
Mattia bbn Harabch, m, 116.
M AURY (l'abbé), V, 3ll.
Maximiubn, empereur d'Allemagne, V,
5, 6, 7, 10, 11, 12, 13, 16, «5, 29.
Maximilibn II. empereur, V, 103.
Maximilikn-Josbph, roi de Bavière, V,
343.
Mazdak, prêtre perse, III, 247.
Meassef, journal, V, 295-296.
Measse/im^ V, 296.
Mbcklbmbouro-Schwbrin (duc de), V, 273.
MEGKLEMBOURO-SCHWERIN (Juifs de),
V, 340, 349, 410.
MÉDINA, financier, V, 260.
MÉDINA (Salomon de), V, 233.
Mbgbrlin (David-Frédéric), V, 251.
MbhbmBT-Ali, V, 390, 393, 397, 399, 402, 403.
Mbhbmbt-Efkbndi. Voir SabbataT Cbvi.
MÉlR, tanna, III, 108, 109, 110-114, 119, 120.
MÉIR bbn Baruch, de Vienne, IV, 288, 302.
Mbir bkn GabbaI, cabbaliste, V, 40.
MÉIR BEN Samuel, deRamerupt,IV, 66, 99.
MÉIR BBN Simon, de Narbonne, IV, 186.
MÉIR BBN TODBOS ABOULAKIA, IV, 172, 179.
Mbir ibn Mioasch, IV, 84, 107.
MÉIR DB Malka (don), IV, 201.
Mbir db Rothbnbouro, IV, 198, 231-222.
MÉIR LUBLIN, V, 154.
Mbisbls, V, 419.
Mbldola (David), V. 401.
Mrllo (Francisco), V, 233.
Mbnahbm, roi, I, 194, 196 197.
Mknahbm bbn Salomon Méïri, IV, 239.
Mbnahbm ben Sarouk, IV, 20, 24, 27-28.
Mbnahbm bkn Zbrah, IV, 264.
Mendblssobn (Dorothée), V, 305.
MBNDBI.SS0HN (Joseph), V, 302.
Mendblssobn (Moïse), V, 265-277, 279,
283-287, 294, 295.
Mbndelssohn (disciples de), V, 293-298.
Mkndbs (Diogo), V, 87.
Mendbb (Isaac- Francisco), V, 87, 135, 137.
Mendès (Mordekhal), V, 135.
Mkndbsia. Voir Gracia.
MénélaOs, grand-prêtre, II, 73, 83-86, 89.
90, 108, 111.
Menz (Juda), IV, 384.
Mbnz (MoTse), IV, 384.
Mknz (Salomon), V, in.
Meor Ènayim, d'.\zaria dei Rossi, V, lus.
Mbphibosbth, I, 81, 96.
Merlato, consul, V, 393, 396.
Mbrodach-Baladan, 1,221.
Mérom (lac de), I, 37.
MÉSA, roi de Moub, I, 170.
Mkschoullam bbn Jacob, IV, 122-123.
Mbschoullam bbn Moscué, IV, 186.
Messbr Léon, IV, 381-382.
Mkssib (idées sur le), II, 259-260.
Mkssibs et agitations messianiques, II,
337, 341; III, 315, 316-317; IV, 231,
232; V, 40-41, 46-56, 65, 155, 163, 167,
195-210, 234-235, 252.
Mbswi, chef d'une secte juive, m, 335.
Metatoron, chef des anges, III, 332.
Mbtternich (prince de), V, 347, 349, 351,
396, 397.
Metz (Juifs de), V, 308-309, 312, 315.
Meurtre rituel (accusations de), IV, 115-
116, 366-367, 378, 386-388; V, 12-13, 73,
74, 75, 79, 85, 171, 172, 218, 220, 256 257,
390-404.
Mkykr (Peter), prédicateur catholique, V,
18.
k
INDEX ALPHABÉTIQUE.
453
MeTBRBBBR, V, 363, 367.
MiCHABLis (Jean-David), V, 283, t85.
MICUAL, femme de David, I, 76, 77, 85, 93.
MiCHBB, prophète, I, 166, 207.
MlDDLESBX (Lord), V, 167.
MiBDZiBoz (Israël), chef deb Hassidim,V,288.
MikhmaSy I, 66, 67.
MiKOLSXi, chanoine, V, 256, 257.
MiLON, légat du pape, IV, 165.
MiNBKNS, m, 58.
MiQUBS, V, 87, 88, 00. Voir Josbph Nassi.
MiRABBAU, V, 299, 307-308, 311.
Miroir avertisseur (le), V, 3.
Miroir (le), de Reuehlin, V, 16-19, 21,
26, 29.
MiscHNA, m, 130-132, 136-143. — (Tra-
duction latine de la), V, 227.
MiSCHNA DB RABBI ÂKIBA, III, 31.
Miêchnë Tora^ de MAÎmonide, IV, 146-150.
Mitspa^ I, 64.
MlZRABI (Blia), IV, 452-453.
MOAB, I, 32.
MOABITBS, I, 48, 97, 102.
MocEKioo, doge, V, 104.
MOCHIMOBR, V, 163.
MocHo (Joâo), moiue, V, 44.
MoDBNA (Juda-Léon), V 175, 178-180.
MoDBSTB, patriarche, III, 261.
MoKLLiN Hallbvi (Jacob ben Moïse), IV,
343.
Mouammbd IV, sultan, V, 115, 207.
Mohammed Alnassir, IV, 166.
MoïSB, le prophète, I, 19-33.
MOISK BKN HaNOK, IV, 16, 20, 29.
MoISB BKN JUI)A COHKN DB SaKBD, IV, 218.
MoISE BKN MaImouN, IV, 137-159; V,35.
MOTSK BEN SCUEM TOB DE LBON, IV, 229, 233.
MoISB IBN EZRA. IV, 85-86.
MoïSB IBN TiBBON, IV, 199.
Moïse DE CoucY,IV, 179-180, 196.
Moïse de Matbnce. IV, 280.
MoIsb de Narbonnk, IV, 273-274.
MoIse di Trani. Voir Trani.
Moïse Abudiel, IV, 268, 269.
Moïse Isserlbs, V, 70, 106.
MoISB Kohbn de Tordesillas, IV, 299.
Moïse Nahmani, IV, 174-178, 179, 187-190,
203-207, 237, 293.
. Moïse Navarro, IV, 312.
MoIsB Uri Hallbti, V, 134, 137.
MoLCHO. Voir Salomon Molcuo.
MOLé (le comte), V, 326, 328, 332.
Mongols, IV, i98, 206, 207, 221,' 227.
MONOBAZB d'AdIABÈNB, II, 316, 317.
MONOBAZE II, II, 317, 318, 319.
MoNTALTO (Klia-Fèlice), V, l«7, 138.
MONTANO (Arias), V, 126.
MoNTEFiORE (Moses), V, 395, 398, 399,
400-406, 419.
MoNTEZiNos, voyageur, V, 166.
MooRB (Dorothée), V, 162.
MORAVIE (Juif;* de), V, 73, 247, 351, 422.
MoRDBKHaI BEN HiLLEL, IV, 244.
Mordbkhaï BEN Nissan, caralte, V, 223.
Mordekhaï Cémah bbn Gubrbcuon, V, 96.
MORDBKnAÏ Cbvi, V, 195.
MORDKKUAl d'EiSBNSTADT, V, 234-235.
MORDBKBAÏ YaPA, V, 123-184.
More Neboukhim^ de Malmonide, IV, 152-
158,172-173, 179, 218, 322; V, 35, 38, 266.
MORBSCO, V, 318.
Moria (mont), I, 90, 108, 130, 133.
MoRO (JosepbJ, V, 84, 93.
MoROSBNKO, chef cosaque, V, 155.
MORTARA, V, 424.
Morte (mer), I, 41.
MoRTEiRA (SaÛi), V, 138, 141, 142.
Morteira, maître de Spinoza, V, 184, 185.
MoscHÉ BKN ASCUBR, massorete, III, 348.
MOSCHÉ SOFBR, V, 365-366.
MOSBR (Moïse), V, 359, 371, 373.
MOTAZILITES (les), III, 329-330 ; IV, 9.
MouRAU III, sultan, V, 114, 115.
MousA. Voir Mbswi.
MousSAPiA (Benjamin), V, 146, 192, 193.
MOllbr (Jean), V, 145, 146, 338.
Mulot (1 abbé), V, 3l2.
MUNK (Salomon), V, 402, 404, 405, 407.
Munster (Sébastien), V, 9.
MOnzkr, V, 77.
MUSTAPHA-PACUA, V, 204, 206.
Mystiques (Les), III, 332-333 ; IV, 207.
N
Naama, femme de Sulomon, I, 128.
Naaman, I, 181.
Naasites. Voir Ophitbs.
NABONAD,roi de Babylone, 1, 273, 274,281.
Naboth, I, 164.
NaBUCHODONOSOR, I, 240, 241-250,252-257.
Nachasch, roi des Ammonites, I, 60, 68.
Nadab, roi, I, 154.
Nahar-Pakod^ III, 116, 117.
Nahman ben Isaac, III, 219.
Nabman ben Jacob, III, 190, 195-196.
Nahmani. Voir Moïse Nahmani.
Nahum, prophète, I, 225.
Nahum DB Guimzo, III, 10, 11, 29.
Naphtali Kohkn, V, 239.
Napoléon I", empereur, V, 318-319,325-
327, 337.
Napoléon III, empereur, V, 424.
Narès, ville, III, 220.
Nassi. Voir Joseph Nassi.
Nathan, le prophète, 1, 87, 103, 1 19, 121, 123.
Nathan, tanna, III, 116, 118, 119- 12U
Nathan bbn Yehibl, IV, 66.
Nathan de Gaza. Voir Lbvi (Nathan)
Nathan le Babylonien, III, 109, 116, 119,
120.
Nathan le Sage, de Leasing, V, 274-276.
Natuanael, d'Egypte, IV, 135-136.
Natrona, chef juJéen, III, 206.
Natronàï ben Habibaï, III, 324.
Natronaï bbn Nêhemia, III, 316.
Natronàï II, gaon de Sora. III, 346.
NAVARRE (Juifs de), IV, 261-265.
Naxos (Joseph, duc de). Voir Joseph Nassl
Nazaréens. Voir Judéo- Chrétiens.
Neandek (Auguste), V, 398.
NeBUSARADAN, I, 250, 252, 253.
Nbcho, roi d'Egypte, I, 235.
Nehardea, II, 192 ; III, 36, 106, 164.
NÉuÉMiA, de Beth-Deli, talmudiste, III, 36.
454
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Nkbbmia, fils de Kohen-Cédék, IV, 15.
Nbhémib, n, 10, 17-26, tS-SO.
Nkhbmib Cohen, V, S06.
Nbhunia BEN Hakkana, III, 10, 11.
Nbputali (tribu de), I. 36, 37.
Nbpi, membre du Sanhédrin, Y, 331.
Nbrioussar, roi de Babylone, I, S62.
NÉRON, II, 340-342, 345, 371, 385.
Nbrva, III, 6»-70.
Nbttbr (Charles), V, 424.
Nevè Schalonif synagogue d'Amsterdam,
V, 137.
Kbvbrs (comte de), IV, 163.
NiCAKOR, général syrien, II, 100, 113-115.
Nieée. Voir Concilks.
NicOLAl, V, 268, 299.
Nicolas I»', tsar, V, 419.
Nicolas dk Ltrb, V, 14, 17.
Nicolas Donin. Voir Donin.
Nicolas (Edouard). V, 165.
NiBTO (David), V, 230.
Niger, guerrier juif, II, 355, 382.
Nil lb Jbdnb, IV, 19.
Nisibis, II, 192; III, 36, 71, 106.
Nissi Naharvani, m, 351 ; IV, 5.
NlSSIM QbRDNDI, IV, 294.
Nob, ville, I, 60.
NoBL, député français, V, 316.
NuNÈS (Marie), V, 133, 135.
NUNBZ (Henrique), V, 45, 46.
Obadia, ministre d'Acbab, I, 164, 165.
Obadia Abou-isa, pseudo- Messie, III, 316-
317.
Obadia db Sforno, IV, 456 ; V. 9.
Obadia di Bbrtinoro, IV, 449.
Obscurantishb ei Obscdrants, V, 4, 5,
8-30.
OcHOSiAS, roi d'Israël, I, 168-169.
OcHosiAS, roi de Juda, I, 171.
O' CONNELL, V, 401.
OCTAVB, n, 217, 225, 226, 229, 230. Voir
AUQUSTB.
OdbMAT, III, 179.
Oo, roi, I, 31.
Oldbnbouro (Henri), V, 201.
Oliobr Padli, V, 218.
Oliviers (Mont des), I, 42, 89.
Omar, khalife, III, 296-298.
Omar II, khalife, III, 315.
Omki, roi d'Isradl, I, 156 159.
Omias I", grand-prôtre, II, 52.
Onias n, grand-prétre, II, 60, 61.
Onus III, grand-prétre, II, T3, 74, 75, 81,84.
Onias IV, grand-prétre, II, 133-138.
Onion, II, 136, 137.
OpAir, I, 137.
Ophitbs, secte gnostique, III, hS, 56.
Oppbnhbim (Sarouel), v, 225.
Oranob-Nassad (princes d'), V, 139.
ORIENT (Juifs d^), III, 328-330, 345; IV,
39, 215, 216-218, 226-227.
Origbnb, III, 152, 153, 161.
Orobio dk Castro. Voir Castro.
OrTUIN db QraES, V, 2, 3, 18, 21, 26.
OsKB, prophète, I, 192, 193.
OSBB, roi d'Israël, I, 206, 209-210.
OsiAS, roi de Juda, I, 183, 184-186, 187,
195, 196.
OsoRio (David), V, 140.
Otbon-Hbnri de Neubourg, 75.
Ottolenohi (Joseph), V, 93.
OwBN (Barnard van), V, 400.
pAALZov, écrivain, V, 321.
PabLO CMRISTIANI, ÎV, 203-206, 209.
Fagano-Cbrbtibns, III, 48, 50.
PaItaNIM, m, 312-314.
PALSariNE, I, 18, 40-46; IV, 372-373.
Pallachb (Samuel), V, 132, 133, 134.
PalmeRSTON (lord), V, 396, 399.
Palmyre, III, 179.
Palto! bbn AbbaI, III, 346.
Papa (Aron de la), V, 200.
Papa bar Hanan, III, 220.
Papa bar Naçar. Voir Odbnat.
PaPPOS, III, 73, 78. 80.
Pardo (David), V, l4o, 141, 142.
Pardo (Joseph), V, 137.
Pardo (Josia), V, 143.
ParTHES, n, 215, 216, 305, 307.
PaSQUIKR, V, 328.
Pastoureaux, IV, 254-255.
Patriarcat, III, 37-39.
Paul de Tarse, apôtre. II, 319, 321, 323-
330 ; III, 44-45, 48.
Paul III, pape, V, 58-60, 62-64.
Paul IV, pape, V, 85-86, 90, 92-93.
Paul DE Santa-Maria, IV, 317-320, 324,
.)25, 328, 329, 347. Voir Salomon Lbvi.
PAT8-BAS (Juifs des), V, 132-135, 137143,
316-318.
Paz (Duarte de), V, 56, 57, 58, 59, 60.
Paz (Enrique de), V, 190-191.
Pedro Arbuès, inquisiteur, IV, 401, 404-
405.
Pbdro de la Caballibra, IV, 375.
Pedro Fernandez de Alcandbtb, IV, 40S.
Pbdro Kerrus, IV, 3 16.
Pedro Lopbz de Atala, IV, 294.
Pbdro de Luna, cardinal, IV, 300, 327.
Pbkl (Robert),V, 399.
Pbixotto (Charles), V, 314.
PbLHAM, V, 259.
Penso, père, V, 191.
Penso (Joseph), V, 191-192.
Pentateuqub (traduction allemande du),
V, 276-277.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
4oa
Pbrbirb (Jacob-Rodrigue), V, t6t, 264.
Pbringbr (Otistave), V; sss.
Pemambouco, V, 146, 147.
Pbroz, roi de Perse, III, S4l, ti2.
PERSE (Juifs de), I, 176-178, tl8-il9, S39-
243, S46-248. Voir EDSsi Babylonib.
Pbscbnnius Niobr, gouverneur de la
Syrie, III, 133.
PbSTB NOIRB, IV, S77-882.
Pbtbr Schwarz, apostat juif, IV, 389.
Pbtit. Voir Haquinbt Petit.
Pbtronids, gouverneur de la Syrie, II,
295, 296.
Pbtrbt db Chambbrt, IV, 278.
Pfbfpbrkorn (Joseph), V, 2-7, 10-13, 16,
18, 21-25, 28.
Phacbb, roi d'Israël, I, 197, 198, 206.
Phacbia, roi d'Israël, I, 197.
Pharaon, I, 21, 22, 23.
Pharisiens, II, 165, 166-168, 175, 176-178,
183-186.
Phasaël, frère d'IIérode, II, 212, 213, 215,
216.
Phédorif de Mendelssohn, V, 270.
Phéniciens, I, l, 47-49, 60, 92, 186.
Phbroras, frère d'Hérode, II, 236, 237, 238.
Philanthropine^ école de Francfort* V, 408.
Philippb, régent de Syrie, II, 108, 110.
Philippe II, roi d'Espagne, V, i04, 133,1.35.
Philippe III, roi d'Kspugne, V, 136.
Philippe le Bel, IV, 226, 248-250, 264.
Philippe le Long, IV, 254, 256.
Philippe VI, roi de France, IV, 264.
PhILIPPSON (L.), V, 383.
Philistins, I, 47, 48, 51-54. 59. 60, 65-68,
73, 75, 77, 78-84, 90-93; II, 71.
PhiLON, II, 292-294, 311, 316.
Pbinbas, âls d'Héli, I, 52.
Phocas, empereur byzantin, III, 258.
Pbul, roi d'Assyrie, I, 196.
Phtscon, roi, II, 134, 135, 143, 144.
Pic de la Mirandolk, IV, 382*383; V, 8.
PiCHON. Voir Joseph Pichon.
Pie IV, pape, V, 96-97.
Pie V, pape, 97-99.
Pie IX, pape, V, 424.
Pierre le Cruel, IV, 289-292, 294-297.
Pierre Novak, évéque, IV, 364.
Pierre (saint), II, 267, 271, 275, 280, 329;
III, 49.
PiMBNTEL (Manuel), V, 137.
PiNA (Paul de). Voir Yesouroun Rohbl.
PiNBDO (Thomas de), V, 192.
PiNHASfàls de Samuel, grand-prétre, 11,380.
PiNHAS BEN JaIR, III, 129.
PiNUEiRO (Diogo), V, 52.
PiNTO (famille), V, 233.
PiNTO (Abraham), V, 143.
PiNTO (Aron de), V, 240, 241.
PiNTO (David), V, 143.
PiNTO (Diogo Rodriguez), V, 53.
PiNTO (Isaac), V, 261, 262263.
PiRBS (Diogo). Voir Salomon Molcho.
PiRRHEiaiBR, humanisto, IV, 460.
PiTHOLAûs, général juif, II, 209.
Plantavit (Jean), v, 178.
Pl^thi, I, 95, 98.
Polaks (les), V, 160.
Polak (Jacob), V, 117-118.
Polémiques religieuses, IV, 346-350, 375,
459; V, 124-125, 171, 172, 193-194, 221,
321-324.
POLOGNE (Juifs de), IV, 209-210, 284,
366-368, 462-464; V, 116 125, 152-160,
222-223, 234, 252-258, 343-344.
Porphyre, philosophe, III, I6l.
PoMlS (David de), V, 127, 128-129.
Pompée, II, 200, 201, 202, 203, 209, 2l0.
Poncb-Pilatb, II, 256, 257, 276, 277, 281,
282.
PoNiATowsKi. Vcir Stanislas Ponu-
towsri.
POPPÉE, II, 342, 365.
PORTALIS, V, 328, 379.
PORTUGAL (Juifs de), IV, 211, 306-307,
31 1 -319, 337, 379, 408-41 1, 428-440 ;V, 354.
POSIDONIUS d'APAMÉB, II. 287.
Pourim du Caire, IV, 448.
Prague (Juifs de}, IV, 461-462; V, 94-96,
148, 248.
Prédication allemande, V, 364.
Primo (Samuel), secrétaire de Subbatal
Cevi, V, 199, 201, 202-206, 208.
Prince Noir. Voir Galles.
Prosélytes juifs, I, 269; II, 3, 13, 316-
319; 111,62-64.
Procurateurs en Judée, II, 249, 337.
PROFIAT (Don). Voir Jacob ben Makir
Tibbon.
PrOPIAT DuRAN, IV, 320-322.
Proverbes (livre des), I, 271.
PRUSSE (Juifs de), V, 333-334, 342, 345,
351-352, 421.
Prynne (William), V, I7l, 172.
Psaumes de pénitence, I, 267, 275.
Psusennbs, roi d'Kgypie, I, 128, 130.
PtoLÉMÉB SOTBR, II, 55-56.
Ptolbmbb Evbrobtk, II, 60, 62.
Ptolbmbb Hhilopator, II, 63, 64, 69.
Ptolémbe Philombtor, II, 125, 132, 134,
185, 138.
Ptolbmbb VII. Voir Physcon.
Ptolémbb Vm Latuuros, II, 160, 162,
181, 182.
Ptolémbb ben Haboub, II, 153, 154, 155.
Pucci (Antonio), V, 54, 57, 58.
Pucci (Lorenzo), cardinal, V, 53, 54.
PuFFENDORP (Jean), V, 2*3.
Pumbadita (Juifs de), III, 164, 181, 209,
211, 346, 349.
Puritains d'Angleterre (les), V, 164-
165, 167-168.
Quemadero (place du), à Sévills, IV, 396, Qtnsrus, général romain, III, 74, 75, 76-78.
398. QuiRiNius, gouverneur de la Syrie, II,
Qcbrido. Voir Jacob Cbvi. 249, 252, 253.
456
INDEX ALPHABÉTIQUE.
Rab. Voir Abba Arrka.
RiBA BAR Joseph, III, 812, tu, 215-119.
Rabaud-Saint-Etiennb, V, 310.
RaBBA bar h ANNA, III. 126.
Rabba bar Matana, III, 213.
Rabba bar Nahbiami, III, 209-212.
RaBBANITBS, III, 322-323, 330, 346-347;
IV, 13-15, 107, 145.
Rabbbnou Tam . Voir Jacob Tam.
RaBINA, III, 242, 243.
Rabsacbs, général assyrien, I, 217-218.
Rabschakb. Voir Rabsacîcs.
Raimond db Pbnafortb, IV, 170, 202-206,
213.
RaPHABL KoHKN, V, 277.
Raphall, V, 283.
Rapoport (Salomoo), V, 377-378.
Raschi. Voir Salomon bbn Isaac.
Bastadt (congrès de), V, S19.
Ratisbonne (Juifs de), IV, 388-392, 460-461.
Batisbonnê (conférence de), V, 320, 321.
Ratisbonnb (l'abbé), V, 398.
Ratti-Mbnton, consul k Damas V, 390-
393, 395, 396, 402.
Raymond Martini, IV, 205, S 13-2 14.
Rebben^ chefs des Haasidîm, V, 292, 293.
Rbccabbd, roi wisigoth, III, 275.
Recbswinth, III, 306-308.
RBFoRMB (1h), V, 81-34, 36, 71-72.
RÉFORMES RELiaiBOSKS, V, 361-309, 386-
388, 407-414.
Reooio, savant, V, 382.
RkGNAULT, V, 313, 326.
RÈGLEMENT 0KGANIQUE DU CCLTB en
France.V, 334, 337.
Rbimarus (Elisa), V, 273.
Rbimarus (Hermann), V, 273.
Resch Lakisch. Voir Simon bar Lakisch.
Rbuchlin (Jeun), V, 8-10, 11, 13-26, 29-32.
Rk^CHLINISTES, V, 23.
Révélation du Sinaï, I, 25-27.
Bevélation^ de Steinbeim, V, 385-386.
Révolution française, V, 306, 309-315.
RÉVOLULION DB 1830, V, 378-379.
RÉVOLUTION DB 1848, V, 418.
Rbwbbll, V, 311, 313.
Rbtna Nassi, V, 90, 114-115.
Rbzin, roi, I, 205, 206.
RezON, I, 142, 148.
Rbaban Maur, III, 337, 338.
Bhodes (accusation de meurtre ritael &),
V, 393, 396.
RiCANATi (Jacob-Vita), V, 366.
Richard Ccbdr db Lion, IV, 126-128.
Richard Simon. Voir Simon.
Richelieu (duc de), V, 262.
Richtbr (Jean-Paul), V, 354.
RiBSS (famille), V, 214.
RiESSBR (Gabriel), V, 379-381, 384, 409,
419, 420.
RiESSBR (Laxare), V, 366-367, 379.
Rindflbich, IV, 244.
RiSPA, femme de SattI, I, 85, 96.
Biteê hébreux^ de Léon Modeua, V, 179.
Robert d'Anjou, IV, 257, 262.
Robert de Rbddingge, moine, IV, 223.
ROBESPIERRB, V, 311.
RoBLi», V, 178.
ROBOAM, roi« I, 144-150, 153-154.
RocAMORA (Isaac de), V, 190, 192.
Rodolphe de Habsbourg, IV, 218-822.
Rodolphe II, empereur, V, 126.
RODRIGUBZ (Mayor), V, 133, 135.
Bœmer (palais dit), V, 149.
RoMANO (Salomon), V, 83, 84.
Borne (Judéens de), II, 203, 204, 211, 230,
307; m, 117; IV, 256-257, 262, 426; V,
85, 96, 127, 128.
R0SALÉ8 (Immanuel), V, 146.
Rothschild (famille de), V, 149, 347, 353.
Rothschild (Lionel de), V, 480.
Rothschild (Nathan iel de), V, 395, 396.
Rouelle et SIGNES DisTiNCTiFs, IV, 167-170,
208, 209, 253, 298, 329, 361 ; V, 60, 74, 348.
ROUMANIE (Juifs de), V, 428-423.
RuBEN (tribu de), I, 31.
RUFIN, III, 833.
Rufus, III, 88, 97, 103, 104.
RùHS (Frédéric), V, 348, 350.
RUSSIE (Juifs de) V, 343-345, 419, 422.
Buth (livre de), II, 15-16.
RuTHARD, archevêque, IV, 76, 77.
Saad Addaula, de Bagdad, IV, 218, 221
226-227.
Saadia bkn Joseph, IV, 1-12, 13.
Saba (reine de), I, 139.
Sabacus, roi d'Kgypte, I. 204.
SaabataI Cevi, faux Messie, V, 194-210,
235.
Sabattaï Donnolo, IV, 18-19.
SabbataI Koben, rabbin polonais, V, 154,
158, 160.
SabbataT Raphaël, V, 199, 201.
SaBBATIENS, V, 234-236, 238, 243, 246,
251-252.
Sabinus, lé?at romain, fl, 244, 245.
SaBORAIM, III, 249, 252.
Sachs (Michel), V, 382, 415-416.
Saddoc, pontife de David, I, 94, 111, 115,
120, 123, 128.
Saddoc, chef des Zélateurs, U, 858.
SadducÉENS, II, 165, 166, 168-170, 176- 178.
183, 194.
Sadolet, évêque, V, 58.
5a^cd (Juifs de), IV, 450; V, 65-67, 118.
SaHAL BEN MaÇLIAH, IV, 13-14.
Sahal Rabban, savant juif, III, 389.
Salloum, roi dlsraei, I, 194.
INDEX ALPHABÉTIQUE.
41)7
Salman de Liadi, chef des Hassidtm, V, S93.
Sauianazar, roi, I, S09, tlO, 213.
Salomb Albxandra, II, 181, 187, 194-195.
Salomb, sœur d'Hèrode, II, 224, 231, 237,
242, 249.
Salomon, roi, I, 104, 121-1 13.
Salomon, exilarque, m, 317, 319.
Salomon Alami, prédicateur, IV, 303, 329.
Salomon Aulabbç, cabbaliste, V, 70.
Salomon bbn Adrbt, IV, 207, 212-214,
218, 281, 232, 240, 242, 243, 246-248, 251.
Salomon bbn Isaac, deTruyes, IV, 64-66,99.
Salomon bbn Juda ibn UASiROb, IV, 50-
55, 60, 85.
Salomon bbn Nathan Aschkbnazi, V, 102-
104, 115.
Salomon bbn Rbubbn Bonpbd, IV, 317, 346.
Saix>mon bbn Simon Duran, IV, 350-351,
Salomon bbn Ybrocham, caruïte, IV, 4.
13, 15.
Salomon ibn Sakbbl, poète, IV, 84-85.
Salomon ibn Vbroa, V, 81.
Salomon Bknvbnistb ibn Labi, IV, 324.
Salomon Dakibra, IV, 346.
Salomon db Vbsoul, IV, 302.
Salomon (Gotthold), V, 364.
Salomon Lbvi, de Burgos. Voir Paul db
Santa-Maria.
Salomon Molcho, V, 49-50, 52-56.
Salomon Pbtit, cabbaliste, IV, 214-216,
218.
Salomons (David), V, 395, 420.
Saloniquê (Juifs de), IV, 454,
8AMARIE (royaume de), 1, 157, 208, 209-
211.
Samaritains, I, 225, 254; II, 4, 7, 32-34,
53, 142, 143, 159, 161, 282; III, 80, 81,
88, 106, 129, 133, 184-185, 255.
Samson, jtige, I, 51.
Samukl, propbèt«>, I, 54-75.
Samuel, amora. Voir Mar Samubl.
Samubi. Abravalla, IV, 339.
Samubl Alavbnsi, IV, 444.
Samukl ben Aron, caralte, V, 223.
Samukl bbn Hofni, gaon de Sera, IV, 41.
Samubl bbn Juda ibn Tibbon, IV, 123-124,
158, 242.
Samuel bbn MbTr, de Ramerupt, IV, loo.
Samubl bbn MbIr Allavi, IV, 290, 291-294,
421.
Samuel dk Cuâtbau-Thierrt, IV, 196.
Samubl de Tolèdb, almoxarif, IV, 252.
Samuel EoLks, V, 154.
Samuel ibn-Adiya, poète, III, 287.
Samuel ibn Nagrela, IV, 42-48.
Samuel ion Wakar, IV, 263, 265-266,268.
Samuel le Jeune, III, 35, 36, 59.
Samuel Primo. Voir Primo.
Samuel Sulami, IV, 239, 240.
Samuel Usque, chroniqueur, IV, 439, 454,
459 ;V, 81-82, 89.
Sanballat, chef saroaitarin, II, 8, 15, 16,
19, 20, 31.
SANcuE IV, roi de Castille, IV, 210-211,
228.
Sanoisa, sœur du pape Jean XXII, IV
262.
Sanhédrin (en Palestine}, II, 36, 206, 249,
250, 276, 299, 304, 306, 336, 357, 360, 369,
388; III, 4, 5, 11, 15, 37, 83, 90, 117-
119, 125, 207, 208, 303; V, C5.
Sanhédrin (à Paris), V, 332-333, 335-336,
362.
Santa-Fb (Francisco de), IV, 337, 405.
Santa -FÉ (JérAme de). Voir Jbbomb db
Santa-Fb.
Santa-Maria (Paul de). Voir Paul db
Santa-Maria.
Santob db Carrion, troubadour, IV, 270,
290.
Sara, femme de SabbataT Cevi, V, 197-
198. 200, 207.
Saraoossi (Joseph), IV, 446, 450.
Saron (plaine de), I, 43.
Sarouk (Israël,), V, 113, 175.
Sar-Schalom, gaon, III, 346.
Sasportas (famille), V, 211.
Sasportas (Jacob), V, 169, 201.
SATANO'w(Isaac), écrivain, V, 296.
SaOl, roi, I, 63-81.
SaOl Coubn Aschkbnazi, IV, 383.
Saul de Tarse, U. Voir Paul db Tarsb.
SAVOIE (Juifs de), IV, 278, 279; V, 138.
SAXE (Juifs de), V, 343, 421.
ScALiOER, humaniste, V, 143, 162.
ScAURUS, légat de Pompée, II, 199, 205.
ScHABUR I", rui de Perse, III, 178.
ScHABUR II, roi de Perse, III, 211, 218.
tfCHACHNA (Schalom), rabbin polonais, V,
118, 120.
ScHALTiBL, fonctionnaire turc, IV, 453,
454.
SCHAMMAl, II, 234.
SCHAMMAI (école de), II, 251, 252, 274, 359,
III, 13, 14-16, 27.
ScHAPHAN, officier judéen, I, 231, 233.
ScHÉBA, adversaire de David, I, 117, 118.
ScuEBNA, ministre d*Ëzéi*hias, I, 213, 215.
Schebs^ sectaires polonais, V, 258.
ScHBLA, ainora, III, 169.
ScHEMAlA, prophète, I, 148.
SchemaIa, tanna, II, 206, 207, 213, 218,
220, 221.
SCHEMARIA IkRITI, IV, 257.
SCHEM TOB BEN ISAAC SCHAPROUT, IV, 209.
SC'HEM TOB BEN JOSEPH, IV, 326.
ScHEM ToB Falaquera, philosophe, IV,
218.
SCHKM TOB IBN SCHEM TOB, IV, :j5l.
ScHÉRiK-PACHA, gouvemeur de Damas,
V, 391, 392, 393, 403.
ScHBRiRABBN Hanina, gaon,IV, 15,31-32.
ScHÊscHftNK, roi d'Egypte, I, 141, 145,
148, 149.
ScHKSCBET, amora, III, 190, 195.
ScHi.EOKL (Frédéric), V, 299, 305, 806,
347, 348.
Scui.eiekmachbr, V, 299, 304, 305.
ScHMiDT, sénateur allemand, V, 3|9.
ScHORArscH, lils de Samuel ibn Adiya,
III, 2S8.
Schoulhan Aroukh^ V, 70, 106.
Schurmann (Anne-Marie), hébraï&ante, V,
162.
Schutxjude, V, 269.
Schwahbkr (Pierre), échevin de Stras-
bourg, IV, 280.
SciiWARZ. Voir Peter Schwarz.
Schibks. Voir SOFERIM.
Scythes, I, 227.
Sébastien, roi de Portugal, IV, 44o.
Secchi (Piétro), V, 128.
Sbdécias, roi de Juda, I, 243-250.
Srfardim, IV, 441, 443-444.
SegRK, V, 331, 335.
SÉGUR (comte de), V, 326.
Séir (mont), I, 30.
Sel (lac du), I, 40, 41.
4^8
INDEX ALPHABÉTIQUE.
S?ELDEN (Jean), V, 162.
SÉLEUCiDK» (ère des), II, 56 : IV, 447.
SÉLBCCUS I", II, 55, 56.
Sblim 1er, sultan, IV, 446, 447, 451.
Sblim II, sultan. Y, 100, lOl, 102, LU.
Sklvbs (Geort^es de), évêque, V, 34 , 35.
SÉMBl, I, 116, 128.
Sbn Escalita. Voir Samukl Sulami.
Sbnior (Abraham), IV, 377, 411 ; V, 101.
SknnacHKRIB, I, 215, 216, 219, i20.
Sépphoris, 11,364; III, 185, 154, 155, 181*
Septante (traduction des), II, 138-141 ;
III, 65.
Sbptime-Ssvbrb, III, 133, 134.
Sbrach, général é^ptien, I, 155.
Sbrbnb, faux Messie, III, 315-316.
Serra, nonce, V, 256, 257.
Sbrrarius (Pierre), V, 164.
Servet (Michel), V, 71.
SÈ2K (de). V, 311.
Sbvèrb (Jules), général romain, III, 01-93,
96.
Shtlock (légende de). IV, 285.
Sibylle (lu), II, 309 ; III, 78-80.
SICAIRBS, II, 335-336, 339, 343, 350, 352,
379.
Sichenty I, 30, 89.
SiCHÉMITES, I, 145, 146, 150.
SicHoN, roi des Ainorréens, I, 30, 31.
Sidon^ I, 60.
SiGiSMOND. empereur, IV, 338, 339, 342,
344, 357.
SioiSMOND 1er, roi de Poloçne, IV, 463.
SiOLSMOND'AuGUSTE, roî Qo Pologue, V,
102, 117, 121.
SiaiSMOND m, roi de Pologne, V, 122.
Signes distinctifs imposes aux Juifs.
Voir Rouelle.
Signes- VOYELLES (inveDtion des), III,
249-252.
Siklag, I, 82.
SiLAS LE Babylonien, zélateur, II, 355.
SILÉSIB (Juifs de), IV, 364-366.
Silo, I, 39, 51-56.
Siloé, I, 89.
Silva (Diogo da), V, 54.
SiLVA (Miguel da), V, 51.
SiLVEYRA (Miguel), V, 191.
SiMBON (tribu de), 1, 30, 38, 39.
SiMÉoN LB Juste, grand-prétre, II, 58-60.
SiMÉON II, grand-prêtre, II, 69.
SiMBON, fils de Boétbos, grand-prétre, II,
233.
S1.MÉ0N, fils de Hillel, II, 250.
SiMKON, fils de Gamaliel, II, 337, 358, 369,
382.
SiMBON, fils de Gamaliel II, III, 83, 109-110,
117, 118120.
SiMBON l'HaSMONÉEN, II, 93, 106, 122, 127,
129, 145-153.
Siméon, fiU de Juda le Saint, III, 135.
SiMÉON BEN SaOl, guerrier judéen, II, 353,
354.
SlMÉON BEN SCUBTACH, II, 181, 183, 188,
189, 192, 193.
SlMLAf, III, 159-161.
Simon. Voir Simbon.
Simon Bar-Giora, II, 355, 379, 383, 384,
390, 398.
Simon bar Kappara, III, 127-128, 136, 137.
Simon bar Lariscu, III, 146, 150, 151, 157-
158.
Simon bbn Cbmah Duran II, rabbin, IV,
444-445.
Simon ben YohaI, III, 114-115, 12M23;
IV, 234. 235, 237.
Simon de Trente, IV, 386-388.
Simon MaÎmi. Voir MaTmi.
Simon (Richard), V, 219-220, 231.
SiMONBTA, cardinal, V, 58, 60.
Simouna. III, 249.
SiMSON BBN MbIR, IV, 246.
Sinat (mont), I, 23, 25, 27.
Sind. Voir Ophir.
SiNTZHEiM (David), V, 315, 328, 331, 335,
362.
Sio», I, 38, 42, 88.
SiSEBUT, roi wisigoth, III, 276.
Sixte IV, pape, IV, 383, 388, 393, 394, 399,
400, 402, 410.
Sixte- Quint, V, 128, 129, 130.
Sixte de Sienne, V, 93.
Skyttb, ministre suédois, V, 224.
SoARÈS (Joao), V, 61.
Sociité pour la science juioe, V, 371-373.
Société des amit, V, 302.
SOFERIM, II, 36-41.
SoROLLi (Mohammed), V, 102, 114.
Soliman II le Grand, IV, 448, 452 ; V, 89*
90, 99, 101.
SONCIN, IV, 461 ; V, 96.
SopHONiE, prophète, I, 226.
Sora, III, 164, 170, 181, 209, 228, 241, 346,
349.
SORANZO (Jacob), V, 104.
Sorbonnb de Paris, V, 23, 24, 25, 35.
SousA (Antonio de), V, 169.
Spbet (Jean-Pierre), V, 218, 219.
Spinoza (Baruch), V, 14 1, 184-190, 201. 210.
Staul (Frédéric), V, 426.
Stanislas-Auguste Poniatowski, V, 291.
Stmttigkeit, V, 340-341.
Stein (baron de), V, 346.
Stbinheim (Salomon), V, 383-386.
Stbrn (Samuel), V, 412.
Sternau (comte de), V, 340.
StraBON, n, 288, 289.
Strasbourg (Juifs de), IV, 280-282; V, 307,
325.
Streckpuss, V, 381.
Sturm (Gosse), échevin de Strasbourg,
IV, 280.
SUASSO (Isaac), V, 233.
SUISSE (Juifs de), IV, 279-280, 281.
SOsskind Wimpuen, IV, 222.
Sunem, I, 79.
ScRENUUYS (Guillaume), V, 227.
SwiEDKN (Vun), V, 316.
Symmachos bbn José, III, 113.
Synhbdrin. Voir Sanhédrin.
SwiNTiLA, roi wisigoth, III, 276.
Synode catholique, à Exeter, IV, 225. —
à Ofen, IV, 209.
Synode juif, à Barcelone, IV, 245-247. —
à Bologne et à Forli, IV,i338, 339. — à
Brunswick, V, 410, 411 — à Franofort-
8ur-le-Mein, V, 412, -413. — en France,
IV, 1 14. — à Lublin, V, 158. — k Mavence»
IV. 288-289. —des Quatre-Pays, V, 122-
124, 250, 291. ~ à Valladolid, IV, 345.
k.
INDEX ALPHABÉTIQUE
459
Tablada (la), siège d« l'Inquisition à Sè-
ville, IV, 395.
Tallbtrand, diplomate, V, 311.
Talmdd (rédaction du), III, tS8-229, 243-246.
— (Etude du), IV, 174; V, 31, 117-118.
1 20-121, 234. — (Colloques sur le), IV,
195196, 299, 331-336 ; V, 255-257. — (Per-
sécutions contre le), V, 3, 6, 12« 13, 15,
31, 83-84, 93-94, 127, 130.— (Sabbatiens
contre le), V, 203.
Talmudistbs polonais (influence des),
V, 160.
TannaItbs (Les), III, 143-144.
Tarik, prince musulman^ III, 310.
Tarphon. Voir Tryphon.
Taxe judaIqub, II, 401 ; III, 67, 70.
Tbolat-Pualazar, I, 204, 206.
Tekanot Schum^ IV, 288-289.
TekoQ, I, 106.
Tellbr, V, 299, 304.
Terreur (Juifs sous la), V, 314-315.
TiGRANE, roi d'Arménie, II, 194.
Tbrtullikn, III, 141.
Texeira (Manoet), V, 145, 202, 212.
Thabor (mont), I, 36.
Thamar, sœur d'Absalon, I, 104, 105.
Thamara^ I, 41.
Themudo (Jorçtf), V, 45.
Thboooric, III, 265-266.
Thbodos, rabbin, n, 203.
Thbodosb le Grand, III, 231, 233.
Théodose II, III, 234, 235, 236-238.
Thbddas, pseudo-Messie, II, 304.
Thibaut, V, 353.
Thibni, 1, 156.
Thibrs, V, 397, 398, 402.
Thierry (l'avocat), V, 309.
Thirta, I, 150, 151, 156, 157.
Tholuck, V, 417.
Thomas (PèreJ, V, 391, 392.
Tibbrb, empereur, II, 254, 282, 286.
Tibbrb Alexandre, arabarque, II, 354,
385, 386, 387,392,308.
Tibériade (Juifs de), II, 255, 364 ; III, 147,
156, 181, 198, 203, 207, 238, 255; V, 101.
Tibériade (reconstruction de), V, 105.
Tibériade (lac de), I, 40.
Tiqranb, roi d'Arménie, II, 194.
Tirado (Jacob), V, 133-135.
Trrus, II, 371, 376, 385-387,395, 397-399,
401 ; m, 6, 13, 67.
TobIADBS, II, 72, 73, 74.
Tobus. médecin de Trente, IV, 386, 387.
Tobib (Ammonite), H, 8, 15, 19, 26, 28.
Tobie (livre de), III, 105.
Todros Bbnvbmistb, IV, 335.
ToDRos BEN Joseph Aboulafia, IV, 228-
229.
ToLAND (John), V, 229.
ToLKOB (concile de), III, 308-309.
TORQUEMADA (Thomas de), IV, 393, 400-
406, 407, 415, 416, 418, 421-423.
ToRRE (de la), IV, 403.
Tortoee (colloque de), IV, 330-336.
TOSAFISTES, IV, 98-100, 113.
Traductions de la Bible : en allemand,
V, 32, 36, 276-277 ; en arabe, IV, 3; en
grec, II, 138-141 153, 310-311; III, 65-
66 ; en latin, IV, 238; V, 10, 46; en per-
san, IV, 452.
Traité théotogico-politiquej de Spinoza, V,
190.
TraJAN, m, 71-76.
Trani (Moïse di), V, 92.
Trente (affaire de), IV, 386-388.
Trente (concile de), V, 63.
Trieste (Isaac), V, lo.
Trigland (Jacob), V, 223.
Trois-CommunautéSy V, 248-250.
Troki (Isaac ben Abraham), V, 125.
Troyes (école de), IV, 64-66, 98-99,
Trtfhon, général, II, 127, 128, 129, 130
Tbtphon, tanna, III, 30, 35, 58, 99.
TUCKER, V, 260.
Tuni* (Juifs de). IV, 445.
Turbo (Martius), III, 74, 75.
Turim (les quatre), IV, 270-271.
TURQUIE (Juifs de\ IV, 368 -372, 427, 451-
454 ; V, 37-38, 64-65, 99, 104-105, 1 15-116.
ly.I, 92.
u
Ukba, exilarque, III, 350-351.
Unger (Christian), V, 229.
Unitairks, V, 71.
Urbain V, pape IV, 297.
Urbln (duc d*), V, 86, 91-92.
Uri. Voir MoISE Uri.
Urdino dblla Rovere I*' (duc), V, 53.
Urie, soldat de David, I, 102, 103.
Urib, prophète, I, 238.
Uriel d'Acosta. Voir Acosta.
Uribl de Gemmingbn, archevêque, V, 7,
U, 12, 13, 16.
Ursicinus, général romaiD,III, 204,206,207.
Uscha, III, 83, 108, 125.
UsQUE. Voir Samuel Usque,
UziKL (Isaac), V, 137, 140.
460
TABLE ALPHABÉTIQUE.
Varnhagen d'Ensb, V, 354.
Varus, procurateur romain, II, 244, 247.
Vaz (Diego), V, 46.
Veit (famille), V, 214.
VKrr (Joseph), écrivain, V, 296.
Vkit V 419.
Vkitkl (EfraTm), V, 260,283.
Vkith (rabbé), V, 398.
VentM (Juifs de), IV, 457;»V, 102, 104,
127, 182-183, 318.
Vkrus, empereur, III, 121-122.
Ybspasibn, II, 371-376, 383, 384,396, 401,
402 ; m, 3.
Victoria (reîoe), V, 400.
Vidal (don). Voir Mbnabbm bbn Salo-
MON.
Vidal Bbnveni&tb ibn Labi, IV, 331, 333,
334, 335, 346, 347.
Vidal db Uranso, IV, 405.
Vidal Narboni. Voir Moïsb db Narbonnb.
Vibira (Antonio), V, 215, 217.
Vienne (Juifs de), V, 282, 286, 370-371.
Vienne (congrès de), V, 346-347, 348-349.
ViLLARS (marquise de), V, 2i7.
ViLNA. Voir Elia Vilna.
ViNCBNT Ferrer, IV, 327, 329-330, 335,
336-337, 338.
Vital (Hayyim), V, 109, 112, 113, 174.
VrTAL (Samuel), V, 196.
Vitkllius, procurateur, II, 288-283.
Vitbrbk (E^idio de). Voir Eoioio.
Voltaire, V, 860-261, 263.
-w
Wachtbr (Jean-Georges), V, 219.
Waoenseil (Jean-Christophe), V, 224.
Wallner, V, 300.
Wamba, III, 308.
AVencbslas, empereur, IV, 308.
Wernbr, archevêque de Mayence, IV,
220.
Wrrthbimer (Joseph), V, 425.
Wesselt (Her«), V, 285-287, 301.
WE8TPHALIB (Juifs de), V, 338-339, 363.
WiDMANNSTADT, humaniste, V, 9.
WlLIBALD PiRKHKIMER, Voîr PlRKHEIMBR.
WiMPHEN. Voir SOSSKIND WiMPHEN.
WiNTERTBUR. Voir Conrad dbWintbr-
THUK.
WiscHNiowiECKi (Jérémie), prince polo-
nais, V, 156.
WiTOLP, duc de Lithuanie, IV, 367.
"WiTZKMiAUSEN. Voir Vbit (Joseph).
WoLK (Aron-Benjamin), V, 239.
WoLF Capito, V, 73.
WoLP (Jean-Christophe), V, 229.
WoLKSSOHN. Voir Halle (Aron).
Worms (Juifs de), V, 148, 150, 151.
"WOlfer (Jean), V, 823-224.
WURTEMBERG (Juifs de), V, 421.
XiMÉsiiS DE CiSNEROS, inqutslteor, V, 42.
Yabéç (Joseph), IV, 412 ; V, 39.
Yakuini (Abraham), V, 196.
Yalta, III, 195, 196.
Yankikw LkIbowitz. Voir Frank.
YaNNAÏ. Voir JANNAf.
Yathrib (Juifs de), III, 283-288, 289, 290.
Yedouthoun, psalmiste, I, 94.
Yehiël dk Paris, IV, 196-197.
Ykhikl de Pise, IV, 379, 385. — (fils de),
IV, 425.
YuKouTuiEL IBN Hassan, protecteur d'Ibn
Gubirol, IV, 51-52.
TÉMEN (Juifs du), III, 283-286; IV, 134,
143-145.
Ybphèt ibn Ali, caralte, IV, 14.
YiiSciiouA, grand-prêtre, I, 283; 11,3, 5,6.
Yesdigeri) 1'% III, 229.
Yezdigbri) II, III, 240.
YksodrOCN (David), V, 136.
Yesouroun (Rohel), V, 136, 139.
YischaI. Voir Jkssé.
YiSCHAÏ BBN HlSKlYYA, IV, 215, 216, 217.
YrrsHAKi. Voir Salomon bbn Isaac.
Yohanan. Voir Johanan.
York (martyrs de), IV, 128-129.
YoUSSOUF-PACHAiV, 393,